Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Muguraș Constantinescu

Pour une poétique de la traduction

1L’ouvrage de Mathilde Vischer est l’un des rares livres qui portent sur la traduction de la poésie, notamment la traduction d’un poète par un autre poète, tous les deux praticiens de la traduction littéraire, plus précisément poétique. Il place nettement l’acte de traduire et l’acte d’écrire sous le signe de l’influence, de la perméabilité, de l’interaction et, avec le mot valorisé par le titre, du dialogue.

2On pourrait évoquer, à ce propos, les ouvrages déjà consacrés de Christine Lombez et de Franco Buffoni qui sont d’ailleurs les directeurs de cette ample et solide recherche par laquelle Mathilde Vischer se propose d’étudier la « marque de l’acte de traduire dans la poétique de deux poètes-traducteurs » et, ce qui est d’autant plus intéressant et également ambitieux, d’examiner « en quoi ces recherches peuvent mener à une réflexion plus générale sur la traduction » (p.9).

3La démarche de Mathilde Vischer s’appuie sur une riche bibliographie, à partir de laquelle l’auteur synthétise, formule ou redéfinit ses repères théoriques et ses instruments de travail, mais aussi sur une bonne expérience de praticienne de la traduction poétique car elle a transposé en français des poètes comme Fabio Pusterla, Alberto Nessi, Felix Philipp Ingold et Pierre Lepori. Pour avoir une idée de l’horizon et de l’expérience de la traductologue, on va retenir également son activité d’enseignante dans le Département français de traductologie et de traduction de la prestigieuse Université de Genève et celle de membre dans le comité de rédaction de la Revue de Belles-Lettres et de Viceversa Littérature.

4Comme elle l’annonce dans l’Introduction générale, l’auteur se propose aussi de combattre par son ouvrage le préjugé du caractère second du texte traduit, en soutenant le statut d’égalité, non-hiérarchique, d’œuvre à part entière de ce dernier, car dans sa vision « dialogique » sur la traduction « l’acte de traduire est partie prenante de la création de celui qui traduit, les deux actes d’écriture interagissant dans un fructueux dialogue » (p.9).

5D’ailleurs la notion de dialogue à côté de celles de distance et de proximité sont des notions clefs pour la chercheuse de Genève, car le dialogue implique la reconnaissance d’un autre, la confrontation à l’altérité, tandis que la perpétuelle oscillation du traducteur entre proximité et distanciation conditionne le dialogue entre l’activité d’écrire et celle de traduire qui se modifient et s’influencent l’une l’autre. Il faut mentionner aussi la forte conviction de Mathilde Vischer – et on devine ici la « trace » de son expérience de traductrice – dans la nécessité de l’immersion du traducteur dans le texte et la langue de l’autre, immersion qui se lit parfois en termes  d’intimité ou d’imprégnation.

6Le livre est structuré en trois grandes parties, la première concernant les repères théoriques de la lecture du texte-traduction, tandis que la deuxième sur le dialogue des deux poètes - Philippe Jaccottet et Fabio Pusterla - et la dernière sur l’écriture de la traduction chez Jaccottet proposent des amples analyses dans une perspective comparative.

7En cherchant ses repères théoriques, Mathilde Vischer s’arrête longuement sur l’acte de lecture qu’elle met au centre du traduire ; convoquant les idées de Gadamer, Iser, Ricoeur, Eco et d’autres, l’auteur en fait une synthèse et une comparaison  pour identifier trois présupposés du texte-traduction, notamment la distance poétique, le potentiel de dialogue du texte et la poétique de traduction qui entremêle la poétique de l’auteur et celle du traducteur.

8Parmi les éléments qui conduisent à l’élaboration d’une « poétique de traduction », Mathilde Vischer s’arrête au style, au rythme, à la trace/marque et au pacte lyrique. Rejetant plusieurs idées traditionnelles sur le style, l’auteur définit cette notion, marquant tout le parcours du traducteur-poète, en étroit rapport avec le processus de singularisation de la parole et avec les singularités de parole qui par leur jeu prennent une valeur générale, tandis que la notion de rythme est vue à travers les idées de Meschonnic, c’est-à-dire comme l’organisation du mouvement de la parole dans le langage par un sujet, dans ses diverses modalités et pouvant s’inscrire à tous les niveaux du texte. 

9En ce qui concerne la notion de « trace », posée soit comme la trace de la langue étrangère, soit  comme la trace du traducteur, sa délimitation n’est pas toute à fait claire, elle étant toujours présentée en liaison avec l’intertextualité mais sans s’être identifiée pour autant à elle et étant nommée parfois « marque », ce qui prête à une certaine ambiguïté.

10Sous l’influence de Philippe Lejeune, d’une part, et d’Antonio Rodriquez, d’autre part, la notion de « pacte lyrique » est définie comme supposant l’implication affective du sujet écrivant/traduisant dans le texte, plus précisément comme l’inscription de ses traces dans le tissu textuel.

11La « poétique de traduction » est constituée de l’ensemble des traits qui laissent entendre la « voix traductive », voix analysée dans toutes ses nuances et marques dans les deux  grandes parties analytiques de l’ouvrage.

12Dans les deux cents pages consacrées aux deux poètes en dialogue, Mathilde Vischer analyse de façon systématique les itinéraires poétiques de Jaccottet et Pusterla, leurs poétiques respectives et leur rencontre à travers la traduction.

13L’analyse faite avec une grande finesse des traductions réalisées par le poète italien de quelques poésies de Jaccottet comme L’Effraie et L’Ignorant passe par l’interprétation stylistique des différences formelles, les variations dans les registres de langue, le travail sur les sonorités, le rapport entre la forme et le rythme. La chercheuse de Genève suit attentivement l’évolution de la voix traductive de Pusterla, sa position traductive et son projet de traduction, à travers l’empreinte que Jaccottet laisse dans l’œuvre du jeune poète, critique et traducteur italien et qui mène à un « entremêlement » des voix dans l’acte de traduire. Elle identifie trois types de difficultés que Pusterla a eu à résoudre en traduisant Jaccottet ; les premières sont de nature rythmique et sonore, les deuxièmes de nature énonciative, les troisièmes de nature éthique. Comme Jaccottet s’entretient avec son traducteur italien et lui suggère même certaines modifications, la version italienne de sa poésie a une « touche plus actuelle » et « la dynamisation de la poésie de Jaccottet par les traductions de Pusterla apporte non seulement un éclairage nouveau, mais engendre également un gain  poétique conséquent » car, de règle générale, le texte-traduction est un « texte nouveau qui potentialise certaines modalités contenues dans l’original »  (p.196).

14À titre de bilan théorique, l’auteur renforce l’idée déjà bien illustrée par ses analyses que traduire est un acte de dialogue où l’acte critique et l’acte d’écriture se rencontrent.

15Un très intéressant chapitre est consacré à l’analyse de la manière dont l’œuvre de Pusterla a été influencé à la fois par la fréquentation assidue de la poétique de Jaccottet et par la traduction de ses œuvres, tout en prenant en compte l’évolution interne de l’œuvre du premier où l’influence de Jaccottet est plus insidieuse. Un véritable aller/retour se joue entre l’œuvre traduite et l’œuvre poétique de Pusterla, supposant un détour par une altérité et  prenant la forme d’un dialogue infini. Sous l’inspiration de Paul Celan, Mathilde Vischer arrive à la conclusion que  l’acte de traduire se situe « dans la tension vers l’autre ; en ce sens il rejoint ce dialogue du poème, tourné vers un autre restant la plupart du temps indéfini » (p.240).

16La dernière partie portant sur Jaccottet et son écriture de la traduction analyse l’œuvre plurielle du poète, traducteur et critique comme une « œuvre de dialogue » qui entre en lien avec l’acte de traduire. L’auteur se propose et réussit à démontrer que l’acte de traduire en tant que processus interfère sur l’écriture de Philippe Jaccottet où le double mouvement  de proximité-distance - propre au processus de la traduction - travaille également ayant comme résultat que son écriture rend visibles « les échafaudages permettant la réalisation du texte traduit » (p.245) et réalise même une « mise en acte » du traduire.

17Par son ouvrage Mathilde Vischer réussit à imposer l’idée d’une relation dialogique qui sous-tend et nourrit l’œuvre de Philippe Jaccottet et celle de Fabio Pusterla et également celle de l’élaboration d’une poétique de traduction, en partant des singularités de parole données par le style et en passant par un nécessaire et loyal pacte lyrique.

18Le livre de Mathilde Vischer montre à la fois la rigueur du chercheur, la passion du praticien de la traduction, la clarté et la patience de démonstration de l’enseignant de traductologie. La richesse et la subtilité de ses analyses méritent l’attention des spécialistes mais également celle des jeunes chercheurs qui y trouveront un bon modèle à suivre.