Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Juin 2010 (volume 11, numéro 6)
titre article
Jean-Marie Roulin

Ailleurs & poésie

Patrick Née, L’Ailleurs en question. Essais sur la littérature française des XIXe et XXe siècles, Paris : Hermann, coll. « Savoir Lettres », 2009, 304 p., EAN 9782705668778.

1Revendiquant une piste ouverte par Yves Bonnefoy, en particulier dans L’Arrière-pays, Patrick Née creuse depuis plusieurs années la question de l’Ailleurs, à laquelle il vient de consacrer deux livres : L’Ailleurs depuis le romantisme, ouvrage collectif codirigé avec Daniel Lançon, et L’Ailleurs en question. Essais sur la littérature française du XIXe et XXe siècles. Cette question se révèle un levier herméneutique puissant qui donne un relief nouveau à la littérature du XIXe et du XXe siècle, et plus précisément à la poésie. C’est sur ce second livre que je me concentrerai ici. Il réunit dix études qui tracent un parcours de Théophile Gautier à Christian Dotremont. Conjurant le risque de la fragmentation, une thèse forte, intelligente, au sens aussi où elle est un outil qui permet d’intelligere, c’est-à-dire de lire entre, de comprendre, structure fermement le livre. Thèse dans laquelle il convient d’entrer par la voie que propose l’auteur.

2Pour donner chair humaine à une conceptualisation complexe, P. Née ouvre son essai à Venise, avec un souvenir de jeunesse qui illustre avec clarté sa question majeure. Lors de sa première visite à Venise, arrivant aux abords du campo San Trovaso, mais en-deçà du rio qui le séparait de l’église et de ses Tintoret, il a éprouvé la force du surgissement de l’ailleurs : « il n’y avait d’ici, d’où je contemplais la nuée sombre qui allait tout envelopper de son orage, que parce qu’il y avait ce là-bas de l’autre côté du rio. » Choisir cette expérience pour illustrer son appréhension de l’Ailleurs engage un premier geste, celui d’un élagage : élagage de tout ce qui, dans cette porte de l’Orient, où Chateaubriand devait s’embarquer pour Athènes et Jérusalem, pourrait relever de l’Ailleurs comme exotique, de l’italianité comme figures de l’étranger. C’est au contraire une expérience intérieure, existentielle qui est retenue, analogue dans sa nature et dans ce qu’elle a de révélateur à celle de Proust marchant sur les pavés inégaux de Venise. L’approche de l’église San Trovaso devient l’exemple concret du sentiment d’un double rapport à l’intensité du monde, à savoir la saisie immédiate d’un ici dans toute sa force de lumière et de matières qu’approfondit la pensée désirante d’un là-bas, la perspective de voir des Tintoret, dans « un autre niveau de réel ». La réflexion sur l’Ailleurs s’est ainsi engendrée dans cette « jubilation dualiste comme vrai principe d’harmonie » enrichie par la lecture critique, fascinée et distancée, qu’en a donnée Yves Bonnefoy dans L’Arrière-Pays. Cette entrée en matière pose d’emblée les enjeux et la résonance de cet essai. En soulignant tout d’abord la dimension proprement existentielle qu’engage cette notion de l’ailleurs, elle accorde à la poésie sa pleine force disruptive. Ensuite, en formulant d’entrée de jeu une définition spécifique de l’Ailleurs, elle le dégage du sens restrictif qui lui est donné dans les études sur le voyage ou l’exotisme.

3De l’avant-propos à l’introduction, nous passons d’une expérience à sa conceptualisation. Écartant l’approche traditionnelle, à laquelle recourent en particulier les analyses de récits de voyages ou les études postcoloniales, P.  Née assigne à l’Ailleurs un sens spécifique : avec le romantisme, l’Ailleurs ne relève plus de la curiosité exploratoire, de la découverte ou du goût de l’exotisme comme cela avait été notamment le cas au XVIIIe siècle, mais désigne un espace de l’au-delà — qui se nourrit de platonisme ou d’une pensée gnostique — ou un « en-deçà temporel » : « cette autre patrie du romantisme depuis Chateaubriand qu’est proprement l’Ailleurs même, dans la dévaluation radicale d’un Ici dont on ne rêve plus que de s’évader, à la pointe des pieds nus cherchant leur nouvel (ou ancien) Eden. » (p.87) C’est un désir de l’origine qui, dans une articulation logique très féconde, est relié à l’originaire au sens psychanalytique. Est mis en lumière ici un passage décisif de l’ailleurs prospectif — vers l’avant temporel, et vers ce que l’on prospecte intellectuellement — à un ailleurs régressif, rétrospectif. Ainsi « l’Inconnu » au fond duquel Baudelaire se plonge « pour trouver du nouveau » est à lire comme un appel vers ce gouffre de l’origine, comme l’expriment très clairement ces vers du « Cygne » : « À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve / jamais, jamais ! » On comprend pourquoi la démarche psychanalytique apparaît comme une des manières privilégiées d’appréhender ces figures de l’ailleurs. De ce point de vue, on remarquera toutefois que la pensée freudienne constitue elle-même une illustration de cette prévalence de l’origine ; bâtissant son appréhension de la psyché sur l’idée que l’origine est fondatrice, elle appelle à y revenir incessamment. La méthode mise en place par Freud a d’abord elle-même obéi à la pensée rétrospective mise en place par le romantisme, faisant de l’inconscient, dans une première période, un réservoir archéologique de l’Ailleurs.

4Ce mouvement d’inversion fondamental a marqué la littérature française non seulement du XIXe siècle, mais aussi du XXe siècle : « Nous vivons toujours sur ce substrat romantique de l’Ailleurs, si différent des représentations antérieures du monde. » (p. 39) Telle est la deuxième proposition forte qui définit la portée de cette approche. Ainsi, dans des pages denses et dans une langue brillante, P. Née analyse l’inversion opérée par le romantisme, qui repense l’exotisme pour ériger l’origine en lieu absolu de désir. Et de préciser, idée fondamentale, que l’Ailleurs « c’est la fiction même ». Problématisés par cette introduction théorique (« Pour introduire : l’Ailleurs romantique en question »), neuf chapitres étudient dans des œuvres ponctuelles la manière dont cette notion est pensée et formulée. Ces neuf études sont distribuées en deux parties, la première consacrée au XIXe siècle, la seconde au XXe siècle.

5Nerval et Gautier, Rimbaud, Mallarmé, Limbour, Reverdy, Michaux, Gracq, Char, Dotremont, telles sont les étapes d’un parcours. L’Ailleurs, tel qu’il est défini dans l’introduction, permet à chaque fois une plongée au cœur du sens et offre un riche éclairage sur ces textes, dont il serait vain de vouloir rendre ici toutes les subtilités. Ainsi, Nerval et Gautier inversent l’orientation du mythe apuléen de l’initiation, qui prend un sens mortifère chez le premier, et qui dévie vers le fétichisme chez le second : soit deux figures d’une impuissance à réaliser l’initiation de l’âme, dans une quête qui « ne débouche plus que sur d’étranges déserts de l’amour ». Focalisant son attention sur « l’Ailleurs maritime chez Rimbaud », P. Née observe que « ce désir d’évasion de la réalité de l’Ici […] est en raison directe d’un manque obscur, largement prenante d’une fantasmatique originaire » (p. 73), et analyse le versant obscur, lié à la scène primitive, de ce désir de retour à la mer. Même si l’idée en est pour lui vidée de sens, Mallarmé lui-même n’a pas échappé à la fascination de l’Ailleurs, héritée des grands romantiques — ailleurs qui s’incarne dans le style institué en « citadelle hors de prise » : si « l’Ailleurs est verbal désormais », c’est qu’il offre une réponse de compromis à une économie spécifique du désir inconscient. Georges Limbour assure le pas du XIXe au XXe siècle par la médiation de « l’intergénéricité » qui lie Les Vanilliers à des poèmes des Fleurs du Mal ou du Spleen de Paris ; très subtilement, P. Née interprète ici l’image même comme la manifestation de l’Ailleurs, mais d’un ailleurs mis à distance au profit d’un Ici qui échappe à « la sphère narcissique du fantasme. »

6La seconde partie est entièrement consacrée à des poètes du XXe siècle. Reverdy d’abord, pour qui le lieu d’assignation de l’être se situe dans la tension de l’axe Nord-Sud. Ecuador de Michaux ensuite, qui ouvre la question du rapport à la terre explorée, de la phénoménologie de la perception à l’œuvre dans le voyage et dans la découverte de l’altérité. « Julien Gracq phénoménologue ? » élargit la question au débat philosophique qui opposa Gracq à Sartre de la fin des années 40 aux années 60 ; ce qui se joue là, c’est le sens même de l’entreprise gracquienne, marquée au sceau d’une ambiguïté remarquablement dégagée dans La Forme d’une ville et Un balcon en forêt, entre l’appel d’un lieu inaccessible et le choix de l’Ici, ou du retour opéré, par exemple, par un des personnages de ce second roman, Grange. À René Char, P. Née avait consacré sa thèse et, récemment, une remarquable étude, René Char, une poétique du retour (Hermann, 2007) ; reprenant le fil de « la grande loi aval/amont qui dialectise l’ensemble de l’œuvre », il focalise le propos sur le battement du Pays et de l’Arrière-pays, travaillé par une ambivalence : celle d’un Pays incluant harmonieusement l’Arrière-Pays, et celle d’une fracture entre ces deux lieux — l’Arrière-Pays offrant l’espace réparateur d’un Pays dévoyé. La dernière étude de cette partie montre combien, dans son appréhension du grand Nord, Christian Dotremont est nourri de la poétique de l’Ailleurs romantique.

7Dans un substantiel épilogue, P. Née revient sur les fondements épistémologiques de la mutation de l’Ailleurs qui s’opère entre la fin des Lumières et le début du romantisme. Dans des pages érudites qui ouvrent un dialogue fécond, notamment avec la grande synthèse de Friedrich Wolfzettel sur le récit de voyage, il relève les éléments majeurs qui ont participé à cette mutation : la religion, dans un passage du pèlerinage aux lieux saints à un nouveau culte, attentif à la ruine de notre monde, ou les transformations dans la conception de l’utilité du voyage ou du savoir qu’il donne. S’il a raison de souligner le blâme jeté par Rousseau dans l’Émile sur le voyage sans but (« Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond »), il aurait peut-être été fécond d’opposer, dans cette pensée si mouvante, la page fondatrice de La Nouvelle Héloïse : « Le Pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité. » Je pense également aux célèbres pages sur le Ranz des vaches dans le Dictionnaire de musique, qui pose la question de l’exil et de la nostalgie, en assignant à la musique un rôle analogue à celui que donne P. Née à la poésie dans l’écart entre l’Ici et l’Ailleurs. Rousseau reprend cette idée, en en déplaçant l’accent, dans Les Confessions : « L’impossibilité d’atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d’existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d’êtres selon mon cœur. » Cet autoportrait en romancier rejoint une des plus fortes intuitions de l’Ailleurs en question, à savoir que l’Ailleurs, c’est la fiction même.

8Remarquablement écrit, dans une pensée dense et dynamique, cet essai trace, à travers un concept majeur, une histoire poétique et phénoménologique de la littérature française depuis la révolution romantique. Certes, la formule choisie — une série d’éclairages sur des points précis — donne au discours une allure en staccato. Mais elle permet aussi de déployer le sens d’œuvres majeures, en en offrant autant de lectures originales. Parvenu au terme du parcours, nous ne pouvons que nous réjouir que cette enquête soit loin d’être close, puisque est déjà annoncé un nouvel essai la prolongeant : Revenir ici. Pour une sortie critique de l’Ailleurs romantique.