Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Arnaud Welfringer

Rhétorique & herméneutique : le XVIIe siècle, mode d’emploi

Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n°33, avril 2004 : Stratégies de l’équivoque, sous la direction de Jean-Pierre Cavaillé, 216 pages.

1Si, d’ordinaire, les Cahiers du Centre de Recherches Historiques ne s’adressent guère aux chercheurs en littérature, théoriciens ou même historiens de celle-ci, le titre de cette livraison a pourtant de quoi attirer leur attention, en ce qu’il ne préjuge ni d’une périodisation ni d’un objet spécifiquement historiques. Davantage : si l’on accepte de jouer un instant le jeu sinon de son équivoque du moins de son ouverture, ce titre pourrait fort bien indiquer un travail proprement théorique ; en effet, l’équivoque peut déjà relever de diverses disciplines, plutôt « littéraires » (rhétorique, stylistique, ou sémantique), mais la notion de stratégie, qui présuppose un usage calculé, la fait ici résolument basculer dans un questionnement herméneutique : Stratégies de l’équivoque renvoie ainsi le lecteur (du moins, s’il est lui-même un peu herméneute) au problème de l’intention d’auteur, ou plus exactement à l’intention d’auteur (manifestée) comme problème (le lieu et formule privilégiés, peut-être, pour reposer ce problème classique). Autre sujet d’étonnement pour le lecteur à découvrir la table des matières : car c’est bien d’histoire dont il s’agit ici, et très précisément du XVIIe siècle. On entend déjà l’objection : « Le XVIIe siècle, âge de l’équivoque ? Relisez donc vos classiques ! » Mais c’est précisément une telle relecture, et même une relecture plus complète du XVIIe siècle, de Boileau à Cyrano, de Pierre Corneille à Pierre-Corneille Blessebois, de Dassoucy et Tristan à Fénelon et Bossuet en passant par Gracián, que se sont proposés ici les membres du Groupe de Recherches Interdisciplinaires d’Histoire du Littéraire (GRIHL). « Histoire du Littéraire », et non histoire littéraire ou histoire de la littérature ; « recherches interdisciplinaires », et non plus seulement « historiques » ; les déplacements épistémologiques se poursuivent, les rassurants lieux communs se dérobent... Lisons donc.

2La présentation rédigée par Jean-Pierre Cavaillé se charge de préciser et de prolonger ces déplacements. Dans le droit fil de sa réflexion sur la tromperie et le secret au début de l’époque moderne, l’auteur du récent Dis/simulations1 justifie le choix de la notion d’équivoque en insistant à la fois sur sa fidélité historique s’agissant du XVIIe siècle « où l’équivoque est présente dans tous les champs comme une pratique sémiotique explicitement décrite, discutée et normée » (7), et sur sa « capacité heuristique en ce [qu’elle est susceptible] de rendre compte de la complexité des objets et de résister à la tentation de la réduction hâtive des cas, situations, discours, qui les rend intégrables (mais à quel prix ?) au grand récit d’histoire, linéaire, orienté et univoque » (7). Le ton est donné : entre fidélité historique et capacité heuristique est ainsi défini un projet de révision historiographique générale. En ce sens, le rassemblement d’études de cas, pluralité de voix et de méthodes, constitue un moyen d’éviter efficacement l’univocité de la mise en récit propre à l’entreprise historiographique. D’autant que les domaines abordés sont fort divers : textes littéraires (de la fiction aux mémoires, via théâtre et dialogues), débats religieux ou encore juridiques. Le champ est résolument large, gage de validité historique pour l’enquête. Significativement, face à cette diversité, J.-P. Cavaillé ne propose pas de partition des articles : si deux perspectives peuvent tout de même être distinguées et correspondent à la progression des contributions (d’abord des études de pratiques stratégiques de l’équivoque, dans le domaine de l’action ; puis, dans le domaine de la connaissance, des études de textes théoriques sur l’équivoque et de leurs stratégies), l’absence de plan général signale la volonté de ne considérer aucune solution de continuité entre ces deux pôles et de ne pas détacher les prises de position des pratiques ; ainsi, les articles consacrés aux textes théoriques ne s’abandonnent jamais à l’illusion de la transparence du métatexte, tandis que la discussion finale se charge d’envisager l’action singulière de ces textes théoriques. La définition que propose J.-P. Cavaillé de l’objet d’étude procède de la même ouverture : toute forme ou conceptualisation d’« action d’écriture qui présente délibérément des équivoques à résoudre » (8) ; elle ne préjuge en rien des stratégies particulières et des fins poursuivies, et oriente la réflexion vers deux figures complémentaires : l’auteur et l’autorité problématique dont il dispose alors sur son texte, le lecteur et la place qui lui revient du coup dans la détermination du sens – deux figures symétriquement « troublées » (8), dont la perturbation ne peut qu’amener une réflexion plus générale sur le processus même de la signification en régime d’écriture équivoque.

3La première contribution, « Équivoque épistolaire : un usage de l’exégèse à la Cour de France », noue dès son titre ce questionnement herméneutique au politique. Alain Brunn y rapproche la conception, lisible chez Retz, de l’événement historique comme plasticité, neutralité offerte aux usages des acteurs – conception proprement équivoque de l’Histoire – du succès des formes discontinues au XVIIe siècle, autant d’« objets […] caractérisés par une disponibilité particulière à l’équivoque en raison de leur fragilité contextuelle : sans contexte fort pour décider de leur sens […], ils sont ouverts à toutes les nominations possibles, à toutes les décisions herméneutiques envisageables, incarnant ainsi avec force l’inquiétante “puissance du neutre” » (12). A. Brunn pose les bases d’un tel rapprochement en étudiant quatre extraits de mémoires2 relatant un même événement : la perte d’une lettre, et de sa situation de communication initiale3 – objet équivoque de fait, sur lequel intervient une série d’acteurs pour lui assigner auteur et destinataire. Gestes herméneutiques élémentaires — non par quelque souci philologique, mais selon des fins proprement politiques ; A. Brunn suggère ainsi (et c’est l’une des idées fortes de cette publication), le caractère politique de l’herméneutique (de toute herméneutique ?), et met en évidence le pouvoir qui la fonde et qu’elle a charge de manifester : « l’exégèse comme procédure de vérité est d’abord affaire de pouvoirs. […] D’où le privilège d’un objet équivoque, visage du neutre : il manifeste l’indifférence de la vérité, la raison politique de l’exégèse, et par là se révèle le conventionnel nu du politique. » (26) C’est dans le contexte d’une telle « épistémé où le vrai ne coïncide pas nécessairement avec les faits, où l’usage importe plus que l’objet qu’il met en jeu, où l’équivoque est plus vrai que les différents univoques que l’on peut prétendre lui substituer » (26), et notamment dans ses aspects politiques ici mis en valeur, qu’A. Brunn invite, à titre programmatique et de façon fort suggestive, à une relecture des œuvres discontinues, Maximes, Fables et Caractères.

4Après une tentative préalable de définition énonciative de l’équivoque inspirée des travaux d’O. Ducrot, Claudine Nédélec propose une typologie des « équivoques de l’auctorialité au XVIIe siècle » : équivoque péritextuelle, sur l’identité de l’auteur, posant ainsi le problème de la signature et de l’anonymat ; l’équivocité intratextuelle, qui résulte d’une polyphonie discordante, voire incohérente ; enfin, une équivocité intradiscursive, dans le discours d’un personnage locuteur apparemment porte-parole de l’auteur. Cet examen amène C. Nédélec à contester « l’image d’un siècle cartésien pourfendeur des équivoques et amateur des idées claires et distinctes : ce XVIIe siècle-là, tout en « inventant » l’écrivain, engage aussi une démolition de l’Auteur. » (40). Une telle distinction entre une réalité sociologique de « l’écrivain » et une figure textuelle de « l’Auteur » permet ainsi de nuancer l’idée d’une absolue « naissance de l’écrivain » au XVIIe siècle, qui restait peut-être tributaire d’une image de l’âge classique comme processus de catégorisation et de distinction ; on pourra regretter néanmoins que la révision se conclue sur ce constat, sans interroger la conjonction éminemment paradoxale des deux phénomènes.

5L’étude de Filippo d’Angelo, portant sur « l’équivocité de la voix narrative dans les récits à la première personne du XVIIe siècle », envisage les stratégies de dénégation autobiographique de ces textes – stratégies dont l’incipit des Aventures de Dassoucy est comme l’emblème : « je suis le héros véritable de mon roman », déclaration d’autofiction avant la lettre. F. d’Angelo rapproche cette équivocité de la voix narrative des pratiques prudentielles de « dis/simulations » libertines jouant d’un clivage de la réception selon les compétences du lecteur (à même ou non de distinguer des références littéraires qui fonctionnent comme signe de fictionnalité) et selon les circonstances de lecture (publiques, pénales, privées…). La portée théorique de la réflexion de F. d’Angelo, ouvrant à une pragmatique clivée de la fictionnalité, se double d’une hypothèse historique, qui voit dans ces textes une étape importante dans l’évolution d’une conscience autobiographique moderne. C’est là une réhabilitation de ces textes dans l’histoire du geste autobiographique et une invitation à davantage étudier l’imitation de formes fictionnelles dans les textes factuels, à rebours de nos réflexes, en vertu d’une préexistence de l’autodiégèse fictionnelle, qui n’a pas attendu les « audaces » de l’autofiction pour voir le jour.

6Parallèlement à la réflexion de F. d’Angelo, l’article de Guy Catusse, « D’un bon usage de l’équivoque », conteste l’interprétation traditionnelle des Aventures de Dassoucy comme apologétique ratée, profession d’orthodoxie minée par les contradictions de l’auteur. Prenant acte de ces contradictions mais en les considérant, de façon axiologiquement neutre, comme des équivoques, G. Catusse montre que celles-ci participent d’une stratégie de défense, où il s’agit davantage d’esquiver les questions plutôt que de réfuter les accusations. Ainsi l’équivoque stylistique, procédé burlesque s’il en est, « concentre l’intérêt sur la virtuosité de l’énonciation, plus que sur la vérité de l’énoncé » (58) et cherche à obtenir la complicité amusée du lecteur ; l’équivoque générique laisse prudemment le lecteur trancher de la factualité du récit. G. Catusse souligne ainsi que Dassoucy « vise moins à se disculper qu’à s’affirmer aux yeux de ses contemporains et de la « postérité » et, pour cela, il compte davantage sur les séductions de son talent de plume que sur la force persuasive de ses douteuses dénégations » (57), et réhabilite ainsi la cohérence du projet des Aventures.

7C’est le lien consubstantiel de l’équivoque avec le sexuel, déjà entr’aperçu avec Dassoucy, qu’étudie Sophie Houdard : tout se passe comme si le sexuel était, si l’on peut dire, le fondement même de l’équivoque discursive, et que l’équivocité relevait toujours du sexuel – proximité renforcée au XVIIe siècle du fait de la forte police des discours et des conduites. « De l’allusion obscène au théâtre de la débaucheLe palimpseste obscène de Pierre-Corneille Blessebois », tel est le parcours suivi, en trois temps, pour explorer ce lien dans toute la diversité des formes littéraires du siècle : romans et histoires comiques, envisagés sous l’angle des autocensures (trop) apparentes (Sorel) ; énonciations dialogiques et théâtrales (Molière, La Mothe Le Vayer), qui permettent aux auteurs de donner à voir un langage livré aux équivoques de l’oralité ; enfin, un récit dès son titre clairement pornographique : Le Rut de Pierre-Corneille Blessebois, et donc sans équivoque – si ce n’est quant à son statut : car ses enjeux sont bien moins triviaux que pourraient le croire certains esprits légers ; S. Houdard montre qu’il procède à une déconstruction, par la présence du pornographique, de motifs philosophiques (la prison comme lieu de macération), littéraires (le désir contrarié comme ressort de tout récit, ici mis à nu – littéralement), linguistiques, politiques, etc. S. Houdard s’inscrit ainsi dans un récent mouvement4 de remise en cause tout à la fois des idées chastes que l’on pourrait avoir des textes classiques et de la séparation héritée de l’historiographie du XIXe siècle entre libertins érudits et libertins de mœurs.

8Bérengère Parmentier s’intéresse à une pratique singulière de l’équivoque, « l’allusion équivoque dans l’Autre Monde de Cyrano de Bergerac », pratique modélisée par le personnage du « démon de Socrate » dans les États et empires du soleil et les références contradictoires et polémiques qu’en tant que démon il véhicule tacitement. En effet, si le texte de Cyrano mobilise, comme chez un La Mothe Le Vayer, d’innombrables références érudites, il ne les signale jamais comme telles, et produit de ce fait « un réseau intertextuel sans contours qui noie le lecteur et lui fait perdre pied » (92), ceci dans une évidente visée prudentielle. Les attaques critiques ne sont de fait jamais autorisées par le texte lui-même, mais déportées vers des énonciations et des références incertaines ; plus encore, « la fonction défensive de l’équivoque ne tend pas seulement à aveugler les lecteurs malveillants, mais aussi à confier aux lecteurs bénévoles la tâche de déterminer un sens, sur la base de connaissances particulières dont chacun dispose » (100) : à chaque lecteur son propre parcours herméneutique. Se dégage alors l’idée d’une équivocité irréductible, que B. Parmentier se refuse à réduire et invite à considérer comme « pur plaisir d’un non-sens désinvolte » (92), plaisir d’un vertige face à un abîme herméneutique (version épicurienne du gouffre pascalien), et signe d’une philosophie du sens : « l’allusion équivoque participe d’une réflexion critique sur la construction du sens, qui remet en cause toute prétention à une vérité définitive » (108).

9Déborah Blocker fournit une nouvelle pièce au (déjà lourd) dossier de la catharsis : un commentaire historique et politique des Explicationes de Robortello, premier commentaire suivi de la Poétique, qu’à titre, précisément, de commentaire, de surcroît humaniste, l’histoire littéraire a voulu lire comme uniquement soucieux d’éclairer le texte original. Le titre de l’article explicite clairement la thèse : « Élucider et équivoquer : Francesco Robortello (ré)invente la catharsis ». D. Blocker dégage une double motivation (et donc une double destination) du texte, entre le pouvoir florentin dédicataire, en quête de légitimations aristotéliciennes pour sa politique pragmatique (la Poétique, à ce titre, est présentée comme technique de la représentation publique, donc politique), et le Sénat vénitien responsable des nominations aux lieux de savoir, doté d’une toute autre mythologie politique, oligarchique et vertueuse. Du fait de cette duplicité énonciative, en ne prenant pas nettement position dans le débat doxographique, par tout un jeu d’ambivalences énonciatives et d’allusions que D. Blocker analyse avec rigueur, « le commentateur laisse sa question sans réponse, construisant ainsi la “catharsis” en problème irrésolu, voire insoluble » (126). Commencerait ainsi la (longue) histoire d’un malentendu théorique (re)fabriqué de toutes pièces à partir de cette équivoque érudite, politiquement située, histoire dont D. Blocker fait le rapide parcours, de Corneille à l’édition Dupont-Roc et Lallot de la Poétique : « dans cette dernière lecture, qui inscrit Aristote dans le “régime esthétique des arts”5, le “sentiment esthétique” est présenté comme la solution à un “problème” philologique et philosophique qui n’en est un que depuis Robortello » (139). Cette généalogie d’un (faux ?) problème, par la singularité de son approche et le déplacement qu’il propose dans un champ aujourd’hui strictement « littéraire », fera sans doute date – on peut en tout cas l’espérer, y compris par la discussion que la proposition de D. Blocker engage.

10Comme l’indique son titre, « Réduire une équivoque. Textes et conduites dans la polémique entre Bossuet et Fénelon », l’article de D. Ribard met au centre de l’affaire du quiétisme la notion d’équivoque, en ce que sa présence même constitue l’objet de la polémique, qui peut se formuler ainsi : y a-t-il équivoque dans les textes mêmes de Mme Guyon, du fait d’un décalage entre la maladresse de la lettre et la pureté de l’intention (et c’est alors un commentaire, l’Explication des maximes des Saints, qu’il convient de produire), ou est-elle construite par Fénelon, dont c’est alors la conduite qui est équivoque (et qu’un récit, en tant que mise à plat, saura révéler, ainsi de la Relation sur le quiétisme) ? Cette perspective permet à D. Ribard de révéler les politiques profondes en jeu dans ce conflit : une politique de l’herméneutique : de quels textes a-t-on le droit de dire qu’ils sont équivoques, et non faux ou trompeurs, et qu’ils appellent à ce titre commentaire – autrement dit, quels textes a-t-on le droit d’interpréter ? Une politique du savoir et des compétences religieuses : l’orthodoxie est-elle donnée une fois pour toutes, ne tolérant aucune équivoque, et donc affaire de théologiens, ou toujours à reconstruire selon les besoins (en l’occurrence « mystiques ») des fidèles, et alors à la charge des pasteurs ? Enfin, une définition du pouvoir dans son rapport au théologique : le rapport du temporel et du spirituel est-il d’alliance, dans des domaines de compétences respectifs strictement délimités, ou de fusion, vers une réforme spirituelle du pouvoir ? La notion d’équivoque révèle ainsi les enjeux latents d’un conflit abordé traditionnellement comme un débat purement théologique ou réduit à une querelle d’individus.

11J.-P. Cavaillé propose un parcours des « histoires d’équivoques », c'est-à-dire des textes qui racontent, analysent et règlent des usages de l’équivoque selon les contextes de leur production : les rhétoriques de la pointe, les traités prudentiels, les manuels d’action politique. Matière extrêmement révélatrice, d’abord en ce que cette préoccupation générale pour les équivoques et leur perpétuelle contextualisation par des récits est signe à la fois d’une société à censure forte et de la présence de courants hétérodoxes ; mais ce serait peu : ces textes, dans leur diversité, témoignent d’une identité culturelle par-delà des clivages idéologiques qui pourraient nous sembler infranchissables, entre mondains, politiques, libertins et « prudence toute chrétienne des spirituels soucieux de préserver leurs « solitudes » intérieures » (162). Identité qui ne doit pas pour autant faire négliger la « polymorphie » des équivoques : aussi J.-P. Cavaillé en propose-t-il une typologie ; mais, avec cohérence, moins selon le positionnement idéologique de leur production que selon leur degré d’ouverture, leurs fonctions et leurs effets. Autre donnée frappante – du moins pour notre époque – c’est le souci dans ces textes d’« associer aux prescriptions techniques une justification éthique de la bonne équivocité scrupuleusement distinguée de la duplicité mensongère et de la simulation fallacieuse » (160) : manière d’indiquer tout ce qu’il nous faut oublier de nos préjugés pour étudier le XVIIe siècle. Quant à l’objection selon laquelle le XVIIe siècle a lui-même produit une condamnation des équivoques, J.-P. Cavaillé lui règle définitivement son compte en étudiant le texte le plus emblématique dans cette perspective : la Satire XII de Boileau, pour montrer l’usage lui-même équivoque que Boileau fait de la notion, et rappeler à titre méthodologique que l’on ne peut s’en tenir aux seuls énoncés d’une position qui, d’être énonciation publique, est toujours inévitablement stratégique.

12Pour finir un parcours qui sinon serait incomplet, Frédéric Gabriel se propose d’étudier la fameuse doctrine des équivoques, mais par son envers, à travers « Une réponse aux « artifices de parole » : La Religion du serment », traité juridique de François Desmarets. Domaine a priori restreint, mais F. Gabriel montre précisément que « c’est justement là que le front le plus intense semble s’exercer, car ce « jurement » ne fait que mettre en scène avec plus d’éclat les logiques de la dissimulation et les dangers du parjure. L’ouvrage est donc un témoin clef de la réception de ces stratégies » (177), révélateur des enjeux que les hommes du temps y voient, clairement théologiques et politiques : Desmarets envisage la doctrine des équivoques au sein du conflit plus général de juridictions entre l’autorité pontificale et l’autorité politique des princes, et considère les équivoques comme atteinte au lien civique et à la cohérence de l’État – menace donc proprement politique – et comme hérésie religieuse, dans la mesure où les Jésuites sont accusés de nier la parole performative du Christ. Manière de revenir de féconde façon sur une affaire que l’on croyait classée quant à ses enjeux.

13On le voit, à travers la promotion épistémologique de l’équivoque, c’est une petite révolution historiographique de l’imagerie du « Grand siècle » que proposent les participants du GRIHL, et de son avatar épistémologique, le siècle cartésien de la désambiguïsation. Cette livraison risque de bouleverser également une autre image du XVIIe siècle, morale, religieuse et finalement politique : celle d’un « siècle des Saints », communiant tout entier dans une même foi, et où l’athéisme serait proprement impensable. L’une des contributions les plus fécondes à ce sujet est celle de B. Parmentier, qui en comparant le manuscrit de L’Autre monde et la version imprimée, se propose de « repérer un seuil d’acceptabilité de l’équivoque, et de cerner le point où l’équivoque défensive “couvre” suffisamment l’agression équivoque pour pouvoir affronter les censeurs de 1657 » (94), notamment quant à la question religieuse du « démon » : travail essentiel, non seulement en ce qu’il établit l’existence d’une censure, mais surtout parce qu’il détermine précisément les modalités d’intervention de celle-ci en un lieu textuel et un moment donné. Sans doute est-ce la meilleure façon de répondre à ceux qui s’efforcent encore de (dé)nier toute « persécution » à l’âge classique, et, corollairement, toute « écriture entre les lignes », pour reprendre les fameux concepts de Leo Strauss (dénégation qui permet sans doute de continuer à admirer, non sans une nostalgie idéologiquement marquée, une certaine relation entre les pouvoirs et le littéraire). La fécondité heuristique de la notion d’équivoque, à la différence du concept de « contradiction » d’emblée empreint d’un jugement de valeur, permet ainsi de reconsidérer sans mépris des textes dissidents que l’historiographie, lorsqu’elle ne les ignorait pas, considérait tout au plus comme des curiosités marginales et de leur donner la place qui leur revient dans la culture du temps – plus exactement, de réexaminer la culture du temps à l’aune de leurs pratiques, et d’en découvrir les échos dans les textes dits classiques.

14Mais une telle identité culturelle sous le signe de l’équivocité ne doit pas pour autant faire adopter le point de vue inverse, qui substituerait au « grand siècle » un siècle « baroque » ou un siècle de l’irréligion. Cette livraison invite bien davantage à faire disparaître la dichotomie entre le « Grand siècle » et son « envers »6 : ainsi que le note J.-P. Cavaillé, « il ne suffit donc pas non plus de prétendre considérer ces oppositions avec neutralité et extériorité, parce que ces positions antagonistes sont précisément constituées par le parti qui l’a emporté pour, mais aussi dans l’historiographie. Pour cette raison, la réalité même de ces oppositions ne saurait être prise pour argent comptant […] et elles doivent être considérées elles-mêmes comme des objets historiques à interpréter, et non comme des outils fiables d’interprétation » (172). Cette prudence historiographique quant aux clivages et aux positions construites par les acteurs eux-mêmes va jusqu’à porter sur les théorisations même de l’équivoque : ainsi D. Ribard souligne qu’il est insuffisant de déduire de l’abondance des écrits sur l’équivoque qu’il s’agit d’une notion cruciale pour penser le XVIIe siècle : « Ce que font les auteurs de ces multiples écrits, c’est produire le terrain où s’exerce leur compétence […], le présenter aux différents pouvoirs, religieux et politiques, comme digne de leur intérêt » (154). Gage d’une honnêteté méthodologique que d’appliquer à l’objet dont il est fait ici la promotion épistémologique la même réserve, et de l’inscrire dans la même rhétoricité que les discours de dénégation de l’équivoque.

15On l’aura compris : la réflexion historiographique est au centre de chacune des contributions. Question de méthodes d’abord : car ce serait (et cela a été) une grossière erreur de s’en tenir aux seuls discours épistémologiques qui se sont imposés au XVIIe siècle même ; J.-P. Cavaillé le souligne fortement, « l’historien ne peut prendre pour argent comptant une position qui, comme toute position critique défendue publiquement, est foncièrement stratégique, polémique et possède des enjeux multiples, impossibles à appréhender si l’on s’en tient aux seules déclarations d’intention explicites » (169). Il s’agit alors de s’en tenir non aux seuls énoncés, mais d’envisager le contexte et l’historicité de leur énonciation, et d’adopter à cette fin la méthode de l’anthropologie historique : comme le précise l’introduction, ces études de cas se placent « à la rencontre de deux mondes : celui du début de la modernité […] et le nôtre propre ». C’est en effet la démarche adoptée que de considérer a priori une coupure radicale entre passé et présent, de façon à tenir à distance, autant que faire se peut, l’épistémé du présent. La déclaration initiale de l’article de J.-P. Cavaillé au sujet des rhétoriques de la pointe vaut ainsi, dans ses présupposés, pour tous les articles : « […] parce qu’elles nous ménagent un accès aux interactions discursives et plus généralement aux pratiques sémiotiques et par là au complexe écheveau des relations sociales, ces rhétoriques permettent une appréhension interne de la culture européenne au début de l’époque moderne » (155). Le « nous » est ici essentiel, en ce qu’il implique que cette culture ne nous est pas donnée, qu’il y a distance à négocier. Distance, comme cette phrase nous l’indique, d’abord par rapport à notre partage actuel des disciplines, et à notre « régime esthétique des arts », qui peine à penser les « interactions discursives » – et plus profondément toute action discursive : l’une des idées fortes permise par cette anthropologie historique est ainsi de (re)lier écriture et action7, de refuser toute considération strictement esthétique des phénomènes dits « littéraires », par fidélité à la façon dont ils sont pensés au XVIIe (ainsi du burlesque de Dassoucy envisagé par G. Catusse comme écriture entre les lignes) – sans pour autant tomber dans le piège, symétrique, du refus de l’esthétique : car, comme le souligne J.-P. Cavaillé, « efficacité (sociale) et beauté (sa plus ou moins grande « ingéniosité » pour Gracián) sont-elles en ce domaine inséparables » (156). Mais ce qui frappe également dans cette déclaration de méthode, c’est le souci d’une saisie de la « culture européenne », souci lisible ça et là (D. Blocker sur Robortello, J.-P. Cavaillé). Même si l’on peut constater avec regret qu’il reste beaucoup à faire, prendre enfin acte des échanges et des contacts au sein d’une culture réellement européenne amène un profond déplacement dans l’image que l’on peut avoir de « notre » XVIIe siècle, centre classique opposé par la tradition critique française, pour raisons idéologiques, à des périphéries sauvages et indisciplinées.

16Ces perspectives méthodologiques amènent d’ailleurs à se demander si les représentations en cours du XVIIe siècle procèdent authentiquement d’erreurs de méthode, ou si leurs auteurs n’étaient pas intéressés à construire l’image d’un « Grand Siècle » : en effet, « cette représentation […] est grossièrement orientée, car elle présuppose un progrès à la fois culturel et moral d’un âge dit « classique » ou « (véritablement) moderne » par rapport à une période antérieure caractérisée, en tous les domaines, par l’ambiguïté et la confusion, avec les implications négatives sur le plan moral et politique que cela ne manque pas d’avoir » (J.-P. Cavaillé, 169). Représentation fort réconfortante, pour ne pas dire confortable, dans la mesure où notre présent serait le terme de ce progrès : une telle image du passé revient en effet à « considérer la modernité comme processus général de désambiguïsation qui trouverait sa forme définitive dans les Lumières et que nous aurions la charge nous-mêmes d’accomplir en travaillant à l’instauration d’une société de la transparence communicationnelle » (id., 169). En creux se formule donc une méditation sur le présent, profondément intempestive, à rebrousse-poil des idéologies en vigueur – et c’est précisément l’enquête historique résolument à distance du présent et de ses catégories, qui, en mettant au jour une épistémé où la transparence est profondément signalée comme un leurre (parce qu’impraticable) et un danger (parce qu’impratiquée), permet de regarder le présent avec lucidité et de saisir, pour reprendre l’expression de Malraux, les parois du bocal dans lequel nous nageons. On le voit, l’une des conclusions de l’article d’A. Brunn est également un postulat de travail : toute herméneutique relève du politique, y compris les pratiques d’interprétation de l’histoire littéraire – y compris, également, les contributions de cette livraison, qui procède, mais de façon explicite à la différence de l’historiographie traditionnelle, d’une authentique politique de l’écriture critique.

17L’enjeu historique du travail de J.-P. Cavaillé et de ses collaborateurs excède ainsi les seules préoccupations des dix-septièmistes ; pourtant, cette livraison des Cahiers du Centre de Recherches Historiques illustre également la possible fécondité proprement théorique du travail historiographique lorsqu’il se veut attentif à la textualité mêmes des œuvres examinées. Car dans ces contributions, une proposition revient avec insistance : la signification, dans ces textes qui procèdent d’un régime d’écriture équivoque, est affaire avant tout de réception. L’attribution du sens est, du fait d’équivoques délibérées, déléguée au lecteur, qui acquiert ainsi autorité sur le texte : l’auteur, en quelque sorte, lui laisse sa place — analyse qui croise les hypothèses historiques de M. Charles quand au régime d’écriture rhétorique de l’époque classique, où « quelque chose comme un public »8 existe en droit, c’est-à-dire dans le geste même de l’écriture, et qui complète, en étudiant la dimension stratégique de cette délégation du sens, les travaux d’H. Merlin sur la notion de public au XVIIe siècle. On ne peut que souligner l’efficacité méthodologique d’une telle proposition, dans la mesure où elle permet d’adopter une position apte à rendre compte de la multiplicité d’interprétations – sans pour autant les réconcilier lâchement – que suscitent notamment les textes « libertins », multiplicité à peu près unique dans le cadre des études littéraires et philosophiques9.

18Cette perspective amène les différents auteurs, à partir de l’équivoque délibérée de ces textes, à élaborer une réflexion générale quant à la « communication littéraire » : ainsi de F. d’Angelo, qui inscrit dès les premières lignes sa contribution dans le cadre théorique des débats quant au statut du récit à la première personne et aux fameux « indices de fictionnalité »10. F. d’Angelo, on l’a vu, montre que ces textes changent génériquement de statut, fictionnel ou factuel, selon les récepteurs : la fictionnalité n’est plus un donné du texte que l’on peut déterminer par des indices (K. Hamburger), ni même l’effet programmé par la pragmatique du texte (J.-M. Schaeffer), mais un effet d’une rhétorique clivée, d’un schéma de communication où la destination est partagée et où le texte joue de ce partage. C’est là, en quelque sorte, une adaptation du modèle straussien de l’« art d’écrire » à la question de la fictionnalité, à même d’innerver en profondeur la pragmatique de la fiction initiée par les travaux de J.-M. Schaeffer et de G. Genette, dans la mesure où elle invite à abandonner l’idée d’une instance de réception anonyme et universelle et à envisager d’un point de vue théorique la possibilité d’une pluralité de destinataires et de réceptions. Le texte de Cyrano tel qu’il est analysé par B. Parmentier permet de poursuivre cette réflexion, dans la mesure où elle en dégage un autre modèle, plus complexe et plus subtil, que l’« art d’écrire » dualiste envisagé par Leo Strauss. Car il n’y a peut-être pas de doctrine secrète et réservée aux érudits déniaisés dans l’Autre Monde : « Il n’est même pas certain qu’il y ait, dans ce réseau de références éclatées, un sens à chercher ; l’allusion équivoque semble mettre en cause jusqu’à la possibilité d’un sens » (92). Du fait de l’équivocité de l’allusion érudite, en vertu moins de sa potentielle illisibilité que de sa « lisibilité variable » selon le lecteur, la réception, et donc la signification, est ainsi non seulement clivée mais plus encore éclatée, et ce du fait des aptitudes culturelles diverses de chaque lecteur, mais aussi de son attitude face au texte : quête de sens ou recherche de plaisir. La pratique de l’équivoque par Cyrano ouvre ainsi à une réflexion théorique sur la liberté du lecteur – liberté dirigée, car elle reste un effet du texte, et à ce titre analysable. J.-P. Cavaillé propose quant à lui d’élaborer, à partir des rhétoriques de la pointe, un modèle d’analyse rhétorique : « L’art de l’esprit » (la pointe) associé, comme il l’est, à « l’art du jugement » (la prudence), jette les bases d’une pragmatique générale de l’ambiguïté des signes, dont les apports rejoignent et dépassent par la précision d’analyse ceux de la théorie des actes de langage en matière de communication « indirecte » (speech acts indirects) » (172-173). La proposition est fort suggestive, dans la mesure où les présupposés de la pragmatique contemporaine sont strictement inverses de ceux des rhétoriques de la pointe : si celle-là part du modèle de la communication bipolaire et des performatifs directs pour envisager de là les cas plus complexes, celles-ci construisent d’emblée des modèles d’analyses à partir des procédures les plus sophistiquées, sans détour par le modèle, au sens scientifique mais aussi inévitablement axiologique, de la communication transparente. L’hypothèse théorique se superpose ainsi au souci de fidélité historique, et rejoint les réélaborations de l’hypothèse straussienne, vers un modèle plus adéquat à la complexité des pratiques sémiotiques du temps.

19Ces quelques modélisations amorcent ainsi, à partir du constat d’une délégation de la signification au lecteur, toute une série de déplacements herméneutiques chez l’interprète de ces textes. Car il s’agit de tirer les conséquences de cette délégation d’autorité ; si le texte laisse résolument le lecteur trancher de son sens, il ne procède donc pas d’une expression – fut-elle masquée – de la pensée de l’auteur mais d’une provocation à la pensée propre du lecteur derrière les masques de l’orthodoxie ; il ne peut alors plus s’agir de pratiquer une herméneutique historique visant à déterminer une intention d’auteur. De là, deux choix méthodologiques nous semblent possibles : soit l’on interprète, mais sachant – et disant – que c’est une interprétation, comprise dans les possibles herméneutiques du texte mais ne rendant pas compte de leur diversité délibérée, et en ce cas on ne commente pas tant le texte que sa propre lecture de ce texte. On objectera que le texte n’est pas destiné à rester équivoque : il appelle à l’interprétation (« l’équivocité, appréhendée comme telle, appelle, exige en quelque sorte sa réduction, sa suppression », souligne J.-P. Cavaillé dans sa présentation) – mais précisément : c’est cet appel dont il s’agit de rendre compte, de ses procédures et de ses enjeux. C’est alors la seconde possibilité de travail : procéder à une rhétorique de l’équivoque, dont la visée serait de comprendre comment le texte signifie de façon équivoque, comment le texte permet cette multiplicité de lectures ; ce qui constituerait un travail authentiquement scientifique face à un tel régime d’écriture.

20C’est en partie ce que proposent B. Parmentier et J.-P. Cavaillé, qui analysent moins les équivoques que l’équivocité, et envisagent, pour l’une, ses modalités, et, pour l’autre, ses enjeux sociaux, religieux, politiques, etc., en examinant dans leur pluralité les lectures possibles ou attestées d’une équivoque. En revanche, on doit constater la position instable d’autres contributions, prises entre une analyse rhétorique de l’équivoque et une procédure herméneutique classique. Les symptômes de cette hésitation sont nombreux, et les plus flagrants tiennent à une transformation de l’équivoque en ce qu’elle n’est fondamentalement pas, ironie ou dissimulation – transformation autant nécessaire que consubstantielle à une procédure herméneutique, qui doit « nommer le sens »11 et donc le postuler, mais qui, de fait, ne peut jamais traiter de l’équivoque en elle-même12. D. Blocker attire avec force l’attention sur le problème, au sujet d’une éventuelle interprétation des Explicationes à la lumière de la nomination ultérieure de Robortello par Venise : « cette lecture rétrospective a l’inconvénient majeur de faire disparaître l’équivoque en prétendant la démasquer : si Robortello n’a écrit que pour séduire les patriciens vénitiens, son écriture n’est plus équivoque, elle est dissimulée. » (135). Mais il nous semble également que la démarche de l’article de D. Blocker rencontre un problème similaire ; elle poursuit en effet ainsi : « L’écriture de Robortello est et demeure équivoque parce que, au moment où il fait paraître son commentaire, il cherchait tout autant à séduire Florence que Venise » (135, nous soulignons). Ce qui ici décide exclusivement de l’équivocité, ce n’est pas un élément textuel ambigu, c’est une intention équivoque, déterminée selon une causalité politique – avec tous les problèmes bien connus que pose son établissement. Et en rabattant l’équivocité textuelle sur l’équivocité de l’intention, on peut se demander ce qui alors, précisément, demeure de l’équivocité – à moins de considérer le texte en soi, en dehors de toute lecture. C’est dans ce cas non plus l’équivoque comme telle qui est esquivée, mais la question de sa persistance et de son historicité – non pas au sens restreint de sa contextualisation, mais de son devenir et de son inscription dans des régimes de lecture et des modèles herméneutiques successifs. Car l’étude que mène D. Blocker des interprétations ultérieures de la notion de catharsis se fait au nom d’une équivocité originelle instituée comme « vrai sens » (ou vraie absence de sens), et dévie ainsi d’un authentique projet théorique à une dénonciation de malentendus successifs ; peut-être aurait-il été plus fécond de se demander pourquoi cette équivoque est devenue en réalité proprement invisible pour nous, et pour quelle raison la question de la catharsis peut dans notre régime de lecture devenir un problème bien réel. C’est du moins ce que l’on attendrait d’une « histoire du littéraire » dans laquelle le choix de l’adjectif substantivé ne serait pas simplement une prudence terminologique mais l’indice d’une démarche résolument différente de l’herméneutique de l’histoire littéraire.

21Malgré ces quelques tiraillements entre deux orientations difficilement compatibles, que l’on attribuera à la position d’abord historienne des Cahiers du Centre de Recherches Historiques, on lira dans ce numéro une invitation à penser à nouveaux frais, et surtout dans un même geste, le XVIIe siècle et la démarche critique elle-même : on aurait du coup bien mauvaise grâce à discuter le défaut, ici et là (et alors sans doute consenti), d’une problématisation directement théorique de la notion d’équivoque ; car ce à quoi les articles de cette livraison promettent finalement, ce sont bien les retrouvailles, après tant de rendez-vous manqués, de l’histoire et de la théorie.