Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Marielle Macé

De la méprise à la reconnaissance

Le Malentendu. Généalogie du geste herméneutique, sous la direction de Bruno Clément et Marc Escola, Presses universitaires de Vincennes, coll. « La Philosophie hors de soi », 2003. Actes du colloque tenu en février 2002 à la Sorbonne et à l’Université Paris VIII.

1« L’essence de la méprise consiste à ne pas la connaître » : c’est avec ces mots de Pascal que Paul Ricœur a ouvert son récent Parcours de la reconnaissance (Stock, 2003), livre patient de lexicographie, d’éthique et de philosophie de l’esprit. C’est sur la simplicité d’un semblable paradoxe que les auteurs du présent collectif, consacré à la notion de malentendu en littérature, fondent leur réflexion. L’approche est pourtant toute différente, qui s’intéresse dans le passage de la mésentente à l’entente non au parcours des retrouvailles et des coïncidences, mais aux forces de négativité, de redressement ou de sélection entrant dans la lecture, non à une phénoménologie de l’identité et du rapport au vrai, mais aux formes et aux ruses de l’acte interprétatif. On verra cependant émerger à plusieurs reprises la « reconnaissance » comme mot-clé et outil essentiel de bien des réflexions actuelles sur l’expérience esthétique, de la pensée du genre à une éthique de la littérature. Le bon objet était-il donc la méprise, ou sa dissipation ?

2La présentation, par Bruno Clément et Marc Escola, donne leur unité aux différentes voies tracées par le recueil. La position de départ se retrouvera en effet chez tous les auteurs : dans le malentendu, qui est un cas particulier de la méconnaissance, il s’agit de reconnaître un savoir, un mode d’interprétation, un instrument théorique, voire la clef secrète de toute pensée de la lecture. La question dépasse le plaisir du paradoxe offert par l’objet lorsqu’elle devient celle de la novation herméneutique, dans une interrogation sur les modes d’apparition du nouveau qui pourrait rencontrer les réflexions de Judith Schlanger sur l’invention des concepts scientifiques. L’axiologie du malentendu est immédiatement renversée : non plus passif mais actif, relevant « autant et même sans doute plus d’une stratégie que d’une épistémologie […], le malentendu n’est pas un objet sur lequel on bute, mais une dialectique dans laquelle on décide d’entrer » (6).

3Le domaine d’application est explicitement balisé : c’est celui du processus herméneutique et du genre du commentaire ; ce n’est pas la vérité mais le sens, qui en est nettement distingué, qui est placé au terme de cette stratégie du malentendu. La question peut aussi être formulée en termes chronologiques, voire narratifs : c’est celle de la temporalité de la compréhension, temporalité qui a toujours une dimension polémique : « non une erreur réelle mais une faute qu’on impute pour rendre vraisemblable un sens encore inouï […], le malentendu est avant tout un discours sont l’objet réel est un autre et précédent discours, cité (ou produit) pour être réfuté. Son propre est la dénonciation » (6). On rejoint ici les analyses de Michel Charles sur les contresens qui déroulent eux aussi un dialogue herméneutique, analyses qui ont guidé plusieurs rédacteurs du présent collectif. On verra cependant que la notion s’émancipe souvent de ce premier cadrage herméneutique, en particulier pour devenir un outil inattendu d’histoire littéraire.

4Le recueil se déroule en deux parties qui révèlent l’ambition doublement théorique et historique du propos : les lieux du malentendu et les temps du malentendu.

5Parmi les lieux du malentendu, c’est-à-dire les domaines de déploiement d’une pratique, on trouve successivement : la philologie (Sophie Rabau sur l’histoire des datations d’Eschyle), la traduction et son évaluation (Luzius Keller), les pratiques génériques (Antoine Compagnon sur la levée du malentendu, ou la reconnaissance, comme comble du romanesque), la rhétorique (Christine Noille-Clauzade sur la morale de la lecture à l’époque classique), la pragmatique du discours théâtral (Franc Schuerewegen sur Racine) l’établissement des textes (Alain Cantillon sur les pensées de Pascal), la parole politique (Jean-Michel Delacomptée sur les courtisans).

6Sophie Rabau souligne la force d’emportement de l’interprétation : lorsqu’un fait philologique surgit qui met à mal une croyance savante, tout est mis en œuvre pour sauver l’autorité de la méthode et s’exempter, du moins en apparence, du risque de l’interprétation ; les accommodements de l’histoire philologique deviennent autant de torsions, de forgeries, et le pas est vite franchi qui mène, en une observation amusée, à la fiction par excellence qu’est le roman d’enquête, ou au comble de déni que représente Don Quichotte : traqueur d’indices (comme Sherlock Holmes) ébranlé par aucun fait (comme le héros de Cervantès), le philologue, analyse S. Rabau, protège sa discipline et ne reconnaît « l’échec herméneutique que pour autant qu’il n’entame pas l’idée d’une méthode objective et rationnelle » (29).

7La réflexion d’Alain Cantillon sur l’établissement du texte des Pensées de Pascal et sur l’histoire de ses lectures conduit l’idée d’une illusion de l’entente à son comble : « Ce que l’on nomme ”histoire d’un texte“ […] serait alors non pas seulement la sempiternelle répétition de la croyance en l’existence de ce quelque chose à entendre » (89) ; les Pensées sont un cas limite pour parler d’intention — notion qui, on l’aura compris, n’est pas tenue ici pour évidente ; Pascal en effet avait-il prémédité une œuvre ? a fortiori une œuvre communicable ? L’article conclut à une véritable fiction d’auteur : « la publication d’un livre imprimé, en 1669-1670, portant un nom d’auteur et soigneusement agencé, a pu instituer un quelqu’un à entendre » (102).

8« Tranquillisez-vous, on se retrouve toujours »… titre Antoine Compagnon qui prend à l’inverse le parti de la reconnaissance pour relire Sodome et Gomorrhe, et anticipe plusieurs aspects du Parcours récemment proposé par Paul Ricœur ; c’est en effet à une exploration de l’identité comme coïncidence et à une poétique de la reconnaissance, que ces réflexions invitent. L’interrogation sur l’identité emprunte ici deux voies. La voie du genre d’abord : la reconnaissance, comme processus et comme scène, est perçue comme le comble du genre romanesque ; c’est par les reconnaissances que le roman ressemble à la vie, ce que suggère aussi un article récent de M. Murat, « Reconnaissance au romanesque », consacré aux scènes stendhaliennes de méprise ou de retrouvailles. L’analyse d’Antoine Compagnon souligne ainsi le privilège qu’a, dans l’expérience romanesque, la coïncidence sur la négativité : « le romanesque, c’est la reconnaissance, une intelligibilité, une cohérence du monde, l’idée que le monde, dans le hasard de son étendue, s’organise en cercle de reconnaissances ». Les récentes analyses de Th. Pavel sur la pensée du roman et son usage des valeurs rejoindraient sans difficulté ce qui est ici suggéré : le roman est acquiescement au monde ; les remarques introductives de l’article de B. Clément iront aussi dans ce sens : dénouement, dissipation, déchiffrement, la levée du malentendu résout ce « roman par excellence » qu’est La Recherche en une « singularité circulaire et lumineuse » (134) ; que l’expérience littéraire, de façon plus générale, implique l’idée d’un second temps et d’une reconnaissance, c’est également ce que l’on avait suggéré dans les pages d’Acta Fabula en reprenant la formule de Barthes définissant le mouvement de l’esprit au cœur de la lecture : « C’est ça, c’est exactement ça ! ».

9L’interrogation sur l’identité emprunte ensuite dans l’article d’A. Compagnon la voie du sujet – le malentendu et la reconnaissance s’articulant dans le roman proustien « au secret, et à la faute, au désir » (46). Le choix de la reconnaissance contre le malentendu, et l’humour contenu dans le titre d’A. Compagnon ne sont pas anodins : il y a là des assises théoriques assez différentes des autres approches : la dialectique n’est plus entre erreur et vérité, dans une perspective herméneutique réglée in fine par l’idée de contresens. La mobilisation de la reconnaissance dans le domaine du genre littéraire et dans celui de l’identité subjective introduit une composante narrative, d’une façon proche à la fois de Paul Ricœur et des analyses menées plus loin par Bruno Clément : l’identité – des œuvres, des individus – est une histoire, et la reconnaissance est le second temps de cette histoire, la clé de cette éthique du littéraire.

10Dans une perspective également éthique, mais au sens rhétorique du terme, Christine Noille développe une impressionnante analyse de la morale classique de la lecture, en une réflexion à laquelle fera écho l’article de Franc Schuerewegen sur Racine. L’alternative posée au départ pourrait servir de cadre à l’ensemble du volume : vice de l’entendement / ou vice de l’entente sociale, le malentendu « mine la convention du langage » (61) à l’âge classique. L’enquête, richement menée dans les dictionnaires et dans les traités de poétique et de rhétorique qui ménagent une place aux flottements et en anticipent la résolution, aboutit à une réflexion sur la notion d’intention où se laisse entendre le souvenir de Derrida et du passage de la parole à l’écriture : « pour l’interlocuteur tel qu’il est postulé en rhétorique, l’incertitude du sens n’est que l’appréciation différée d’une volonté » (65) ; le malentendu parle « d’un coup de force pour ne pas lire, pour préjuger de la signification par sa propre intention de sens […]. Pour la rhétorique, le malentendu naît d’une malintention : intention maligne attribuée à l’auteur » (69-70), nostalgie d’une entente.

11C’est avec l’article de Jean-Michel Delacomptée que le statut de « pratique » accordé au malentendu acquiert le plus de force : non pas modèle cognitif ou accident de parcours, mais arme dont on fait usage, le malentendu dessine les contours de la sociabilité de cour, définissant tout ensemble la position du prince, du courtisan et du mémorialiste. « L’important, dans un malentendu, précise l’essayiste, ne tient pas à l’opacité qu’il renferme, mais à l’usage qui en est fait », et le champ des pratiques est ici assez large, de Saint-Simon au Régis Debray de Loués soient nos seigneurs. Flatteries et mensonges, équilibre subtil de l’évitement et de l’entretien des malentendus, la notion dévoile ici le nœud de son fonctionnement, que tous les autres articles font jouer ou mettent en lumière : la réversibilité.

12La section consacrée aux « temps du malentendu » souligne combien celui-ci a affaire avec l’évolution littéraire, et plus généralement avec l’Histoire.

13Jacques Rancière et Bruno Clément explorent en deux voies complémentaires cette conjonction du malentendu et de l’histoire littéraire : pour le premier, la méprise définit le statut moderne de la littérature ; pour le second, c’est le récit fatalement oraculaire que l’on en fait qui relève d’une dialectique du malentendu et de la reconnaissance. Le très dense article de Jacques Rancière, à partir d’une enquête sur le mot « malentendu », dégage toute une histoire de l’idée de littérature qui replace dans son contexte jusqu’à l’entreprise de ses collègues. « Sartre, explique-t-il, fixe le malentendu comme caractère d’une époque, l’époque de la littérature : celle où la littérature s’affirme comme telle. […] L’artiste, tel que Sartre se le figure, s’emploie à ne pas être entendu, à en dire le moins possible, à dire le rien » (123). Et la fiction et la stratégie du malentendu, questions posées avant tout en termes d’interprétation dans la préface du collectif, acquièrent une dimension socio-historique et visent désormais non une herméneutique mais une politique de la littérature : « Le malentendu serait donc fictif. Il serait la fiction scellant le contrat tacite de l’élite littéraire et de l’élite politico-sociale sur le dos du public, c’est-à-dire en définitive du peuple » (124). Mais les élites ne s’entendent pas. Mésentente politique et malentendu littéraire constituent deux formes propres « de dissensualité », la fiction de l’une tentant de résoudre la fiction de l’autre. Le texte de Michel Deguy croisera, sur un tout autre ton, cette proposition d’histoire en soulignant la fatale réversion de la notion pour notre goût moderne du paradoxe ; différence féconde, « promesse leurrante », figure : à l’époque moderne, le malentendu désigne « ce dont on ne sort pas, voire ce dont il s’agit de ne pas sortir » (204) : « il est déraisonnable de tenir pour raisonnable l’espoir de s’entendre » (204)

14Bruno Clément creuse le sillon du Lecteur et son modèle [http://www.fabula.org/revue/cr/4.php] qui a acquis la force d’un véritable paradigme critique, observant la nécessité du déroulement d’une histoire dans l’acte interprétatif ; il en tire cette fois des conclusions pour une épistémologie de l’histoire littéraire, qui réintroduiront à leur tour l’idée de reconnaissance. « Pas de malentendu sans narration, pas de malentendu sans substrat plus ou moins oraculaire » (134) : c’est l’hypothèse passionnante à la lumière de laquelle sont examinées ici les pensées et les pratiques de l’histoire littéraire de Genette, Rancière, et Sartre. L’Introduction à l’architexte de Genette est l’histoire de la dissipation d’un malentendu : c’est « un récit dans la seule mesure où il est l’opérateur d’une “reconnaissance” » (137), celui du caractère oraculaire, pour l’histoire de la poétique, du livre fondateur d’Aristote. Sans fondateur ni prophète, La Parole muette de Rancière développe tout autrement sa pensée de l’histoire ; elle inclut pourtant à son tour l’articulation d’un récit et d’un malentendu qui lui dicte « son avenir, soit son destin » (144), que déroulait en effet l’article du même Rancière présent dans le recueil. Oracle, malentendu et histoire littéraire, ce sont encore les trois termes composant l’analyse de L’Idiot de la famille. L’histoire littéraire, conclut B. Clément, doit non seulement au récit mais même au récit « le plus ancien, le plus archaïque, peut-être le plus magique : celui qui voit le héros se battre avec une parole scandaleuse et péremptoire que sa conduite s’efforce en vain d’infirmer ; ou se fier à un décret qu’il invente en croyant l’entendre » (149)

15Déroulant une troisième forme de récit, qui ne tient ni au statut de la littérature ni aux formes que prend l’histoire que l’on en fait, mais à l’historicité du commentaire, Marc Escola s’intéresse pour sa part au passage d’un mode de lisibilité à un autre. L’observation d’un discours de malentendu sert en quelque sorte de scansion, et permet de dessiner, sinon une histoire du genre du commentaire, du moins un événement ou un point de bascule dans sa conception. La lecture du Misanthrope par Rousseau (dont on suit le destin de la récriture), qui construit un Alceste philanthrope, fait figure de pivot, et signe la naissance des formes modernes du commentaire qui fondent leur autorité dans le texte lui-même. L’analyse bascule non du côté de l’intention, mais du côté d’une réflexion sur la notion de contexte : « le malentendu n’éclate en effet que dans la confrontation de deux contextes hétérogènes » (169). M. Escola trouve avec la notion de « généalogie » l’articulation de théorie et d’histoire qui importe à son projet. On voit tout le profit qui peut être tiré pour l’historien d’un usage méthodique du malentendu comme indice.

16L’étude de Vincent Jouve s’accorde avec cette enquête en mettant à son tour l’accent sur l’idée d’autorité, et sur l’impertinence de l’idée de malentendu dans la conception moderne de la lecture et de l’interprétation : « Le terme présuppose en effet une idée de la littérature que peu de gens, aujourd’hui, accepteraient de reprendre à leur compte » (191) ; V. Jouve propose de « substituer à la notion de malentendu celle de contact personnel avec le texte » (199).

17Décliné dans bien des domaines du savoir littéraire, poussé parfois aux limites de sa logique, l’objet-malentendu fait du recueil une mine de propositions. Le sous-titre met l’accent sur le geste interprétatif, et c’est en effet en ce sens que la notion s’est affermie dans plusieurs communications, où sont ressaisies les idées d’intention, de contexte, d’autorité, qui permettent de voir dans le malentendu non l’outil du commentaire mais le lieu de visibilité de ses tensions, le symptôme de la difficulté de son statut.

18Plusieurs autres enjeux font question ; le premier tient à l’adoption d’un modèle pragmatique, le deuxième à un rapprochement d’avec les usages de la fiction, le troisième à la pensée du temps embrassée dans la notion de malentendu.

19Dans la pensée du commentaire, le passage du contresens (étudié par Michel Charles), qui est un raté herméneutique, au malentendu, qui est un raté communicationnel, a une conséquence importante : il aboutit à réintégrer les éléments d’une logique de la communication à l’intérieur d’une logique de l’interprétation ; en d’autres mots à adopter d’entrée de jeu une conception de la lecture comme dialogue, de l’expérience littéraire comme acte de communication. Le malentendu est d’ailleurs au départ une notion de pragmatique linguistique, et Antoine Culioli, il y a quelques années, s’est plu à souligner la complexité des processus d’échange à l’œuvre dans le discours en définissant la compréhension comme « un cas particulier de malentendu ». Ce modèle linguistique et pragmatique oriente la description vers une conception très active, parfois agonique, de la lecture. C’est Georges Molinié qui reconduit le plus efficacement la notion à son caractère communicationnel et propose l’ « ébauche d’une herméneutique matérialiste » (189), pour insister sur la réciprocité de l’idée d’entente dans l’acte de lecture : il s’agit d’« admettre la réversibilité actoriale du système actantiel », et de proposer trois niveaux de jeu, trois lieux de décalage ou d’inexactitude dans l’échange : « la teneur de l’information », « la portée effective de l’acte de langage concrètement vécu », « les conditions réciproques de l’interaction » (184).

20A côté de ce postulat communicationnel, qui nomme les héros du récit-malentendu, une pente fictionnelle, qui en dessine le scénario. La préface soulignait le caractère de forgerie de cette dialectique du malentendu ; l’interprète est un artisan qui a à sa disposition « deux fictions seulement » : « [o]u bien il forge la fable d’un relais qu’il prendrait d’un prédécesseur génial, mais disparu, et dont il se propose de poursuivre, voire d’achever, la tâche. Ou bien, plus fréquemment, il se présent comme le redresseur d’un tort théorique grave, préjudiciable à la discipline comme à la vérité ; c’est cette erreur, nécessaire à sa posture, indispensable à sa thèse, qu’il nomme “malentendu” » (9). Plusieurs articles empruntent cette voie ; on retrouve les échos des réflexions contemporaines sur la fiction et sur sa place dans la constitution du discours de savoir ; ce que l’anthropologie dans sa version post-moderne, et l’histoire des sciences dans un cadre moins soupçonneux et plus rhétorique, ont établi pour le compte de leur propre discours (décrivant l’usage qui y est fait de la figure et de la fiction, outils proprement littéraires), c’est ici le discours critique qui le reprend à son compte. L’orientation n’est pas d’emblée sceptique, car feindre, ici, c’est aussi « construire, configurer, concevoir » (10), c’est-à-dire penser. Mais c’est à cette même idée de fiction, autre nom de l’invention si l’on s’en tenait à une vue rhétorique, que s’atèle vite celle, plus sceptique, de stratégie ; de là peut-être le terme « geste » dans le sous-titre du recueil, et le rabattement des notions larges d’hypothèse, de conjecture, d’imagination, mais aussi d’erreur ou de contresens, sur celle de fiction.

21Cette conjonction entre malentendu, interprétation et fiction est sans doute la proposition la plus marquée par/pour notre époque critique, époque de retour sur l’histoire littéraire et sur les modalités de sa narration guidé en particulier par les travaux de Jacques Rancière, ici doublement représentés. Tout récit des lectures d’une œuvre présente en amont l’illusion d’un « texte à l’état de nature » et en aval « l’utopie d’un texte définitivement interprété » (11) ; en tout malentendu une époque, c’est-à-dire en particulier un groupe, une collectivité, peuvent aussi se reconnaître. L’analyse peut alors prendre un tour proprement historique, qui permet de désigner dans les « grands » malentendus interprétatifs autant de scansions des moments de l’histoire littéraire (moments : le mot, que l’on rencontre ici, est un des outils des réflexions actuelles sur l’histoire culturelle ; Frédéric Worms lui a donné toute sa portée théorique en histoire de la philosophie avec Le Moment 1900, Gilles Philippe en histoire littéraire avec Le Moment grammatical de la littérature française), et plus encore, le moteur de cette histoire, la possibilité du passage d’un temps des œuvres à un autre : « c’est précisément dans cette intrication du personnel et du collectif, du jugement d’un seul et de l’opinion commune, du paradoxe et de la doxa que consiste le principe de l’évolution historique » (13).

22Le Malentendu peut ainsi offrir, autant que la promotion d’une notion courante élevée au rang d’outil théorique, quelque chose comme une méthode, celle d’une histoire littéraire par induction, reposant sur l’analyse des discours de redressement ou de dissipation des malentendus de lecture. Au lieu de mettre l’accent sur les processus d’adaptation ou d’accommodation d’une œuvre à l’horizon d’attente d’une époque, on insistera alors sur les effets de démarcation et la construction du contemporain non seulement par le rapprochement avec l’origine mais surtout par la distinction polémique avec ce qui a précédé immédiatement ; une histoire de la réception où domine non l’idée cumulative de compréhension, mais celles, plus polémiques, souvent sceptiques lorsqu’elle tendent au pan-fictionalisme, mais peut-être parfois mieux fondées pour une sociologie des groupes savants, de stratégie et de compétition.