Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
Alexandre Wenger

« Un terrible sujet pour un poème »

Catriona Seth, Les rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole, Éditions Desjonquères, coll. « L'esprit des lettres », 2008, 476 p.

1Dans une lettre de 1770 à l’explorateur et scientifique Charles de la Condamine, Marmontel écrit : « C’est une excellente chose que l’inoculation ! Mais c’est un terrible sujet pour un poème ! » (cité p. 175). C’est précisément entre la « chose » concrète et le « sujet » de littérature, entre la pratique médicale et ses multiples représentations culturelles, que se situe la passionnante enquête dans laquelle nous entraîne Catriona Seth.

2L’inoculation est une opération de prophylaxie contre la petite vérole, nom que l’on donnait communément à la variole au XVIIIe siècle. Elle consiste à prélever du pus varioleux sur un malade qui est atteint d’une forme bénigne de la maladie, d’en imprégner un fil qui est ensuite appliqué sur une petite incision pratiquée sur le bras ou sur la jambe du patient à traiter. L’inoculé, dûment préparé par une diète et isolé afin d’éviter les risques de contagion, développe alors à son tour une variole bénigne, ce qui le prémunit à vie contre les rechutes. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la variole est un fléau qui marque profondément les esprits. D’une part parce que chaque année, il tue de nombreux adultes et plus encore d’enfants. D’autre part, parce que les pustules varioleuses laissent sur le visage de celles et ceux qui en réchappent d’affreuses cicatrices, parfois jusqu’à la défiguration. On comprend dès lors le tumulte qui a accompagné la découverte de l’inoculation. Tumulte d’autant plus passionnel que l’issue fatale de certaines tentatives venait brutalement rappeler l’ambivalence de chercher le remède dans le mal.

3À ce jour, ce sont surtout les historiens de la démographie ou des théories et des pratiques médicales qui se sont intéressés à la lutte contre la petite vérole. Les sources employées dans leurs études sont principalement des archives institutionnelles et hospitalières, des règlements sanitaires, des correspondances de médecins, des tableaux de mortalité. En rendant le sujet à son contexte culturel, Catriona Seth propose un salutaire décloisonnement des disciplines. Son étude repose en effet sur un corpus impressionnant par son volume autant que par sa diversité générique : à côtés des mémoires d’académies et des traités médicaux, part belle est fait à la poésie, au roman, au théâtre, aux lettres ouvertes, aux journaux, aux pamphlets et autres pièces de circonstance. Les textes considérés couvrent tout le XVIIIe siècle, depuis l’importation de l’inoculation à Londres en 1721 par Lady Mary Wortley Montagu, femme d’un ambassadeur anglais à Constantinople, jusqu’à la découverte de la vaccination par Jenner en 1796. Au fil des textes, on prend conscience de la manière dont la littérature s’accapare l’opération médicale, la transforme en topos romanesque et s’en sert comme d’une ressource pour penser ses propres conditions d’existence. Dans un même mouvement, on perçoit à quel point la médecine se nourrit de représentations culturelles, à quel point le progrès scientifique, que d’aucuns s’obstinent à voir comme une marche triomphale constituées de faits, est indissociable de sa construction rhétorique. Comme le rappelle plusieurs fois l’auteure, tout particulièrement en matière d’inoculation, le texte précède l’acte.

4À partir de ce mélange des sources, plusieurs lectures différentes du livre de Catriona Seth sont possibles. Le profane, peu familier de la médecine ou des polémiques littéraires de l’époque des Lumières, y découvrira une évocation riche et vivante des représentations de la santé au XVIIIe siècle. Le spécialiste, quant à lui, y trouvera une perspective fraîche et stimulante qui viendra opportunément compléter les ouvrages d’histoire sociale portant sur l’inoculation ou sur l’épidémiologie de l’époque.

5Les rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole se compose de trois parties. La première, intitulée Réalités, offre une mise au point sur les notions, les textes et les principaux événements par lesquels l’inoculation en vient à occuper une place majeure dans le paysage polémique français. Les chapitres I et II, « Combattre la maladie par les mots » et « Petite histoire de l’inoculation en France », reviennent sur le contexte particulièrement virulent de la polémique en France. Entre inoculistes et anti-inoculistes, la guerre pour la conquête de l’opinion publique fait rage. Il faut avant tout convaincre les particuliers, et rien ne vaut, à cet effet, l’exemple d’un grand du Royaume, tel le duc d’Orléans qui fait inoculer ses enfants en 1756. En réalité, on n’inocule guère que les extrêmes sociaux : soit des aristocrates gagnés à la cause des Lumières, soit des bâtards dépendants des hôpitaux, toujours pratiques pour des expérimentations à risque. Le chapitre III, « Harems et cours, prisons et palais. Le chemin de l’inoculation », expose les difficultés liées à l’origine orientale de l’inoculation, certains craignant qu’avec la petite vérole on inocule aussi le mahométisme ! À cela viennent s’ajouter des réticences bien françaises à l’encontre d’une technique tôt adoptée par le frère ennemi anglais. Le chapitre IV, « Les Femmes et les enfants d’abord », insiste sur l’ambivalence du rôle octroyé aux femmes dans la promotion de l’inoculation. Si elles sont souvent les destinataires des traités médicaux ou des poèmes didactiques sur le sujet, l’image d’un « remède de bonne femme » est également associée à l’inoculation.

6Les chapitres qui composent la deuxième partie, Enjeux, sont particulièrement intéressants par le croisement des perspectives qu’ils proposent. Après un chapitre consacré aux prolongements métaphysiques et théologiques qu’entraîne le fait d’artificiellement introduire une maladie dans un corps sain (« L’homme entre Dieu et Nature »), le chapitre VI (« Des mots pour le dire ») porte sur la difficulté de faire entrer un sujet tel que l’inoculation dans une forme poétique : non seulement parce qu’il faut parler de pus et de souillures corporelles, mais aussi parce que le mot inoculation lui-même, desservi par sa troisième syllabe ignoble, ne se prête guère au genre. Et que faire du nom de Tronchin, qui a fait l’objet de tant de déclinaisons grivoises, alors même qu’il est porté par le plus célèbre médecin inoculateur de l’époque ? Le chapitre VII (« Une nouvelle province des mathématiques ») porte sur le calcul des probabilités qui, dans les débats sur l’inoculation, est pour la première fois massivement appliqué au domaine médical. Au sein du raisonnement mathématique, « les corps sont objectivés et tenus […] pour équivalents les uns des autres » (p. 209), ce qui tranche avec le caractère passionné des débats par ailleurs et la valeur exemplaire conférée à l’opération des « grands ». Précisément, le chapitre VIII, intitulé « Le corps des rois », est consacré aux inoculations des têtes couronnées. Celle de Catherine II par exemple, que l’impératrice russe a voulu présenter comme un emblème de la raison éclairée : « être inoculé, c’est être philosophe. » (p. 290) Proches parfois du journal de santé, les pages consacrées à la mort par variole de Louis XV puis aux enjeux de l’inoculation de Louis XVI en 1774 sont passionnantes. L’auteure reconstitue l’agitation courtisane et populaire autour de l’agonie du « roi vérolé ». Elle en fait ressortir les connotations morales, politiques et sexuelles, et montre à quel point les pratiques de santé rythmaient les sociabilités curiales. L’inoculation du jeune Louis XVI fait ressurgir toutes les hantises liées à l’opération : « devient-on celui ou celle qui fournit la matière inoculée ? » (p. 296) Le sang royal est-il mis en péril ?

7Ces quatre chapitres font apparaître l’oscillation permanente entre le singulier et le général dans laquelle sont pris les débats sur l’inoculation. D’un côté, l’argumentation par cas exemplaires, le recours aux situations singulières et l’appel à la conscience individuelle sont servies par une rhétorique dont le but est d’émouvoir. De l’autre, le raisonnement ancré dans des données chiffrées se veut rationnel, citoyen et patriotique.

8La troisième partie, Réalités et prolongements, s’intéresse aux modes vestimentaires et littéraires ainsi qu’aux prolongements métaphoriques des débats sur l’inoculation. Le chapitre IX, « La mode de l’inoculation », lève le voile sur nombre de curiosités : depuis les tronchinades (ces « textes comiques en vers de mirliton » qui attaquent le célèbre Théodore Tronchin « au nom de ses confrères en démontrant qu’il menace leur fonds de commerce » – p. 272) jusqu’aux poufs à l’inoculation (coiffures qui pouvaient atteindre quatre-vingts centimètres de haut et qui se trouvaient parsemées de points rouges évoquant les pustules varioleuses) en passant par les tronchines (robes courtes favorisant la promenade des inoculées), ce chapitre sera lu autant pour l’étonnement qu’il suscite que pour son apport informatif. Les chapitres X et XI, « Vraies et fausses inoculations » et « L’inoculation de l’amour » développent le fertile réseau d’inoculations métaphoriques auquel a donné lieu l’opération, qu’il s’agisse de contaminations intellectuelles ou d’entreprises parfois farfelues d’inoculations de principes moraux. Catriona Seth porte son enquête sur la tradition médico-littéraire de la maladie d’amour. En particulier, elle identifie deux traditions dans le roman au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, dont elle fait remonter l’origine à l’inoculation de l’amour dans La Nouvelle Héloïse : l’une consiste à « récrire la scène de l’inoculation de l’amour, c’est-à-dire un topos de la contagion de l’être aimé », la seconde à « imaginer sous d’autres formes l’inoculation de l’amour même, le mot amour étant pris dans plusieurs sens. » (p. 328) Cette enquête lui permet, dans le dernier chapitre (« Le fil du texte »), de montrer comment l’inoculation est devenue un moyen pour le roman de représenter ses propres fonctionnement et effet sur les lecteurs.

9L’inoculation s’impose comme un sujet fondamental pour qui veut pleinement comprendre l’époque des Lumières. Au point que l’on se demande, une fois le livre de Catriona Seth refermé, comment il est possible qu’une telle étude ait jusqu’à lors échappé aux historiens de la littérature. Qu’à cela ne tienne ; nous possédons maintenant un ouvrage de référence dont le plaisir de la lecture n’est pas le moindre des avantages.