Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Josefa Terribilini

« J’ai toujours trouvé que le cadre national était trompeur. » Entretien avec Franco Moretti sur la world literature

I always felt the national frame was misleading. An interview with Franco Moretti on world literature
Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres : modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature (2005), trad. Étienne Dobenesque, Paris : Les Prairies ordinaires, 2008, 139 p., EAN 9782350960463.

Entretien réalisé, transcrit et traduit par Josefa Terribilini.

1Josefa Terribilini — Le présent numéro d’Acta fabula s’intéresse au concept de « littérature générale » et à sa portée. Quel est votre propre rapport à cette notion, si tant est que vous l’ayez rencontrée durant votre parcours entre l’Europe et les États-Unis ? La façon dont vous conjoignez lecture à distance1 (avec son « formalisme sociologique ») et littérature mondiale peut sembler s’inscrire, à certains égards, dans le sillage d’une littérature générale telle qu’ont pu la définir Wellek et Warren2, c’est-à-dire comme une orientation théorique cherchant à dépasser les frontières nationales. Or vos travaux revendiquent une réflexion sur la littérature « mondiale » (world literature, Weltliteratur). Comment situez-vous les notions de « littérature générale » et de « littérature mondiale », ainsi que celle de « littérature comparée » ? Comment les reliez-vous ou les différenciez-vous ?

2Franco Moretti — Je n’avais jamais réfléchi à l’expression « littérature générale » avant nos échanges. Je l’avais peut-être déjà rencontrée, mais je n’y avais jamais prêté attention, parce que, dans les milieux où j’ai travaillé (Italie, Allemagne, États-Unis, Grande-Bretagne), elle ne semble pas jouer de rôle significatif. Cela me porte à croire que le concept n’est « actif » que dans le champ intellectuel français, ce qui n’est pas une critique en soi — pas du tout ! —, mais rend difficile pour quelqu’un d’extérieur d’apporter d’intéressantes perspectives à ce sujet. Cela dit, voici ma position vis-à-vis des différentes notions que vous proposez.

3La « littérature mondiale » est un terme qui a du sens pour moi. Il a un objet clair (toute la littérature du monde, du moins tendanciellement), même si le problème réside bien sûr dans la manière de conceptualiser cet objet. Sur ce point, je partage fondamentalement la position de Pascale Casanova3 : la littérature mondiale doit être conçue comme un système inégalitaire de littératures nationales. (Soit dit en passant, le fait que Casanova, qui a écrit l’un des ouvrages critiques les plus importants de sa génération, n’ait jamais eu de poste universitaire en France est un problème dont les universités françaises devraient avoir honte.)

4Mais la littérature mondiale n’est pas tout. Même s’il n’existait qu’une seule littérature dans le monde entier, nous aurions toujours besoin d’expliquer le fonctionnement d’un sonnet ou d’une fiction historique. Je pense que le terme le plus approprié pour désigner ce type d’étude est la « théorie littéraire » ; au xxe siècle, la Russie, puis la France ont été des centres pour ce domaine de recherche.

5Il me semble qu’il existe également une place logique pour un troisième champ d’étude, qui relie la littérature mondiale et la théorie littéraire en cartographiant les modifications (nationales, régionales, continentales, etc.) des structures définies par la théorie littéraire. J’appellerais cela la « littérature comparée », en pensant davantage à l’« anatomie comparée » qu’à la pratique actuelle du comparatisme littéraire, qui reste largement indéfinie, mais qui manque fortement d’ancrage morphologique.

6Donc : littérature mondiale, théorie littéraire, morphologie comparée. Ces trois éléments me semblent être le triangle clé qui définit l’espace conceptuel des études littéraires. Je ne sais pas s’il est possible d’imaginer une quatrième dimension qui serait occupée par la « littérature générale ». Personnellement, je ne le peux pas.

7Josefa Terribilini — Pourquoi cette voie ? Qu’est-ce qui, dans la littérature générale et comparée, vous est apparu important à la fin du siècle dernier, et vous semblait plus propre à élaborer une réflexion sur les phénomènes littéraires que la philosophie, par exemple, l’anthropologie, ou une approche nationale ? À quel(s) besoin(s) cette perspective répondait-elle pour vous ? Par ailleurs, comment s’est construit le rapport entre discipline, méthode et objet d’étude dans votre parcours ?

8Franco Moretti — Les livres que j’admirais étaient très différents les uns des autres. Au début de mon parcours universitaire, j’ai lu, en 48 heures, la Théorie du roman de Lukács (1916) et le recueil de Todorov sur les formalistes russes4 — deux ouvrages qui n’avaient rien à voir l’un avec l’autre, et qui m’ont accompagné pendant des décennies. De plus, les livres qui m’ont influencé, bien que souvent très différents, étaient généralement de nature comparative, sous une forme ou une autre. À l’époque, en Italie, les études littéraires consistaient à étudier telle ou telle littérature nationale (j’ai rédigé ma thèse sur la littérature anglaise5, par exemple), mais j’ai toujours trouvé que le cadre national était trompeur. Dès que j’ai obtenu un poste d’enseignement indépendant — à l’université de Salerne, en 1979, en littérature anglaise —, j’ai commencé à enseigner le Bildungsroman, en consacrant la majeure partie de mon temps à Goethe, Stendhal, Balzac, etc.

9Avec le recul, je crois que j’ai principalement travaillé dans deux domaines : la littérature européenne (avec l’intention et le désir de progresser vers la littérature mondiale, mais sans jamais le faire concrètement), et la morphologie comparée, tant au niveau des genres (le roman d’apprentissage, l’épopée moderne, la tragédie) que sur le plan des outils (j’ai ainsi construit des arbres d’évolution d’indices [clues] ou du style indirect libre). J’aimerais être capable de théorie pure, mais je ne le suis pas.

10Josefa Terribilini — Vous avez donc insisté sur la pertinence d’une « littérature mondiale », et la méthode du distant reading que vous avez développée s’inscrit dans cette perspective. Comment envisagez-vous toutefois la tension qui existe entre ce type d’approche et la valorisation de la singularité ? Quelle est la pertinence pour vous d’articuler une démarche quantitative à des perspectives critiques plus proches du texte et des acteurs du champ ?

11Franco Moretti — L’expérience de la singularité est fondamentale dans notre expérience de lecteur ou de spectateur. Je n’ai aucune intention de l’effacer : quand je lis Hölderlin, je veux lire un poème précis et apprécier sa forme particulière. Mais l’expérience et le plaisir de la lecture ne sont pas les mêmes que l’expérience et le plaisir de la connaissance. La continuité entre les deux est souvent tenue pour acquise — surtout aux États-Unis, où dire de quelqu’un qu’il est un « grand lecteur » équivaut à le qualifier de « grand critique » —, mais c’est une erreur. Comme dans beaucoup d’autres domaines scientifiques, la connaissance naît contre les impressions des sens.

12Josefa Terribilini — Vos travaux permettent notamment de penser autrement, et à une autre échelle, le « canon littéraire », sans pour autant imposer un contre-canon (plusieurs de vos études partent de Shakespeare, Balzac, Dickens, Joyce, etc.). Quelle part faut-il ainsi, selon vous, accorder au canon dans une démarche mondiale qui (a priori) s’intéresse davantage à des phénomènes transversaux qu’à des œuvres ?

13Franco Moretti — Un canon est ce qu’une culture sélectionne afin de se constituer et d’établir ses valeurs, ses goûts et ses aversions. Il s’agit d’un conflit social qui se joue sur le terrain de l’esthétique — et, en principe, à l’intérieur d’un champ national. Il est probable qu’un canon mondial de textes se construise lentement aujourd’hui, mais nous n’en sommes encore qu’à un stade préliminaire, pour la simple raison qu’il existe non pas une culture mondiale unifiée, mais seulement un système mondial de cultures nationales et régionales. Donc, pour le moment du moins, je pense que les discussions sur le canon doivent se limiter aux littératures nationales.

14Josefa Terribilini — Par ailleurs, peut-on réellement, en tant qu’êtres nécessairement situés, toucher au caractère mondial du fait littéraire ? De quelle manière envisagez-vous la friction entre votre propre situation singulière (culturelle, historique, géographique, linguistique, etc.) de chercheur et la dimension généralisante de ce type d’approche ?

15Franco Moretti — Nous sommes ce que nous sommes. Chacun d’entre nous lit d’autres critiques, apprend d’eux, se sent en désaccord avec leurs propos, change d’avis, devient même très différent de ce qu’il était lui-même auparavant… Mais, en fin de compte, chacun n’est qu’un individu qui comprend le monde à partir de sa perspective limitée. Il revient aux autres de prouver que cette perspective déforme des traits essentiels de l’objet qu’il tente de décrire.

16Comme le formule Panofsky dans son essai Galilée critique d’art (1954), si Kepler était beaucoup plus proche que Galilée de la vérité concernant la forme de l’orbite des planètes autour du soleil, ce n’était pas parce qu’il avait moins de préjugés, mais parce que ses préjugés étaient d’un autre ordre. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que nos préjugés soient « appropriés » à ce que nous étudions. Seuls les fanatiques et les chasseurs de sorcières prétendent n’avoir aucun préjugé.

17Bien sûr, de nombreux critiques — en particulier les personnes influencées par la déconstruction — ne pensent pas que les descriptions d’un même phénomène puissent être comparées. Je ne suis pas d’accord : après tout, si c’était vrai, les débats critiques seraient complètement inutiles. On m’a prouvé à plusieurs reprises que j’avais tort sur certains points et, bien que je n’aie pas vraiment apprécié cette expérience, je l’ai trouvée assez libératrice, parce qu’elle démontre qu’une discussion scientifique est possible. C’est un résultat bien plus important que d’avoir raison sur la fin du Rouge et le Noir.

18Josefa Terribilini — Votre parcours est lui-même marqué par des mouvements internationaux, entre l’Europe et les États-Unis. Avez-vous pu, dans ce cadre, comparer les comparatismes ? Quelle(s) forme(s) la littérature générale et comparée connaissai(en)t-elle notamment à Stanford, puis à Columbia, dans un contexte culturel particulièrement attaché au « close reading » (ou à la « lecture rapprochée »), et quel impact cela a-t-il eu sur votre travail ?

19Franco Moretti — En Italie, quand j’étais étudiant, la littérature comparée n’existait pas du tout — en réalité, j’ai été le premier professeur à enseigner ce domaine, à Vérone, en 1989, juste avant de partir pour les États-Unis. À Columbia, la littérature comparée faisait partie du département d’anglais et n’avait pas de physionomie intellectuelle spécifique. J’ai en fait lancé le débat pour la détacher du département, ce qui m’a valu de vives critiques. Finalement, j’ai décidé de partir pour Stanford. À Stanford, la littérature comparée n’était qu’un petit programme d’études, sans ambition intellectuelle particulière non plus.

20Josefa Terribilini — Ces dernières décennies, avez-vous été marqué par l’émergence d’une orientation méthodologique ou par une publication spécifique qui vous semble parlante pour l’évolution des débats dans ce champ ?

21Franco Moretti — Non.

22Josefa Terribilini — Qu’en est-il des enjeux décoloniaux et des littératures « autochtones », qui intéressent toujours davantage la recherche en sciences humaines à une échelle internationale ? Sont-ils solubles dans une approche mondiale de la littérature ? Quels défis posent-ils aux circulations ou au concept même de la « littérature mondiale » ?

23Franco Moretti — Lorsque j’ai présenté mes réflexions dans « Hypothèses sur la littérature mondiale » ([2000] 2001), j’ai souvent été attaqué par des personnes qui affirmaient que les littératures périphériques (dont la plupart sont effectivement postcoloniales) dépendaient beaucoup moins du centre du système mondial que je ne le laissais entendre. C’est peut-être vrai, étant donné qu’il s’agit d’un problème empirique où différents résultats peuvent être présentés, comparés et évalués. Or je n’ai presque jamais été critiqué sur des bases empiriques, mais plutôt sur des questions de principe : comme si un modèle où le centre est plus puissant que la périphérie était politiquement incorrect. Cet argument me paraît absurde : il repose sur la croyance que l’on ferait disparaître les inégalités de pouvoir en cessant simplement de les mentionner. Il s’agit d’un vœu pieux, et non d’un raisonnement fondé sur le savoir — et c’est aussi une très mauvaise position politique, car elle ne fait qu’encourager les illusions.

24Au fond, il y a là un désir de critique normative dont je me sens totalement étranger. Pour moi, l’étude de la littérature a pour but la connaissance, et non le jugement de valeur.

25Josefa Terribilini — Vous préparez un nouvel ouvrage consacré à la tragédie : comment celui-ci interagit-il avec les développements récents de la littérature comparée ? Le choix même de la tragédie comme objet d’étude vous semble-t-il particulièrement propice à une démarche comparatiste ?

26Franco Moretti — À bien des égards, la tragédie est un objet idéal pour les comparatistes — la tragédie grecque versus la tragédie moderne, sans oublier les traditions très différentes en Angleterre, en France, en Espagne, en Allemagne, et une galaxie encore plus vaste au xxe siècle. Mais, cette fois, mon intérêt principal porte sur l’interprétation politique de la tragédie, et j’ai consacré l’essentiel de mon énergie à établir un lien convaincant entre la forme tragique et la guerre civile — en sacrifiant ainsi, relativement parlant, les spécificités nationales. C’est certainement l’une des faiblesses possibles de mon livre ; mais personne ne peut jamais tout faire. J’ai senti que je devais choisir, et c’est ce choix-là que j’ai fait.