Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
titre article
Anne-Marie Havard

Entre fantasme & fiction, la lecture littéraire

Alain Trouvé, Le Roman de la lecture. Critique de la raison littéraire, Bruxelles : Mardaga, coll. « Philosophie et langage », 2004, 216 p., EAN 9782870098660.

1Alain Trouvé ne souhaite pas dans son Roman de la lecture se mesurer à l’art du romancier mais contribuer — la référence kantienne l’indique — à une réflexion théorique sur la lecture. L’essai s’inscrit ainsi explicitement dans une lignée critique qui, depuis Barthes jusqu’aux travaux plus récents de Vincent Jouve, fait de l’activité de lecture une pratique créatrice. Certes, cette valeur créatrice n’empêche pas que la lecture reste soumise au texte lu ; mais elle lui confère une qualité esthétique qui permet d’envisager la lecture comme une activité littéraire à part entière.

2La pratique du lecteur littéraire le place à la frontière des catégories d’écrivain et d’écrivant de Barthes : sa lecture débouche sur la production d’un texte second dans lequel l’écriture n’est ni tout à fait sa propre fin (car elle dépend du texte original), ni seulement un moyen (du fait de la liberté proliférante de l’interprétation). En ce sens, Le Roman de la lecture apparaît comme une tentative pour repenser une pratique de lecture ancienne, plus classiquement appelée « commentaire » ou « texte critique », et où le lecteur, loin de se livrer à un simple déchiffrement muet, procède à une lecture en acte.

3A. Trouvé part de l’hypothèse selon laquelle l’image du roman permettrait, au-delà des seules capacités analytiques ou mémorielles du lecteur critique, de souligner l’importance de son implication affective et esthétique. L’essai se propose à la fois d’éprouver la validité de cette métaphore romanesque, et de mettre en œuvre la pratique défendue du texte de lecture. Double propos, auquel répond une alternance entre théorie et illustration, tant au plan général de l’essai que des douze chapitres qui le composent.

L’hypothèse du « roman de la lecture »

4Bien qu’il dise l’emprunter à des écrivains (Aragon, Pennac) ou critiques (Starobinski) contemporains, A. Trouvé sait que la l’introduction d’une nouvelle expression ne va pas de soi, et prend soin de consacrer ses deux premiers chapitres à sa justification.

5Dans la mesure où il ne s’agit pas pour le lecteur de se faire écrivain, le « roman de la lecture » ne peut valoir que comme image ; or, face au concept, quelle pertinence théorique peut-on accorder à la métaphore ? A. Trouvé lève cette première difficulté de manière indirecte, par le passage en revue des différentes modélisations qui ont été avant lui proposées pour décrire l’acte de lecture. S’appuyant sur Barthes (convergence des intelligences mathématique et littéraire) et P. Ricœur (valeur heuristique de la métaphore), il montre à quel point le détour par la métaphore peut s’avérer productif.  Dans ce répertoire, il distingue l’assimilation critique (le butinage de Montaigne — enrichissement de l’esprit, par sélection de la nourriture et alchimie du miel — et sa variante liquide : le vampirisme de J. Bellemin-Noël) ; le voyage comme miroir introspectif (Baudelaire, Rimbaud, Michaux, puis J. Starobinski, P. Quignard) ; le jeu enfin, sous ses formes ludique, stratégique ou psychanalytique (les échecs d’U. Eco ; le puzzle de Perec ou Queneau ; le simulacre ouvrant à l’apprentissage du monde de M. Picard). Ce qui se dégage de ces différentes métaphores, c’est leur capacité à tenir ensemble les dimensions affective et cognitive de l’activité de lecture. Or, nous dit A. Trouvé, la métaphore choisie du « roman » tient bien compte de ce double aspect : elle traduit autant l’implication du sujet — le théoricien assumant la dimension subjective de son propos — que la valeur réflexive de cette activité — dans l’exercice d’une « faculté de juger réfléchissante » (Kant), ou capacité à comparer des représentations données. De ce fait, la métaphore romanesque possède un potentiel de validité a priori.

6Seconde difficulté pourtant : la catégorie de roman pourrait sembler trop vague pour rendre compte de manière précise de l’activité de lecture. A. Trouvé accompagne donc sa défense du choix du roman, au nom de similitudes d’ordre définitoire, formel et esthétique, d’une nécessaire entente sur le sens des termes. Par l’usage de la catégorie de roman, il ancre, et c’est essentiel, l’activité de lecture dans la sphère esthétique. Surtout, il y voit le moyen d’insister sur la valeur synthétique de cette pratique. Par la lecture en effet, on est en quête d’un triple savoir, sur le texte (par l’étude de ses éléments constitutifs), sur le monde (le texte étant vu comme un médiateur) et sur soi (par l’investissement qu’on y met). Un tel trajet herméneutique, dont rend compte le texte de lecture, ne peut échapper à l’empreinte de l’inconscient : de même que le processus de connaissance, à l’œuvre dans le champ romanesque, est contrarié par l’implication subjective de l’écrivain, de même la rigueur cognitive du commentaire est traversée de zones d’ombre. À l’instar du roman, le commentaire se place ainsi à la croisée du savoir et du non-savoir : tandis que les savoirs et compétences du lecteur viennent enrichir le plaisir esthétique du partage, la transformation opérée sur le texte d’origine appelle à son tour de nouvelles élucidations.

Vers une théorie du lecteur

7Si A. Trouvé ne cherche pas à réhabiliter un subjectivisme critique qu’il estime suranné, il refuse tout autant de se plier aux limites trop étroites d’une lecture de type scientifique. Partant du postulat que toute lecture qui désire s’offrir à d’autres conduit nécessairement à du texte, il signale qu’elle ne peut, ce faisant, échapper à la mise en œuvre d’un imaginaire qui inscrit la fiction au cœur de l’interprétation. Il convient dès lors de souligner la part de méconnaissance inhérente à toute critique, et c’est sans doute la vertu principale de la métaphore du roman que de mettre en valeur cette dimension fictionnelle du texte de lecture.

8En matière de fiction, A. Trouvé distingue trois niveaux. Le premier correspond au texte d’origine : la dimension fictionnelle tient alors à la seule narration ; c’est, par exemple, le texte de L’Odyssée. Le second niveau est lié à la dimension imaginaire ou poétique du langage ; on peut y ranger l’autobiographie, où rhétorique et poésie sont généralement à l’œuvre pour donner forme à une vérité qui ne peut se donner que dans la fiction ; dans le cas de L’Odyssée, ce serait la vie d’Homère telle que la légende la transmet. Quant au troisième niveau, qu’il propose de nommer « fiction induite », il correspondrait dans ce cas aux recherches actuelles des philologues sur l’existence de l’auteur : en même temps que le savoir se précise à son sujet, il reste affecté d’imaginaire. Ce dernier niveau, dont un parangon pourrait être la biographie de type sartrien, définit au mieux selon A. Trouvé ce que l’on doit entendre par « roman de la lecture ».

9La fiction induite se trouve ainsi à l’articulation du théorique et du fantasmatique. Pour assurer sa valeur d’échange, elle utilise des modèles théoriques collectifs (comme les modélisations par métaphore) ; mais elle procède également d’une implication de l’imaginaire individuel. Dans cette mesure, son objectivité tient moins à sa qualité de discours objectif sur les choses, qu’à la rencontre qui s’y joue entre une dimension universelle (via l’échange) et une performance singulière (via l’implication référentielle et fantasmatique). Une telle mise en jeu du fantasme invite à penser l’activité de lecture en terme d’expérience : d’un côté, « l’éprouvé » de la lecture elle-même ; de l’autre, « l’après-coup » de la ressaisie dans une production verbale : le texte de lecture. Ce qui se joue dans cette expérience, quand elle est pleine, c’est une véritable déconstruction identitaire, et donc une forme de transformation de soi : A. Trouvé esquisse ici une nouvelle théorie du sujet, dans laquelle l’individu quelconque devient, par l’expérience de lecture, véritable sujet. La richesse de l’expérience dépend pourtant du bagage culturel comme du passif affectif du lecteur, critères qui le rendent plus ou moins soumis aux stratégies textuelles et, inversement, plus ou moins créatif. Selon qu’il assume ou non de jouer un rôle actif, le lecteur infléchit plus ou moins les significations, reproduisant celles qui lui préexistent ou témoignant de sa capacité à inférer un surplus de sens.

10Progressivement, une nouvelle définition de la place du lecteur se dessine. A. Trouvé n’aborde ainsi la question de l’intertextualité ni sous l’angle du palimpseste intentionnel, qui fait du scripteur le responsable de tous les effets de sens (Genette), ni selon le Plaisir du texte de Barthes, qui veut que le lecteur constitue librement l’intertexte. Pour conserver à la fiction première sa valeur dominante, et ne pas transformer le lecteur en écrivain, il limite l’intertexte aux références dont peut avoir eu connaissance l’auteur du texte source ; en contrepartie, il abandonne l’intentionnalité au profit du concept de « réminiscence ». Ce qu’il défend en effet, c’est la possibilité d’un « intertexte latent », dont l’auteur n’ait pas nécessairement conscience au moment de l’écriture, mais qui puisse être déchiffré ensuite par le lecteur, selon, là encore, son crible culturel. Le rôle du lecteur est alors à la fois de penser dans son texte interprétatif le rapport voilé de l’auteur avec les sources latentes, et de mettre au jour les effets de sens où l’auteur, partiellement dépossédé, peut se trouver en contradiction avec son intention créatrice. Au bout du parcours, la notion même d’auteur se trouve ainsi renouvelée par l’approche d’A. Trouvé, qui tente de montrer comment la figure de l’auteur  se construit au fil des lectures, dans le tissu de ces « romans » des sources cachées.

Promenades d’un lecteur

11L’hypothèse d’un « roman de la lecture » est stimulante. Pourtant, A. Trouvé semble hésiter à s’en emparer pour de bon. À plusieurs reprises en effet, l’expression paraît presque interchangeable avec celles de commentaire, ou de texte de lecture, qui font fréquemment retour. De même, malgré la volonté qu’il affiche de ne pas séparer le roman de sa détermination « de la lecture » (et ce afin d’éviter tant le flou de la métaphore romanesque que la méprise sur le champ théorique en question), il propose dans son essai d’autres expressions, comme « roman des intertextes » ou « roman de l’auteur », dont on peut se demander si elles enrichissent le fil réflexif ou nuisent à sa clarté.

12Et ce d’autant que ce fil théorique est déjà largement entrecoupé de promenades qui, fruit d’interventions ou d’articles remaniés, n’entretiennent pas un lien toujours évident avec les questions introductives. Il est vrai que l’insertion d’expériences de lecture au cœur d’un projet métalangagier qui cherche à en rentre compte ne va pas de soi. Et sans doute le but d’A. Trouvé, qui invite à une lecture « vagabonde » de son ouvrage, était-il avant tout d’offrir au lecteur butineur plusieurs mises en pratique du texte de lecture. Mais entre le désir de démonstration, sous-jacent au projet affiché, et le collage relativement lâche des chapitres, il semble parfois qu’il y ait trop de jeu, et on se prend à regretter que le choix n’ait pas été plus ferme entre essai démonstratif et recueil de textes.

13Toutefois, les « explorations » proposées viennent le plus souvent conforter, même indirectement, le propos théorique. Comme suite immédiate aux chapitres introductifs, l’étude du Traité du style permet ainsi d’interroger la présence de la fiction dans un texte qui la refuse : tant la mise en scène du lecteur, que l’inclusion d’images qui sont mises au jour dans le discours critique d’Aragon, trahissent les affinités entre critique et fiction. De la même manière, la métaphore végétale qui apparaît dans le développement sur L’amour fou entre en écho avec celle du « roman de la lecture » : le « sempervivum », plante qui fascine Breton par sa capacité à proliférer à partir d’un fragment et à refléter les failles et non dits de la subjectivité, devient le miroir de la métaphore romanesque défendue par l’essai. L’hypothèse de l’intertexte latent trouve enfin un soutien convaincant à travers deux études : la traque de la réminiscence maldororienne chez Breton, Eluard et Aragon  montre comment la reconnaissance de cet intertexte peut être créatrice de sens ; inversement, une lecture précise du jeu des épigraphes chez Hyvernaud révèle combien l’ostensibilité de l’intertexte ne le rend guère plus transparent : ce n’est qu’à la condition d’une participation active du lecteur que le caractère hétéroclite des références peut livrer son mystère.