Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Printemps 2005 (volume 6, numéro 1)
Claire Badiou-Monferran

La traversée du texte : penser le style

Christine Noille-Clauzade, Le Style, Paris, Flammarion, coll. GF-Corpus, 2004.

1Le Style  de Christine Noille-Clauzade ne traite pas du style, et est encore moins un traité de style : son objet consiste à retracer l'histoire de la pensée du style. Partant, contrairement à d'autres livres de la collection GF-Corpus, l'ouvrage observe un parcours essentiellement (et délibérément) chronologique. Dans l'introduction, Christine Noille-Clauzade distingue ainsi «deux temps forts» dans la pensée du style : l'Antiquité, où le style fonctionne comme un «concept rhétorique»; le XIXe siècle, où il fonctionne comme un «concept littéraire», de type «herméneutique», associant la «diction» d'un auteur à la «vision» d'un univers. Elle oppose à ces temps forts deux «temps faibles», ou «temps de crise» du concept : le XVIIe siècle, qui superpose les deux modèles d'analyse du style —le rhétorique et l'hérméneutique; le XXe siècle, qui joue, aux dépens de la pensée du style, les sciences du langage contre l'histoire littéraire et la religion du texte.

2Dans la plus parfaite continuité avec l'introduction, le choix de textes, sous couvert d'entrées notionnelles, adopte une division chronologique. Après un ensemble de morceaux choisis qui fait office de préambule et statue sur «l'impossible traité du style» (I), l'ouvrage présente un premier massif consacré à la pensée du style dans l'Antiquité (II. «Catégories du style : un concept rhétorique») et l'articule à un autre, abordant la crise classique du concept de style (III. «De la rhétorique à l'anthropologie : la passion du style»). Il adjoint ensuite à ces choix de textes d'autres ensembles traitant du renouveau du concept de style à partir du XIXe siècle (IV. «L'Invention du style d'auteur : entre exégèse et esthétique»; V. «Pour une herméneutique du style d'auteur») puis de la seconde crise qui oppose, au XXe siècle, le style à la linguistique (VI. «Style et / ou linguistique :  actualité d'un concept en crise»). Il propose enfin un dernier massif envisageant les récentes récupérations du concept de style par l'histoire de l'art et par les sciences (VII «Dialogue avec l'histoire de l'art et les sciences»).

3Le corpus de textes empruntés au domaine gréco-latin exemplifie la thèse selon laquelle le style, plus exactement la tripartition des styles, procède, dans l'antiquité gréco-latine, «d'une qualification morale, politique ou métaphysique, bref, philosophique, de la technique rhétorique — avant d'être un [principe] de catégorisation formelle, de classification, de registre» : ce qu'il deviendra par la suite. Le massif consacré au renouveau du concept de style, via l'invention dix-neuviémiste du style d'auteur, exemplifie quant à lui deux des trois modèles herméneutiques présentés dans l'introduction : celui de Gustave Lanson, appliquant, selon un processus scalaire, le protocle exégétique des quatre sens de l'Écriture à l'interprétation des textes littéraires; celui, plus tardif, de Léo Spitzer, qui, empruntant aux travaux de la philosophie allemande le modèle du «cercle herméneutique», associe sur le mode du va-et-vient l'attention portée au détail formel et le travail interprétatif. Il ne reprend pas en revanche le troisième protocole de lecture développé dans l'introduction. Construit par Christine Noille elle-même (et décrit pour la première fois dans Ch. Noille, l'Univers du style, Metz, 2003), ce dernier se présente comme une alternative au parti pris structural d'«autotélisme», de «clôture formaliste» du texte littéraire : approche défendue dans les années soixante-dix et qui a porté un coup d'arrêt durable à la conception herméneutique du style. S'inspirant des travaux de Thomas Pavel, (et dans une moindre mesure de ceux de Mireille Calle-Gruber et d'Éric Clemens), Christine Noille-Clauzade opte pour une théorisation du textuel qui, prenant le contre-pied des positions structuralistes, «fasse la part belle aux phénomènes de transcendance» : bref, qui pense la lecure comme une «traversée du texte». Partant du principe que le texte ne se réduit pas à la somme de ses énoncés, mais s'ouvre sur une multitude d'univers fictionnels possibles, elle décrit l'univers stylistique «comme un univers particulier de fiction [...] où le lecteur s'imagine l'auteur dans le mouvement de sa diction». Le format de la collection (ou la modestie de l'auteur) ne permet pas à Christine Noille de développer plus avant sa proposition.

4On l'aura compris : Le Style est moins l'objet d'une synthèse que d'une thèse et Christine Noille-Clauzade s'expose plus qu'elle n'expose. Partant, par-delà le niveau d'abstraction extrêmement élevé du propos, qui rend la lecture de l'ouvrage parfois difficile, on pourra reprocher à l'auteur certains parti pris, qui tiennent à l'orientation globalement éristique du livre. Christine Noille-Clausade joue ainsi la théorie littéraire contre la stylistique. Dans son introduction comme dans son choix de textes, elle dénie à cette dernière la possibilité de renouer, après la crise des années soixante-dix, avec une conception herméneutique du style d'auteur. Selon elle, si la théorie littéraire semble aujourd'hui à même de produire de nouvelles pensées du style, la stylistique —en tant que branche de la linguistique analysant des corpus littéraires— se contenterait pour sa part de répertorier des «faits de style». Il est difficile de cautionner ce partage sans nuance des territoires. Que les stylisticiens théoriciens d'aujourdhui assument, avec plus ou moins de distance, l'héritage structural des années soixante-dix (voir la sémiostylistique de G. Molinié, 1986, 1993, 1998, ou les réaménagements de la sémiotique goodmanienne par L. Jenny, 1997, 2000), ou qu'ils s'en dégagent (voir l'alternative de la poétique et de la théorie du rythme proposée par H. Meschonnic, depuis 1970, ou celle de l'analyse textuelle, développée dans les travaux de D. Delas, 1992 et suiv., ou de J.-M. Adam, 1991 et suiv.), tous prétendent précisément refonder la stylistique sur une conception herméneutique du style. Pour ne citer que ceux-là, G. Molinié entend ainsi, via la sémiostylistique, retrouver «les plans d'une vision singulière du monde» (1986 : 201). L. Jenny reprend à son compte la symbolisation goodmanienne selon laquelle le style «est un des fondements de notre compréhension des œuvres d'art et des univers qu'elles nous offrent» (N. Goodman, [1975], 1992 : 50). H. Meschonnic propose quant à lui de retrouver, «dans et par l'idée d'un pensée poétique», le «lien oublié entre le langage, la chose littéraire, l'éthique et le politique» (1995 : 9). Enfin, J.-M. Adam, via l'analyse textuelle, entend fonder «une théorie de l'interprétation» qui sorte le texte de son enfermement autotélique: «le style est tout entier pris dans la textualité, mais [...] une analyse textuelle ne peut se limiter à la clôture de l'énoncé» (Langue française, 2002, n° 135 : 92-93). On peut sans doute s'interroger sur la valeur opératoire de ces diverses modélisations. Il n'empêche : l 'horizon herméneutique est là; la théorie littéraire n'en a pas l'apanage. Le discrédit jeté, dans l'ouvrage de Christine Noille-Clauzade, sur la discipline stylistique permet paradoxalement à l'auteur de passer sous silence des textes qui, comme ceux de G. Philippe, dénoncent —à la suite des travaux d'A. Banfield— la dérive énonciative en stylistique et confèrent au style une fonction non pas émotive mais bien référentielle : autrement dit, qui défendent la thèse selon laquelle le style a vocation à construire une certaine représentation du monde (voir notamment G. Philippe, Langue française, 2000, n°128; 2002 : 17-34; 2005, à paraître).

5Là est le principal grief que nous formulerons à l'encontre du Style. Nous pourrions pointer quelques oublis — sans doute très volontaires : pourquoi rien sur ces géants de la pensée du style que sont E.R. Curtius, E. Auerbach...H. Meschonnic? — ou contester la pertinence de certains choix de textes — celui de R. Martin, par exemple, dont l'œuvre de logicien-sémanticien a globalement peu à voir avec la question du style. Mais nous préférons renoncer à l'exercice pour louer la puissance éristique d'un ouvrage qui, à défaut d'informer avec le plus grand souci de vulgarisation les étudiants, intéressera assurément les chercheurs.