Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Elisa Sotgiu

De la nation au transnational. Entretien avec Gisèle Sapiro

From the nation to the transnational. An interview with Gisèle Sapiro
Gisèle Sapiro, Qu’est-ce qu’un auteur mondial ? Le champ littéraire transnational, Paris : EHESS, Gallimard, Seuil, coll. « Hautes Études », 2024, 480 p., EAN 9782021568554.

1Elisa Sotgiu — Au cours de votre carrière, vous avez alterné des travaux sur le champ littéraire national français et des études portant sur les échanges culturels internationaux, les traductions, ainsi que sur le concept de « littérature mondiale ». Qu’est-ce qui vous a amenée, au fil des années, à diriger votre attention vers le domaine supranational ? Y a-t-il eu des théoriciens ou des œuvres qui vous ont particulièrement influencée ?

2Gisèle Sapiro — J’ai été formée en littérature comparée et philosophie. Outre la théorie du polysystème de Itamar Even-Zohar, j’ai aussi été formée aux « translation studies », dont il est un des initiateurs, et ai par ailleurs été traductrice. Ma thèse portait sur le champ littéraire français sous l’occupation allemande. Il est vrai que je me suis concentrée sur le champ français à cette époque et me suis spécialisée dans cette optique sur la littérature française, qui n’était pas ma formation initiale. À cette époque, les sciences sociales commençaient à s’intéresser à la traduction et la circulation internationale des idées. Pascale Casanova a soutenu sa thèse en 1996, deux ans après moi, et nos livres La République mondiale des lettres et La Guerre des écrivains, 1940-1953 sont parus la même année, en 1999. Elle m’a d’ailleurs invitée à son émission sur France Culture pour en parler. Inspiré — comme Pascale Casanova — de l’application qu’a faite Abram de Swaan de la théorie des systèmes-monde au système inégal des langues, Johan Heilbron a publié en cette même année 1999 son article « Towards a sociology of translation » et a rejoint mon laboratoire, le Centre européen de sociologie et de sciences politiques. D’autres travaux étaient en cours, comme la thèse de Ioana Popa sur l’importation des littératures d’Europe de l’Est en France pendant la période communiste. Comme j’avais engagé, après la sortie de mon livre, une collaboration avec Zohar Shavit et Gideon Toury sur l’importation de la littérature hébraïque en France, j’ai élaboré un projet de recherche sur la traduction pour fédérer les approches au sein du laboratoire, et ai organisé à l’EHESS, en septembre 2001, une première journée d’étude, à laquelle Pierre Bourdieu devait participer, mais la maladie qui allait l’emporter l’en a empêché. Cette journée a donné lieu au premier numéro de la revue Actes de la recherche en sciences sociales publié après son décès, en 2002 : « Traduction : les échanges littéraires internationaux », que j’ai codirigé avec Johan Heilbron. J’ai obtenu un financement pour une enquête collective qui a été publiée sous le titre Translatio. Le marché de la traduction en France à l’ère de la mondialisation (2008). Ces enquêtes empiriques nous ont permis de développer la sociologie de la traduction du point de vue théorique et méthodologique, à partir de l’article programmatique de Bourdieu de 1989 sur les conditions sociales de la circulation internationale des idées, qui mettait l’accent sur le rôle des importateurices, et j’ai été invitée à mener d’autres enquêtes collectives financées, et à présenter mes travaux dans le monde entier. J’ai été associée à l’Institute of World Literature dirigé par David Damrosch, qui m’a invitée à y enseigner et à siéger dans le comité scientifique, puis dans le comité exécutif. J’ai ainsi renoué avec ma discipline d’origine, la littérature comparée, d’une autre façon.

3Elisa Sotgiu — Comment concevez-vous la relation entre ces deux domaines de recherche (nationale et internationale) ? Existe-t-il des défis spécifiques liés à l’analyse du champ littéraire international ?

4Gisèle Sapiro — Les approches transnationales en sciences sociales ont remis en cause le nationalisme méthodologique qui prévalait en histoire comparée, en interrogeant les transferts et échanges entre cultures nationales, ce que faisait déjà la théorie du polysystème à laquelle j’ai été formée. Sous ce rapport, elles rencontraient le paradigme de la « world literature » qu’ont fait émerger, dans le sillage du livre de Pascale Casanova, Franco Moretti dans son article « Conjectures on World Literature » (2000) et surtout David Damrosch dans What is World Literature ? (2003), et qui a également renouvelé la littérature comparée. Désormais, on ne peut plus faire une histoire (littéraire) nationale sans prendre en compte les échanges et circulations, ainsi que les flux migratoires et ceux de biens culturels (comme les traductions) et des modèles (créatifs, organisationnels, etc.). La sociologie des systèmes-monde apporte à ces approches la problématique des rapports de force inégaux entre cultures nationales. Et la sociologie des champs s’intéresse aux acteurs individuels et collectifs et aux instances de diffusion et de consécration (éditeurs, critiques, prix, festivals). Elle soulève en outre la question des rapports entre champs nationaux et champs transnationaux, qui ne va pas de soi. J’avance par exemple que dans certains cas — comme celui de la « négritude » — la formation de champs transnationaux a précédé la création de cultures nationales. Et je distingue les processus d’internationalisation des processus de transnationalisation. Les premiers accompagnent la formation des identités nationales et sont orchestrés par des organisations internationales comme l’Institut international de coopération intellectuelle de la Société des Nations dans l’entre-deux-guerres, les sections du Pen Club, ou encore le prix Nobel, qui arbitre la compétition internationale entre littératures nationales. Les seconds se configurent autour de réseaux (éditoriaux, par exemple) ou des foires internationales du livre. Ces dernières ont proliféré à partir des années 1980, de Pékin à Guadalajara en passant par Ouagadougou, suivies des festivals internationaux de littérature, qui prennent leur essor dans les années 1990, marquant ainsi l’ère de la globalisation. Pascale Casanova l’avait déjà souligné, les mécanismes de la consécration ne sont pas les mêmes au niveau national et au niveau transnational. Quand Imre Kertész a obtenu le prix Nobel, nombre d’écrivains hongrois ont protesté qu’il n’était pas « représentatif » de la littérature hongroise…

5Elisa Sotgiu — Ce numéro d’Acta fabula s’interroge sur la notion de « littérature générale ». Pensez-vous que la sociologie de la littérature, telle que vous la pratiquez, puisse être considérée comme une approche généraliste, en quelque sorte préalable à l’étude d’auteurs et d’œuvres singuliers ?

6Gisèle Sapiro — Oui, je le pense, préalable ou concomitante, en tout cas elle soulève des questions qu’il est utile de se poser quand bien même on ne mène pas l’enquête intégrale car c’est coûteux en temps et pas toujours indispensable — tout dépend de l’objet et de la problématique. Mais aborder l’œuvre singulière comme inscrite dans un champ, c’est-à-dire un espace des possibles — ou un répertoire, selon la théorie du polysystème —, et aussi un champ de forces, me paraît un apport important à l’analyse interne d’une œuvre, dont je ne conteste pas du tout l’importance, au contraire. Je pense que les analyses internes ont tout à gagner d’une articulation avec les analyses externes. La notion de stratégie, développée par Bourdieu pour restituer la marge d’improvisation des acteurices face au structuralisme, qui en faisait le support quasi mécanique de modèles, est précieuse sous ce rapport. Dans La Sociologie de la littérature (2014, rééd. 2024, trad. en anglais en 2023), je propose de distinguer les stratégies d’auteur dans l’espace médiatique (présentation de soi lors d’apparitions en public, avant-propos, interviews, dédicaces) des stratégies créatives (les choix narratifs et formels de l’auteur tels que les révèle le texte). En effet, ces deux types de stratégie peuvent diverger : on peut dire qu’on fait quelque chose et en faire une autre, parfois consciemment, parfois inconsciemment, parfois pour des raisons de concurrence, parfois pour répondre à des critiques ou éviter la censure, etc. Et on peut étudier ces stratégies selon qu’elles visent un public national ou international. Par exemple, dans la littérature française contemporaine, on voit des scènes se passer dans d’autres pays, notamment les États-Unis, et on peut le relier à une stratégie d’auteur pour se faire traduire. L’ajustement aux attentes — le fameux « horizon d’attente » — est aussi une dimension importante, comme les efforts pour contourner la censure — qui passent parfois par le déplacement géographique et temporel de l’intrigue. Les traductions sont aussi soumises à des contraintes, parfois à la censure, comme ce fut le cas pour les œuvres de Zola en Angleterre. Cela pose la question de savoir ce qui circule et dans quelles conditions, et quelle est l’intervention des intermédiaires. Enfin, la question de la circulation et la réappropriation des modèles, déjà évoquée dans le livre de Pascale Casanova, est cruciale pour l’histoire littéraire, notamment la circulation des révolutions symboliques, qui est le plus souvent transnationale. Par exemple, c’est à Goethe que Flaubert emprunte les procédés du narrateur impassible et du discours indirect libre. On ne peut raconter cette histoire d’un point de vue strictement national. On voit donc en quoi la sociologie de la littérature peut contribuer à une sociologie des œuvres qui enrichit la lecture qu’on peut en faire.

7La sociologie de la littérature est d’abord apparue comme une spécialité des études littéraires et il serait bon qu’elle y retrouve une légitimité que la focalisation sur le texte avait remise en cause, en articulant analyses interne et externe comme le font ces chercheurs et chercheuses. Il subsiste des différences de méthode entre sociologues de la littérature selon qu’ils ou elles sont des littéraires ou des sociologues, mais il y a une complémentarité.

8Elisa Sotgiu — Votre dernier ouvrage s’intitule Qu’est-ce qu’un auteur mondial ?, mais il se concentre sur l’étude des intermédiaires et des médiateurs du champ littéraire transnational (maisons d’édition, agences littéraires, traducteurs, critiques et universitaires). Pourquoi est-il nécessaire d’étudier les processus de médiation et d’intermédiation pour répondre à la question « qu’est-ce qu’un auteur » ?

9Gisèle Sapiro — Je suis partie de la question de Michel Foucault qui rappelle les conditions d’apparition de la « fonction-auteur » dans l’histoire, d’abord avec le contrôle de l’imprimé, puis avec la propriété littéraire. Il est important de comprendre que la notion de littérature telle que nous l’entendons aujourd’hui n’a pas existé de tout temps. J’ai articulé cette question de Foucault avec celle que pose Bourdieu : « qui a créé les créateurs ? », en soulignant que la valeur symbolique des œuvres est non pas intrinsèque, mais produite par la croyance et le transfert de capital symbolique des intermédiaires et des médiateurs et médiatrices. Or ces acteurs et actrices ne sont pas les mêmes aux niveaux national et transnational, il y a une plus ou moins grande spécialisation de l’(inter)médiation culturelle. Il me semblait nécessaire de développer cette approche du champ littéraire transnational comme complément sociologique au très beau livre de Pascale Casanova, qui reste centré sur les écrivains et écrivaines et un peu sur les traducteurs et traductrices. Depuis ma thèse sur le champ littéraire français sous l’Occupation, je m’intéresse aussi aux formes d’hétéronomie — qu’il s’agisse des enjeux idéologiques ou économiques — autant qu’aux conditions de l’autonomie littéraire. C’est une précondition pour comprendre le fonctionnement du champ transnational et la production d’un canon transnational, qui est aussi le fruit de rapports de force inégaux. Par exemple, les biais cognitifs à l’égard des femmes — dont Pascale Casanova ne parle pas — et des minorités racisées, ou encore les chances inégales d’accès à la consécration transnationale en fonction des intermédiaires qui représentent les auteurs et autrices.

10Elisa Sotgiu — Tous vos travaux sont méthodologiquement cohérents, fondés sur une théorie des champs d’inspiration bourdieusienne. Existe-t-il d’autres approches que vous jugez fécondes dans l’étude de la littérature, et plus particulièrement de la littérature mondiale ? Et ressentez-vous une affinité avec ce que l’on appelle le « institutional turn » des études littéraires nord-américaines ? (Je fais référence à des chercheurs comme Sarah Brouillette, Mark McGurl, Dan Sinykin ou Laura McGrath, qui ont respectivement analysé l’influence de l’Unesco, d’Amazon, de la concentration éditoriale et des agents littéraires sur la littérature contemporaine.)

11Gisèle Sapiro — Loin de me cantonner à la théorie des champs, je l’ai combinée avec d’autres approches compatibles, qu’il s’agisse de la théorie foucaldienne de l’auteur, de la sociologie de la religion de Max Weber, de la sociologie du droit de Paul Fauconnet, et de la sociologie des professions (en particulier Andrew Abbott) dans mes travaux sur la responsabilité de l’écrivain, ou de la théorie des systèmes-monde et du néo-institutionnalisme dans mes travaux sur la traduction. Je me suis aussi nourrie de travaux d’historiens, en particulier ceux de Roger Chartier. J’ai donc développé mon propre cadre théorique, qui fait désormais référence, et forgé les outils méthodologiques afférents. Dès ma thèse de doctorat, soutenue en 1994, j’ai travaillé sur les institutions de la vie littéraire, comme les nommait Alain Viala : l’Académie française, l’académie Goncourt, etc. Et j’ai aussi consacré un chapitre de mon livre au rôle de l’Unesco, et mené une enquête collective transnationale sur les agents littéraires. Mes recherches convergent donc tout à fait avec leurs intérêts et leurs travaux, même s’ils et elles ne recourent pas à la théorie des champs. Je citerai également les travaux de Peter MacDonald à Oxford, avec qui j’ai beaucoup échangé, ou de Carlos Spoerhase à Munich. Il y a aussi un renouveau de la sociologie de la littérature en Allemagne et j’ai été conviée à participer au premier des trois numéros que la revue Internationales Archiv für Sozialgeschichte der deutschen Literatur (IASL) a consacrés à ce domaine.

12Elisa Sotgiu — Dans Qu’est-ce qu’un auteur mondial ?, vous reconnaissez à l’hégémonie culturelle américaine une influence positive sur le champ littéraire en termes de reconnaissance et de promotion de la diversité, tout en étant très critique à l’égard des effets négatifs de cette hégémonie, à savoir la réduction de la diversité linguistique et la concentration accrue des profits économiques et symboliques entre les mains des intermédiaires dominants. Pensez-vous que l’étude des mécanismes qui sous-tendent l’accès à la visibilité des auteurs mondiaux puisse contribuer à corriger les biais de certains des intermédiaires et médiateurs responsables de ces déséquilibres ?

13Gisèle Sapiro — Oui, je le pense. Beaucoup de ces mécanismes sont invisibles et parfois inconscients. Je me souviens d’une intervention d’Elleke Boehmer dans la discussion qui a suivi ma conférence à la MacKenzie Lecture à Oxford, évoquant son expérience comme membre du jury du Booker : elle avait, disait-elle, bien en tête ses Bourdieu, Casanova, Sapiro, mais décrivait comment il était difficile de résister à la pression des gros éditeurs qui bombardent les jurés de livres, tandis qu’il est impossible d’avoir un exemplaire d’un ouvrage publié au Liban… Je reconstitue de mémoire, ce n’est peut-être pas ce qu’elle a dit exactement, mais c’était l’esprit de son propos. De même, l’Académie suédoise favorise les travaux de recherche autour du prix et en prend connaissance pour nourrir sa réflexion. Les derniers prix reflètent une réorientation des choix vers plus de diversité ethnique (Abdulrazak Gurnah) et linguistique, avec le coréen (Han Kang), pour la première fois récompensé, et le hongrois (László Krasznahorkai).