Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Février 2008 (volume 9, numéro 2)
Guy Lachenaud

Historia. Commencements grecs

Catherine Darbo-Peschanski, L’Historia. Commencements grecs, Paris, Gallimard, coll. "Folio essais", 2007.

1Ce livre, dédié à Nicole Loraux et Paul Veyne dont les apports à la compréhension de l’antiquité grecque devraient survivre aux effets de la mode, a pour auteur une chercheuse du CNRS dont les travaux ont retenu mon attention depuis la parution, en 1987, d’un livre consacré à Hérodote, Le discours du particulier. Essai sur l’enquête hérodotéenne. Depuis, Catherine Darbo-Peschanski n’a pas cessé de mettre en question ce que nous pouvions lire concernant l’historia des Grecs et leur conception du temps. Cette démarche épistémologique nécessitait une double compétence : savoir lire, à nouveaux frais, des textes anciens, en revenant aux catégories « indigènes » et en dépistant les préjugés de l’érudition universitaire (pour cela il faut la connaître et savoir d’où elle procède), oser transcender les découpages du savoir qui projettent dans l’antiquité grecque telle ou telle définition des genres et des modes d’écriture littéraires. Je dis « oser » parce que ce genre d’audace est assez rare.  

2Le préambule, « Historia, historicité, historiographie », commence par une sélection de points de vue énoncés par des spécialistes, de Jacoby (1926) à Zangara (2007). Le procédé est astucieux dans la mesure où rédiger un état de la question risquerait d’épuiser l’auteur et détournerait le lecteur des voies que l’A. a voulu explorer. Le choix, tout à fait judicieux, fait apparaître, semble-t-il, deux grandes lignes de force. Il confronte ceux qui recherchent l’origine de l’historiographie « telle que nous la connaissons » (Lateiner) et ceux qui jugent indispensable de pratiquer le doute méthodique au lieu de postuler la continuité (Hartog). Mais d’autres lignes de fracture se dessinent. Tandis que le positivisme s’interroge sur la fiabilité, les sources et les méthodes des historiens anciens (opposition caricaturale entre Hérodote, « Père l’histoire » et Thucydide fondateur de l’histoire critique), d’autres critiques, plus lucides, refusent de considérer les historiens anciens comme des collègues (selon la formule devenue célèbre de Nicole Loraux à propos de Thucydide). Dès lors, non seulement, les textes sont appréhendés en tant qu’œuvres littéraires, mais surtout la production historienne n’est plus considérée indépendamment des autres types de discours (sciences de la nature, philosophie bien sûr, mais aussi rhétorique et théâtre). Enfin, parce que l’œuvre des historiens se veut démonstrative et persuasive, il faut aussi se placer du point de vue des récepteurs, auditeurs ou lecteurs.

3Démêlant la pelote des interprétations, Catherine Darbo-Peschanski tisse patiemment la trame de ses analyses. La diversité des angles d’attaque va de pair avec l’obstination, et les retours en arrière, explicites ou latents, deviennent nécessaires. Le titre (« Commencements » au pluriel) dit clairement que la problématique de l’A. n’est pas celle d’une quête de l’origine. Bien que l’historia, en tant que vocable, ne figure pas dans les fragments des textes ioniens, les textes nous permettent d’entrevoir les procédures cognitives qui ont contribué, tout autant que l’épopée, à l’émergence d’un « mode de connaissance historien grec » (p. 26).

41. Histôr : juge de première instance (p. 41-62)

5Pour démontrer qu’il convient d’établir une distance « entre l’interprétation étymologique savante du mot histôr et celle que suggère l’analyse de la fonction qu’il assume dans des contextes narratifs précis », l’auteur ne se contente pas, comme ses prédécesseurs, de commenter la scène du bouclier d’Achille (chant XVIII). En effet, les vers 262-652 du chant XXIII, où le vocabulaire relatif aux opérations sensorielles, cognitives et, en fin de compte, judiciaires abonde, permettent de caractériser les rôles respectifs d’Idoménée (témoin oculaire peu sûr de lui et récusé par Ajax) et d’Agamemnon (disqualifié en tant que témoin oculaire parce qu’il est au pied du promontoire, mais proposé par Idoménée comme histôr parce qu’il est en somme le Roi des rois). C’est ici que le problème se corse. Les vers 485-6 posent deux problèmes (p. 49). Pour ma part, je construis sans hésiter l’interrogation indirecte (« lequel des deux attelages… ») comme complément de histôra… theiomen. Quant à gnoiês apotinôn, il se peut que cela renvoie aux objets du pari déposés par Idoménée, Ajax n’en disposera pas s’il est désavoué, ce sera sa peine. Ou bien « il saura ce qu’il en est à ses dépens » (j’ai trouvé cette traduction que le grec autorise). En tout cas, on ne peut parler d’une sentence arbitrale, puisque Ajax n’admet pas l’arbitrage. Achille veut que l’on s’en remette à ce que verront les membres de l’assemblée à la fin de la course, ce qui confirme qu’Agamemnon ne peut être juge qu’en première instance. D’ailleurs, il disparaît de la scène. « Dans un second temps » interviendra la « sentence exécutoire, qui établira définitivement les faits en leur vérité officielle » (p. 50). De même, l’histôr du chant XVIII n’est qu’un juge parmi d’autres (p. 57). Soit, mais le récit homérique du chant XXIII cesse bien vite de mettre en scène des procédures cognitives et judiciaires. Pour que le consensus s’établisse, d’autres gestes, d’autres paroles sont nécessaires. Mais les procédures judiciaires dont témoignent les inscriptions et les formules de serment invoquant les dieux confirment l’enchaînement des jugements.   

62. Historia : jugement de première instance (p. 63-228)

7Deux instances, au minimum, sont nécessaires pour « statuer sur le juste ou le réel », qu’il s’agisse du dédoublement plus ou moins effectif, explicite ou implicite entre l’informateur (singulier ou pluriel) et l’historien, ou du dédoublement entre l’œuvre et son récepteur dont le jugement sera sans appel (p. 75 : formulation surprenante à première vue). Les logoi  sont aussi des hodoi et des gnômai. Il faut bien choisir (« émettre une opinion de vérité »), décider de ne pas choisir ou faire semblant de ne pas choisir (« choix silencieux », p. 81) en s’en remettant au jugement du lecteur. Ici, la lecture d’Hérodote est particulièrement précieuse, parce qu’il fait appel expressément à son lecteur et parce que les confrontations prennent l’allure d’un procès.

8Rapprochant Hérodote, I, 95 et le fragment sur lequel s’ouvrent la plupart des éditions d’Héraclite (toude tou logou toude eontos…), l’A. s’interroge à juste titre sur la pertinence des traductions qui recourent au concept de « vérité », alors que ce logos est un « étant parmi d’autres, avec cette corporéité qui lui donne un développement suivi et une fin » (p. 89). D’autres, en particulier Virginia Hunter et moi-même, avaient déjà souligné qu’il fallait lire Hérodote (et Thucydide) en tant que « Présocratiques ». Parmi les concepts qui retiennent l’attention de l’A. et qui lui permettent d’aller beaucoup plus loin retenons les concepts de phusis, d’aition et de diké. Les rapports dialectiques entre la « nécessité ontique » décrite dans ses manifestations concrètes et les « exigences d’une norme déontique » sont analysés avec finesse et rigueur : « Enfin, on mesure que l’organisation générale des différentes natures du monde physique se place sous le contrôle de la justice quand les modifications que les acteurs humains y apportent sont présentées comme des transgressions passibles de châtiments » (p. 99). Dès lors, l’historia fournit des jugements préalables que les récepteurs « soumettront à un jugement suprême » (p. 109). Le lecteur constate que le fil rouge fourni par les analyses initiales n’est pas perdu de vue.

9À partir de la p. 112, l’horizon de l’enquête philosophique s’élargit subitement pour prendre en compte ce qu’Aristote nous dit de l’historia, sans s’en tenir au passage célèbre de la Poétique (51 b 1-17 : le particulier et le général). J’attire l’attention sur la note 58, p. 526, qui dégage très nettement l’opposition entre Platon et Aristote. En effet, j’ai toujours été frappé par le retour d’Aristote à une démarche empirique qui procède d’abord par division selon la recommandation d’Héraclite. En somme, pour parler bref, un retour en force de l’historia ionienne. Les Premiers et Seconds Analytiques et le début de Métaphysique A apportent des précisions en ce qui concerne les rapports entre expérience (sensation et mémoire) et historia, et la méthode qu’il convient de suivre, pour tout sujet et dans tout domaine, afin de construire un syllogisme. Je renvoie à la p. 117 pour la compréhension de ce « processus à double détente ».

103. Historicités  dynamiques du devenir (pp. 229-334)

11P. 232 : « La justice (diké), mécanisme toujours répété de rétablissement qui ne peut se comprendre que sur le fond d’une répartition originelle et qu’articulé au désordre qui est sans cesse introduit dans celle-ci, se confond donc avec le mouvement de l’histoire. » Dès lors que Diké a été arrachée au monde, les hommes, pour « se donner un avenir, voire, tout simplement une vie » (p. 237), doivent repenser la place de leur agir dans l’ordre cosmique. Reprises et déplacements dont témoignent Hésiode, Solon et Mimnerme, Hérodote jusqu’au moment où la guerre se généralise entre cités grecques, véritable « rupture » dont les symptômes sont analysés en relisant Thucydide et Xénophon. Les pages concernant les Helléniques et la Cyropédie sont particulièrement intéressantes en ce qui concerne la justice, la philia et la charis (pp. 260-285 : ici, nous sortons de l’indigène et les données de l’iranistique sont prises en compte).

12Platon et Thucydide, mais aussi Polybe (p. 299) permettent ensuite de préciser de quelle rupture il s’agit : « La justice et l’injustice ne sont plus le moteur de celle-ci [l’histoire], mais traduisent la manière dont le nouveau moteur, la nature humaine, dirige l’action des hommes » (p. 293) et détermine les changements politiques. Mais les effets de la nature humaine relèvent d’une « microphysique » inextricable et illisible, tant que la puissance romaine n’a pas unifié le monde, permettant une vision synoptique (note 70, pp. 538), et n’a pas imposé un principe d’explication, providence chez Diodore, mais surtout destin ou Tyché chez Polybe. Ici, nous approuvons sans réserve le rapport établi avec le stoïcisme (cf. la note p. 578 contre le point de vue de Pédech). «… l’Empire romain semble en effet clore le temps et, par là, permettre de l’organiser comme l’espace » (p. 311). Sur ce point, Appien pourrait être utile.

13C’est alors que la question de la causalité et de la responsabilité reparaît, toujours avec le même souci de mettre ces notions en relation avec les formes d’historicité. L’aition, «anomalie perturbatrice » dans la pensée du Ve siècle, désormais, « fait partie intégrante de l’ordre du monde et de sa régularité » et devient le moyen terme du syllogisme (pp. 332-333).

144. Historiographie : le genre historique (pp. 335-476)

15Au commencement, le « cycle épique » (l’expression date du IIe siècle avant notre ère) qui invite à se pencher sur ce que l’A. appelle « mouvement de mise en suite », mais aussi «mise en intrigue », bien que la perspective propre à l’auteur ne soit pas celle de la narratologie (les deux allusions aux théories de Genette sont sans doute un peu approximatives). Chaque historien découpe un cadre temporel comme s’il voulait se situer par rapport aux autres comme le maillon d’une chaîne : Homère, Hécatée, Hérodote, Thucydide, Xénophon, Timée, Aratos, Polybe. Mais il faut bien déborder ce cadre, répliquer (signalons les pages originales sur hupoballein, pp. 348-354), coudre ensemble (rhaptein et sungraphein), remonter plus haut (par exemple l’Archéologie, Éphore). Comment se comporter à l’égard des logoi des autres (Thucydide sur ce point fait figure d’exception)?

16Comment surtout penser à la fois la pluralité foisonnante des instants et «l’indivisibilité que le temps tient de l’illimité » (cf. Anaximandre qui n’était pas cité à propos de la justice, ce qui peut surprendre), les unités discrètes et le continu ?

17L’exigence d’objectivité s’applique aussi bien aux discours qu’aux actes parce que les discours sont une espèce d’acte (p. 383). L’A. fait alors intervenir les grammairiens et les rhéteurs, autre apport original de ce livre, puisque l’on se contente le plus souvent de condamner la présence invasive de la rhétorique dans l’historiographie ou la philosophie. L’essentiel est ailleurs : « L’historia doit aussi son annexion aux arts du langage au fait de n’avoir jamais pu constituer ni une epistêmê ni une technê à part entière, à quelque moment que l’on se situe et quelque sens qu’on ait donné à ces mots en Grèce » (p. 390). Il n’y a pas d’historiké, contrairement à ce qui se passe pour la mantique, la médecine ou la politique, en dépit de ce que voulait et croyait faire Polybe (p. 396). Parce qu’elle suppose l’otium et, le plus souvent, les loisirs volontaires ou contraints d’une certaine marginalité, l’historiographie est nécessairement discréditée par rapport à l’éloquence politique (c’est encore plus net à Rome). Les rhéteurs et la seconde sophistique (cf. Lucien) sont fondés à considérer l’historia comme un « faire croire », ce qui lui fait rejoindre toutes les formes de récit, véridique, mythique ou faux (p. 413).

18La fluidité du style historiographique, bien qu’elle soit valorisée par Cicéron, Denys d’Halicarnasse, Quintilien, est aussi un signe de faiblesse, « quelque chose comme le degré zéro de la mise en discours » (p. 417) : « l’idéal reste posé d’une prose mimétique au point de se faire oublier et de faire croire que le cours du récit est celui du temps même » (p. 425). Cette phrase suffit à faire comprendre que ce n’est pas seulement une affaire de goût, de vaines querelles esthétiques.

19La conclusion est intitulée « S’imposer dans la faiblesse ». « Ce serait donc à la faiblesse de sa définition que l’historia devrait son emprise protéiforme dans l’Antiquité, puis ultérieurement ». Les « praticiens » de l’historia (au sens étroit ?) d’abord peu distincts des «profanes » (l’auteur cite, p. 431, les prêtres égyptiens, mais on aimerait savoir comment l’A. situe d’autres profanes, si le terme est pertinent, dans le monde grec, colporteurs d’histoires, médecins qui racontent leurs « épidémies », mythographes, orateurs…) ont dû, pour se faire une place au soleil, se présenter comme des tâcherons acharnés, revendiquer leur impartialité et leur expérience, affirmer hautement leur magistère intellectuel et moral. Mais la perspective de ce livre n’est pas celle de la pragmatique et des situations d’énonciation d’un récit «historique ».

20La bibliographie (28 pages) et les notes confirment que les analyses s’appuient sur des lectures soigneuses et diversifiées (littérature historique, grammaire et rhétorique, théorie littéraire, histoire des idées et philosophie). Dans ce livre, l’érudition n’est pas un faux-semblant, comme trop souvent : elle alimente une réflexion critique toujours en éveil, soucieuse de ne pas prendre pour argent comptant ce qui s’est dit (par exemple la note 83, p. 529, concernant le logos d’Héraclite comme capacité dont tout le monde dispose), mais aussi de ne pas congédier telle ou telle interprétation ou approche sans examen. Un « essai » d’une telle ampleur (tel est le nom de la collection) nécessitait une indexation, d’autant plus précieuse que les références essentielles sont en caractères gras. Ce grand livre n’est pas un livre facile à lire parce que les analyses sont à ce point fouillées et originales qu’elles peuvent dérouter ceux qui ne savent lire que les historiens. Pour autant, l’écriture en est soignée (si l’on excepte quelques erreurs dans la transcription du grec) et le lecteur sera sensible à l’absence de jargon et au talent d’exposition. Bien entendu, l’enquête concernant historia pourrait se prolonger au delà des périodes et des auteurs abordés (Appien, Hérodien, Flavius Josèphe, Eusèbe…) et prendre en compte les mots dont le sens dérive à partir des « commencements », historein, mais aussi l’adverbe historikôs dont je constate la présence et la signification ambiguë jusque dans les scholies à Apollonios de Rhodes. Mais ce serait une autre « histoire ».