Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Février 2009 (volume 10, numéro 2)
Sarah Katrib

L’art déshumanisé : un art pour son temps

José Ortega y Gasset, La Déshumanisation de l’art, traduit de l'espagnol par Paul Aubert et Eve Giustiniani, Paris : Éditions Sulliver, 2008, EAN 9782351220467

1En 1925, le philosophe, journaliste et futur politicien républicain espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955) publie trois essais réunis ici sous le titre de La Déshumanisation de l’art. À l’époque de ce que certains ont perçu comme une crise culturelle de l’Occident, l’auteur de La Révolte des masses (1930) tente de comprendre les changements de l’art de son époque, et s’interroge sur les modalités d’un art nouveau, basé sur une esthétique dépourvue de signification et de visée autre que formelle. Si ces essais ont une portée générale, la situation socio-culturelle de l’Espagne reste au cœur de la pensée esthétique de Ortega y Gasset : c’est avant tout la modernité de son pays qu’il interroge à travers une analyse de la création artistique et littéraire contemporaine. Cette première traduction en français est l’occasion de découvrir la pensée d’un théoricien de l’art assez peu connu en France.

2Dans ce premier essai, l’auteur tente de fournir une explication sociologique à l’impopularité de l’art contemporain. La réflexion s’ouvre sur le constat de l’incompréhension des avant-gardes par le public. La « masse » n’aime que ce qu’elle comprend et ne comprend que ce qui lui ressemble. Ortega y Gasset en déduit un raisonnement général sur l’art, antipopulaire par essence et réservé à une minorité susceptible de le comprendre. Au fil d’une écriture libre et complexe se lit une éthique de la création artistique : la révolution artistique n’est pas seulement une révolution formelle qui résiderait principalement dans le rejet du réalisme, mais consiste bien plutôt en un changement d’intention. Il s’agit moins d’une théorie de moyens que des fins. Ortega y Gasset affirme l’autonomie de l’art, éloigné de toute fin utilitaire ou de toute transcendance. Il n’a pas de visée mimétique : son but n’est pas de reproduire la réalité, même s’il est figuratif. En effet, il ne s’agit pas nécessairement d’un art d’où toute présence humaine soit absente. En vertu de cela, l’art doit tendre vers la déshumanisation, c’est-à-dire le rejet de la subjectivité, et s’apprécier comme une fabrication et non pas comme le reflet du monde connu. C’est pourquoi l’auteur s’en prend à la facilité de la peinture réaliste qui réfère au quotidien, ainsi qu’au mélodrame, au lyrisme, rejetant la conception d’un art de confession dans laquelle l’artiste exprime ses sentiments et provoque une émotion factice et mécanique chez le spectateur. Il écrit :

« Au lieu de jouir de l’objet artistique, le sujet jouit de lui-même ; l’œuvre n’a été que la cause et l’alcool de son plaisir. Et cela se produira toutes les fois que l’art consistera radicalement en une exposition de réalités vivantes. Celles-ci, inévitablement, nous surprennent, suscitent en nous une participation sentimentale qui empêche de les contempler dans leur pureté objective.1 »

3À l’inverse, Ortega y Gasset assigne à l’art d’avant-garde une fin exclusivement poétique : pure fiction, virtualité, l’art est d’abord un jeu qui objective le réel tout en exploitant son potentiel onirique. Il acquiert ainsi une dimension spirituelle en dépaysant le spectateur, en le faisant dépasser son horizon d’attente et en ouvrant sur un autre monde ; il doit faire surgir « du jamais vu », élargir son champ de vision et, par là, fournir une matière à penser. En tant que création pure, il ne doit pas conforter le spectateur dans ce qu’il connaît, mais bien plutôt le confronter à l’altérité. Il peut dès lors affiner la perception et aiguiser la sensibilité esthétique du spectateur, qu’il définit comme « ce pouvoir d’accommodation au virtuel et à la transparence ». En cela, il est un outil de connaissance et de questionnement du monde et de notre rapport au réel. L’auteur écrit : « La vie est une chose, la poésie, une autre… Ne les mélangeons pas. Le poète commence où l’homme finit. Le destin de celui-ci est de vivre son itinéraire humain ; la mission de celui-là est d’inventer ce qui n’existe pas. C’est ainsi que l’on justifie le métier poétique. Le poète augmente le monde, en ajoutant au réel, qui est déjà là par lui-même, un continent irréel.2 »

4Sa théorie sur le nouvel art ne se limite pas aux arts plastiques. L’idée d’un art nouveau, se caractérisant par sa dépersonnalisation et sa réflexivité, trouve un équivalent musical chez Claude Debussy, et poétique chez Stéphane Mallarmé. Dépourvues de sentimentalisme, stylisées à l’extrême, leurs œuvres invitent, selon Ortega y Gasset, à une contemplation désintéressée, à une approche purement esthétique. À partir de ces propos, l’auteur relève des procédés permettant la déshumanisation de l’art : l’effacement du sujet, l’abolition du référent, l’emploi de l’ironie ou de tropes telles que la métaphore apparaissent comme les moyens privilégiés d’une création véritable.

5Dans ce deuxième essai au ton désinvolte, Ortega y Gasset analyse la décadence du roman contemporain, qu’il explique par l’épuisement des sujets possibles. Ce constat l’amène à se demander si la qualité d’un roman est fonction de son sujet, et à conduire une réflexion sur la nature du plaisir esthétique propre au genre romanesque qui rejoint sa théorie de l’art. Selon lui, le sujet, la matière du roman, importent moins que leur traitement poétique. Tout comme dans les arts plastiques, c’est la construction d’un autre monde, le mouvement de détachement du réel par le travail sur la forme, qui importe. À travers les exemples de Proust ou de Dostoïevsky, Ortega y Gasset montre comment la lenteur et la ténuité de l’action permettent de donner d’autant plus de présence aux personnages d’un roman. Le philosophe ne considère pas l’intrigue comme la raison d’être du roman, bien qu’elle soit nécessaire. La trame sert d’ossature, de structure, mais fournit surtout un support, voire un prétexte à l’exploration poétique d’un univers avec ses détails, à la transcription d’une atmosphère, de l’intensité d’un moment. Il ne s’agit pas de définir des personnages, mais de les esquisser, de chercher à en saisir les nuances et les contradictions. Le roman fait émerger le lecteur dans une autre existence et le fait passer d’un monde à un autre. L’auteur écrit : « La tactique de l’auteur doit consister à isoler le lecteur de son horizon réel et l’emprisonner dans le petit horizon hermétique et imaginaire qu’est l’atmosphère intérieure du roman »3. Comme l’art, le roman n’a pas à se préoccuper directement de questions politiques, religieuses ou spirituelles, qui font sortir le lecteur du monde clos du livre et le rattachent à ses préoccupations. La fonction du roman est poétique et non pas idéologique : l’espace imaginaire du roman doit chercher à dépasser le monde réel, à offrir une autre vision. Cette réflexion rejoint celle menée dans La Déshumanisation de l’art : la création artistique est un acte de libération, une poussée vers l’inconnu. Tout comme le peintre, le poète imagine un monde, créé du sens, et la contemplation ou la lecture permettent d’enrichir l’existence par cette échappée et de donner une vision plus pleine des choses. C’est un « magnifique appétit de voir4 » qui porte l’art.

6Le troisième essai, très court, « L’art au présent et au passé » a été écrit suite à l’Exposition des Arts Ibériques de 1925. À la suite d’un manifeste dans lequel des artistes d’avant-garde se plaignaient de l’isolement artistique de l’Espagne au regard de l’Europe, il affirme la nécessité pour l’Espagne d’organiser ce type d’événement. Ortega y Gasset s’intéresse à l’art en tant qu’il est le lieu d’une expérience du temps. C’est ainsi qu’il pose la question de la possibilité pour l’art de se renouveler, d’inventer des formes, et qu’il réfléchit à la pérennité de l’œuvre d’art, ou encore à la modernité, qui ne réside pas dans la volonté de faire table rase, mais de repenser les traditions héritées du passé. Les œuvres contemporaines exposées sont perçues par l’auteur comme des tentatives de faire de l’art au présent, sans répéter ce qui a déjà été fait et qui conduirait à susciter une émotion fausse. Selon Ortega y Gasset, le plaisir esthétique fonctionne en termes d’« actualité ». Il écrit :

« Le plaisir que l’on tire de l’art ancien n’est pas direct, mais ironique ; j’entends par là qu’entre le vieux tableau et nous, nous intercalons la vie de l’époque à laquelle il a été produit, l’homme qui lui était contemporain. Nous nous transportons de nos présupposés vers les siens, simulant une personnalité étrangère, à travers laquelle nous savourons l’antique beauté »5.

7Il distingue ce plaisir « archéologique » de l’effet bien plus complexe produit par l’art contemporain, qui s’appréhende dans les « conditions spirituelles de notre temps »6.

8La présente édition de Paul Aubert et d’Eve Giustiniani comporte une introduction et une préface extrêmement précises. La pensée du philosophe est replacée dans le contexte sociopolitique et artistique de la dictature militaire de Primo de Rivera, et est analysée selon un point de vue aussi bien historique qu’esthétique. C’est ainsi que les auteurs nous renseignent sur la fortune artistique de cet essai, qui a suscité un réel engouement lors de sa parution en 1925 : La Déshumanisation de l’art a enthousiasmé toute une génération d’artistes, stimulés par l’idée de l’avant-garde comme déshumanisation, c’est-à-dire comme retrait du sujet. Des poètes et des peintres ont accordé la primauté à la forme, travaillé la stylisation, usé de la métaphore et de tous les procédés de déréalisation préconisés par l’auteur. Toutefois, à partir de 1930, cette conception de l’art a également été jugée élitiste et trop éloignée des questions sociales par les partisans marxistes d’une « réhumanisation » de l’art. Elle a alors donné lieu à un contre-mouvement révolutionnaire. Pourtant, à travers sa conception de l’avant-garde, le philosophe a cherché à moderniser la culture espagnole. Ces trois essais théoriques portent à la fois sur les arts plastiques, la littérature et la musique, qui partagent selon lui un destin spirituel commun : libérer les forces vives de l’imaginaire et manifester une présence au monde. Dans ces essais se lit un même éloge de la créativité, du mouvement dans l’art et du processus dynamique de l’imagination. Sans élaborer de système, la forme de l’essai sur l’art est pour Ortega y Gasset le champ d’expérimentation de son concept de « raison vitale ». Dans une perspective vitaliste, Ortega y Gasset envisage la pensée de l’art comme le prolongement poétique de la vie.