Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
Olivier Belin

Char. Le temps d’une vie

Danièle Leclair. René Char. Là où brûle la poésie, Paris : Aden, coll. « Le cercle des poètes disparus », 2007, 638 p.

1Si l’année 2007, avec le cortège d’études, d’expositions, de colloques ou de manifestations qui ont célébré le centenaire de Char, a permis de mieux connaître ou de redécouvrir la figure et l’œuvre du poète, elle a également vu la publication d’une biographie marquante, à la fois riche et passionnante : le René Char de Danièle Leclair. Conformément à la loi du genre, cet ouvrage nous fait en effet, en sept chapitres, parcourir l’existence de Char. Mais c’est pour mieux nous faire éprouver chez le poète l’intime alliance du poétique et de l’existentiel, et pour mieux donner le dernier mot à l’œuvre, qui ne cesse de s’édifier sur les circonstances, quitte à effacer les traces de ses fondations.

2Le premier chapitre, embrassant les années 1907-1929, rappelle les « Enfances d’un “fils de la Sorgue” » : enfance plurielle en effet, non seulement parce qu’elle est partagée entre l’insoumission à la famille, le refuge auprès des amis ou des initiateurs issus du microcosme de L’Isle-sur-Sorgue et le goût pour la nature environnante, mais aussi parce que cet arrière-plan sera sans cesse réinvesti et reconstruit par les œuvres ultérieures. Pour l’heure, les premières expériences littéraires de Char sont plutôt marquées par des lectures hétéroclites (parmi lesquelles ressortent Mallarmé, Reverdy, Lautréamont, Rimbaud et Éluard) et par des publications vite rejetées (Les Cloches sur le cœur, premier recueil paru en 1928 et tôt renié ; Méridiens, revue créée en 1929, que Char saborde au bout de trois numéros).

3Tranchant avec cette première époque, la période 1929-1939, évoquée au deuxième chapitre, est marquée par « La traversée du surréalisme et le pressentiment de la guerre » : D. Leclair retrace ici la richesse de l’expérience partagée avec Breton et les siens, avant que Char, tout en conservant de solides amitiés avec Éluard ou Lely, ne se sépare du mouvement surréaliste pour s’ouvrir à de nouveaux horizons (découverte de la peinture, lecture de Nietzsche, entre autres), à une nouvelle écriture (Placard pour un chemin des écoliers, Dehors la nuit est gouvernée), à de nouvelles rencontres (comme avec Greta Knutson) et à de nouvelles craintes devant la montée des fascismes et la menace de la guerre.

4Alors intervient « L’épreuve de la guerre et de la Résistance » (1939-1946), selon le titre du chapitre III, qui relate de manière croisée les étapes de l’engagement de Char dans la Résistance ainsi que son cheminement poétique, d’abord connu de rares proches (comme Lely) puis révélé au public à la Libération, au moment même où Char commence pourtant à se détacher d’une guerre dont il ne veut pas prolonger le climat.

5Se retirant de l’Histoire alors qu’il accède à une notoriété qui lui vaut de nouvelles amitiés (Braque, Camus), Char entre avec la décennie 1947-1957 dans « Le temps de la plénitude », marqué par l’« intensité de la création et des échanges » (ch. IV) : D. Leclair insiste ici sur la fécondité littéraire de cette période, qui voit naître un important livre-bilan (Fureur et mystère), une poésie plus accessible (Les Matinaux), une réflexion sur la conduite à tenir en un temps d’apocalypse (À une sérénité crispée), un chant d’amour (Lettera amorosa) ainsi que toute une production dramaturgique composée de scénarios, de pièces, de ballets ou de pantomimes. À cette richesse créative il faut ajouter la multiplication et l’approfondissement des amitiés ou des collaborations, sur le plan littéraire (en particulier avec Camus), musical (avec Boulez) ou plastique (avec Braque, Staël et les artistes connus par l’intermédiaire d’Yvonne et Christian Zervos et de leur revue Cahiers d’art, dont D. Leclair montre le rôle majeur).

6Loin pourtant de déboucher sur un épanouissement, la décennie suivante (1957-1968) correspond plutôt à un temps de doutes et de renouvellement : c’est la période du « Retour amont, à la recherche d’un ressourcement » (ch. V), période durant laquelle Char connaît plusieurs problèmes de santé, perd de nombreux proches (dont Camus, Braque, sa sœur Julia), mais noue également de nouvelles amitiés avec des poètes (Dominique Fourcade, Jacques Dupin), des peintres (Vieira da Silva) ou des philosophes (Heidegger), en même temps qu’il rencontre deux compagnes durables, Tina Jolas et Anne Reinbold. C’est aussi le moment où son œuvre fait une place accrue au pays natal, évoqué dans Retour amont (1965), défendu dans la lutte contre l’installation de fusées atomiques dans le plateau d’Albion, célébré comme un contre-modèle face au règne de la technique.

7Le chapitre VI, comme l’indique son titre, se situe « Entre deux crises » qui vont affaiblir la santé de Char : un accident cérébral en mai 1968 et un infarctus en août 1978, qui révèlent un « corps défaillant » qu’anime encore, cependant, « l’énergie de la poésie ». Période ambivalente donc, qui marque à la fois un épanouissement (avec Aromates chasseurs, recueil-bilan de 1975, mais aussi avec les hommages prestigieux que constituent en 1971 l’exposition Char à la Fondation Maeght et la parution d’un Cahier de l’Herne) et un cheminement douloureux (jalonné par la mort d’Y. Zervos en 1970, la rupture avec Fourcade et Dupin en 1975, le cloisonnement de sa vie sentimentale).

8Mais ces temps difficiles ne sont que le prélude à « Une fin de vie très sombre », titre que le dernier chapitre du livre applique aux années 1978-1988, et qui apparaît presque comme un euphémisme devant la réalité décrite par D. Leclair : l’écriture se fait de plus en plus rare et difficile, les projets d’envergure tournent court ou ne donnent pas les résultats escomptés (abandon d’une vaste entreprise d’anthologie intitulée Le Chemin de table, préparation bâclée des Œuvres complètes dans la Pléiade, fiasco du Musée-Bibliothèque René Char à L’Isle-sur-Sorgue), l’état de santé du poète se dégrade profondément après une seconde crise cardiaque en 1985, et le laisse bientôt en proie à une démence qu’il ne ressent que plus douloureusement dans ses moments de répit. C’est ainsi un Char en pleine déchéance, ayant peu à peu perdu le contrôle d’une existence qu’il avait voulu libre et seulement soumise aux exigences de la poésie, qui meurt en 1988 à Paris, à l’hôpital du Val-de-Grâce, dans la souffrance et le délire.

9Sans doute, ce René Char ne représente pas la première tentative de biographie du poète : l’ouvrage de D. Leclair a en effet été précédé par celui de Laurent Greilsamer, paru en 20041, qui retraçait pour la première fois la vie de Char en livrant au public un important ensemble de documents inédits. Mais loin de faire double emploi, cette nouvelle biographie justifie pleinement son existence, tout d’abord parce qu’elle révèle des aspects encore méconnus de l’existence du poète, avec ses intimes comme avec de grands noms de l’art ou de la littérature.

10D. Leclair met ainsi en lumière de nombreux éléments jusqu’ici restés dans l’ombre — moins dans la période de la jeunesse du poète que dans les années de sa maturité et de la fin de sa vie. Faute de pouvoir ici mettre en évidence toutes les informations apportées par ce livre, on se bornera à énumérer quelques-uns des points sur lesquels D. Leclair apporte un éclairage neuf : la liaison de Char avec Greta Knutson, ex-femme de Tristan Tzara, artiste et poète polyglotte qui a ouvert à Char de nouveaux horizons (en particulier en l’initiant à la poésie ou à la philosophie allemandes) et dont D. Leclair trace un portrait sensible (p. 106-116) ; les prises de positions littéraires du poète durant la guerre, à une époque où il refuse de publier mais n’en dénonce pas moins, par exemple dans ses lettres à Gilbert Lely, la poésie de la Résistance incarnée par Aragon, Audiberti, La Tour du Pin ou Emmanuel (p. 152-156) ; le travail de recomposition opéré par Char lorsque, dans ses Feuillets d’Hypnos (1946), il évoque certains épisodes du maquis, réorchestrant des faits véridiques (le martyre d’un jeune infirme torturé et brûlé vif par les nazis ; l’encerclement par les Allemands du village de Céreste, où se cachait le capitaine Alexandre) pour leur donner une tonalité symbolique ou affective particulière, accentuant le tragique de la situation historique (p. 185-188).

11Mais c’est surtout le Char d’après guerre qui apparaît parfois sous un jour nouveau et parfois inattendu. On découvre ainsi le rôle majeur de Christian et d’Yvonne Zervos (l’une des égéries du poète, du reste), ainsi que de leur revue Cahiers d’art, dans la création poétique de Char et dans son ouverture à la peinture (p. 306-321). Plus largement, la biographie de D. Leclair permet de préciser la place de Char et de son œuvre au sein des courants littéraires et artistiques du xxe siècle. Entre Char et quelques-uns de ses cadets en poésie, on assiste ainsi à un véritable passage de relais, avant qu’une rupture plus ou moins circonstancielle ne vienne briser l’échange : ce scénario exaltant et douloureux, mais dont la violence était peut-être nécessaire pour se dégager de la présence de l’aîné, c’est celui qu’ont vécu, mutatis mutandis, des auteurs comme André du Bouchet (voir p. 303-306), Jacques Dupin (voir en particulier p. 299-303, 394-399,  497-498) ou Dominique Fourcade (p. 356-358, 477-480, 497-498), D. Leclair conférant une place privilégiée à ces deux derniers en s’appuyant sur leur témoignage ou en citant des extraits inédits de lettres que Char leur a adressées. D’autres correspondances importantes sont également évoquées dans cette biographie, comme celle qui témoigne de l’amitié de Char avec l’un de ses éditeurs, Pierre-André Benoît, dit PAB, « prompt à saisir la force poétique de Char à partir d’une formulation ou d’une métaphore, qu’il retient aussitôt pour en faire un livre minuscule » (p. 334), la prose épistolaire devenant ici l’antichambre de l’œuvre. De même, D. Leclair met en évidence la féconde amitié et la profonde intelligence qui lie Char à Maria Helena Vieira da Silva, au cours de pages (p. 399-410) qui dévoile l’échange régulier et chaleureux de cadeaux, de même qu’une collaboration « à la fois discrète et importante » (p. 405). C’est d’ailleurs à la lumière d’une amitié aussi durable que l’on comprend pourquoi D. Leclair relativise l’importance de l’échange entre Char et Nicolas de Staël (voir p. 337-343), échange fulgurant, centré autour de la préparation d’un livre (des Poèmes de Char illustrés de bois de Staël en 1951), et sans doute plus décisif pour la peinture de l’un que pour la poésie de l’autre. Confrontant Char à ses contemporains peintres et écrivains, le livre de D. Leclair révèle ainsi certains rapprochements pas forcément attendus mais significatifs (avec Gracq par exemple, cité à plusieurs reprises), de même que certaines distances jamais véritablement franchies (comme avec Jaccottet).

12Sur le plan intime enfin, D. Leclair nous fait découvrir des pans méconnus de la vie de Char, mais destinés à avoir une profonde résonance dans son œuvre. On sait par exemple combien le motif du plâtre, de la craie ou de la poussière occupe une place importante chez l’auteur du Poème pulvérisé : dès lors, il n’est pas indifférent d’apprendre que Char a longtemps continué d’occuper des responsabilités dans la société des Plâtrières du Vaucluse, créée par son père et qui constitue l’une de ses sources de revenus (p. 376-377) ! Plus profondément, certains textes ou certains cycles poétiques de Char apparaissent électivement liés à une inspiratrice amoureuse — Yvonne Zervos, Tina Jolas ou Anne Reinbold. Mais derrière cette série de muses se dessine une vie sentimentale beaucoup plus complexe, Char cloisonnant soigneusement ses relations et se retrouvant partagé entre des exigences de plus en plus difficilement tenables, dont les tensions nourrissent pourtant son œuvre. Mais s’il est une ombre qui plane sur cette poésie, c’est bien celle de la folie, comme le montre avec force D. Leclair. Dans Retour amont passe ainsi le souvenir de la sœur aînée, Julia, atteinte de troubles mentaux incurables à partir de 1957, que Char entoure d’affection et de soins mais qui meurt l’année même de la parution du recueil, en 1965. Destinée tragique, mais qui ne fait que préfigurer celle de son frère, dont D. Leclair décrit étape par étape la déchéance : aux problèmes cardiaques dont souffre Char (qu’un infarctus, en 1978, laisse considérablement affaibli) s’ajoutent en effet au cours des années 1980 des pathologies cérébrales et mentales. C’est à partir de 1982 que D. Leclair situe l’apparition chez le poète d’une véritable hantise de la folie et de la démence, d’autant plus déchirante que Char est tout à fait conscient de pouvoir perdre pied à tout moment ; en 1985, après un second infarctus, sa santé mentale se dégrade et les phases de démence se multiplient. C’est dans ce contexte que l’élection de la figure de Van Gogh (sous le patronage duquel se place l’un des derniers recueils, Les Voisinages de Van Gogh, paru en 1985 mais écrit pour l’essentiel en 1982-1983), prend tout son sens : comme le montre excellemment D. Leclair, il s’agit d’« une forme de lucidité en même temps qu’un compagnonnage profond dans l’ordre de la souffrance et de la création » (p. 542-543), l’œuvre naissant chez le peintre comme chez le poète d’une lutte épuisante entre la folie et la lucidité.

13Si le René Char de D. Leclair constitue une entreprise remarquable, c’est non seulement en raison des éclairages qu’il apporte, mais aussi parce qu’il est porté par un projet ambitieux : tenter une biographie intellectuelle de Char en ramenant sa vie à l’horizon de sa poésie. C’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre cette seconde biographie et la précédente, dans la mesure où le livre de L. Greilsamer n’abordait le texte charien que par la bande, sans le commenter véritablement et en cédant parfois à la pente de l’anecdote ou de la légende (en témoignaient exemplairement les scènes ou les dialogues reconstitués qui ponctuaient l’ouvrage). Adoptant un point de vue radicalement différent, le livre de D. Leclair opère au contraire un constant aller-retour entre la poésie et la vie, comme le suggère l’auteur dans son avant-propos :

« Cet ouvrage prend donc comme point de départ une lecture approfondie de l’œuvre de Char pour remonter vers ses sources, les lieux, les êtres et les lectures qui ont nourri sa poésie. […] Mais ce sera pour revenir vers le poème, avec une nouvelle familiarité. Ce trajet en compagnie du poète et de ses amis, sur les sentiers qu’il a lui-même tant de fois parcourus, se donne en effet pour objectif de favoriser l’accès à l’œuvre d’un être qui a soumis sa vie tout entière aux exigences de la poésie. » (p. 10)

14Loin donc de se laisser déborder par un trop-plein biographique et d’occulter les poèmes à travers une « arrière-histoire » que Char lui-même ne concevait d’ailleurs pas sur le modèle d’une anecdote ou d’un sésame, D. Leclair lie harmonieusement le récit d’une vie et le commentaire d’une œuvre, non seulement en s’appuyant sur des sources inédites (témoignages, ou encore correspondances avec des proches comme Tina Jolas, des artistes comme Maria Elena Vieira da Silva, des écrivains comme Jacques Dupin et des éditeurs comme Pierre-André Benoît) mais aussi en enrichissant son propos par de nombreuses références aux études et aux travaux de la critique. Cette volonté de tenir ensemble un cheminement existentiel, un parcours scriptural et un trajet intellectuel conduit D. Leclair à ménager au fil de la chronologie des moments plus spécialement consacrés à la composition d’un recueil, à une lecture fondatrice ou à un échange important. C’est pourquoi chaque chapitre, tout en se consacrant à une période déterminée, se compose de sous-ensembles construits autour d’un interlocuteur privilégié du poète (sur le plan intime et/ou artistique) ou d’un événement marquant (historique comme la Seconde guerre mondiale, individuel comme les problèmes de santé qui ont jalonné la vie de Char) : grâce à cette méthode, le livre de D. Leclair progresse par une série de synthèses souvent précieuses, qui font le point sur les principales étapes de la vie, de l’œuvre et de la formation de Char.

15Ce qui fait également la force de ce René Char, c’est le choix d’une ligne directrice qui guide l’ensemble du livre : l’idée selon laquelle Char n’a cessé de régler son existence sur la haute idée qu’il se faisait de la poésie, quitte à en faire payer le prix parfois douloureux à lui-même ainsi qu’à ses proches, compagnons ou compagnes. On pense ici, par exemple, à la relation si particulière qui a uni le poète à Tina Jolas, et qui se place selon D. Leclair « sous le double signe de l’absence et du désir, entre pulsion sadique et fiction littéraire » (p. 371), l’amour inconditionnel de l’une se pliant à la volonté de l’autre. À cet égard, le sous-titre choisi par D. Leclair (« Là où brûle la poésie ») est évocateur, lui qui emprunte un image à un texte de Char sur Rimbaud (« L’action de la justice est éteinte là où brûle, où se tient la poésie, où s’est réchauffé quelques soirs le poète2 ») pour caractériser l’exigence démesurée qui ne cesse d’illuminer et de consumer le poète, partagé dans une tension insoluble entre élection et malédiction – ou entre « pauvreté et privilège », pour reprendre un couple de termes chariens. Et c’est justement parce que Char fait de la poésie un art de vivre, tout autant et sinon plus qu’un art d’écrire, que le projet biographique de D. Leclair (« Relier. Recomposer la toile au milieu de laquelle le poète vit et écrit », comme le dit l’avant-propos p. 12) trouve toute sa légitimité.

16Mais au-delà du projet, ce qui retient aussi l’attention dans cette biographie et lui donne une résonance singulièrement attachante, c’est le regard que son auteur pose sur Char. D. Leclair a en effet rencontré le poète, a reçu ses lettres, lui a soumis ses travaux universitaires. De cet atout non négligeable, elle joue cependant avec parcimonie : seules quelques pages de l’avant-propos (p. 9-11) retracent avec chaleur la rencontre du poète, et avec pudeur cette conversation au cours de laquelle le poète évoque la manière dont il voudrait mourir. En choisissant de ne pas mettre en avant cette connaissance personnelle du poète, D. Leclair ne fait pas seulement preuve de discrétion et d’élégance, elle refuse par là même de tirer autorité de sa fréquentation de Char pour légitimer ses commentaires – procédé dont avait abondamment usé Paul Veyne dans René Char en ses poèmes3. Elle refuse surtout la posture de l’hagiographe ou la tentation du légendaire, suivant un mouvement qui la conduit à faire descendre le poète de son piédestal et à envisager les événements de sa vie avec un souci constant de neutralité et d’objectivité : on en verra un signe exemplaire dans le passage où D. Leclair, cherchant à préciser le diagnostic des troubles dont souffre Char à la fin de sa vie, se place dans une optique strictement clinique, articles médicaux à l’appui (p. 540). Mais cette prise de distance, nécessaire sur le plan méthodologique, ne saurait masquer l’évidente sympathie de la biographe pour la souffrance d’un homme de plus en plus isolé à mesure qu’il est devenu un poète célébré et presque officiel, de même que son émotion contenue face à une destinée achevée de manière à la fois « consternante » et « tragique », selon les termes mêmes de Julien Gracq (dans une lettre du 18 mars 1991 à Jean Pénard, citée p. 559).

17Au lendemain du centenaire de la naissance de Char et en cette année 2008 où l’on célèbre les vingt ans de la mort du poète, ce René Char. Là où brûle la poésie complète utilement et agréablement, avec un continuum narratif qui lui faisait fatalement défaut, le catalogue de la remarquable exposition René Char à la Bibliothèque nationale de France en 20074 : par la quantité et la qualité des informations ou des témoignages qu’elles apportent, ces deux nouvelles sources marquent une étape décisive dans les études chariennes. Mais D. Leclair nous offre également plus qu’une biographie. Un hommage, tout d’abord : non parce qu’elle commémore un poète officiel figé dans quelques maximes ou dans la posture du héros résistant, mais bien au contraire parce qu’elle révèle un homme et une œuvre fragiles, perméables à leur temps quoiqu’ils cherchent à le dépasser, en perpétuelle remise en question si ce n’est en perpétuelle contradiction. Un livre de découverte ou de redécouverte ensuite, qui sert tout ensemble l’homme et l’œuvre en leur conférant une profonde intelligibilité, là où on reproche parfois au premier un retrait hautain et à la seconde une obscurité volontaire : de sorte que cette biographie de Char constitue sans doute une introduction idéale, vivante et juste, à sa poésie. Une œuvre salutaire enfin, en ce sens que, fondée sur un travail considérable d’analyse des poèmes, de recueil de témoignages et d’enquête dans les correspondances — travail qui se coule discrètement dans un style aussi clair que nuancé — elle peut ainsi prendre la liberté de dire, simplement, la vérité d’une vie.