Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Carine Barbafieri

La scène du monde

Jean-Yves Vailleton, Poésie dramatique et prose du monde. Le comportement des personnages dans la tragédie en France au XVIIe siècle, Paris : Honoré Champion, 2004.

1 Le présent ouvrage est la version amendée de la thèse de J.-Y. Vialleton, maître de conférences à l’Université Stendhal-Grenoble III, soutenue à Paris IV en 2000 sous la direction du professeur G. Forestier. Il se propose d’interroger la production tragique du XVIIe siècle, et en particulier les pièces de Rotrou, La Calprenède, Puget de La Serre, Corneille, Quinault, Racine et Boyer, en adoptant comme « grille de lecture » les traités de comportement de l’époque et d’appréhender ainsi la peinture des personnages en recourant à des notions de savoir-vivre  (le personnage est-il honnête ou non ?, se montre-t-il civil ?, rend-il une visite dans les conditions prescrites par les traités de politesse ? etc.). L’idée est originale. Certes la politesse est un centre d’intérêt majeur de la recherche dix-septièmiste depuis une petite trentaine d’années, comme l’attestent les travaux sur la conversation de Chr. Strosetzki, M. Fumaroli, D. Denis, la synthèse d’E. Bury sur les questions de littérature et politesse en France ou les recherches d’A. Montandon sur les origines européennes de la politesse. Mais coupler politesse et poésie dramatique, paradoxalement, est une piste peu explorée : si les travaux de P. Dandrey  portent sur l’héritage galant dans la poétique de la comédie, aucun ouvrage majeur d’envergure en revanche ne s’était jusqu’ici intéresser à la tragédie.

2Étudier simultanément politesse et théâtre tragique peut se faire en utilisant des outils d’analyse largement endogènes, puisque les textes critiques et polémiques parus à l’occasion de la création d’une pièce de théâtre, ces textes nommés « remarques », « dissertations », « lettres »,  dont le plus connu est la comédie de Subligny La Folle Querelle ou la critique d’Andromaque, avancent des jugements reposant sur des critères mondains, des critères relatifs au savoir-vivre. Dans ces textes de circonstance, les remarques abondent en effet qui concernent les différentes formes de comportement des personnages, les compliments qu’ils font, la manière dont ils reçoivent une personne ou prennent congé d’elle, etc.

3Mais l’ouvrage de J.-Y. Vialleton n’est pas seulement intéressant par le champ quasi vierge qu’il se propose de défricher, autrement dit par son objet (étudier la représentation du comportement du personnage dans la poésie dramatique). Ses apports sont majeurs en ce qui concerne des notions d’analyse dramaturgique, en particulier les bienséances. J.-Y. Vialleton montre combien l’opposition bienséances internes/ bienséances externes, communément utilisée,  est fragile. En effet, la tragédie a bien pour souci de mettre en scène les mœurs du monde, comme le montre l’usage du temps et de l’espace (chapitre I) : théoriciens et dramaturges cherchent à représenter avec justesse les différences circonstances de la vie mondaine, comme la rencontre, la visite ou l’audience. Les postures obéissent également à une représentation réglée par le même souci (chapitre II). De même, le vêtement et l’accessoire sont régis, dans la vie sociale comme sur la scène, par le principe de propriété, d’adéquation (chapitre III). Dans cette perspective, il apparaît que l’opposition entre « bienséances internes et externes » n’est pas très pertinente, puisque les bienséances dites internes ne relèvent pas de la poétique en propre mais bien des usages du monde. L’opposition entre bienséances internes et bienséances externes perdant toute validité, mieux vaut, conclut l’auteur de l’ouvrage, désigner l’ensemble des bienséances (internes et externes) comme relevant de la  « bienséance mimétique ». La nouvelle distinction que propose J.-Y. Vialleton est alors celle qui oppose les « bienséances mimétiques » d’une part, définies comme ce qui convient à une représentation juste du monde social, et les « bienséances poétiques et génériques » d’autre part, comprises comme ce qui convient à la poésie ou à un genre en particulier.

4La découverte selon nous majeure de J.-Y. Vialleton touche toutefois à la mise en lumière du paradoxe de Méré, aussi fondamentale que la mise en lumière par L. Thirouin du paradoxe de Senault. Méré écrit : « On peut être honnête homme sans être héros, mais on ne saurait être héros sans être honnête homme ». C’est dire que le héros tragique doit concilier deux univers apparemment irréconciliables, le vieil univers tragique où l’on tonne et l’on menace de ses foudres, et le nouvel univers mondain où le héros se doit d’être policé. La peinture du personnage tragique, en relevant de deux codes très différents et même largement antagonistes, semble être le problème de la quadrature du cercle, un problème que ne peuvent manquer de se poser les dramaturges  au moment de la genèse de l’œuvre.

5Si les apports scientifiques sont majeurs, la méthode employée se révèle par ailleurs extrêmement intéressante en ce qu’elle laisse, dans un sujet qui comporte une forte dimension sociale,  toujours le dernier mot à la littérature. Ainsi, de ce que les bienséances internes renvoient largement à un extérieur du texte, le critique ne conclut nullement que la littérature dramatique est un reflet du monde et de la vie sociale. Il s’attache à montrer au contraire que la représentation des usages du monde que propose la bienséance mimétique rejoint à bien des égards la poésie. La suite qui accompagne les personnages importants est à cet égard révélatrice. Le présence d’une suite pour un roi semble obligatoire en vertu des bienséances externes et les critiques modernes (J. Scherer, A. Faudemay) y voient souvent une « loi dramaturgique » (p. 228). L’observation des textes ne permet pourtant nullement de vérifier cette prétendue loi qui semble en fait venir d’une mauvaise compréhension d’un chapitre de la Pratique du théâtre de d’Aubignac où l’abbé explique que les personnages de haut rang devraient être accompagnés quand des « raisons particulières » ne s’y opposent pas (p. 230). L’usage de la suite ne suit donc pas purement et simplement les prescriptions sociales.

6Autre exemple, abordé dans le chapitre VI : la bienséance mimétique rejoint encore la poésie quand elle met en scène le dérèglement passionnel, car « la transgression due au dérèglement passionnel donne l’occasion à la poésie de parler son langage propre, langage affranchi des respects et civilités de la société et qui est donc pensé comme celui de la nature » (p. 774). Le tutoiement extraordinaire (chapitre IV), l’appellatif épidictique au lieu du « nom de respect » (chapitre V), le monologue et l’aparté sont des formes de comportement qui arrachent le personnage aux lois du monde. Là encore, le dérèglement passionnel fait fi des normes sociales du comportement.

7La démarche de l’ouvrage enfin se montre généreuse, en ce qu’elle est extrêmement suggestive et interprétative (tout en s’appuyant en permanence sur des textes précis du XVIIe siècle), en ce qu’elle ouvre une multitude de pistes de recherche à explorer à sa suite. Ces voies,  dont certaines sont l’objet des recherches actuelles de J.-Y. Vialleton (la magnificence notamment), sont multiples. Parmi celles-ci, l’une des plus stimulantes est sans doute l’invitation faite aux chercheurs de réexaminer le credo critique qui proclame la civilisation croissante des mœurs au cours du XVIIe siècle, « le mythe de la civilité nouvelle » comme le nomme l’auteur (p. 778).

8Le mot de la fin sera consacré à deux indications bibliographiques pour les lecteurs intéressés par le renouvellement critique sur la question des bienséances (angle majeur du travail de J.-Y. Vialleton). Outre l’article décisif de P. Pasquier (« Les apartés d’Icare. Éléments pour une théorie de la convention classique », Littératures classiques, n°16, 1992, p.79-101) cité par J.-Y. Vialleton, un article tout récent sur la question écrit par A. Brunn et T. Karsenti (« Pourquoi Horace s’enfuit-il ? La bienséance, rapport ou limite », XVIIe siècle, n° 223, avril 2004, p. 199-212), très différent de la perspective de J.-Y. Vialleton puisqu’il s’agit de lire Horace avec les yeux de Musset, est loin d’être sans intérêt.

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