Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Stéphane Lojkine

La bibliothèque comme dispositif. La non-lecture selon P. Bayard

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, Minuit, coll. « Paradoxe », 2007, 163 p.

1On n’épiloguera pas sur l’impossibilité où ce livre place son lecteur d’en proposer un compte rendu. Pierre Bayard nous en avertit :

« L’auteur n’attend nullement un résumé ou un commentaire argumenté de son livre et il est même préférable que ceux-ci ne lui soient pas donnés, il attend seulement, en préservant la plus grande ambiguïté possible, qu’on lui dise avoir aimé ce qu’il a écrit. » (P. 95.)

2Essentiellement, ce n’est pas un contenu, mais un plaisir qui est en jeu, plaisir narcissique que l’auteur choisit d’assumer sans honte ni remords, mais aussi plaisir de soi affronté au plaisir de l’autre, et Pierre Bayard s’intéresse ici à une situation d’énonciation dont, derrière la cocasserie ou l’embarras, il révèle des enjeux extraordinairement complexes.

3Par cette remarque, on touche à ce qui, dans ce livre agréable et drôle, engage un déplacement profond des problématiques traditionnelles de la lecture : il ne s’agit certainement pas là d’efficacité ou d’inefficacité de la lecture, ni même de transformation du sens par l’activité de lire, mais de ce par quoi les livres existent dans le langage, de cette situation de parole où au moins deux narcissismes entrent en conflit.

4Pour démontrer la prégnance fondamentale de cette situation d’énonciation, Pierre Bayard déconstruit d’abord la notion de lecture, à laquelle il substitue celle de « non-lecture », qui n’est absolument pas le contraire de la lecture, mais la réalité enfin avouée de ce qu’est tout rapport au livre, même lu très attentivement : une méconnaissance, une dénaturation, une réduction, voire un déni de son contenu.

5Pour dégager ce qu’il en est de la non-lecture des livres, Pierre Bayard en propose une typologie : il y a d’abord les livres qu’on ne lit pas et ne doit pas lire, une véritable question de survie selon le bibliothécaire de L’Homme sans qualités (I, 1) : la bibliothèque matérialise l’impossibilité de tout lire. Il y a ensuite les livres qu’on survole comme Valéry face à Proust ou à Anatole France (I, 2), et qu’on exécute en moins de six minutes, selon le conseil d’Oscar Wilde (148). Il y a les livres qui tirent leur valeur non de leur contenu propre, mais du réseau de commentaires et du faisceau externe des intérêts qu’ils mobilisent, comme le second livre de la Poétique d’Aristote dans Le Nom de la rose d’Umberto Ecco (I, 3). Il y a enfin les livres dont on s’imprègne plutôt qu’on ne les lit, de sorte que leur contenu cesse d’être un contenu propre pour devenir le livre intérieur de notre existence intellectuelle, selon le processus de l’innutrition humaniste que pratique et décrit Montaigne (I, 4), « pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire et à son defaut » (57).

6On le voit, chacune de ces non-lectures est caractérisée non à partir du temps de la (non-)lecture, mais en fonction de son aboutissement et de sa visée : le général Stumm cherche une « pensée rédemptrice » ; Valéry construit un panthéon culturel et s’y inscrit ; Guillaume Baskerville mène l’enquête ; Montaigne écrit ses Essais. Ces visées nous ramènent toutes à cette situation d’énonciation bien particulière où l’on se trouve avoir à parler d’un livre. La typologie de la première partie de cet essai n’est là que pour nous placer tout doucement devant une brutale évidence : quand on parle d’un livre, c’est toujours d’un livre que l’on n’a pas lu, car l’idée d’un contenu de livre qu’on pourrait absorber consciencieusement est, sinon toujours une imposture, du moins une utopie. De plus, « parler d’un livre a peu de chose à voir avec la lecture » (p. 107). Pire : le livre n’est jamais l’enjeu réel de la situation d’énonciation : on parle en fait d’un auteur, d’un sujet, à un public donné qu’il s’agit de satisfaire, en fonction d’attentes qui souvent n’ont que peu à voir avec ce contenu lui-même du livre, impossible à objectiver.

7Dans cette « situation complexe de discours, dont le livre est moins l’objet que la conséquence » (120), il s’agit donc de se satisfaire soi en montrant qu’on est capable d’en parler ; et, si l’on est plus habile, de satisfaire l’autre en lui donnant ce qu’il demande. Le livre désigne donc d’abord un manque, intime ou collectif, un fossé intersubjectif que la parole va chercher à combler.

8Le manque que désigne le livre peut être social, comme pour cet écrivain populaire, Rollo Martins, sommé de s’inscrire dans la lignée de Virginia Woolf et de Henry James, dans Le Troisième homme  de Graham Greene, c’est-à-dire d’identifier son œuvre à ce standing social que les circonstances du roman lui ont presque fortuitement attribué (II, 1). Ce peut être aussi un manque idéologique, comme pour cette anthropologue américaine, Laura Bohannan, expliquant Hamlet à la tribu africaine des Tiv qui lui prouve que l’histoire n’a pas pu se passer comme elle le dit (II, 2) : en parlant de Hamlet aux Tiv, Laura Bohannan cherche (en vain) à inscrire le livre dans leur système idéologique, leur patrimoine culturel, et réciproquement, sous couvert d’universalité, à réduire, à ramener ce système, ce patrimoine au sien. Dans Ferdinaud Céline de Pierre Siniac, le best-seller dont Jean-Rémi Dochin croit être l’auteur, La Java brune, est en fait un roman de vengeance écrit par Céline Ferdinaud pour régler ses comptes avec les collaborateurs impunis de la dernière guerre (II, 3). L’objet livre condense ici tous les manques, la vengeance impossible de Céline qui a substitué son livre à celui de Dochin, le roman confisqué de Dochin, qui ne saurait parler d’un livre qui en fait n’est pas le sien, l’imposture de Gastinel, l’éditeur maître chanteur qui cosigne un livre que, deux fois, il n’a pas écrit. Dès lors, tout discours sur le livre ne peut tourner qu’au malentendu. Mais, précisément parce que la double substitution dont il a été l’objet interdit tout discours sur son contenu, le livre conquiert son statut de livre, c’est-à-dire d’objet paradoxalement impossible à combler par la parole.

9À partir de ce constat, Pierre Bayard annonce qu’il donnera, dans la troisième partie de son essai intitulée « Des conduites à tenir », « une série de conseils simples, rassemblés tout au long d’une vie de non-lecteur ». En fait, il ne saurait y avoir de conseils : s’il paraît de bon sens de ne pas avoir honte de ce qu’on n’a pas lu, l’exemple de David Lodge prouve le contraire. Dans Changement de décors, Howard Ringbaum perd sa place à l’université pour s’être vanté, au cours d’un jeu stupide, de ne pas avoir lu Hamlet (III, 1).

10Le second conseil est d’ailleurs plus un constat cynique, qui contraste avec l’incitation précédente à la sincérité : si l’on suit le Balzac des Illusions perdues, lorsque le journaliste écrit un compte rendu sur un livre, il ne l’écrit que pour « imposer ses idées » et établir un rapport de forces. Le compte rendu de lecture est (du moins dans le monde et à l’époque de Balzac) un instrument de pouvoir et Lucien de Rubempré négocie avec Dauriat l’édition de son recueil poétique des Marguerites en descendant en flèche l’ouvrage qu’il a pourtant admiré de Nathan, auteur chez Dauriat. Dauriat, qui n’a pas lu les Marguerites, signe un contrat à Lucien et lui verse une avance en échange d’un contrôle sur sa plume. Remarquons ici que Lucien n’a en rien imposé ses idées et que les Marguerites ne seront jamais publiées : acheter le manuscrit de Lucien est un moyen pour Dauriat de l’enterrer. Parler d’un livre donne bien un pouvoir, mais ne donne pas le pouvoir d’imposer ses idées, bien au contraire : c’est un pouvoir institutionnel, qui ne s’exerce avec un profit personnel qu’à condition de servir consensuellement l’ordre établi.

11En guise de troisième conseil, Pierre Bayard propose d’« inventer les livres » au fur et à mesure des nécessités de la conversation, à la manière de l’esthète aux lunettes à montures dorées, le personnage de Je suis un chat de Natsume Sôseki, qui « trouve son seul plaisir à mystifier les gens en controuvant une histoire quelconque » (135). Le quatrième conseil est de « parler de soi », à la manière d’Oscar Wilde, qui suggérait que la critique « est la seule forme admissible d’autobiographie » (152).

12Les quatre conseils que Pierre Bayard donne pour parler des livres qu’on n’a pas lus proposent-ils des recettes efficaces ? Ce n’est pas là leur réelle visée : l’exemple de Lodge montre que l’aveu sans honte rencontre l’incrédulité ou la condamnation ; celui de Balzac dénonce l’utilisation de ce discours critique du compte-rendu pour imposer ses idées comme une illusion qui se paie cher ; avec Sôseki, le plaisir mystificateur de fabriquer des livres ou des contenus en réalité inexistants apparaît bien cynique et bien vain ; quant à parler de soi, comme le prescrit Wilde, c’est là plutôt un constat qu’un conseil qui, révélant un mécanisme narcissique dont on ne peut guère se prévaloir ni se vanter, en détruit les prestiges et incite au silence.

13Mais de même que la typologie des lectures, dans la première partie de l’essai, débouchait sur une déconstruction de la notion même de lecture, ici, la panoplie des conseils déconstruit la situation d’énonciation : il ne s’agit pas réellement de conseiller les non-lecteurs, mais bien plutôt de mettre en évidence un dispositif culturel fondamental, dont ces différentes situations d’imposture manifestent le symptôme. Le livre, la lecture qui l’appréhende intimement, le discours critique qui en assure la diffusion, font l’objet, de la part de l’institution universitaire des humanités, d’une véritable « sacralisation » (14). Pourtant, ils ne fonctionnent pas et n’ont jamais fonctionné selon une logique de la textualité du texte : le livre ne déroule pas textuellement un contenu, mais se présente à nous comme un fétiche travaillé par le manque ; la lecture n’est pas un transfert de connaissances du livre vers le lecteur, mais une relation intersubjective triangulée par une société, une culture, un contexte ; la critique n’est pas un jugement porté sur un texte lu, mais une réverbération symbolique du fétiche-livre, dont l’ombre est mesurée dans l’espace d’une culture fantasmée comme commune. À aucun de ces trois moments successifs (l’apparition du livre, son appréhension intime par la lecture, son compte rendu public) le livre n’est strictement pris en compte à la lettre.

14Une telle critique de la conception textuelle du livre et de la lecture induit une dissociation intime et radicale du livre, qui n’est plus conçu comme objet, mais comme fétiche. Quoique Pierre Bayard ne prononce jamais le mot, il reprend une formule du Temps retrouvé pour dissocier un livre intérieur, le « livre intérieur de signes inconnus » (82, note 9), intimement approprié et, pour ce faire, détourné par le lecteur, un livre-écran qui sert d’interface entre le livre intérieur et l’interlocuteur à qui l’on parle du livre (52), et enfin un livre collectif, ou fiction de livre (116), où est déposé non pas tant un contenu que plutôt une « image » collectivement admise du livre. Cette tripartition du livre permet de mettre en œuvre la fonction de l’écran et, par là, de faire l’économie de la relation d’objet.

15Dès lors que l’objet-livre se révèle disséminé et insaisissable, c’est à un autre niveau, plus vague mais plus totalisant, que se joue la relation entre gens qui parlent de livres : Pierre Bayard désigne ce niveau comme celui de la bibliothèque, qu’il décline elle-même en une bibliothèque intérieure (constituant la culture de chacun), une bibliothèque virtuelle (l’interface culturelle qui permet la discussion) et une bibliothèque collective (la Culture). La bibliothèque permet de penser le livre et la lecture non plus en termes de texte, mais d’espace, « l’espace de discussion sur les livres » (84), « un espace qui n’est pas un espace réel, mais s’apparente plutôt à celui du rêve » (69), « un lieu dominé par les images et les images de soi-même » (116) : l’espace réel de la bibliothèque (celle de L’Homme sans qualités ou du Nom de la rose) est ainsi projeté et démultiplié dans l’espace imaginaire du rêve, dans un « univers personnel » (160), puis dans l’espace symbolique du débat et, par lui, de la reconnaissance sociale (les éloges de Paul Valéry à Proust, à Anatole France, à Bergson, la conférence de Rollo Martins aux admirateurs de Benjamin Dexter). Par ce jeu des niveaux de compréhension de l’espace ainsi défini, la bibliothèque devient dispositif, le dispositif général de la culture où se joue l’interface de ses lieux d’expression et de conservation, de ses expériences intimes, et de ses trésors communs.

16Une telle modélisation, qui n’est que légèrement suggérée dans un essai d’où toute lourdeur théorique a été bannie, pose cependant deux problèmes :

171. Dès lors qu’à partir de la question de la lecture, ou plutôt de la non-lecture, Pierre Bayard en vient à envisager le dispositif de la bibliothèque comme ce qui régit notre rapport à la culture, il ne s’agit plus seulement de la question mondaine des situations embarrassantes où nous nous trouvons placés dans la nécessité de parler de livres que nous n’avons pas lus. Qu’en est-il alors du contenu ? Peut-on penser la culture comme pur jeu de relations intersubjectives, mieux (ou pire) encore, comme friction entre narcissismes contrariés ? Si chez Umberto Ecco on meurt pour lire un livre, est-ce un pur effet du narcissisme de l’aveugle Jorge ? Ou bien y a-t-il dans la lecture une activité subversive insupportable pour toute institution (Église, école, marché), précisément parce qu’elle ne se contente pas du livre-fétiche, de sa consommation ritualisée, et fait du livre-objet un levier encombrant par la présence brutale, objective, inconvenante de son contenu ? Que dire, dans le même esprit, du combat des Protestants de la Renaissance pour lire la Bible, le Livre par excellence, jamais évoqué par Pierre Bayard ? L’enjeu de ce combat dont la lecture est le levier était de pouvoir lire le Livre directement et personnellement, hors des commentaires autorisés, c’est-à-dire précisément de déprendre la Bible de cette situation d’énonciation (parler d’un livre qu’on n’a pas lu) où l’institution sociale se substitue au contenu du livre, où la règle du monde, sa pression idéologique, anesthésie ce que dit le livre et le dépouille de ce qu’il contient de révoltant et de révolté.

182. La question du contenu des livres en amène une seconde, où se joue la fonction même de la lecture : retrouver, dans le livre, l’objet au-delà du fétiche, c’est affronter la brutalité d’un contenu (un contenu, brut, brutal, que n’ont pas lissé les conventions de la sociabilité mondaine). Or sans cette brutalité qui dans le livre, dans sa lecture, surprend, désarçonne, révèle, il n’est ni plaisir, ni intérêt de lire. Si le livre s’efface, ce n’est donc pas essentiellement dans le temps mondain d’une vaine conversation pour laquelle personne ne meurt ; c’est au moment de cet affrontement passionné au texte que nous lisons, lorsque ce texte s’abolit, lorsque le livre devient seuil et ouvre tout un monde : le lecteur oublie alors effectivement le texte, non parce qu’il se déprend du livre, mais au contraire parce qu’il s’affronte à son contenu. Pour obtenir le privilège et la dignité de cet affrontement au livre, au livre qu’on lit de la première à la dernière ligne, sans en laisser perdre une miette, parce qu’il est rare et que la lecture est un luxe, n’oublions pas le long combat, toujours actuel, de l’humanité militante et illettrée. Mais sans doute n’est-ce pas là le propos de cet essai plein d’esprit.