Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Emmanuelle Sempère

Au pays de la « sagacité accidentelle »

DOI: 10.58282/acta.6980
Louis de Mailly, Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de « Voyage en Sérendipité », édition d’Aude Volpilhac, commentaires d’Aude Volpilhac, Dominique Goy-Blanquet & Marie-Anne Paveau, Vincennes : Éditions Thierry Marchaisse, 2011, 247 p., EAN 9782362800030.

1Voilà un ouvrage qui réjouira aussi bien les curieux que les amateurs de contes : Les Aventures des trois princes de Serendip sont un conte oriental réécrit et réinventé par Louis de Mailly en 1719, dans une langue savoureuse et un tour d’esprit galant, qui entraînent les lecteurs d’aujourd'hui sur les voies étonnantes du concept de « sérendipité » et de ses « retombées artistiques, techniques, scientifiques et philosophiques » (p. 5).

2La dernière édition de ce texte datait de 1788 : c’est dire si l’édition proposée ici par Aude Volpilhac, accompagnée de Dominique Goy‑Blanquet et Marie‑Anne Paveau, comble un manque, dans une facture de surcroit plaisante et accessible1. Les illustrations de Kay Nielsen renforcent le caractère orientalisant et la puissance suggestive du conte — car il s’agit bien d’un conte oriental réécrit par l’auteur dans une tournure à la fois galante et morale typique des années 1720. L’appareil critique qui suit le texte est intitulé « voyage en sérendipité ». Tournant le dos à l’érudition tout en étant très complet il propose un dispositif de découverte en trois volets, consacré d’abord à l’auteur du texte, ses sources et son inspiration, puis à la lecture qu’en fit Horace Walpole et à la fortune du mot « serendipity » en anglais, et enfin aux applications scientifiques, sociologiques et artistiques de cette notion, moins bien acclimatée en France que de l’autre côté de l’Atlantique.

3Le volume fait précéder le texte du conte d’une brève notice concernant les deux éditions du conte au xviiie siècle et les choix de l’éditrice, ce qui permet au lecteur de découvrir le texte avant d’en connaître l’aventure propre : c’est un choix heureux, d’autant que l’histoire du conte et de ses réécritures, détaillée dans la seconde partie de l’ouvrage par A. Volpilhac, est complexe. Louis de Mailly réécrit un conte d’origine persane à partir de sa version italienne et trouve ainsi sa place dans la mouvance orientalisante du début du xviiie siècle. Béroalde de Verville en 1610, Gueullette en 1712 avaient également repris ce conte qui fournira à Zadig la matière de l’épisode du chameau. Louis de Mailly tait pourtant ses prédécesseurs dans l’édition de 1719, présentant son texte sur la page de titre comme « traduit du persan ». Il en est tout autrement en 1788 dans les Voyages imaginaires, où le texte est vanté comme la « traduction exacte » d’un texte italien de la Renaissance, le Peregrinaggio di tre giovani del re di Serendippo (1557) par Cristoforo Armeno (lequel n’est peut-être que le prête‑nom de l’éditeur du texte, Tramezzino). C’est en effet ce texte‑là que Mailly traduit, presque fidèlement, sur le premier tiers de l’ouvrage — jusqu'à la troisième nouvelle enchâssée.

Édition et réécriture

4Giafer, roi de Serendip (c'est‑à‑dire Ceylan), pensant à sa succession, s’assure d’abord de la vertu de ses trois fils (il propose à chacun la couronne et est très satisfait de leur refus), puis leur ordonne un voyage pour « achever […] d’apprendre dans les pays étrangers » leurs « devoirs » (p. 15). Le voyage se veut instructif, comme le conte pour ses lecteurs avisés — cela se passait, écrit Mailly, « dans les temps heureux où les rois étaient philosophes ».

5La première rencontre des princes est celle d’un chamelier. Ils peuvent lui décrire sa bête égarée sans l’avoir vue et en sont logiquement soupçonnés de vol, avant que l’animal retrouvé par hasard ne les innocente. Leurs talents d’observateur et leur « sagacité » exceptionnelle vont ainsi leur ouvrir toutes grandes les portes du palais de Behram. La seconde aventure des princes est également une épreuve en forme d’énigme. Ils doivent rapporter à Behram le « miroir de justice » qu’une reine des Indes ne veut pas rendre car il lui permet de ne pas livrer ses sujets à une main monstrueuse qui sort des eaux à chaque lever du soleil. L’aîné résout l’énigme et présente, à la main ouverte, la sienne propre avec deux doigts seulement levés ; la main confondue s’enfonce à jamais dans la mer. C’est qu’« elle voulait faire entendre […] que cinq hommes bien unis étaient capables de se rendre maîtres de l’univers » et le prince lui a « montré que seulement deux bien d’accord pouvaient faire cette entreprise » (p. 36). La troisième épreuve les attend au palais de Behram où ils reviennent victorieux : comment guérir le souverain accablé de mélancolie après la perte de sa bien‑aimée Diliram ? Les princes proposent alors un dispositif qui a valeur programmatique :

Vous avez ici proche de la ville une belle et vaste campagne, ornée de plusieurs paysages dont les différentes vues forment autant de perspectives agréables. Il faut, pour recouvrer votre santé, que vous y fassiez bâtir sept beaux palais de diverses couleurs, dans lesquels vous passiez une semaine, et que dans chacun vous y demeuriez un jour et une nuit, à commencer du lundi.

6Après cette proposition de l’aîné, le puîné commande que les palais accueillent sept princesses issues des « sept plus beaux climats du monde », et le cadet qu’on fasse venir des « sept plus grandes villes de [ses] États » sept nouvellistes pour dissiper ses humeurs cacochymes.

7C’est ainsi que s’ouvre le cycle des nouvelles enchâssées, sept dans le conte originel et huit chez Mailly. Les trois premières, assez fidèlement traduites du texte italien comme l’explique A. Volpilhac, nous entrainent dans l’univers du merveilleux oriental où la métempsycose voisine la ruse plaisante d’un singe. Tout change à la quatrième nouvelle : cette fois, Mailly invente. Le surnaturel démoniaque de la quatrième nouvelle accentue le contraste avec les nouvelles précédentes : Mailly adopte un ton faussement savant, appuyé des références traditionnelles en la matière, pour narrer une « histoire tragique » dont l’acmé est une cérémonie satanique et l’issue la mort de la malheureuse ensorcelée, étranglée par un démon. Il est vrai que cette histoire-là fait exception dans le texte, les autres nouvelles jouant la carte d’une galanterie morale qui exalte les vertus d’amants fidèles et délicats, parfois trompés par leur passion ou leur fierté. Outre le contenu, Mailly modifie le dispositif énonciatif du recueil : le royal auditeur ne se contente pas d’écouter les nouvelles, il en commande la nature, demande des compléments, apporte ses commentaires. La quatrième nouvelle s’annonce ainsi comme une « histoire tragique dont la morale le pût édifier », les cinquième et sixième comme des histoires « galante[s] » et la septième comme une histoire « singulière », ce qu’elle est de surcroît d’être galante, tout comme la huitième. Celle-ci naît du dédoublement de la dernière, Mailly imaginant que la princesse du septième palais raconte une histoire avant le nouvelliste, ce qui renforce l’impression d’une parole qui circule et non plus d’un enchâssement d’histoires sur deux niveaux aisément identifiables.

8Contrairement au texte italien, Mailly abandonne là les amours de Behram — dans un tour d’esprit plus galant, le roi n’a pas besoin de retrouver Diliram pour se trouver totalement guéri, des divertissements y suffisent. C’est le destin des trois princes qui occupe la dernière partie de l’ouvrage. Le puîné retourne en Inde épouser la reine, occasion pour le conteur de décrire les merveilles toutes rococo de la cour orientale. Le cadet épouse la princesse de Numidie mais doit écarter un rival les armes à la main, occasion pour Mailly d’exalter les vertus guerrières des souverains. L’aîné enfin retourne auprès de Giafer à Serendip, épouse une bergère vertueuse et montre sa valeur au combat dans la guerre de succession qui l’oppose à l’héritier de Behram. Mailly insère plusieurs anecdotes dans cette partie, amenant effets de contraste et contrepoints. Parmi elles, l’histoire « plaisante » d’Engéram focalise sur le thème du mariage et annonce la nouvelle qui clôt le recueil, « Amazonte ou la femme ingénieuse à regagner le cœur de son mari » — nouvelle où on pourrait voir une version féminine de « sérendipité » aussi bien qu’une formulation indirecte, à destination des princes, de l’éloge de la douceur pour « ramener les esprits » à « leur devoir ».

9Le texte de Mailly parait donc moins homogène que le texte italien, où les titres donnés aux nouvelles énumèrent les sept jours de la semaine, et moins cohérent aussi, puisque l’intrigue de Behram et Diliram est laissée en suspens. Le conteur français utilise la liberté du conte pour abaisser la contrainte de motivation narrative, et il ne reprend pas, par exemple, l’explication que donne l’Italien au dispositif des sept palais : la convocation des nouvellistes ne visait pas seulement, dans le Peregrinaggio, à distraire Behram, mais à recueillir des indices concernant la disparition de Diliram. M.‑A. Paveau souligne très justement qu’il s’agissait là pourtant d’un bel exemple de « sérendipité ».

Lectures : du conte à la philosophie

10La seconde partie du volume est consacrée au « Voyage en sérendipité » : A. Volpilhac nous conduit d’abord dans la France des années 1720, D. Goy‑Blanquet dans l’Angleterre d’H. Walpole, et M.‑A. Paveau en Amérique du Nord et dans les milieux scientifiques d’aujourd'hui.

11A. Volpilhac donne tous les éléments nécessaires pour bien comprendre la démarche de traduction et d’invention de Louis de Mailly. La précision des comparaisons qu’elle établit avec le texte italien est d’autant plus précieuse que ce dernier n’est pas disponible en français. Quant aux sources orientales, peu d’éléments en sont donnés, mais on comprend aisément que l’enquête excèderait les limites de cette édition. Le lecteur, dont la curiosité ne peut qu’être éveillée par la mention du conte tiré des Huit Paradis (1302) d’Amir Kushrau, poète persan d’origine indienne, pourra d’ailleurs et depuis peu se reporter à la traduction française qu’en proposent les éditions Hermann2. Notons tout de suite une petite réserve sur la présentation d’A. Volpilhac : l’examen des sources orientales de Mailly n’ayant pas encore pu être mené, peut‑on vraiment considérer que « l’univers oriental se limite alors aux signes les plus manifestes de l’Orient tels qu’ils sont en train d’être « inventés » par l’Europe » (p. 196) ? La thèse fondamentale de Saïd qui supporte ce jugement n’échappe pas au travers de la simplification — l’Orient « inventé » n’est pas le même chez Mailly, chez d’Herbelot ou Galland et chez les écrivains romantiques par exemple. Mais plus qu’aux sources, A. Volpilhac s’intéresse à l’attention portée par Mailly aux goûts de son public, et l’analyse de la galanterie à l’œuvre dans le texte est très éclairante : étaient bien en effet de nature à plaire l’atmosphère et les thèmes orientaux de la première partie du conte, la galanterie à la fois moralisante et teintée d’ironie des nouvelles inventées et même, pour la quatrième histoire, cette démonologie plaisamment effrayante. Elle montre ainsi très bien comment le conte récupère sur le plan de l’esthétique son unité d’intention.

12A. Volpilhac souligne finalement la distance que Mailly crée avec ces modèles : l’auteur rompt avec le caractère interchangeable des trois princes pour donner à chacun une personnalité et un destin propres et multiplie les anecdotes mondaines renvoyant à l’univers contemporain des lecteurs de 1719. Sa fidélité au conte est ailleurs, et son incipit en est la signature : la sérendipité peut nourrir les Lumières, car la raison n’est rien sans le hasard heureux et la sagacité.

13Mais ni Mailly ni Voltaire ne vont donner à la sérendipité son sens philosophique. D. Goy‑Blanquet nous ouvre les portes des clubs anglais et de la mystérieuse demeure d’H. Walpole, Strawberry Hill, pour comprendre son avènement sous la plume de l’auteur du Château d’Otrante. En donnant la traduction de l’intégralité de la lettre d’H. Walpole où apparaît pour la première fois le mot écrit, D. Goy-Blanquet permet au lecteur d’appréhender l’état d’esprit de l’auteur anglais et l’originalité de sa démarche néologique. Par l’entremise de Walpole, la notion s’épaissit d’un nouveau mystère, fait à la fois d’alchimie et des minutieux codes sociaux de l’Angleterre du xviiie siècle. D. Goy‑Blanquet raconte ensuite le périple de la notion au xixe siècle puis au xxe siècle. L’année 1946 marque un tournant : Robert Merton propose à ses confrères de Harvard le concept de « serendipity pattern » pour caractériser la méthode empirique, soulevant la question du rôle du hasard dans la découverte scientifique. Rappelons les termes de Walpole, qui ne sont malheureusement pas donnés en anglais dans l’article de D. Goy‑Blanquet (qui en revanche fournit la traduction d’un grand nombre de textes où apparaît le mot à la suite de cette lettre de 1754) : « they were always making discoveries, by accidents and sagacity, of things which they were not in quest of ». Les significations de la notion sont façonnées par la structure et le génie propre des langues qui l’expriment. D. Goy‑Blanquet avance ainsi l’idée que si notre langue résiste au mot, c’est « sans doute parce qu’en français les sons qui le composent s’accordent mal à ses ambitions sémantiques : il peine d’abord à trouver sa prononciation : séran-, sérin-, serin- ?, pour finir sur une note piteuse ou dépitée, pardon, -dipité, qui n’a rien de merveilleux ». De fait, c’est en langue anglaise que le concept va se développer pour exprimer ce que M.‑A. Paveau nomme joliment « ce lumineux objet du désir épistémique ».

14M.‑A. Paveau parvient en peu de pages, et c’est une gageure, à donner un aperçu d’un très grand nombre d’applications modernes de la notion — ce qui devrait encourager l’acclimatation du mot en français3. Le lecteur aura peut-être du mal à se retrouver dans les très nombreuses références données en notes mais libre à lui de partir à la découverte des textes d’U. Eco, E. Morin, J. Jacques, D. Bourcier, P. Van Andel ou de J.‑L. Swiners, pour ne citer que les plus importants. Notons qu’on peut regretter l’absence d’une bibliographie en fin de volume réunissant les références modernes citées par les trois chercheuses, laquelle aurait donné la mesure de l’ampleur de leur enquête tout en permettant au lecteur de s’y repérer plus aisément.

15Le développement de M.‑A. Paveau concernant les enjeux scientifiques de la sérendipité est particulièrement stimulant. Il semble qu’on soit, avec la sérendipité, au croisement entre science et fiction, ou plutôt à l’endroit où la première ne saurait se passer de la seconde : il y a en effet, dans le fonctionnement de la sérendipité, quelque chose de magique qui tient de la révélation ou de l’illumination et qui fait l’économie de la lourdeur de la causalité. Si la notion peut être rapprochée de l’abduction4 — type de raisonnement qui associe la déduction et l’induction dans un processus imaginatif — elle recouvre une réalité plus complexe. Dans la sérendipité, l’esprit n’est pas seul en cause : le hasard joue un rôle, ainsi que la disponibilité mentale, affective, sensitive du sujet ; la sérendipité serait ainsi à l’origine de très nombreuses découvertes scientifiques5. M.‑A. Paveau reprend ici explicitement la question sous-jacente aux deux autres contributions : est-ce seulement la langue française qui serait réticente au mot, ou bien nos manières de concevoir ? Alors que les Québécois ont forgé le terme de « fortuité » pour traduire « serendipity », Alain Peyrefitte, dans Le Mal français (1976) a désigné par « effet serendip » aussi bien la découverte heureuse que son inverse, faisant perdre au mot sa positivité et sa dynamique créatrice : ne pas trouver, ou trouver un mal pour un bien, ce n’est pas de la sérendipité, mais de la « zemblanité » selon le mot forgé par le romancier William Boyd dans Armadillo. Pour contrer cette négativité, Jean‑Louis Swiners a proposé le terme de « zadigacité » : le mot-valise se comprend aisément et sans contresens possible, mais il présente le double inconvénient de mettre Zadig à la place des princes persans et de substituer une Providence très occidentale au hasard heureux de la sagesse orientale. Comme pour rendre à l’Orient ses droits sur la notion, M.‑A. Paveau cite la devise hassidique du Rabbi Nachman de Breslau : « Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu risquerais de ne pas te perdre » (p. 233), qui illustre bien en effet la leçon qui se dégage de ces Aventures des trois princes de Serendip.

16Le volume résout finalement l’effet de « contraste » que relève Aude Volpilhac à la fin de son article, entre la féerie du conte et la destinée philosophique du mot auquel il a donné naissance : comme les princes dans le conte, comme le lecteur même du conte, le savant doit être disponible à la variété, réceptif aux suggestions, apte à saisir les occasions et à suivre ses intuitions. Il faut se rappeler que c’est ce conte à la fois oriental et galant qui nous pousse sur la voie d’une raison libre et intuitive : l’ouvrage présenté ici rend donc un juste hommage à Mailly, tout en invitant ses lecteurs à vivre, aujourd'hui, avec sérendipité.