Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Janvier 2009 (volume 10, numéro 1)
titre article
Matthieu Vernet

Proust dans le texte

Marcel Proust, Cahier 54. Fac-similé et transcription diplomatique, édition établie par Francine Goujon, Nathalie Mauriac Dyer et Chizu Nakano, Turnhout : Brepols/Bibliothèque nationale de France, 2008, 2 volumes (267 p. + 323 p.), EAN 9782503516738.

1Près de trente ans après le souhait qu’émettait Jean Milly dans sa préface aux Pastiches de Proust1, l’imposante entreprise d’édition des cahiers de brouillon de Marcel Proust voit le jour — un jour certes embryonnaire, puisqu’est encore attendue la publication de 74 cahiers de brouillon préparatoires de la Recherche du temps perdu. Cette collection, coéditée par la maison d’édition Brepols et la Bibliothèque nationale de France, propose pour chaque cahier deux épais volumes : l’un présente une reproduction en fac-similé lorsque le second propose une transcription diplomatique d’une grande fidélité, puisque la présentation typographique originale est préservée. Francine Goujon, Nathalie Mauriac Dyer et Chizu Nakano ont eu la difficile tâche de procurer ce premier volume et de fixer un protocole de transcription — établi par le comité de rédaction — pour les volumes à venir.

2Cette publication est aussi le fruit de longues années de travail et d’études sur les brouillons de Proust. On ne saurait oublier de mentionner l’activité de l’équipe Proust de l’ITEM à l’École normale supérieure qui, depuis plus de trente ans, enrichit par ses recherches la connaissance de l’œuvre de Proust et de sa genèse. La publication de ce « Cahier 54 » résulte donc d’un travail collectif qui, du bibliophile au chercheur, trouvera bien aisément son lectorat.

3C’est, en effet, avant de se lire, un livre qui se donne à voir. Comme nous y invite le montage de la couverture, nous sommes immergés dans l’univers proustien. La qualité exceptionnelle de la numérisation rend la consultation du volume en fac-similé aussi lisible qu’elle pouvait l’être. Le volume de transcription vient, dans tous les cas, compléter et soulager la lecture d’une écriture souvent déliée ; la concordance de la pagination des deux volumes en facilite également l’usage. On l’aura compris, le « Cahier 54 » est d’abord un beau livre qui s’adresse aussi aux bibliophiles.

4C’est également un livre à lire, parce qu’outre le récit tâtonnant, en train de se tisser, de la Recherche, se dessine la profonde tristesse d’un écrivain, anéanti par la perte d’un proche, Alfred Agostinelli. Ce dernier, secrétaire de Proust jusqu’à son départ précipité en 1913, meurt accidentellement en mai 1914. Sa mort se trouve ici transposée et mise en fiction. Maurice Bardèche, l’un des premiers critiques à s’être intéressé à la genèse du roman de Proust, considérait d’ailleurs ce cahier comme le « cri du désespoir, l’improvisation de la fureur et de la folie, sur le moment, dans les semaines ou les mois qui suivent »2. Les atermoiements de l’écriture, ses ressassements et le désir d’approcher au plus près de l’expression exacte du manque et de l’absence nous touchent au plus profond. Cette confusion de la vie et de la fiction, si contraire au principe proustien, se trouve dans un complexe entrelacs, et nous amène à nous interroger sur ces liens délicats qu’entretiennent la mémoire et la fiction, et sur le statut autofictionnel de la Recherche3 : comme le permettent bien souvent les études génétiques, nous entrons dans les coulisses de l’écriture et y décelons ce moment complexe de la fictionnalisation de soi. Cette écriture souvent sans reprises et peu raturée suppose une démarche impulsive. Plus que jamais, on retrouve derrière cette obsession de la perte, une forme d’écriture exutoire et libératrice. Jean-Yves Tadié égale le chagrin de Proust en cette année 1914 à celui que l’écrivain éprouva à la mort de sa mère : n’écrira-t-il pas d’ailleurs quelques mois après le décès d’Agostinelli : « Alors moi qui avais si bien supporté d’être malade, qui ne me trouvais nullement à plaindre, j’ai su ce que c’était chaque fois que je montais en taxi d’espérer de tout mon cœur que l’autobus qui venait allait m’écraser »4.  

5À la lecture de ce volume, on prend la mesure de l’immense entreprise dans laquelle Proust s’était engagé. Rédigé pour l’essentiel au cours de l’année 1914, ce cahier 545 est bien un cahier central — non pas seulement par l’aspect biographique et génétique, mais également sur le plan de la diégèse et du romanesque. Comme le rappelle Nathalie Mauriac Dyer dans son introduction, nous nous situons au beau milieu de la composition d’À la recherche du temps perdu : si l’on retrouve des éléments importants qui surviendront dans les derniers tomes de la Recherche, l’insertion du personnage d’Albertine remodèle totalement le plan initialement esquissé par le romancier. En cela, ce cahier témoigne de la riche et complexe genèse de la Recherche du temps perdu. À lui seul, en effet, il renvoie à une quarantaine d’autres cahiers et de cahiers de mise au net, ainsi qu’aux quatre carnets. On prend dès lors la mesure du bouleversement narratif — qu’induit la considérable expansion romanesque consécutive à l’apparition d’Albertine — et celle de la complexité du processus d’écriture.

6La composition de ce volume se révèle être, à bien des égards, hétérogène. Dans l’ensemble, peu raturé et globalement lisible, ce cahier se présente comme une somme de fragments consignés en vue de développements futurs : si le début du cahier s’intéresse à la relation manifestement compliquée entre M. de Charlus et un certain Félix (ancêtre génétique de Morel), le narrateur s’interroge successivement sur la perte et l’absence, puis sur le chagrin ressenti, et enfin sur l’oubli que le temps apporte. Proust développe une écriture par touches, qui semble tourner autour d’un événement toujours esquivé. Si l’on peut voir en gestation de manière évidente la Prisonnière et, surtout, Albertine disparue, de nombreux passages font écho à des scènes déjà écrites. Nous nous situons donc à un moment charnière de la genèse, puisque l’inflation à venir trouve dans ces extraits les supports diégétiques, nécessaires pour lui donner la cohésion et la cohérence que Proust défend depuis le début.

7Mais le principal intérêt de ce volume réside peut-être ailleurs. Il s’agit surtout d’un très bel outil de travail pour les chercheurs. Les manuscrits de Proust n’étant plus consultables, par souci de conservation, à la Bibliothèque nationale de France, les chercheurs devaient jusqu’à présent se satisfaire de microfilms de qualité médiocre. Ce volume permet, à cet effet, de relancer et de réorienter la critique proustienne, que l’on sait pourtant pléthorique. La publication — à termes — de cette gigantesque masse de brouillons et de leur transcription diplomatique rendent possible ce que les esquisses de l’édition de la Pléiade ne permettait — au mieux — que d’ébaucher. Celles-ci, retranscrites linéairement, furent regroupées thématiquement, rompant alors la logique même inhérente à chaque cahier et le processus d’écriture fragmentée pratiquée par l’écrivain. Un considérable travail reste donc à produire sur la construction du roman et ses différentes étapes génétiques. Ce « Cahier 54 » en jette les bases : outre la présence précieuse  d’un index des noms, des lieux et des œuvres, l’annotation érudite et l’index des renvois génétiques facilitent conséquemment le maniement de l’objet et son étude.

8Le choix retenu de la transcription diplomatique satisfait le lecteur curieux aussi bien que le chercheur, dans la mesure où ce mode de transcription ne s’engage pratiquement pas sur la voie de l’interprétation ni du commentaire. Le plaisir est alors réel d’élaborer au fil même de sa lecture des conjectures génétiques, et autant de « textes possibles »6. Telle rature, par exemple, en début de phrase, reprise quelques lignes plus loin, témoigne de ces expansions proustiennes, de ces gonflements de la phrase, qui semblent progresser par retardements successifs. On retrouve, là, la « technique de gonflement »7 que Léo Spitzer avait su très rapidement percevoir et analyser pour décrire l’engendrement narratif dans la Recherche. Comme l’écrit Isabelle Serça, « l’œuvre s’est en effet à proprement parler élaborée par corrections et ajouts successifs, ce que Proust appelle des “surnourritures”, des “ajoutages” qui allongeaient démesurément le texte initial »8. Ces hésitations, ces reprises, ces retouches sont autant de témoins d’une écriture en permanente expansion : à ce titre, ce cahier en est une singulière illustration, puisque l’ajout du personnage d’Albertine fonctionne comme une expansion à l’échelle même de l’œuvre.

9Cette contemporanéité retrouvée du moment de l’écriture augure de larges perspectives philologiques, dont on peut avoir un bel aperçu à la lecture des notes. Celles-ci, très précises, sont, la plupart du temps, génétiques et rendent compte de l’épaisseur de certains passages. Les éditeurs parviennent à retracer le parcours d’îlots textuels au fil des cahiers, mettant ainsi en réseau le travail de réécriture à l’œuvre. C’est le cas notamment pour le fameux « caoutchouc » dont Albertine s’enveloppe les jours de pluie (voir note f° 50 v°) ou bien la rencontre de deux aéroplanes (voir note f° 36 r°). La question de la datation de certains passages, au regard (ou non) d’autres fragments, rédigés dans d’autres cahiers se montre donc cruciale. L’introduction de N. Mauriac Dyer la soulève, d’ailleurs, d’emblée. Le diagramme des unités textuelles, procuré également par N. Mauriac Dyer, propose déjà un remarquable travail d’ordonnancement à l’intérieur même du texte, dans la mesure où les différentes strates d’écriture sont rétablies et leur dynamique rendue.

10On notera toutefois que le souci manifeste, apporté par les responsables de la publication, d’une sorte de neutralité éditoriale provoque parfois chez le lecteur des moments d’égarement, au sein du foisonnement de l’écriture proustienne, dans la mesure où il n’est pas toujours aisé de s’y orienter. De ce point de vue de là, le public auquel s’adresse l’ouvrage diverge de celui de l’édition Pléiade.

11 Cette publication est incontestablement prometteuse. Elle ouvre tout d’abord le champ à la publication d’autres brouillons d’écrivains. Elle renouvelle, également, les perspectives de la recherche proustienne. Un vaste travail reste donc à accomplir : le « Cahier 54 » se présente à ce titre comme un support, une invitation au commentaire et à l’étude. Ce travail prendra, à l’évidence, tout son sens lorsqu’une fois l’intégralité des cahiers publiée, le tableau génétique de l’œuvre entière sera dressé, et nous permettra de mieux saisir l’enchevêtrement génétique du plus abouti des romans inachevés9.