Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Janvier-février 2007 (volume 8, numéro 1)
Henri Garric

Toucher la naissance du corps

Jean-Luc Nancy, La Naissance des seins, suivi de Péan pour Aphrodite, dessins de Jean Le Gac Paris, Galilée, 2006, coll. « Lignes fictives », 128 p. ISBN 2-7186-0705-X.

1On pourrait s’étonner de lire ici un compte-rendu « littéraire » de La Naissance des seins, suivi de Péan pour Aphrodite : Jean-Luc Nancy est philosophe et ne s’en cache pas. Le fait que l’ouvrage se présente comme un ouvrage écrit, voire comme un ouvrage écrit littérairement (l’écriture des deux textes est extrêmement travaillée, jouant par exemple de multiples figures, synonymie notamment, énumérations ; le deuxième texte d’ailleurs qui le compose renvoie explicitement par son titre à un genre poétique grec), le fait qu’il s’aide constamment de textes littéraires, le fait qu’il soit publié dans la collection « lignes fictives » de Galilée où apparaissent entre autres Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet, le fait enfin qu’il se lise avec délices – aucun de ces arguments ne saurait suffire. Il déroule avant tout continûment un argumentaire philosophique que l’on retrouvera dans les autres ouvrages récents qu’il consacre au corps, notamment Corpus1 ou plus généralement dans ses ouvrages sur la peinture ou le mythe2. Il ne s’agit pas ici d’annexer la philosophie aux études littéraires ou de l’évaluer selon des critères littéraires mais bien de voir si et comment on peut en tirer leçon.

2Pour cela, tirons le fil de cette argumentation qui, en particulier dans le premier texte, s’articule précisément autour d’une conception du corps. Le sein ou, plus précisément, la naissance des seins, n’est qu’une illustration de cette conception ; mais on verra non seulement que ce prétexte est toujours particulièrement significatif et surtout qu’on ne peut parler d’un tel sujet que par prétexte. Il s’agit d’estimer comment le langage cherche à toucher ce qui lui reste inaccessible, le corps, et cependant il ne s’agit pas de chercher un mystère inaccessible, de résoudre une énigme cachée, secrète, puisque le corps, et en particulier le sein, s’offre : « ce ne serait pas un mystère inaccessible, ou bien ce serait, comme tout mystère, comme le mystère lui-même en général et absolument, le mouvement même de son propre révélateur […] cette présentation ou cette offrande de soi » (p. 14). Cet effort du langage à toucher ce qui est tout à la fois ouvert et enclos (« intériorité exposée, sinus du ventre élevé et déclos dans le sein » (p. 15)) se porte sur l’infime mouvement de « soulèvement » (p. 20) de tout corps, espacement de tout espace que porte le temps et qui donne son nom au livre, puisque la « naissance des seins » c’est justement cela, « l’avoir-lieu comme tel perceptible à l’état pur, saisi dans son soulèvement, et ainsi ce qui reste de la très jeune fille, pour toute la vie d’une femme, à la naissance de sa gorge […]. Ce qui reste toute sa vie : la vie » (p. 26).

3C’est là le cœur du livre, ce double sens de la « naissance des seins » d’une part comme puberté et d’autre part comme soulèvement qui, au début du décolleté, maintient la naissance au bord du sein tout au long de la vie. Cette définition du corps comme soulèvement va redessiner par contamination toute la conception philosophique de l’esprit : la pensée n’est plus saisie réflexive de soi dans l’autonomie d’une pensée, mais contact entre « la pensée/son, l’âme/corps, l’intime/extime » (p. 35) dont la vague (ni eau ni vent mais leur rencontre) plus que le sein encore est l’image (même si le sein aussi ne devient tel que sous la main qui le touche) ; le soi surtout ne peut plus se comprendre comme repli mais comme ipse, « pré-réflexif, irréfléchi, surgi » (p. 37) qui associe toujours l’ouverture et le recueil ; il n’y a donc pour la pensée du corps ni sujet ni objet, puisque ce qui concerne la pensée ce n’est pas l’objet isolé, mais le sein de la chose ; il n’y a donc plus un monde dans son unité, mais l’espacement toujours des choses dans leur différence ; de cela, les seins donnent une superbe illustration : « la pliure n’est pas une répartition de l’unité selon la symétrie. Elle défie la symétrie. Dès qu’il y a pluriel, il y a de l’incommensurable. Il y a de l’incomparable dans la paire. Il y a différence des côtés, comme différence des sexes. L’œil droit ne voit pas comme le gauche, ni le sein gauche ne tombe comme le droit. La poitrine parfaitement dupliquée est une pauvre représentation obsédée par une métaphysique de la réplétion — “globes jumeaux” — et autres fadaises ou obscénités » (p. 61).

4De là, la pensée touche le rapport avec autrui dont le sein, dans sa beauté, serait là encore emblématique : dans une très belle relation des travaux de Théodor Lipps, Fondements de l’esthétique (1903), Nancy voit le sein comme l’exemple même de l’empathie, ce qui se joue dans l’identification au sein (puisque dans la contemplation esthétique l’homme s’identifie au corps féminin qui ne peut être le sien) étant « l’identification à rien d’autre qu’à l’inidentifiable » (p. 89). La pensée touche alors à la vérité même : « c’est ainsi que l’on touche à la vérité : en se détournant d’elle pour observer son silence, sa respiration et sa naissance. Il y a du vrai, puisque je ne suis pas seul et que cela bouge à côté de moi, devant moi » (p. 90).

5Toute cette approche du mystère sans mystère, tous ces tours et détours du langage pointent vers la littérature et la façon dont elle touche sans cesse à ce corps qui ne peut être dit. La réflexion sur la littérature, dans la continuité de cette caractérisation très déconstructiviste de la vérité, s’articule comme toucher de ce qui se donne dans le corps, effort vers le sein des choses : « il n’y a rien d’autre en jeu dans ce qui prend les noms divers de « littérature », de « poésie », de « chant », et même de « langage » tout court […] ; tout simplement le double génitif d’une expression comme celle-ci : « le dire de la chose » » (pp. 17-18). Il faut noter d’ailleurs au passage que dans cette recherche la peinture est tout autant, sinon plus, concernée, elle qui « peint cette persévérance des choses au-devant d’elles-mêmes » (p. 53) — et Nancy prolonge à cette occasion les belles approches de la peinture qu’il propose par ailleurs dans Au fond des images3, Visitation (de la peinture chrétienne)4, Noli me tangere5. Mais restons en à la littérature, qui seule nous concerne ici. Au fond, dans un texte comme dans un autre, il est aussi question d’une origine de la littérature. Cela touche évidemment d’un côté plutôt au mythe (« mythe d’Aphrodite »), de l’autre plutôt à la psychanalyse. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’approche de Nancy permet de fuir un trop facile discours de l’origine comme fondation. Ainsi de l’étymologie : celle d’Aphrodite laisse se multiplier une « écume de mots », à laquelle on pourrait préférer une étymologie imaginaire (« Aphrodite vient de l’Afrique, de l’aphorisme, de l’affruitage, de l’affreuse ou de l’affraîchie » p. 109) ; celle des différents termes désignant le sein renvoie à un ruissellement, un jaillissement ou à une levée qui dit tout le contraire d’une origine mystérieuse. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de chercher une « profondeur », que ce soit celle qui se cacherait au creux du « sein » ou que « voilent des poils et que des lèvres recèlent sous leurs plis » (p. 65) ; il s’agit de toucher la « levée » du corps, soit « l’intériorité exposée, le sinus du ventre élevé et déclos dans le sein » (p. 15) soit la « fente, mais sans abîme, sans gouffre et sans profondeur » (p. 116). Chaque texte suit ce dessein à sa manière et chacune de ces manières est comme une leçon pour les études littéraires.

6Le premier se donne superficiellement comme un jeu érudit : il déroule d’une part ce raisonnement philosophique qu’on a dit et d’autre part il associe à chaque étape des citations, tirées de tous les horizons de la littérature, du cinéma ou de la peinture. Il y a là une méthode de montage qui pourrait apparaître étrange dans un premier temps ; qui pourrait donner l’impression que les « seins » ne sont qu’un prétexte à dérouler un discours philosophique sur le corps ; que les textes eux-mêmes ne sont que prétextes qui illustrent ce discours. Ainsi on pourrait être surpris de voir associer des concepts kantiens (« en langage kantien, le cœur est principe mathématique, et le sein principe dynamique. Le premier ne concerne que la compositio, le second la connexio […]. Il ne s’agit de rien de moins que de deux valeurs du cum : l’« avec » et l’ « ensemble ». Le juxtaposé et le noué », p. 56) avec une scène de bordel tirée de Maupassant : « Le premier salon était peuplé de femmes. Ce qu’on apercevait d’abord, c’était un étalage de seins nus, au-dessus d’un flot d’étoffes éclatantes. » (p. 56) Une séquence de Godard que cite Nancy donne l’explication du procédé : « L’être — das Sein, en allemand (Jean-Luc Godard, dans JLG/JLG, montre Sein und Zeit de Heidegger, puis un sein) » (p. 55). Bien souvent Nancy montre une pensée philosophique puis un sein. Mais il ne s’agit pas de faire un jeu de mot gratuit : le Sein est aussi le Sein par opposition au Wesen ; il est moins être comme demeure que croissance et devenir, « venue en présence ». Par le jeu des graphies se trouve exposée toute la thèse de Nancy sur le corps comme affleurement. Prenons en exemple cet autre passage où Nancy reprend à Hegel la caractérisation du temps comme espacement négatif de l’espace (« ne pas être simplement à même, et par conséquent déjà ne plus être encore là, et encore ne pas être déjà là. Ailleurs, être sur place ailleurs », p. 25) ; il est illustré immédiatement de la citation suivante de Valéry Larbaud : « Qu’elle était jeune ! plus jeune qu’elle ne le paraissait lorsqu’elle était vêtue. Oui, les peintres et les sculpteurs l’avaient trompé : rien ne lui avait fait prévoir que les seins, au début de leur croissance, eussent cette forme allongée et grêle, avec ces trop longues pointes roses qui lui rappelèrent certaines fleurs des prairies qui poussent d’abord une mince tige mauve et blanche à sa base hors de terre » (p. 25-26). Le basculement du concept à la description romanesque permet de toucher au plus près la naissance du sein ici racontée : celle qui est à la fois le signe de la puberté et le décolleté, l’espace-temps de cette naissance ; il permet de toucher ce qui ne peut être un objet (ou commence le sein ?) ; il permet ainsi de dire le corps comme ce qui sera toujours un commencement.

7On comprend alors pourquoi le livre prend le sein pour prétexte et prend pour prétexte tous ces textes : « ce sujet qui n’en est pas un est un prétexte pour parler d’autre chose […]. Il y a un entraînement, une attraction vers quelque chose qui n’est point désigné, et point désignable non plus […]. » (p. 14). C’est qu’il ne s’agit pas seulement de faire une « anthologie des seins en littérature » ou pire une étude thématique des seins en littérature. Ce qui n’enlève rien à l’exhaustivité du travail : le corpus est parcouru de l’Antiquité (Homère, Aristote, Léonidas de Tarente) à l’écriture la plus contemporaine (Françoise Clédat, Catherine Weinzaepfen ou, plus connus, Pascal Quignard et Michel Deguy) ; il explore les blasons de la Renaissance (Marot, Ronsard, Agrippa d’Aubigné) et les références plus courantes sous la plume de Nancy, la poésie romantique (Hölderlin, Novalis) ou les écrivains de la déconstruction (Blanchot, Bataille, Artaud, Derrida). En d’autres termes, l’ouvrage propose une illustration complète de la question. Mais contrairement à ce que nous aurait proposé une classique étude thématique, il trouve dans son « sujet » même l’interdiction d’un discours qui érigerait le sein comme objet posé en tant que tel. La belle image qui ouvre le livre d’une bouche s’approchant du sein et en prononçant le nom (« une bouche ouverte tendue, desserrée pour prononcer le mot qui se détache à lui seul — le sein — comme la présence nue, hors et très loin de tout langage » p. 11) dit le travail infini d’une écriture qui ne saisira pas un « sein en soi » mais la naissance toujours recommencée. De ce point de vue, Nancy s’inscrit explicitement en faux vis-à-vis des savoirs qui voudraient isoler un objet. Il n’y a de corps qu’à l’écrire et il ne servirait à rien d’isoler ce corps face au sujet de l’écriture. La « naissance des seins » est en particulier la réfutation d’une certaine psychanalyse objectivante (et non des écrits de Freud même dont le mot « je suis le sein », qui écarte tout soupçon d’objectivité, est justement rappelé).

8La description du sein comme paradigme même de l’objet partiel telle qu’elle a été proposée par Mélanie Klein est joliment réfutée à partir de la description d’une toile de Francisco Guarino : Sainte Agathe martyrisée, les seins tranchés, est montrée non comme dans la toile de Zurbaran (où apparaissent les deux seins, posés sur un plateau, pour le coup objets partiels), mais un linge ensanglanté protégeant sa poitrine, voilant et révélant cette naissance des seins « que le supplice a été impuissant à supprimer » (p. 44). En ce sens, si le livre n’appartient pas en propre aux « études littéraires », il donne un exemple remarquable de ce que les études philosophiques, et la philosophie déconstructionniste en particulier, peut apporter aux études littéraires : non un savoir d’autorité qui permettrait d’enfermer définitivement les textes littéraires dans une grille (il ne s’agit pas de dire ce qu’il faudrait dire du sein à partir d’un savoir anthropologique ou psychanalytique – ce que font hélas trop souvent les études inspirées d’une telle démarche), mais pas non plus un feuilletage amateur du champ culturel, contemplé avec le plaisir esthète de celui qui domine le passé et qui, au prétexte de les analyser, répète seulement les textes dans leur juxtaposition. Le collage, le montage font justement se toucher les textes et leur pensée sans tomber ni dans la révérence tautologique de la paraphrase pour l’objet ni dans l’autorité dérisoire du sujet.

9Le second texte qui compose le livre, Péan pour Aphrodite, plus libre encore en apparence dans son écriture, n’en est pas moins utile aux études littéraires. Le texte reprend les affirmations essentielles de La Naissance des seins (ce que présente Aphrodite naissant à la surface des eaux, ce n’est pas une profondeur cachée, mais « le fond qui paraît, qui fait tout entier surface », p. 103) mais ce qui est ici visé, c’est la place du mythe. Le texte suit comme parodiquement un discours de fondation mythique : de l’étymologie et des différentes propositions mythologiques, il ne tire que l’écume éparpillée d’une différence qui rien ne fixe. Car ce que dit le mythe même (les différentes versions de « Aphrodite née de l’écume »), ce que dit l’étymon, ce n’est rien qui puisse fonder un savoir ou un mythe : l’étymologie laisse libre cours à un ruissellement d’écume ; le mythe dit l’échange des sexes, la pénétration de l’un dans l’autre et suppose ainsi la multiplicité irréductible (« Que fait donc Éros, sinon mettre l’un (ou l’une) en l’autre (ou en l’autre), et de toutes les manières possibles ? Comment Aphrodite pourrait-elle diviser les sexes ? Elle n’est que leur partage, en l’un et l’autre, entre l’un et l’autre. Aphrodite est un en deux, non deux en un. Non pas “bisexuée” […], mais une en deux sexes – et de telle sorte qu’il n’y a pas d’un sans deux, et que pour finir il n’y a pas d’un. Pas un sexe n’est un. » pp. 107-108). Le mythe est donc toujours déjà éparpillé. Son interruption ultérieure ne fait que redire l’impossible fondation qu’il supposait nécessairement (cette interruption est de toute façon mise en scène dès les premières pages dans un dialogue qui semble associer le narrateur à lui-même ou à son public et où il est rappelé sans cesse que le temps de la célébration par le chant est de toute façon passé) : on touche en effet in fine à cette interruption du mythe dont Nancy a développé plus systématiquement les caractéristiques ailleurs (Le mythe interrompu déjà cité). Nous ne sommes plus dans le temps d’un discours du sens (si nous le fûmes jamais).

10Après la psychanalyse objectivante, c’est la refondation mythologique qui est repoussée (« le mythe ne parle plus la parole génératrice, où le sens s’engendrait de lui-même, où le monde s’enroulait sur lui-même, langue de son propre sens, et propre propriété de sa langue », p. 113). Par là même, la possibilité d’utiliser le mythe comme fondation de la littérature (en général) ou comme fondation d’un récit particulier qui transmettrait son sens par delà les siècles est radicalement repoussée (parce « qu’une époque est venue où il n’a plus été possible que l’origine s’énonce sans se faire aussitôt furieuse, et pourvoyeuse de charniers, [une époque où] le mythe était devenu volonté de race », p. 112). Sur ce point aussi, le livre devrait fournir une remarquable leçon aux études littéraires, quand elles prétendent s’intéresser au mythe.