Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Stéphane Rolet

Trois couronnes pour un roi

DOI: 10.58282/acta.7016
Nuccio Ordine, Trois couronnes pour un roi, La devise d’Henri III et ses mystères, traduction de Luc Hersant, Paris, Belles Lettres, 2011, XIV + 281 p., EAN 9782251347004.

Le présent compte rendu est à paraître en version anglaise dans le numéro 19 de la revue Emblematica. Il est ici donné dans sa version originale, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de la revue.

1L’ouvrage de Nuccio Ordine est un livre tout aussi brillant que singulier. Il est en effet le fruit d’un très long commerce avec les textes et les réalités de la Renaissance, avec l’attachement particulier qu’on connaît à l’auteur pour la figure de Giordano Bruno dont il est un des spécialistes les plus reconnus. Ce livre a d’ailleurs pour origine le chapitre XIV d’un précédent livre de l’auteur publié il y a plus de dix ans1. Depuis lors, N. Ordine n’a eu de cesse d’affiner ses hypothèses. Ce livre montre aussi combien le monde de la recherche est vivant et connecté, puisque les analyses de N. Ordine ont été relancées par la découverte de Michael Bath, qui a tout récemment retrouvé un jeton unique frappé par Marie Stuart, jeton qui porte la fameuse devise aux trois couronnes2, mais daté de 1560 (et avec un autre motto), ce qui prouve en fait que Marie Stuart avait en réalité « inventé » la fameuse devise dès 1560, quinze ans avant que Henri III ne l’adoptât pour lui-même.

2Cet ouvrage traite d’un sujet trop peu représenté dans la littérature savante en général, celui de la devise. Forme mixte associant une image — « corps » — à un motto — « âme » — et destinée à un porteur dont elle est censé dire le projet de vie — c’est le sens de l’italien impresa —, la devise se prête plus souvent aux exposés de moindre dimension. En se consacrant à l’étude d’une seule devise, celle de la reine d’Écosse et de France, Marie Stuart, devenue celle du roi de France et de Pologne, Henri III, et à ses métamorphoses, l’ouvrage montre la richesse et les enjeux idéologiques considérables de ce genre de pratique. Dans la reprise qu’en fait Henri III, la devise associe le motif des trois couronnes au motto « Manet ultima caelo », « La dernière reste au ciel » et N. Ordine nous fait progressivement découvrir la richesse et la complexité du motif, dues à la multiplicité de ses emplois possibles et de ses sens variables selon les circonstances politiques.

3Le livre est nettement divisé en deux parties. La première, constituée des deux premiers chapitres, offre une étape propédeutique ou initiatique « aux mystères de la devise » aux trois couronnes — l’auteur lui-même évoquant à plusieurs reprises une « nécessaire digression ». Elle tourne autour d’un motif connexe à celui de cette devise, celui du symbolisme des étoiles jumelles, les fameux Gémeaux, liés à la navigation heureuse, au bon gouvernement et à la protection, symboles politiques donc particulièrement d’actualité en cette période troublée. Pour ce faire, l’auteur nous introduit au monde des emblèmes — en particulier l’emblème Spes proxima d’Alciat —, nous conduit à la cour de France et aux « mystères » des devises du Balet comique de la Royne (1581) — dont la devise d’Henri III est cependant absente.

4Bien que l’exposé sur les étoiles jumelles soit passionnant et tout à fait pertinent dans le contexte d’une symbolique politique précise liée à Henri III, la remarque de l’auteur (p. 48 et pl. 11) concernant la présence du corps de la devise mais sans le motto sur le frontispice de la publication liée au Balet comique de la Royne ne nous semble guère convaincante. En effet les armes de France sont placées au centre de la page, comme de juste, et obligatoirement surmontées d’une couronne royale à leur échelle, et les monogrammes royaux — H surmonté d’une couronne — au nombre de quatre sont forcément placés aux quatre coins de la page, sans former pour autant un ensemble 3+2 ou 2+3 intentionnel. Nous aurions la même disposition avec le monogramme couronné de n’importe quel roi ayant une autre devise. Non, la nécessité de ce chapitre est bien de préparer l’étude de la devise aux trois couronnes et il n’était pas utile de trouver un lien visible — au demeurant inexistant. Mais l’évocation du Balet comique de la Royne est justement l’occasion d’évoquer un personnage autrement important, le mystérieux Gordon, un Écossais que l’auteur nous fait ensuite retrouver à Londres dans l’entourage de Giordano Bruno.

5La seconde partie du livre, formée de quatre chapitres suivis d’addenda, est tout entière consacrée à la devise aux trois couronnes dont on suit le destin en partant d’Henri III et de Marie Stuart pour aller jusqu’au roi de France et de Navarre, Henri IV, qui s’en est également servi. N. Ordine commence par esquisser brièvement les antécédents de la devise. C’est là, avouons-le, le moment le moins convaincant de tout l’ouvrage, parce que trouver les véritables sources d’une devise et ses éventuels antécédents est toujours riche d’enseignement et permet de résoudre certains mystères. Or, dans le cas présent — mais nous y reviendrons — l’auteur n’a malheureusement pas trouvé la source qui confirme pourtant, comme on le verra, ses plus brillantes hypothèses.

6Dans cette seconde partie où il est surtout question de politique via l’emploi que les rois de France, d’Espagne et d’Angleterre font alors des symboles, N. Ordine rencontre nombre d’autres devises d’importance — « Donec totum impleat orbem », « Vnus non sufficit orbis », etc. (Notons en passant qu’un pratique index des mottos permet au lecteur de retrouver facilement la devise qui l’intéresse). N. Ordine montre de manière efficace comment, dans la devise d’Henri III, c’est la fameuse troisième couronne qui pose le plus question et se retrouve susceptible d’interprétations divergentes, voire totalement opposées. Marie Stuart, reine d’Écosse puis de France, Henri III, roi de Pologne puis de France, et Henri IV, roi de Navarre puis de France, ont en commun d’avoir été des souverains de deux royaumes, jamais de trois. Pour Henri III, cette troisième couronne est, selon les circonstances, toute spirituelle et constitue une façon de proclamer qu’il n’a d’yeux que pour la gloire post mortem, la seule qui vaille et lui sera octroyée parce qu’il se sera montré un roi très chrétien, c’est-à-dire attaché à la paix et à la concorde, tant de ses sujets que des nations. Mais, tout aussi bien — et parfois en même temps, c’est là une ambiguité que permet la devise — la troisième couronne est une image de souveraineté on ne peut plus réelle et elle pouvait alors être comprise, en particulier en raison des tractations en vue du mariage du duc d’Alençon avec Elizabeth Ière, comme une aspiration française à un troisième royaume, celui d’Angleterre en l’occurrence, que la France aurait bien vu lui être assujetti. D’où l’intérêt légitime de N. Ordine pour la figure de Giordano Bruno qui réécrit le motto initial de la devise, devenant sous sa plume « Tertia manet in caelo », « La troisième reste au ciel ». Avec beaucoup de conviction, N. Ordine y perçoit une intention du Nolain — venu de France et séjournant alors à Londres, protégé de longue date par l’ambassadeur de France, Castelnau — de ne pas alarmer l’Angleterre et de montrer au contraire par un signe clair dans cette symbolique royale complexe que « la troisième couronne demeurerait de toute façon au ciel » (p. 164) et qu’on devait donc s’en tenir donc au sens spirituel.

7Le chapitre suivant est consacré à la devise originelle (1560), celle de Marie Stuart, qui a pour corps trois couronnes superposée, dont la plus haute apparaît dans les nuées, littéralement dessinée par des étoiles rassemblées en une sorte de constellation, et avec pour motto : « Aliamque caelo moratur », « Il/Elle en attend une autre au ciel », antérieur à la devise d’Henri III (1575). Ce chapitre est nourri par les résultats récents des passionnantes recherches de Michael Bath sur l’emblématique de la reine d’Écosse. Dans son ouvrage déjà cité, ce dernier montre que la devise peut certes avoir le sens spirituel déjà évoqué, mais que la frappe par Marie Stuart de la médaille en 1560 — durant sa dernière année passée en France — peut aussi témoigner de l’attachement bien terrestre de la reine d’Écosse (et de France) à la couronne d’Angleterre à laquelle elle prétendait encore et dont il lui est désormais interdit de porter les armes par le traité d’Edimbourg, même si elle ne voulut jamais ratifier ce traité. N. Ordine prolonge ces résultats grâce à sa connaissance approfondie de Giordano Bruno. En effet, un assez mystérieux Écossais, John Gordon, paraît avoir servi de lien entre le milieu entourant Marie Stuart à la fin des années 1550 et, à la fois, le milieu parisien autour du roi — Gordon participe à l’organisation du Balet comique de la Royne (1581) — et le milieu londonien où l’on retrouve justement Bruno en même temps que lui. À partir de toutes ces données, N. Ordine peut affirmer de manière fondée que, dans l’Expulsion de la bête triomphante de Bruno, « l’éloge final d’Henri III coïncide avec l’exaltation de sa devise comme symbole d’une vocation sincèrement anti-impéraliste ».

8N. Ordine s’interroge encore sur le rapport existant entre ces trois couronnes et la triple couronne, la tiare papale ou triregnum, avec la question cruciale de savoir si c’est la couronne céleste qui doit l’emporter sur la terrestre. Les réponses sont là encore multiples, subtiles, changeantes et l’auteur excelle à nous faire toucher du doigt ces incertitudes de l’interprétation. Dans les quelques pages qui achèvent le dernier chapitre avant des addenda qui prouvent à l’envi que cette recherche est de celles que l’auteur poursuit inlassablement sa vie durant, N. Ordine évoque encore la figure inattendue d’Henri IV à qui il est arrivé de reprendre la devise de son prédécesseur, prouvant s’il en était besoin la capacité d’adaptation protéiforme de cette devise — la couronne étant là encore susceptible d’être une récompense spirituelle ou, au contraire, terrestre, suite à la paix que le nouveau roi fait régner dans ses états.

9Mais nous voudrions revenir, comme promis, aux antécédents du motif des trois couronnes propre à cette devise, et pour lesquels il ne nous semble pas que les démonstrations de N. Ordine puissent emporter l’adhésion. N. Ordine allègue plusieurs antécédents : « Marguerite du Danemark (1353-1412) avait utilisé les trois couronnes comme symbole des trois royaumes réunifiés sous son autorité : le Danemark, la Suède et la Norvège » ; la ville de Cologne avait trois couronnes dans ses armes, en souvenir des reliques des rois mages — mais comme ce ne sont pas les seuls meubles de l’écu3, ce n’est guère concluant ; quant à la ville d’Oxford, l’auteur a confondu ses armes avec celles de l’université et, une fois encore, ce n’est pas pertinent parce que ce ne sont pas les seuls meubles de cet écu complexe4. Enfin, dans le célébrissime portrait de Méhmet II par Gentile Bellini, on voit aussi les trois couronnes censées représenter « le royaume d’Asie, celui de Trébizonde et celui de la Grande Grèce » où il prétendait régner.

10On notera d’abord que les armes ou plutôt des éléments pris aux armes d’une ville ne sauraient vraiment convenir pour servir à un roi, qui plus est dans une devise qui appartient à un genre constitutivement différent. Quant aux deux personnages qui ont choisi trois couronnes, s’ils sont bien des souverains de trois royaumes, ils ont pour particularité d’être très extérieurs au milieu français. Marguerite est une quasi-inconnue et le sultan ottoman un ennemi de la religion chrétienne : ils ne sauraient aucunement constituer un modèle. Or reprendre la devise d’un souverain, fût‑ce en la modifiant, c’est lui rendre hommage. La solution n’est donc pas là.

11Quel est donc le mystérieux premier porteur des trois couronnes auquel Marie Stuart puis Henri III ont voulu rendre un hommage appuyé ? C’est un roi de trois royaumes, un roi fameux, armé d’une épée magique, un roi chrétien « emblématique », alors extrêmement populaire dans l’Europe entière, un des Neuf preux, qui portait justement comme blason « d’azur (puis de gueules) aux trois couronnes d’or ». Il s’agit Arthur, le roi mythique d’Angleterre, de Bretagne et d’Écosse, armé de sa fidèle Excalibur, assis avec ses chevaliers autour de la Table Ronde. Car, pour être un personnage imaginaire, Arthur n’en a pas moins des armoiries (à peu près) fixes5. Or c’est en particulier par les armoiries imaginaires que le Moyen Âge s’est transmis au monde des devises — et de l’emblème.

12Dans les représentations d’Arthur que nous offrent à foison les manuscrits et les tapisseries conservées — comme on pouvait le voir dans la superbe exposition récente de la BnF6 —, nous trouvons toutes les trois conformations possibles des trois couronnes qu’on a rencontrées dans les médailles et gravures du xvie siècle. On les trouve disposées en un triangle pointe en bas — à l’instar des armes de France — dans une enluminure du Maître de Charles du Maine montrant le Combat d’Arthur et de Palamède7 ; on les voit placées en un triangle pointe en haut sur la housse du cheval d’Arthur dans une tapisserie de la première moitié du xvie siècle, et c’est la disposition visible sur les médailles d’Henri III (fig. 6 et 7) ou sur la gravure à la couronne d’épines (fig. 1) ; on voit enfin les trois couronnes superposées dans le Triomphe des Neuf Preux — sur champ d’azur (http://expositions.bnf.fr/arthur/grand/041.htm)8 ou sur champ de gueules qui rappelle les armes d’Angleterre (http://expositions.bnf.fr/arthur/grand/044.htm)9 — ainsi que dans le Petit armorial équestre de la Toison d’or (http://expositions.bnf.fr/arthur/grand/049.htm) et c’est ainsi qu’elles apparaissent, faut‑il s’en étonner, sur l’exceptionnel jeton de Marie Stuart (fig. 21).

13Henri III, tout comme Marie Stuart, ont baigné dans cette culture héritée du Moyen Âge, mais toujours bien vivante. On n’en retiendra pour preuve qu’un seul fait. Peut-être renforcés dans leur goût pour les romans de chevalerie par leur expédition en Italie — où les princes aiment tellement ces romans qu’ils appellent leur fils Galeazzo en souvenir de Galaad ou Borso en hommage à Bohort10 — les rois de France sont des collectionneurs invétérés de manuscrits des romans arthuriens au point que la collection enrichie par François Ier, le grand‑père d’Henri III, constitue le noyau principal des collections actuelles de la BnF en ce domaine. Au xvie siècle, Arthur, roi d’Angleterre, de Bretagne — rattachée depuis peu à la France — et d’Écosse, défenseur de la foi chrétienne contre les païens, initiateur de la quête du Graal, était sans nul doute une figure dont les symboles pouvaient s’imposer à qui régnait déjà sur deux royaumes et pouvait aspirer à un troisième, le royaume chrétien, qu’il s’agisse de sa forme terrestre ou de son idée céleste. On ne s’étonnera pas non plus que Marie Stuart ait choisi pour son jeton de superposer les trois couronnes, ce qui rappelle les armes tardives d’Arthur, celles sur champ de gueules où il suffit de changer les couronnes en léopards pour obtenir les armes d’Angleterre (et cela d’autant plus que des couronnes conviennent autant à une reine qu’à un roi et ne posent donc pas de difficulté liée au genre) ; on ne s’étonnera pas davantage de trouver la disposition en triangle pour Henri III : c’est celle des armes de France, qui s’imposent à lui aussi pour évoquer ses propres aspirations11. Se poser en possible héritier d’Arthur — pour acquérir un royaume terrestre ou céleste — n’était sans doute pas la moindre habileté d’Henri III, qui eut l’idée d’emprunter la devise de Marie Stuart en la modifiant. Peut‑être avait‑il à l’esprit ces vers inspirés par les Neuf Preux, qu’on retrouve dans un cartouche sur la tapisserie mentionnée plus haut : « Artus noble et preux crestien suis / Qui troys royaulmes par force conquis / Dedans Athènes fis chercher maint écrit / Pour soustenir la foi de Jesus Christ ». Pour la devise, comme on le voit, la connaissance des sources est essentielle pour éclairer les aspects les plus complexes de sa symbolique. Il nous semble que leur connaissance apporte une confirmation solide aux hypothèses brillantes de N. Ordine dont les pages qui précèdent n’ont pu donner qu’une faible image.

14En conclusion, ce livre de Nuccio Ordine est d’une lecture tout à fait stimulante — servie par la traduction fluide et élégante de Luc Hersant et d’abondantes illustrations en noir et blanc. Il laisse espérer que d’autres chercheurs n’hésiteront pas à suivre cette voie et à prendre le risque de consacrer des ouvrages d’ampleur à ces formes brèves mais illustres que sont les devises, qui plongent profondément dans les mentalités de la Renaissance et disent toujours bien plus qu’elles ne paraissent montrer.