Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Frédéric Nau

Les moralistes classiques : éternels inactuels ?

Louis Van Delft, Les Moralistes. Une apologie, Paris, Gallimard, collection « Folio essais », 2008, 458 p., EAN 9782070309580

1Spécialiste du Grand Siècle, Louis Van Delft n’a cessé, tout au long d’une carrière de près de quarante ans, d’étudier les moralistes classiques et c’est dans le droit fil de ces recherches antérieures que son dernier ouvrage, Les Moralistes. Une apologie, entreprend explicitement de plaider la cause de ces auteurs, que notre époque aurait tendance, selon lui, à « passer à la trappe ». Cette ambition apologétique est servie par une démarche complexe et rigoureuse. Publié à la suite d’ouvrages plus spécialisés et dans un format de poche, Les Moralistes prend inévitablement l’allure d’une synthèse reprenant les conclusions précédemment établies, et doit mettre à la portée d’un public assez large ce savoir exigeant. L’hypothèse d’un lecteur amateur, en outre, autorise Louis Van Delft à accentuer encore un trait caractéristique de son style critique : les moralistes, loin d’être isolés dans le carcan de leur siècle et de leurs déterminations historiques (même si ces dernières sont, évidemment, examinées), sont inlassablement interrogés dans leur relation à notre modernité, et l’argument principal du plaidoyer proposé, c’est que, dans de nombreux domaines, qui ne se limitent pas aux études littéraires, ces auteurs ont quelque chose à nous dire, ou, plus précisément, à nous apprendre.

2La démonstration est conduite en cinq chapitres. Les deux premiers dressent le portrait du personnage : le moraliste est défini (autant que faire se peut, puisque le premier chapitre est intitulé « Définir, ma non troppo », 53-127), et installé dans son décor (c’est la « toile de fond », 128-159). Les deux suivants épousent le regard du moraliste sur le monde pour tenter d’en comprendre les motifs structurants (le théâtre, 160-230 ; le caractère et l’anatomie, 213-310). Le dernier conclut à la modernité du moraliste (311-380).

3L’ensemble est précédé d’un préambule, se présentant comme un « état des lieux » : les moralistes sont oubliés, quand ils ne sont pas franchement rejetés ; leur style, seul, peut leur valoir parfois, rarement, une rédemption exceptionnelle. Cet ostracisme est causé par une incompréhension fondamentale qui fait de ces auteurs des donneurs de leçons à la réputation rébarbative. En eux, y compris auprès des moins illustres, il faut chercher l’archive d’une réflexion intemporelle sur l’humanité. Afin de rendre à cette mémoire tout son mérite, il convient de joindre les différents domaines et les différentes méthodes de connaissance : en consentant ce détour, le lecteur atteindra plus sûrement la réflexion anthropologique au cœur de ces moralia.

4Le premier chapitre (« Définir, ma non troppo ») revient sur la figure du moraliste. Louis Van Delft y plaide pour une indétermination dans sa définition, qui ne s’identifie pas à une vague confusion : le corpus doit être embrassé dans toute son ampleur et ne pas se borner aux auteurs les plus canoniques, afin d’avoir une intelligence plus profonde de la démarche du moraliste. Malgré tout, l’étude se limitera à l’âge classique à proprement parler, sans y inclure les Lumières, car le XVIIIème siècle a vu des transformations sociales et culturelles si radicales, que le discours du moraliste s’en trouve essentiellement modifié.

5Le paradigme d’abord retenu pour définir le moraliste est celui de l’école, hérité du stoïcisme : si la doctrine du Portique est souvent décriée pour son arrogance, elle institue, cependant, la possibilité d’une réflexion et d’une recherche centrées sur l’homme. La vie est désignée comme une école, et le moraliste y joue le rôle d’un maître (même s’il n’est pas lui-même infaillible). L’originalité de cette pensée de l’humain n’a été que tardivement reconnue : le nom « moraliste », longtemps déconsidéré (jusqu’encore dans l’Encyclopédie) ne s’impose qu’à la fin du XVIIIème siècle sur celui de « philosophe », et permet de faire valoir la spécificité d’une recherche foncièrement expérimentale, éloignée de tout système dogmatique. Ne s’interdisant aucun domaine de réflexion, puisqu’il s’est choisi pour objet l’homme dans son entier et dans sa variété, le moraliste participe ainsi à l’accumulation d’un savoir empirique infini sur l’homme, qu’il transmet à l’humanité de générations en générations : maître de vie, médecin de l’âme, naturaliste, il se distingue des figures contemporaines de la connaissance, à la fois plus spécialisées et plus dogmatiques (selon un double effet paradoxal de la compartimentation des savoirs).

6Le deuxième chapitre (« Toile de fond ») entend planter le décor duquel se détache l’œuvre des moralistes. Toutefois, cet arrière-plan n’a rien de statique, et se caractérise, au contraire, par une effervescence de la pensée, qui se développe dans des directions diverses, parfois divergentes, qui répondent à la conscience aiguë de la relativité des points de vue : toute réalité a son envers, tout monde a son autre. La coexistence de plusieurs images du monde n’entraîne pas, pour autant, leur exclusion réciproque : elles peuvent être simultanément convoquées pour constituer un savoir sur l’homme, aux sources nécessairement variées, et interagir les unes avec les autres. L’organisation des champs scientifiques se distingue, par là, radicalement de notre propre épistémè, marquée à la fois par un relativisme, voire un scepticisme généralisés, et par la rivalité conflictuelle qui sépare les différentes approches du monde.

7Le troisième chapitre (« L’homme en son théâtre ») démontre la suprématie de l’image du théâtre dans la représentation de la vie qu’expriment les moralistes. Une telle « seigneurie » tient, tout d’abord, à l’omniprésence de la dramaturgie dans la réalité quotidienne des hommes du XVIIème siècle, des tréteaux de foire aux cérémonies religieuses. Partout, il n’est question que de regard, en particulier dans la confession qui invite à l’introspection, ce dédoublement qui contraint l’homme à contempler le théâtre de sa propre conscience. Sur le plan des idées, de même, le motif du theatrum mundi investit toute la topique littéraire et philosophique du temps. L’âge classique voit, enfin, l’épanouissement exceptionnel d’un genre écrit peu connu, le « théâtre » : or, les traités innombrables qui portent ce nom dans toute l’Europe ne renvoient pas, dans leur majorité, à l’acception étroite du terme, mais indiquent plutôt un regard, pénétrant, porté sur les choses. À son tour, la pensée des moralistes classiques suit une dramaturgie, qui consiste d’abord à instaurer une distance entre l’homme (lui-même et, à sa suite, le lecteur qu’il cherche à entraîner) et le monde. Pour ce faire, ils proposent une galerie de peintures en mouvement, faisant défiler les personnages de la comédie du monde sous les yeux d’un lecteur spectateur. La mémoire de ce dernier en sera d’autant plus profondément marquée, car tous les caractères représentés par ce grand montreur qu’est le moraliste représentent un éventail subtil de choix de vie, qui doivent guider le lecteur dans la conduite de sa propre vie. L’œuvre des moralistes peut ainsi être légitimement assimilée à une dramaturgie, qui sans cesse répète les même figures, afin d’en dévoiler la mécanique et de s’arracher aux illusions du monde sublunaire.

8La connaissance du théâtre du monde conduit donc tout droit à une anthropologie, qui forme l’objet du quatrième chapitre (« Anthropologie »). Le moraliste vise, en effet, à définir les « caractères » de l’humanité, qui associent les traits constants de la nature et les traits variables des personnes. Cette notion en vient à englober un grand nombre d’activités et de phénomènes particuliers permettant de créer l’image de l’humanité dans sa diversité. Entre l’universel et le particulier, chaque moraliste procède à un tempérament qui lui est propre : tandis que la tradition anglaise insiste davantage sur la singularité de ses sujets, la tendance française, plus fidèle au modèle théophrastien, s’attache plutôt à dévoiler les invariants de ses modèles. Mais, en général, la maîtrise des caractères se trouve au cœur de la rhétorique, fondée sur la connaissance de l’autre, qui reçoit le discours ; et, réciproquement, le caractère comporte l’idée de style, dans la mesure où la parole personnelle constitue le signe d’un caractère. L’art, pratique et théorique, du discours repose donc sur la science morale du caractère.

9La compréhension de l’homme fait également appel à une seconde méthode : l’anatomie, qui consiste à transposer dans le domaine moral l’opération physique et anatomique de la dissection. Le moraliste use ainsi d’un regard incisif, afin d’exhiber les images désassemblées et réassemblées des caractères humains et d’impressionner, par cette euidentia, le lecteur.

10Ce chapitre se termine par une série de suggestions, illustrant la richesse de la matière associée aux notions de caractère (la musique, par exemple, n’est pas étrangère à la caractérologie) et d’anatomie (qui connaît des variations comiques), alors même que d’autres catégories de l’anthropologie classique auraient pu être retenues, de l’aveu de Louis Van Delft.

11Le dernier chapitre (« Moralia revisitée : modernité ») est le point d’aboutissement de toute la démarche intellectuelle suivie dans l’ouvrage entier, puisque Louis Van Delft y retrouve sa préoccupation centrale, consistant à montrer la pertinence des moralistes classiques pour notre temps. La démonstration s’appuie, d’abord, sur l’idée que ce corpus illustre un savoir moderne en formation et constitue l’origine de bien des savoirs spécialisés contemporains : les neurosciences, intéressées à la nature humaine ; l’anthropologie, profondément enracinée dans les débuts de la discipline ; les sciences sociales... etc. Ces « rencontres », loin de n’être qu’une série hasardeuse de coïncidences, révèlent la place cruciale des moralistes dans l’évolution de la pensée moderne jusqu’à l’époque contemporaine. Rompant avec les traités, ces auteurs mettent en œuvre une réflexion fragmentée, enserrant en une prose artistique un savoir du monde qui n’obéit pas à un récit linéaire : s’ajustant à une vie diverse et relative, ils s’offrent ainsi à une lecture libre, proche des pratiques contemporaines. Les lieux communs incessamment repris dans ces fragments forment alors une musique de chambre autorisant un art subtil et infini de la nuance et de la variante :  la défense et illustration des moralistes culmine donc inévitablement avec un éloge poétique du lieu commun.

12Le livre de Louis Van Delft met en œuvre une érudition immense et ample : les moralistes, classiques et bien au-delà, sont abondamment et agréablement cités ; la bibliographie est riche et précise ; enfin, un index (à la fois nominum et notionum) permet de circuler librement dans les chapitres.

13Ces qualités, ainsi qu’un style délié, favorisent la réalisation d’un pari difficile : le propos de Louis Van Delft, adressé à un public relativement large, et non au seul lecteur spécialiste, peut être interprété comme une introduction synthétique et dense à l’écriture des moralistes ; mais il comporte également le résultat d’études récentes et ouvre même des pistes pour des investigations à venir. Il est heureux de constater qu’un spécialiste aussi reconnu que Louis Van Delft n’a pas renoncé à l’idéal qui voudrait que la recherche de qualité soit destinée à la société tout entière, et que de tels travaux puissent trouver des lecteurs bénévoles, hors du monde académique. La publication de ce livre inédit dans une collection de poche va dans le sens de cet ambitieux et noble projet.

14Ces considérables mérites, scientifiques et éthiques, feront donc oublier aisément certains aspects de l’écriture de Louis Van Delft, qui peuvent susciter moins d’adhésion, comme les autocitations à la troisième personne ou la tendance à brosser un tableau expéditif et, pour l’essentiel, négatif de l’époque contemporaine (même s’il se défend de se lamenter sur le temps présent).

15Il reste, cependant, un point, sur lequel nous aimerions revenir, afin d’ouvrir une discussion dont l’urgence ne cesse de se faire sentir. Comme le titre de son ouvrage l’annonce avec panache, Louis Van Delft entend faire une apologie des moralistes. Or, ce plaidoyer est fondé principalement sur deux arguments. Le premier consiste à rappeler que ces auteurs inventent une nouvelle écriture, fragmentaire, qui les situe à l’aube de notre modernité, et méritent, à ce titre, de retenir toute notre attention : cette affirmation n’est pas neuve, et Barthes ou Doubrovsky n’avaient pas, au fond, dit autre chose, dans leurs études sur La Bruyère, pour assimiler l’auteur des Caractères à leur, à notre modernité. Le second argument, en revanche, s’inscrit dans un horizon bien différent. Il consiste à faire des moralistes les archivistes d’un savoir intemporel sur l’humanité, variant subtilement d’un auteur à l’autre, mais s’intégrant au même fond commun de connaissances morales acquises à travers l’observation et l’expérience1. Les moralistes formeraient ainsi une mémoire de l’homme, voire une mémoire de la mémoire, puisqu’ils savent qu’on arrive toujours trop tard. Plus que leur place dans le développement de la modernité, leur appartenance à une tradition, qu’il évalue au moins à deux millénaires, y incluant, de fait, le corpus antique, semble justifier, aux yeux de Louis Van Delft, leur intérêt majeur. Montrant à bon escient  l’omniprésence de la préoccupation morale à la période classique, et l’influence des moralistes jusqu’à une époque récente, il définit ainsi une immense archive de l’humanité, qui finit implicitement par désigner la culture dans son entier. Il ne s’agit nullement ici de contester la valeur de la mémoire au nom d’une hasardeuse table rase. Pourtant, en un temps où l’idée de culture est toujours plus contestée et subit des assauts d’une violence exceptionnelle, l’injonction mémorielle pourrait n’être pas la meilleure voie de défense pour le libre exercice de la pensée : c’est là une remarque, pour ainsi dire, stratégique, mais qui n’est pas sans pertinence, puisqu’après tout, une apologie est bien, étymologiquement et actuellement, une plaidoirie autant qu’un plaidoyer. Plus profondément, est-ce le travail de la mémoire qui nous rend pertinentes les œuvres du passé ? À cette inactualité assumée, ne faudrait-il pas préférer l’anachronisme ? Faire revivre par la lecture d’aujourd’hui les œuvres inéluctablement passées, plutôt que d’honorer leur mémoire ?

16Par les questionnements qu’il engage, Les moralistes. Une apologie est donc bien, comme on le voit, une considération intempestive, et, pour cette raison, un livre de notre temps : de ce point de vue non plus, Louis Van Delft ne faillit pas à la tradition des moralistes que, dans tous les sens du terme, il honore.