Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Dominique Vaugeois

Où l’on apprend que le compte-rendu d’un livre (de P. Bayard) est plus important que le livre lui-même.

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007.

1Je n’ai bien entendu fait que parcourir le dernier Pierre Bayard, avertie dès la deuxième page « qu’il est parfois souhaitable pour parler avec justesse d’un livre de ne pas l’avoir lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout », ce qu’Oscar Wilde, invité à ouvrir et à clore le volume, proclame à sa manière désinvolte en exergue : « je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique : on se laisse tellement influencer. »

2Le paradoxe fécond allié à un don certain pour l’humour élégant de l’essai est la marque de fabrique de Pierre Bayard. Après Comment améliorer les œuvres ratées ? (Éditions de Minuit, 2000) ce second vade mecum du lecteur iconoclaste, ou manuel de survie du non-lecteur en milieu cultivé, atteint un degré supplémentaire dans la provocation. Car ce n’est plus seulement une autorisation à corriger les faiblesses des classiques ou à couper la digression proustienne (Hors-Sujet, Éditions de Minuit, 1996) mais bien à parler pour ne rien lire. Autorisation d’autant plus choquante si on la met en regard des diverses prédictions de la mort de la littérature et du déclin de la lecture. D’aucuns auraient plutôt choisi d’offrir un manuel de survie du lecteur en milieu non cultivé. Mais c’est très clairement une analyse du milieu lettré (avec ses différents représentants, l’universitaire, le critique, l’écrivain, l’éditeur, et ses figures mythiques, le bibliothécaire de Musil, les microscosmes intellectuels balzaciens...) et un rapport au livre qui suppose une certaine culture (pas nécessairement « classique » au demeurant) et une certaine somme de lectures qui intéressent Pierre Bayard. En somme, il s’agit bien d’un livre pour les lecteurs, portraiturés en non lecteurs qui s’ignorent (même si l’un des soucis du livre est de pousser à ses limites cette distinction entre lecteurs et non-lecteurs).

3En effet, l’auteur, continuant de marier littérature et psychanalyse, propose une exploration de l’inconscient collectif attaché aux livres et à la lecture et conjointement de la conscience lectrice. Il s’agit de dire la vérité sur les pratiques de lecture et de démystifier par la voie de l’analyse théorique légère plutôt que du pamphlet le fonctionnement des milieux culturels. S’il y a provocation en effet, c’est que l’enjeu est celui d’une mise à distance des idoles et de mise à nu d’un tabou que l’on ne peut que se réjouir de voir aussi simplement et clairement exposé : l’imposition par les usages d’une série de « contraintes intériorisées » — obligation de lire, obligation de lire un livre dans son intégralité, obligation d’avoir lu un livre pour en parler. En abordant ces contraintes comme des interdits générant des conduites conscientes de mensonge et les tactiques inconscientes de la mauvaise foi (dont, pourrait-on ajouter, l’inexistence du verbe « lire » en milieu universitaire, évincé par son composé « relire » est un des symptômes les plus amusants), Bayard en sape déjà les fondements rationnels ou pseudo-objectifs. Car l’exposition des valeurs qui fondent notre espace littéraire est à l’horizon du travail de l’essayiste. Et sur ce plan le présent livre est plus utile que son frère jumeau (voir la discussion que propose Marc Escola de Comment améliorer les œuvres ratées ? http://www.fabula.org/revue/cr/79.php) dans la mesure où la démarche de déconstruction iconoclaste et les travaux pratiques s’accompagnent d’une construction théorique qui engage une nouvelle compréhension de l’acte de lecture et des catégories afférentes.

4Derrière les prises de position directes et un peu brutales des premiers chapitres qui sont partie prenante du genre « provoc » dans les lettres qu’illustre Pierre Bayard — je ne lis pas, lire est dangereux et inutile, le non-lecteur est plus respectueux du livre que le lecteur —, le souci de l’essayiste n’est pas d’inciter ses lecteurs à ne pas lire, mais à pouvoir admettre sans honte leur statut de « non-lecteurs ». On peut néanmoins se demander si l’espace discursif dans lequel existent les livres ne suppose pas d’une certaine manière cet interdit. Avouer tout uniment que l’on n’a pas lu le livre dont il est question n’aboutirait-il pas à clore la communication? L’important serait donc non tant d’encourager l’aveu sans honte mais de supprimer la honte liée au sentiment d’imposture. Barthes qui avait déjà en 1975 identifié ce « surmoi » produit par le monde culturel avouait dans le même esprit de réaction être « un mauvais lecteur sur le plan quantitatif1 », or il s’agit ici de légitimer aussi les mauvais lecteurs sur le plan qualitatif. Les arguments encourageant cette déculpabilisation sont de deux sortes. Le livre fournit d’abord une divertissante galerie de personnages illustres, réels et fictionnels (Valéry, Montaigne, Lucien de Rubempré, les professeurs de David Lodge, le chat de Soseki, qui témoignent, si besoin était, que l’auteur à tout le moins fut un grand lecteur, au rebours de l’idée communément partagée selon laquelle qui a lu lira) fournissant la preuve par l’exemple que la lecture orthodoxe est la chose la moins répandue du monde. On aurait pu y retrouver le narrateur de La Recherche en spécialistes des livres à moitié lus, de François le Champi, livre chéri expurgé par les soins maternels aux fragments de Bergotte. Le deuxième argument porte le paradoxe à son comble : en réalité apprend-on, nous avons effectivement lu les livres que nous n’avons pas lus ; nous sommes ainsi tous des lecteurs.

5Qu’est-ce que lire et qu’est-ce qu’un livre lu ? Reprenant donc en leur donnant un riche développement une idée soutenue naguère par Barthes (que Pierre Bayard a lu mais oublié, ou pas lu mais lu quand même ?) : « Il ne faut pas être esclave de la lecture littérale d’un livre. Un livre a une autre vie que celle de la lettre [...]2 », c’est à l’affinement de ces notions susceptibles de décrire une réalité plus complexe qu’il n’y paraît que s’attelle l’essayiste. Ainsi de la distinction entre non-lecture et absence de lecture ; de l’invention du néologisme « délecture » pour enregistrer ce processus d’oubli et de perte aussi important dans l’acte de lecture que celui de l’acquisition et du gain ; de la quasi absence de distinction entre livre lu et livre parcouru où intervient le livre oublié. L’essai propose également une typologie articulée sur de nouveaux concepts : la triade livre écran/livre intérieur/livre fantôme à laquelle correspond terme à terme la série des trois bibliothèques où plane l’ombre borgésienne : la bibliothèque collective, la bibliothèque intérieure et la bibliothèque virtuelle. Le livre tout entier est un discours sur le peu de réalité du livre « réel » fait des mots mis sur la page par l’auteur face au livre comme complexe de représentations privées et de valeurs collectives, toutes éminemment mobiles. Le livre que nous lisons n’est en somme jamais ce livre physique que nous avons sous les yeux, mais une combinaison de notre livre intérieur (le livre qu’on voudrait lire et qu’on aimerait avoir écrit) et des livres collectifs, faits de représentations elle-même changeantes, sujettes à l’évolution de la place du livre et de son auteur dans les réseaux de pouvoir.

6Mais là où, à mon sens, l’essai justifie exemplairement les vertus du paradoxe, c’est dans la perspicace étude qu’il propose de la communication esthétique. En effet, le propos concerne au premier chef le livre dans son rapport à la parole du lecteur et la lecture en tant qu’objet d’une communication. En effet, le livre n’est pas tant l’objet de la communication littéraire qu’il en est le résultat : « le livre est moins le livre que l’ensemble d’une situation de parole où il circule et se modifie » (133). La littérature par conséquent se définit comme l’ensemble des relations que l’on entretient avec les livres. Le livre, c’est donc le livre tel qu’on le parle, tel que les discours oraux ou écrits lui donnent existence, et tel qu’on (se) le représente (pour les autres ou pour nous-mêmes). Or la multiplication de ces livres virtuels donne à voir la communication littéraire sous un jour nouveau. De quoi parle-t-on quand on parle d’un livre si « ce que nous prenons pour des livres lus est un amoncellement hétéroclites de fragments de texte [ceux que la mémoire a retenu, ceux que notre culture a sélectionné], remaniés par notre imaginaire et sans rapport avec les livres des autres » (84) ? Les différentes situations de communication (en société, en classe, avec un écrivain, en couple) finement et drôlement illustrées, conduisent toutes à conclure à l’impossibilité « d’entrer en réelle communication » (84). En l’absence d’un « objet unifié », les échanges sur les livres ne peuvent s’accomplir que dans un « espace de discussion [...] discontinu et hétérogène » (84). Si le livre « réel » est un objet hautement improbable, la communication littéraire « scientifique » est elle aussi une chimère.

7L’enjeu principal de l’essai, parfaitement explicite, est d’inciter à modifier notre relation aux livres et je voudrais, à partir de là, engager la réflexion dans deux directions, celle de l’enseignement de la littérature et celle plus générale de la place du livre dans la société, les deux étant bien entendu largement co-dépendantes.

8Le livre ne fait que poursuivre, en lui donnant une portée à la fois psychologique et idéologique supplémentaire, le déplacement du centre d’intérêt de la théorie littéraire de l’écrivain et de l’œuvre vers le lecteur accompli dans le dernier tiers du XXe siècle. Le travail de réécriture des « œuvres ratées » représentait déjà une étape dans cette mise à distance de l’œuvre comme référence. La théorie de la lecture qui est à présent proposée marque une autre forme d’éloignement vis-à-vis des valeurs traditionnelles de soumission respectueuse au livre, dans la mesure où la lecture « normale » est une non-lecture : celle qui consiste à se faire une idée du livre sans le connaître, celle qui consiste à parcourir le livre, celle qui permet d’en parler d’après ce qu’en disent les autres. Cependant ce n’est pas seulement la lecture normale qui est en jeu mais aussi la bonne lecture. Car au-delà de l’observation et de la description des conduites, l’essai fournit également une nouvelle éthique de la lecture, une définition du bien lire où le critère habituel de la fidélité au texte et de la justesse censée rendre justice à l’œuvre et au travail de l’écrivain s’en trouve évidemment disqualifié. C’est donc à une prise de conscience des valeurs qui dirigent nos évaluations de la lecture qu’il nous invite et en premier lieu celles, historiquement contingentes, de notre culture universitaire où règne en maître, dans la domaine de la littérature française à tout le moins, l’exercice d’explication de texte (le commentaire de littérature comparée offrant sur ce plan sans doute plus de liberté). La valorisation de l’exercice y est en effet fondée sur une éthique qui est précisément partie prenante du climat de répression attaché au livre que dénonce Bayard. Le lecteur doit faire la preuve d’une honnêteté intellectuelle (la formule est récurrente dans les rapports de jury des concours) dont la proximité au texte et la bonne connaissance du livre dans son intégralité sont les manifestations. Or si l’exercice a ses vertus incontestables, le discours de légitimitation qui l’accompagne et en fait le modèle de la bonne lecture (et de la bonne parole sur le livre) est lui beaucoup plus contestable. Avoir « vraiment lu » Proust, si l’on met en pratique ces critères d’évaluation, relèverait de l’impossible. Le vertige nous prend à imaginer le travail de l’idéal lecteur.

9Mettant à mal nos modèles de lecture et nos illusions d’objectivité, le livre nous invite dans le même temps à repenser en profondeur les conceptions et les modalités de la communication littéraire entendue comme rencontre avec les livres et dialogue avec autrui à propos des livres. La communication littéraire n’est pas la communication de savoir qui ne pourrait venir que de la lecture intégrale. En somme, on assiste au déplacement du fondement de cette communication du terrain de la connaissance vers celui de la compétence dans la mesure où le savoir des livres est un « savoir incertain » (138). La communication réussie et féconde sur un livre tient en effet moins à la qualité de la lecture qu'à la qualité du discours qu’il provoque. À l’inverse de la conception aujourd’hui admise selon laquelle seule la connaissance approfondie d’une œuvre nous rend capables d’en parler avec pertinence, Pierre Bayard suggère que la compétence requise se développe au contraire dans la pratique de la communication et que, de ce point de vue, poser la lecture comme condition de participation a pour conséquence d’appauvrir le dialogue. L'enseignement littéraire serait alors à envisager comme une pédagogie communicationnelle où le but recherché est la constitution d’un espace de dialogue de qualité, l’apprentissage de la participation à un univers littéraire élargi et revalorisé.

10Et c’est plus généralement la place du livre dans la société qui est réévaluée. Sous son allure rebelle et iconoclaste, l’essai rend hommage au pouvoir des livres, à tous ces livres imaginaires qui nous empêchent de lire le livre réel. Loin de nous en éloigner, il fournit une série de points de vue susceptibles de promouvoir leur place dans nos vies :

11— en reconstituant un rapport plus sain, délivré des pouvoirs d’intimidation, excellent moyen d’empêcher que la transgression de l’interdit (je n’ai pas peur de dire que je n’ai pas lu) se mue à son tour elle-même en un interdit contraire, comble d’un certain cynisme des milieux culturels que décrit très bien Bayard avec l’aide de Balzac, où la honte n’est plus de ne pas avoir lu mais au contraire d’avoir lu le livre dont on va faire le commentaire ;

12— en prenant la bonne mesure de leur pouvoir et de cette présence diffuse qui leur confère en effet l’ubiquité des fantômes et un pouvoir certain de hantise, au point d’être tenté de dire: « We are such stuff as books are made on » ;

13— en libérant la parole sur le livre de la peur de l’Autre comme instance de justesse et de justice, pour promouvoir dans la parole l’invention des livres, invention dont le dynamisme est en somme la mesure du dynamisme des livres eux-mêmes ;

14— en considérant le discours sur le livre comme instrument du rapport à soi, c’est-à-dire comme espace privilégié pour la découverte de ce qui se dérobe habituellement en nous.

15En définitive, la position adoptée sur les livres et la lecture me semble caractéristique de la situation ambivalente dans laquelle est pris le discours actuel des élites culturelles sur la littérature. Le paradoxe ultime qui fonde l’essai est de préserver la lecture tout en la désacralisant. Et il me semble que ce faisant se joue la substitution d’un modèle de représentation et de valorisation du livre à un autre. La culture du livre que remet en cause l’essai est globalement celle, très bien décrite par Peter Sloterdijk3, d’un humanisme institutionnel, né en Europe à la fin du XVIIIe siècle, fondé sur le livre comme ciment politique de la collectivité, et donc, en tant que tel, comme réceptacle d’une série d’obligations morales et sociales censées définir le bon citoyen. Cette politique humaniste articulée sur l’enseignement des classiques suppose donc que pour être un membre valable de la communauté, il faut être un sujet lisant. Ce faisant, l’acte de lecture et le rapport au livre devenus public s’inscrivent nécessairement à l’intérieur d’une série prescriptive et répressive de contraintes et de normes. Ce modèle de soumission, que Barthes en son temps avait combattu notamment dans Le Plaisir du texte, apparaît désormais comme caduque non parce que la lecture-jouissance aurait pris le dessus sur la lecture-autorité, mais parce que la littérature, en tant que valeur dans la société, semble subir un repositionnement fondamental. Et c’est donc à un autre humanisme, détaché du devoir-lire en tant que conformisme social, obligation citoyenne de respect envers un canon national, qu’emprunte la théorie de la lecture de Pierre Bayard, un humanisme qui rappelle celui de Montaigne, à la fois par l’affranchissement du sujet-lecteur, mais peut-être surtout par l’inscription de ce sujet dans un réseau dialogué, celui de la lecture comme « art de conférer ». En effet, la perspective reste fermement celle, traditionnelle, d’un humanisme du livre : le livre, lu, lu et oublié, parcouru ou lu par la médiation d’autrui ne cesse d’être un moyen d’approfondir la connaissance de soi. Ainsi, la position de l’essayiste peut être comprise comme celle d’un retrait stratégique : assouplir les pratiques sociales de la lecture, décrisper les rigidités de la culture de l’écrit dans le but finalement de prolonger, malgré tout, la croyance humaniste en les vertus de la lecture.

16Il n’y a pas en définitive de meilleure manière de saisir la pertinence de l’essai de Pierre Bayard que de tenter d’en parler, que d’expérimenter (avec l’étrange sentiment d’être observé), dans le même temps qu’elles nous sont décrites, des situations que nous avons certes déjà vécues mais sans les penser, ou bien peut-être pensées sans y être à ce moment là plongés : le rôle de l’oubli et de la distance qui permettent la naissance du propos, et l’angoisse, soudain, emportés un moment par le livre, de n’avoir plus rien d’intéressant à en dire.