Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Patrick Bergeron

Longévité de Paul Morand

Revue des Sciences Humaines, no 272 (4e trimestre 2003) : « Paul Morand ». Textes réunis par Catherine DOUZOU et François BERQUIN. ISBN : 2-913761-19-4.

1Voilà une œuvre immense – le fruit de plus de soixante années d’écriture –, et d’une immense diversité, que celle de Paul Morand (1888-1976). Nouvelliste, romancier, essayiste, chroniqueur, biographe, à ses débuts poète, et dramaturge par incursion dans l’univers du théâtre, cet écrivain diplomate aux airs de dilettante cosmopolite s’est laissé porter partout où l’entraînait son plaisir en littérature. Proust, dans la préface qu’il fit à Tendres stocks (1921), disait de lui qu’il était parvenu à unir les choses sous des rapports nouveaux. Ses premiers recueils de nouvelles lui ont d’ailleurs valu de passer, avec son jeune parrain et ami Giraudoux, pour l’une des voix les plus originales de sa génération.. Paul Morand a su rythmer, jazzer la prose, de manière à enregistrer le mélange d’indolence festive et d’extravagance blasée imprégnant les Roaring Twenties, les « rugissantes années vingt », un climat que Michel Raimond a nommé « le tracassin moderne », et que Morand désignait lui-même comme une « prodigieuse cacophonie ».

2Pourtant, l’étoile de Morand ne devait pas tarder à pâlir : durant la Seconde Guerre mondiale, le haut fonctionnaire, ami de Pierre Laval, s’est rangé du « mauvais côté » et a choisi d’asseoir son obédience vichyssoise, une position dont il pâtirait par la suite en subissant une longue disgrâce au cours des années de Gaulle. Il a fini par rejoindre les « Immortels » (il est élu académicien en 1968), mais en continuant de porter, comme un boulet, une réputation qui ne sera jamais très bonne.

3Cette mauvaise réputation – bénigne en comparaison de celle d’un Brasillach ou d’un Drieu La Rochelle – n’a cependant pas empêché l’écrivain de se montrer prolifique. Après 1945, à demi exilé au Château de l’Aile (Vevey), Morand a signé certains de ses meilleurs textes, parmi lesquels Parfaite de Saligny (1946), Le Flagellant de Séville (1951), Hécate et ses chiens (1954) ou Tais-toi (1965). Ces récits, acclamés des « hussards » (R. Nimier, J. Chardonne, J. Laurent), dénotaient un Morand inusité, prenant apparemment un nouveau départ. L’auteur de L’Europe galante et d’Hiver Caraïbe dévoilait son aptitude à passer de la fulgurance moderniste à un style plus classique. L’Homme pressé est, certes, contemporain des Chroniques de l’homme maigre, mais il devenait évident que l’exceptionnelle réceptivité de Morand au « train d’enfer » des temps modernes n’excluait pas une véritable propension au genre de la fiction historique (Dumas, indique Jacques Lecarme, a été l’un de ses grands modèles). Or chez lui, le passé serait volontiers aménagé en trompe-l’œil du présent ; comment ne pas reconnaître, en effet, à travers la série d’interrogatoires dont fait l’objet Don Esteban dans Le Dernier Jour de l’Inquisition, une projection anachronique (la nouvelle se déroule à Lima en 1813) des méthodes freudiennes de plongée dans l’inconscient ? Marc Dambre l’a bien fait voir : pour Morand, c’était aussi une manière de régler des comptes avec l’Histoire et une certaine proscription en résultant.

4Aussi est-ce en bonne partie ce Morand d’après la Libération que remettent à l’honneur les huit études composant ce numéro de la Revue des Sciences Humaines, d’après une problématique d’ensemble scindée en trois étapes : l’écriture et l’imaginaire ; l’Histoire ; la géographie. L’entreprise de Catherine Douzou et de François Berquin était justifiée d’avance : les numéros de revue consacrés à Morand ne sont pas légion depuis les quinze dernières années. Le dossier spécial du Magazine littéraire remonte à octobre 1977 ; ceux de la Nouvelle Revue de Paris et de Roman 20-50 respectivement à 1988 et 1989. Dans un contexte qui voit s’accroître les rééditions d’œuvres, la tenue de colloques et la préparation de thèses sur Morand, le bilan se révèle plutôt décevant si l’on souhaite ramener aux préoccupations actuelles de la recherche en études littéraires un géant qui « défie l’oubli et nargue la postérité », selon une observation de Michel Collomb en ouverture des Nouvelles complètes réunies à la Bibliothèque de la Pléiade.

5Après un liminaire qui dévoile un effet escompté par le numéro de la revue lilloise : mettre au jour des rajeunissements possibles de l’œuvre et de la figure de Paul Morand (François Berquin a intitulé cette partie « Jouvences », sur le modèle de Morand orthographiant Venise au pluriel dans le titre de son fameux autoportrait / portrait de ville paru chez Gallimard en 1971), Berquin et Douzou rapportent des propos de Philippe Sollers recueillis en décembre 2002. L’entretien s’ouvre sur une piste prélevée dans La Guerre du goût (1994), où Sollers affirmait, au sujet de Beckett, que le corps des écrivains a la même importance que leurs livres. Les peintres peuvent rajeunir en vieillissant (témoins : les croquis de Picasso et de Bacon) ; pour les écrivains, les choses sont plus compliquées : le corps agit comme un révélateur – Sollers pense à Proust en proie à l’asthme, à Hemingway aux prises avec l’alcoolisme –, mais il menace de cesser d’obéir, si ce n’est de passer à l’ennemi. Ce fut presque le cas pour Morand, qui, en vieillissant, a joué les nouveaux Faust (dans « Jouvences », Berquin rappelle la cure de rajeunissement par « cellulothérapie » tentée en 1960). Sollers estime que Morand rayonne d’une grande liberté physique, qu’il possède un « corps intéressant », d’un type rare : en sa personne, il cumulait les avantages (beauté, argent, voyages, allure sportive, passion du cheval et des voitures, conquêtes féminines, succès variés), mais sur le plan de l’écriture, il manifestait une pudeur, un sens de l’économie et du rythme qui contribuèrent à faire de lui « un écrivain du Royaume », dixit Sollers, « égaré dans la culture de masse », bien que resté parfaitement à son aise avec le progrès technique. Voilà des caractéristiques à garder présentes au moment de lire Morand.

6Cette surprenante liberté physique s’accompagne d’une « maigreur » proprement morandienne, et dans laquelle transparaît une inclination constante chez l’auteur à l’endroit du paradoxe, de la contradiction, de l’aporie. Telle est l’orientation d’ensemble que Philippe Berthier, Catherine Douzou et François Berquin ont prêtée à leurs lectures de l’écriture et de l’imaginaire de Morand.. Ainsi Berthier suggère d’approcher Hécate et ses chiens, texte terrible qui ne va pas sans évoquer l’œuvre de V. Nabokov, Lolita (1955), sous l’angle d’abord inapparent de sa goguenardise, de son ironie, de ses visées provocantes et tragicomiques. Berquin, s’autorisant du Morand thuriféraire des bains de mer et des plages du monde, examine un réseau d’images qui, au lieu de s’exclure réciproquement, tendent à s’entrecroiser : l’océan et le désert ; l’aridité des paysages aquatiques ; l’eau comme idée, désir, absence et manque. Ce méli-mélo de qualités contraires trouverait sa cohérence jusque dans la chronologie personnelle de l’écrivain : Morand, né en 1888 quand triomphait le « style pieuvre », meurt en 1976, pendant un été de grande sécheresse. Catherine Douzou, pour sa part, se penche sur Tais-toi, « roman taiseux » qui lui paraît entretenir un lien de gémellité avec Hécate et ses chiens. Dans ce cas-ci, la maigreur confine au décharnement : à travers l’enquête du narrateur sur la vie d’un oncle inconnu qui doit ses succès à son tempérament taciturne, Douzou décrit la logique d’un « de profundis romanesque » bâti sur le silence et, paradoxalement, sur l’impossibilité de se taire. Morand, usant avec brio du raccourci, du fragment, de l’understatement ou de l’ellipse, a élaboré une situation fondamentale d’étouffement mutique qui, si elle trouve des échos dans l’incommunicabilité des êtres et le vide des mots décrits par des contemporains, n’en développe pas moins ses raisonnements propres et présente d’importants écarts avec le traitement des avant-gardes et autres « Robbe-Grillades ». Il en ressort l’idée que l’écriture reste peut-être, chez Morand, l’unique échappatoire envisageable pour se sortir de l’impasse rompre le silence / se taire, dans la mesure où l’écriture implique de se contracter sur soi, de dire « non ».

7 Ce n’est pas seulement au moyen de l’écriture que Morand a pu s’affirmer en disant non ; il le fit aussi, et obstinément, dans sa vie, lors de la « révision » qui s’est opérée au cours des années 1950 parmi les intellectuels et écrivains français à propos du clivage droite / gauche. Ce refus constitue pour Marc Dambre « un complexe obsidional » : retranché dans sa position de vichyssois exilé, Morand a occupé cette place jusqu’au bout, refusant de retourner sa veste, ce qui l’opposa longtemps au général de Gaulle. Dès lors, la littérature lui ménageait une porte de sortie, tout en l’encourageant à cultiver et étendre sa disposition ironique face à l’Histoire. Le Journal inutile, rédigé entre 1968 et 1976, mais publié en 2001, renferme des jugements – Morand, observe Dambre, s’y montre de droite malgré lui – qui viennent rompre la réserve à laquelle l’écrivain s’est astreint.

8 Jacques Lecarme, relevant au passage les filiations de Morand avec Dumas, Michelet et Arthur Young, examine les principales séquences temporelles de Parfaite de Saligny, récit basé sur l’épisode de la répression de la révolte vendéenne et la Terreur instaurée par Carrier à Nantes. À l’intérieur d’un jeu de miroir historique, plein de finesse – Morand ayant excellé, selon Lecarme, dans l’ellipse et l’asyndète –, les années 1789, 1917 et 1944 se rejoignent à rebours comme trois horribles années pour la France et l’Europe, années de destruction des valeurs fondamentales et de fin du monde, d’un double point de vue, mondain et mondial.

9Bruno Thibault voyait dans les Chroniques de l’homme maigre, ce recueil d’articles écrits pendant la guerre et sous l’Occupation, entre 1940 et 1941, un « bréviaire pétainiste ». Michel Collomb, qui souscrit à cet avis, n’en procède pas moins à une lumineuse remise en contexte. Ces chroniques valent comme documents sur la façon dont les Français ont réagi à l’éventualité de la défaite. Faisant précéder son analyse de pertinentes remarques sur le genre, assez peu étudié comme tel, de la chronique, Collomb brosse à grands traits l’évolution politique de Morand jusqu’en juin 1940 – moment fatidique où il lui fallut trancher : soutenir de Gaulle ou rester fidèle au Maréchal Pétain.. La reconstitution de Collomb, si elle rassemble des informations pour la plupart déjà connues, n’en constitue pas moins une synthèse remarquable.. Collomb s’attache à clarifier la nature des liens unissant Morand aux Sorel, Berthelot et Laval, ainsi qu’à le situer par rapport au progermanisme et à l’antisémitisme de sa femme Hélène. Ce portrait politique prépare une mise en relief : « l’homme maigre », qui donne son nom au titre des chroniques, n’est pas, comme nous serions portés à le croire, amaigri par la misère des temps ; mais, paradigme des Français, il est plutôt rasséréné par l’espoir d’une expiation s’offrant à lui, et tourné vers l’avenir resplendissant du relèvement national. La défaite imposait une cure d’amaigrissement dont les Français devaient pouvoir sortir plus sains, plus alertes et plus virils. Collomb est le premier à en convenir : ce ne sont pas les meilleures pages qu’ait données Morand. Mais si Morand osa quelques emprunts au discours eugéniste de l’époque, il le fit avec ironie, sans tomber dans l’exaltation fasciste du corps et de l’exercice physique.

10 Avait-il peur de trop voir ? Morand, critiques et biographes l’ont souligné, a maintenu ses distances avec la psychanalyse, tout en se targuant d’une familiarité acquise six ou sept ans avant son introduction en France. Jacques Poirier, prolongeant une réflexion entamée par Jacques Lecarme lors du colloque de Montpellier en 1992, s’interroge sur la manière dont Morand a représenté l’inconscient. De « La folle amoureuse » à L’Homme pressé, du Dernier jour de l’Inquisition à Lewis et Irène – où l’on trouve une scène curieuse : le personnage de Lewis lisant Freud à bord d’un avion –, Poirier montre dans quelle mesure l’œuvre morandienne multiplie les allusions à l’analyse psychique, principalement freudienne et jungienne ; il explique aussi comment l’auteur s’y prend pour mettre en scène le processus de la cure et représenter, par le détour de la fiction, le domaine même de l’inconscient, sans manquer de relever l’importance des géographies symboliques, qui disent les ambiguïtés de l’écrivain et sa volonté de s’approcher des choses… à distance.

11 L’étude de Serge Saulnier, qui cherche à établir le planisphère de Morand, recoupe et étend les propos de Poirier, en interprétant les significations affectives et fantasmatiques de la géographie physique chez un auteur qui n’a jamais pu rester à quai, bien qu’il ait prétendu ne pas tant priser les voyages que le mouvement. Ainsi, l’Espagne et l’Angleterre, nations chères à son cœur, lui furent des poches de résistance ; l’Amérique, duplicata et miroir grossissant de l’Europe, proposait l’idéal d’une existence droite, sèche, aérienne et lumineuse, en complète disproportion avec les pays du Levant, qui offraient l’image de l’Autre, d’un inconscient obscène, d’un réceptacle béant de relations contre-nature. La contribution de Saulnier s’augmente de notes sur la correspondance Morand-Chardonne, à paraître sous peu chez Gallimard. Cette relation épistolaire occupa presque journellement les deux écrivains entre 1952 et 1968. Mais Saulnier y voit une « pseudo-correspondance », confinant, dans le cas de Morand, à l’autobiographique ; elle intéressera le lecteur en révélant, dans la lettre morandienne, un objet singulier, un comprimé de lettre, une « missive missile ».

12 Ce numéro de revue le montre explicitement à maints endroits : les années en cours sont déterminantes pour le champ des études morandiennes, lequel a déjà pu bénéficier de la récente révélation publique du Journal inutile, tenu sous scellé jusqu’en janvier 2000. Marcel Schneider vient de faire paraître un recueil de souvenirs : Mille roses trémières. L’amitié de Paul Morand (Gallimard, 2004), et le numéro 272 de la Revue des Sciences Humaines fait état de publications à venir (la correspondance avec R. Nimier, les actes du colloque de Lille de 2002, un volume de romans à la Pléiade). Avec la bibliographie mise à jour par Catherine Douzou en fin de numéro, professeurs et étudiants reconnaîtront que cette revue consacrée à Morand se consulte et se lit avec bonheur.

13SOMMAIRE — Revue des Sciences Humaines, no 272 (4e trimestre 2003) : « Paul Morand ». Textes réunis par Catherine DOUZOU et François BERQUIN.

14François BERQUIN : Jouvences.

15Entretien avec Philippe Sollers : « Le corps de Paul Morand ».

16Écriture / Imaginaire

17Philippe BERTHIER : Chienneries huguenotes ou le moraliste pédophile.

18Catherine DOUZOU : « Quelle corde trouver pour descendre au fond du silence ? » Tais-toi ou l’aphasie du verbe.

19François BERQUIN : Variations sur un thème aride.

20Histoire

21Michel COLLOMB : « Nous sommes historiques... » Paul Morand : Chroniques de l’homme maigre, 1940-1941.

22Marc DAMBRE : Paul Morand ou les paradoxes de la « révision ».

23Jacques LECARME : Parfaite de Saligny (1946) ou À rebours : 1944  1917  1789.

24Géographie

25Jacques POIRIER : Entre topiques et politique : Paul Morand ou les miroirs de psyché.

26Serge SAULNIER : Géographie de Morand.

27D’un trait. Notes sur la correspondance Morand-Chardonne.

28Catherine DOUZOU : Bibliographie.