Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Laurence Daubercies

Belles-lettres & disciplines au XVIIIe siècle. Réseaux savants & transformation des champs de la connaissance

DOI: 10.58282/acta.7036
Entre belles-lettres et disciplines. Les savoirs au XVIIIe siècle, sous la direction de Franck Salaün et Jean‑Pierre Schandeler, Ferney-Voltaire et Paris : Centre international d’étude du XVIIIe siècle et Aux Amateurs de Livres International, 2011, 201 p., EAN 9782845590885.

1Dans le recueil dont ils assument la direction, Franck Salaün et Jean-Pierre Schandeler présentent des recherches en lien avec les conceptions sociales et culturelles de l’activité scientifique au xviiie siècle. Ils proposent plus précisément d’interroger « le processus d’institution et de publication des savoirs » (p. 6). Avant de faire place aux contributions de leurs collaborateurs, ils réalisent une ébauche du contexte socio-scientifique du xviiie siècle (p. 6‑17). Ils s’attachent tout particulièrement à l’exposé des réalités sémantiques et sociales couvertes par les concepts de « disciplines » et de « belles-lettres », qui étaient alors au cœur des champs de la connaissance. Les « belles-lettres » sont souvent considérées — à tort — comme une sorte de magma confus de connaissances hétéroclites et non maîtrisées précédant l’avènement du véritable savoir scientifique, fait de « disciplines » hermétiques et spécialisées. Or, la conscience de ces « disciplines » n’était pas totalement étrangère au xviiie siècle1, qui reconnaissait l’existence de « classes d’objets et de savoirs identifiés » antérieurs à « l’institution et l’institutionnalisation des disciplines », qui aura définitivement lieu au xixe siècle (p. 14). Cependant, ces différents domaines de la connaissance n’existaient alors qu’au sein d’une identité scientifique collective très forte, et leurs positionnements individuels dans le champ des discours du savoir firent peu à peu l’objet de tâtonnements et d’expérimentations méthodologiques, évoluant des « belles-lettres » aux disciplines institutionnalisées. Le passage symbolique d’un système à l’autre n’est donc pas le fruit d’une rupture ou d’un changement radical de paradigme, mais d’une évolution des codifications, des réseaux et des échanges socio-scientifiques (p. 7‑11). De fait, la diffusion et l’acceptation des identités disciplinaires nouvelles étaient fortement dépendantes de plusieurs facteurs d’ordre socioculturel, tels que l’imaginaire collectif, les formes et contraintes de la publication des savoirs, ou encore la création de lexiques et de méthodologies propres aux différents domaines (p. 16). Partant de ce constat, Fr. Salaün et J.‑P. Schandeler souhaitent mettre le lecteur au contact d’un ensemble de recherches qui envisagent la naissance et la diffusion des disciplines scientifiques en lien avec leur insertion dans les réseaux socioculturels et de la connaissance qui caractérisaient le xviiie siècle (p. 17). Les investigations des auteurs ayant contribué à l’ouvrage sont regroupées en trois catégories, qui contiennent chacune trois articles et sont représentatives des différents stades de l’apparition de toute discipline : l’institution, la figuration, et la publication.

Instituer

2Très diversifiés de par leurs objets spécifiques, les articles de cette première section (p. 21‑74) ont en commun l’intérêt qu’ils portent aux indices de l’émergence des disciplines au temps des Lumières. Plus précisément, chacun d’entre eux s’attache à l’analyse de la mise en place de mouvements — volontaires et/ou spontanés — de spécialisation et d’expansion de la connaissance dans des domaines particuliers.

3La première contribution (p. 21-37), réalisée par Dinah Ribard, est intitulée « Le réel du projet. Savoirs, écriture et travail des projets de monts-de-piété en France (xviie ‑ xviiie siècles) » et est consacrée à l’étude des opérations intellectuelles de manipulation des savoirs présentes dans les projets de monts-de-piété en France. A partir de deux extraits de projets datant respectivement de 1767 et 1775 (p. 23 et 24), la chercheuse dissèque la manière dont les concepteurs exploitent leur connaissance des projets précédents et des savoirs spécifiques qu’ils contenaient. Afin de convaincre leurs destinataires, ils argumentent et réfèrent à leurs prédécesseurs, corrigeant leurs erreurs et améliorant leurs propositions par la mobilisation de connaissances de plusieurs ordres : théologique (p. 24‑29), économique et gestionnaire (p. 29‑31), historique et juridico-politique (p. 31‑35). Bien que l’auteure ne mentionne qu’indirectement le lien existant entre l’histoire de ces organismes de prêt et l’institution des domaines de la connaissance, le lecteur ne manquera pas de noter que la réexploitation et l’approfondissement de savoirs préalablement développés par d’autres témoigne de l’émergence de réseaux de connaissances partagées et relativement spécialisées.

4Le second article de ce chapitre (p. 39‑58), « Edward Gibbon, le déclin et la chute des belles-lettres », est signé par Robert Mankin. Ce dernier se penche sur l’Essai sur l’étude de la littérature (1761), dans lequel l’historien francophile anglais Edward Gibbon tente de démontrer l’utilité des belles-lettres et de déceler les raisons de leur déclin au profit des nouvelles disciplines scientifiques. Influencé par les idées du parlementaire anglais Edmund Burke2 (p. 42‑44) et du français Nicolas Fréret3 (p. 47‑51), Gibbon s’oppose au règne absolu des sciences dites « utiles » et réfute la vision hiérarchique des domaines du savoir prônée par d’Alembert, soulignant les « relations d’hégémonie épistémologique qui parcourent l’histoire » (p. 55). Les travaux de Gibbon semblent dès lors constituer un intéressant témoignage des débats provoqués par la spécialisation croissante des domaines de la connaissance au xviiie siècle.

5La dernière contribution a pour titre « “Un seul ne sçauroit tout faire”. République des lettres et tournant linguistique du xviiie siècle »(p. 59‑74). Partant de l’hypothèse selon laquelle la fin du xviiie siècle fut le berceau d’une lente mutation qui entraîna la disparition de la nature littéraire du savoir, Marc J. Ratcliff propose d’étudier comment le rapport entre langue et science a « structur[é] les lignes de force de l’activité scientifique » (p. 59). Par l’étude du pic lexicographique4 de la fin du xviiie siècle (p. 59‑62), de la nouvelle terminologie botanique de Linné (p. 63‑65), de l’opposition de Buffon5 à ce dernier (p. 65‑67), et des lexiques occultes présents dans les ouvrages scientifiques spécialisés (p. 67‑69), l’auteur met en évidence « une attitude [de la science] qui consiste à se tourner vers le langage » (p. 69). Cette tendance marque un tournant linguistique formalisateur initié par la botanique (p. 69‑73) qui affecte « aussi bien la démarcation d’une discipline que l’identité d’une communauté savante » (p. 70). Si la codification linguistique des disciplines scientifiques a permis l’émergence de nouveaux modèles d’identification socio-scientifique, elle marque aussi une nouvelle forme d’appropriation du langage par les sciences et sonne paradoxalement le glas des belles-lettres, qui passaient indifféremment du lyrisme à la science. Notons que le tournant linguistique n’est toutefois pas le garant de l’existence d’une éventuelle République des sciences, dans la mesure où il n’a pas affecté tous les champs simultanément et avec la même efficacité (p. 73).

6On le voit, cette portion du livre est orientée vers la réalisation d’un panorama exemplifiant les différentes facettes de la constitution des disciplines scientifiques au xviiie siècle : Dinah Ribard évoque la transmission et la récupération non institutionnalisées de savoirs spécialisés, Robert Mankin s’attaque aux formes de réflexion explicite sur la situation changeante des champs de la connaissance, et Marc J. Ratcliff se consacre à l’étude des fondements et des repères méthodologiques cimentant les communautés scientifiques nouvelles.

Figurer

7La seconde partie du recueil (p. 77‑134) est elle aussi composée de trois articles, et est consacrée à la figuration des disciplines scientifiques naissantes. Nous abordons donc un degré différent de la conscience disciplinaire : il ne s’agit plus d’évoquer les manifestations et les outils concretsde la restructuration des champs du savoir, mais bien d’envisager les représentations, les doctrines et les discours qui ont été véhiculés en rapport avec cet état émergeant des disciplines. Les articles de cette section sont donc consacrés à des objets dont l’existence découle d’une forme de théorisation — prescriptive et/ou descriptive — des nouveaux états de la connaissance au xviiie siècle.

8Dans la première contribution (p. 77‑88), Sayaka Oki se propose d’étudier « L’utilité des sciences d’après les discours des secrétaires perpétuels de l’Académie royale des sciences de Paris au xviiie siècle ». Elle évalue plus précisément la manière dont l’idée d’utilité des sciences, qui constitue un topos du discours scientifique depuis la Renaissance, s’est dotée d’inflexions nouvelles dans les publications de l’Académie royale des sciences de Paris. Par l’examen successif des discours de Fontenelle en 1699 (p. 78‑80) et de Condorcet dans les années 1770 (p. 81‑83) et 1780 (p. 83‑86), la chercheuse met en évidence « un déplacement de l’idéal des travaux académiques et de la forme d’organisation souhaitée pour l’activité scientifique, depuis l’image d’un cercle savant consacré aux sciences expérimentales et placé sous la protection du monarque, jusqu’à une compagnie tournée vers l’activité plus théorique et la collecte de renseignements, et ayant pour objectif de rationaliser l’action gouvernementale » (p. 87).

9Le second article (pp. 89-102), signé par Olivier Ferret, a pour titre « Qu’est‑ce qu’un « philosophe » d’après les éloges académiques de D’Alembert ? ». L’auteur y analyse « les modalités selon lesquelles les éloges académiques de D’Alembert constituent le lieu stratégique d’une affirmation des philosophes et de la philosophie » (p. 90). Après examen des noms célèbres associés à la philosophie (pp. 90-92), des discours topiques sur le philosophe (p. 92‑94), des annexions paradoxales de grandes figures à la cause philosophique (p. 95‑98) et des stratégies rhétoriques visant à détourner les contraintes génériques au profit d’un discours philosophique militant (p. 98‑100), il apparaît que les Éloges académiques promeuvent la philosophie et mettent en place une image dichotomique et exclusive du philosophe des Lumières qui « sert de démarcateur polarisant permettant de répartir les éloges et les blâmes » (p. 101) entre les grands hommes dépeints. Selon Olivier Ferret, « en écrivant à sa manière une histoire des académiciens qui affirme (et postule) celle, sous-jacente, des progrès de l’esprit philosophique, D’Alembert n’en impose pas moins (durablement ?) la philosophie au sein de l’institution » (p. 101).

10La dernière investigation (p. 103‑134) est due à Daniel Droixhe et est intitulée « Le Drame raisonnable » de Delisle de Sales. Une esquive du transformisme ? ». Le récit en question est une pièce narrative attachée à un ouvrage plus important, la Philosophie de la nature, dont elle illustre les idées sous une forme ludique. Après être revenu brièvement sur l’argument du Drame raisonnable — qui évoque l’échelle des êtres vivants et leur capacité à penser — (p. 104‑109), Daniel Droixhe étudie l’œuvre en rapport avec les théories transformistes qui la sous-tendent. Il commence par évoquer la conception de l’homme-marin selon Delisle de Sales (p. 109‑110), avant de mettre cette dernière en lien avec les témoignages pseudo-scientifiques antérieurs de Benoît de Maillet (p. 110‑112), La Mothe Le Vayer (p. 112‑114) et d’autres sources anonymes relatives à la femme-marine (p. 114). L’auteur conclut par une mention des théories de de Sales concernant le passage de l’homme-marin à l’homme terrestre (p. 115), puis aborde une autre énigme des sciences naturelles présente dans le Drame raisonnable : celle du nègre blanc ou albinos. Dans ce contexte, il confronte la perception de de Sales à celles, souvent divergentes, de Buffon (p. 117‑119), De Pauw (p. 119‑121), Maupertuis (p. 121‑122), Voltaire (p. 122‑123) et Robinet (p. 123‑129). Or, il semble que « ce sont les rapports de force entre de tels modes de pensée, savoirs et pratiques qui permettent d’expliquer certaines déplacements historiques, l’émergence de disciplines scientifiques, la défaite provisoire ou durable d’autres savoirs ou mentalités minoritaires »6 (p. 131). Le Drame raisonnable est donc particulièrement représentatif des influences réciproques et des oppositions qui animaient le naturalisme du xviiie siècle, réseau scientifique qui nourrissait en son sein des conceptions philosophiques diverses.

11Les trois articles susmentionnés offrent une intéressante perspective multifocale sur le champ des discours relatifs à la figuration — interne ou externe — des disciplines émergentes. Tandis que les deux premiers analysent des réflexions générales et à tendance prescriptive portant la trace d’une nouvelle conception des domaines du savoir, le dernier se place au cœur de l’une de ces disciplines (le naturalisme) dont il dissèque le fonctionnement interne et la constitution au travers d’une œuvre et d’une thématique représentatives.

Publier

12Cette dernière portion de l’ouvrage rassemble trois sujets en lien avec la diffusion et la publicité des idées, structures et acteurs des champs émergents du savoir. Le lecteur aborde donc l’étape ultime de la constitution des disciplines nouvelles qui, instituées et codifiées, doivent à présent trouver la confirmation de leur existence dans l’acceptation d’une communauté socio-scientifique au sens large, qui est composée de spécialistes, mais aussi de curieux éduqués et de l’imaginaire collectif.

13L’article de Catherine Volpilhac-Auger (p. 137‑148), intitulé « Moi, je, Montesquieu…Questions d’ethos » est consacré à l’étude de la représentation de l’identité et de la fonction de l’auteur-philosophe dans l’œuvre de Montesquieu. La chercheuse examine ainsi la portée de l’emploi du « nous » dans les Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence (p. 138), avant de se pencher plus longuement sur les occurrences de la première personne et de l’expression « j’ai dit » dans L’Esprit des Lois (p. 138‑141) puis d’envisager la signification du l’usage du « on » dans le Discours sur la cause de l’écho (p. 141‑143). Pour terminer, elle s’interroge sur l’impact de la première personne dans l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle (p. 143‑146) et l’Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères (p. 146‑148). D’une manière générale, il semblerait que l’emploi du « je », du « nous » et de tournures personnelles ait pour objectif la mise en évidence de la dimension expérimentale et de l’authenticité des idées avancées par le scientifique dans ses ouvrages, promouvant ainsi une image sérieuse, fiable et impliquée de sa science auprès des lecteurs. Le « je » se présente ainsi comme un garant de la véracité scientifique, qui « perçoit des rapports inouïs entre les choses et les faits apparemment les plus éloignés et tisse entre eux des liens de causalité ou d’interaction » (p. 147).

14Vient ensuite la contribution de Jeanne Peiffer, « Interactions entre forme périodique et production des savoirs » (p. 149‑164), qui, à travers plusieurs exemples, aborde l’impact de la forme périodique7 sur « les modalités du travail savant et sur les échanges entre savants » (p. 149). Le premier cas envisagé est celui de « l’isochrone de Leibniz » (p. 150‑153), défi mathématique que le savant lança à ses confrères par l’intermédiaire d’un périodique au lectorat relativement large et peu spécialisé. L’auteure étudie ensuite le cas du « problème de la chaînette ». Ce dernier fut posé par le mathématicien Bernoulli dans un périodique spécialisé, les Acta eruditorum (p. 153‑156), qui reçut les réponses imprimées non développées de trois candidats : le jeune frère de Bernoulli, Leibniz et Huygens (p. 156‑158). Jeanne Peiffer explique ensuite comment l’ordre de publication des solutions dans le support périodique joue un rôle d’arbitrage délimitant la propriété intellectuelle de chacun et portant trace des influences réciproques des uns sur les autres (p. 158‑160). Elle revient ensuite sur la manière dont Leibniz tenta de dépasser le lectorat spécialisé — et donc restreint — des Acta eruditorum en exploitant le problème de la chaînette dans les périodiques étrangers (p. 160‑162). En résumé, Jeanne Peiffer met en évidence la manière dont les périodiques contribuent à la création, à la visibilité et à la sociabilité du champ de l’analyse mathématique, dont les acteurs, les recherches, les codes et les lois se concrétisent devant les yeux du public cultivé (p. 162‑163).

15Le dernier sujet proposé (p. 165‑186) est signé par Christine Théré et intitulé « Genres littéraires et économie politique au siècle des Lumières : l’exemple des éloges ». L’auteure offre d’enquêter sur « les liens entre éloges et circulation des savoirs économiques » et de rendre compte de « la porosité entre littérature et économie politique »8 qui caractérisait le xviiie siècle (p. 167). À partir des hommages réalisés consécutivement à la mort de deux personnages importants pour le monde économique de leur temps, soit Jacques-Claude-Marie Vincent de Gournay (p. 169‑172) et François Quesnay (p. 172‑174), la chercheuse commence par mettre en lumière la tendance des auteurs économiques à utiliser le genre codifié que sont les éloges pour diffuser des leçons d’économie politique. Dans un second temps, elle utilise le concours d’éloquence de l’Académie française de 1763 pour examiner les modalités de cet investissement d’un genre rhétorique par l’économie. Après avoir présenté le contexte et les travaux des différents concurrents au concours (p. 174‑180), elle analyse en détail les raisons du succès de la composition du vainqueur (p. 180‑186). Par son analyse fouillée, Christine Thérée démontre donc que les éloges pouvaient être à la fois utilisés et perçus comme des vecteurs et des « produits” de la culture savante sur l’économie » (p. 186).

16Les trois thématiques ci-dessus visent ainsi la mise en lumière des rapports entre disciplines scientifiques et moyens littéraires de diffusion au xviiie siècle : la première met l’accent sur l’autoreprésentation de sa fonction dans le support écrit par le scientifique, la seconde aborde les relations entre presse spécialisée et sociabilité scientifique, et la dernière envisage l’annexion d’un genre littéraire codé par un savoir scientifique en quête d’audience.

Commentaires

17L’entreprise de Fr. Salaün et J.‑P. Schandeler constitue indéniablement un atout pour le champ des études dix-huitièmistes. En effet, la perspective sociologique adoptée dans le recueil dépasse la ségrégation moderne entre lettres et sciences dites « dures » pour analyser les interactions socio-scientifiques qui composent le passé commun de ces deux composantes du savoir. Le lecteur appréciera donc la clarté de l’introduction, qui permet de cerner d’emblée les enjeux des recherches présentées (p. 15‑18). De même, l’attention particulière accordée dans le commentaire initial aux vecteurs de modification du champ des savoirs et à la transition — quelque peu artificielle — des « belles-lettres » vers les « disciplines » semble annoncer une volonté de porter un regard nouveau et transdisciplinaire aux thèmes traditionnels de l’histoire des connaissances évoqués tout au long du recueil (naissance de la botanique, des mathématiques, réflexions sur la génétique, rôle de l’Académie des sciences, etc…). Les différentes contributions apportent ainsi foule d’éléments de réponse pertinents et originaux à la question de la constitution des savoir au xviiie siècle. La présence d’un index exhaustif en fin d’ouvrage est elle aussi particulièrement appréciable, et de nature à faciliter la recherche.

18Le regroupement des articles en trois sections distinctes représentant les différentes étapes de la disciplinarisation des savoirs semble judicieux, mais l’on pourrait regretter que leur appartenance à tel ou tel chapitre ne fasse l’objet d’aucun développement argumenté, laissant au lecteur le soin de réaliser lui-même l’opération de contextualisation dans la logique de l’ouvrage. Par exemple, l’intéressant article de Daniel Droixhe, classé dans la section « Figurer », est extrêmement différent des deux autres sujets qui l’accompagnent. Tandis que ceux-ci réfèrent explicitement à des discours relatifs à l’organisation globale du champ scientifique et de ses acteurs, celui de D. Droixhe porte sur une étude des tendances et des interactions relatives à la constitution interne d’une discipline particulière. Nous pourrions dès lors nous demander dans quelle mesure cette recherche n’aurait pas été davantage mise en valeur au sein de la première section de l’ouvrage, qui est relative à l’institution et à la composition substantielle des disciplines. Pour cette raison, le recueil eût sans doute bénéficié de la présence d’explications plus détaillées sur l’apport spécifique de chaque thématique dans l’économie générale de la démarche. De même, la rédaction d’une synthèse tirant des conclusions générales à partir des différents cas particuliers exposés aurait probablement doté le livre d’un niveau supérieur de complétude. Cela aurait éventuellement permis d’exploiter davantage les potentialités sociologiques offertes par la thématique du recueil, notamment par une analyse plus détaillée et systématique du rôle des réseaux de sociabilité scientifique et de leurs relations avec l’imaginaire savant du temps et la structuration du champ des connaissances.

19Entre belles-lettres et disciplines. Les savoirs au xviiie siècle demeure toutefois un captivant ensemble d’articles pertinents et bien documentés sur des thèmes en lien avec l’institution, la figuration et la publication des connaissances au xviiie siècle.