
La traduction au XVIe siècle, un outil d’émancipation pour les femmes ?
1Ces dix dernières années, les études sur les femmes à la Renaissance ont vu se développer un intérêt des chercheurs et des chercheuses pour la question de la traduction1. Le court ouvrage de Pierre-Emmanuel Roy poursuit cette dynamique en proposant d’orienter la réflexion sur les discours paratextuels des traductrices françaises au xvie siècle afin de montrer comment ces formes littéraires permettent l’élaboration d’une image de soi. L’ouvrage d’Emmanuel Roy, tiré de son mémoire de maîtrise réalisé à l’Université McGill, repose sur un sujet et un corpus bien définis, dont les enjeux sont clairement exposés. Il permet de donner une visibilité à des textes et des autrices de la Renaissance, pour la plupart peu connus, dans une étude structurée de façon chronologique et suivie de la retranscription intégrale du corps étudié. Cet accès aux textes est appréciable et essentiel pour mieux saisir les analyses menées et pour découvrir les paratextes choisis. Le sujet, très spécifique, permet cependant d’embrasser des problématiques importantes pour l’histoire littéraire du xvie siècle et pour l’étude des femmes. Le corpus d’étude a été établi selon trois critères précis : la disponibilité des textes (ne sont étudiés que des textes dont une trace a pu être conservée), la présence d’un discours paratextuel accompagnant la traduction et des paratextes où le statut de traductrice est pleinement assumé. Il s’agit ainsi pour l’auteur de mettre en lumière un corpus où « s’élabore pleinement un véritable ethos d’autrice » (p. 15). Six traductrices sont ainsi étudiées, dans un corpus qui propose des dédicaces variées, soit à un membre de leur entourage familier, soit à un personnage de la Cour : Claudine Scève et Marie de Cotteblanche s’adressent chacune à l’une de leurs amies, Marguerite de Cambis à son père, Anne de Graville à la reine Claude de France, Anne de Marquets à la jeune princesse Marguerite de Valois et Hélisenne de Crenne au roi François Ier.
Une approche rhétorique
2L’inscription de l’étude dans le champ rhétorique est au fondement de principes d’analyses qui sont clairement explicités dès l’introduction : Pierre-Emmanuel Roy s’attache en effet à mettre en évidence l’existence d’une « rhétorique paratextuelle » (p. 17) des traductrices qui se distinguerait de celle des traducteurs. Pour cela, il s’intéresse à la forme de ces discours paratextuels ainsi qu’à la façon dont les conventions d’écriture s’y manifestent. Cette dimension rhétorique met en évidence des stratégies discursives différentes selon les autrices et indiquées dans le titre des chapitres : l’effacement (Anne de Graville et Claudine Scève), la revendication humaniste (Hélisenne de Crenne), la captatio benevoltiae dans un but de diffusion des savoirs et de leurs œuvres (Marguerite de Cambis, Marie de Cotteblanche et Anne de Marquets). Si le topos de la modestie parcourt l’ensemble de ces discours paratextuels, il est cependant réinvesti différemment et l’interprétation qu’en propose l’auteur évite toute simplification. Il permet ainsi de mettre au jour des pratiques rhétoriques dont les objectifs sont assez variés. Ainsi, elles peuvent relever d’une forme de litote discursive où la protestation conventionnelle d’humilité vise au contraire à mettre en valeur les qualités de l’autrice, comme dans le cas d’Hélisenne de Crenne. Elles peuvent également engager des procédés d’« allusions cryptiques à [l’]identité des autrices » (p. 31) chez Anne de Graville et Claudine Scève, ou encore révéler un système de répercussion du prestige social de la destinataire sur l’épistolière lorsque Anne de Graville dédie sa traduction à la reine Claude de France. Enfin, ces pratiques rhétoriques peuvent tirer parti d’un processus de dépréciation de la traduction, pratique lue chez Marguerite de Cambis, Marie de Cotteblanche et Anne de Marquets. L’ethos des autrices est ainsi fait de feintes et d’ambivalences qui, sous l’apparent dépouillement des discours paratextuels « confèrent une légitimité à leur prise de parole » (p. 86) — à l’exception de celui d’Hélisenne de Crenne. Il s’agit alors pour ces traductrices de s’assurer un safe space pour leur pratique d’écriture : le lexique de la dissimulation qui revient constamment sous la plume de Pierre-Emmanuel Roy met ainsi en évidence les faux-semblants d’une époque où prendre le risque d’écrire pour un public et être publié équivaut à celui de devenir une femme publique. S’écrire en femme modeste, c’est donc s’assurer une forme de tranquillité, et de vertu.
Situer les traductrices dans l’histoire de la traduction
3En faisant le choix de conduire une analyse rhétorique de ces discours préfaciels, l’auteur fait également celui de les replacer dans l’histoire de la traduction. Sur ce point, l’introduction prend soin de souligner les manques comme les avancées de la recherche sur la question de la place des traductrices. En effet, Pierre-Emmanuel Roy, s’appuyant sur les travaux de Véronique Duché et Toshinori Uetani, rappelle que « de 1521 à 1603, on n’y compte moins de vingt-cinq traductrices » (p. 13). Son étude permet ainsi de combler certaines lacunes de la recherche à propos des femmes traductrices : la façon dont elles pensent et représentent leur activité, leur implication dans la « querele des Translateurs » qui, à partir des années 1540, agite le milieu de la traduction. Ces débats sont évoqués dans les chapitres consacrés à Hélisenne de Crenne (chapitre 2) et à Marguerite de Cambis, Marie de Cotteblanche et Anne de Marquets (chapitre 3). L’auteur fait le lien entre l’essor qu’ont pu prendre les débats sur la traduction à leur époque et l’ethos que les autrices se construisent dans leurs préfaces. En s’appropriant des topoï dépréciant la traduction, les autrices du troisième chapitre justifient leur prise de parole et montrent que la traduction est une activité qui convient à leur sexe. Est-ce pour cette raison que l’on peut déceler, avec Pierre-Emmanuel Roy, des postures novatrices chez les traductrices qu’il étudie dans son ouvrage ? En effet, il est frappant de constater que certaines d’entre elles, dans leur préface, peuvent être considérées comme des pionnières. Marguerite de Cambris, par exemple, est la première à avoir traduit en français des lettres italiennes. Plus encore, dans le cadre d’une histoire littéraire qui dépasse le seul contexte de la traduction, Hélisenne de Crenne est la seule femme au xvie siècle à avoir dédié une de ses œuvres au roi de France, et l’épître liminaire adressée par Claudine Scève à sa dédicataire — identifiée comme étant Jeanne Faye — est la première lettre familière à avoir été publiée par une femme à un moment où ce type d’épître commence tout juste à être introduit dans le milieu éditorial. Les va-et-vient réguliers entre les pratiques des six autrices étudiées et celles de leurs homologues masculins sont sur ce point particulièrement utiles et éclairants. Ils replacent certaines stratégies rhétoriques utilisées par les autrices dans des pratiques courantes de l’époque : ainsi, l’insertion de poèmes après la traduction, comme le fait Anne de Marquets, rejoint ce qu’a pu faire Joachim Du Bellay et montre que le topos de la modestie ne relève pas uniquement d’une pratique genrée. Ainsi, ces parallèles contribuent à inclure les autrices dans l’histoire de la traduction et l’histoire littéraire : en dépit d’une rhétorique reposant sur l’écriture privée, elles interrogent des pratiques semblables à celles de leurs contemporains.
Singularité d’Hélisenne de Crenne
4Dans cet ensemble, une traductrice se distingue : Hélisenne de Crenne. Sur ce point, l’étude de Pierre-Emmanuel Roy rejoint une dynamique nouvelle dans les travaux consacrés à cette autrice. Il donne à sa traduction des quatre premiers livres de L’Enéide toute la place qu’elle mérite dans son œuvre2 et replace l’autrice au cœur des enjeux humanistes, en situant sa préface dans la « querele des Translateurs » qui voit s’opposer ceux qui considèrent la traduction comme un « labeur noble et méritoire, au même titre que l’écriture autonome » (p. 38) et ceux qui au contraire la discréditent. Pour Pierre-Emmanuel Roy, bien qu’Hélisenne de Crenne ne fasse aucune allusion explicite à cette querelle, son discours paratextuel « la range sans équivoque dans le camp […] de tous ceux qui voient dans la traduction un moyen d’atteindre la renommée et d’accomplir les grands desseins de l’humanisme. » (p. 39) Ce biais d’analyse est tout à fait stimulant et permet d’étayer la figure d’une Hélisenne de Crenne humaniste : traduire Virgile apparaît comme le signe d’une ambition que révèle également le choix de son dédicataire, le roi François Ier. Le paratexte, qui ne se cantonne pas chez elle à une épître dédicatoire, mais inclut notamment les manchettes, témoigne de l’érudition de l’autrice qui se manifeste par son souci de vérité historique et son désir de prendre une part essentielle à la translatio studii. Le format même de l’ouvrage, l’in-folio, contraste avec ses précédentes publications et souligne le prestige recherché. La volonté d’effacer toute allusion à sa condition de femme montre également qu’elle souhaite être reconnue pour des qualités littéraires alors jugées « viriles ». Pour Crenne, la traduction est un genre noble et celle-ci vient couronner son œuvre. En analysant avec minutie le paratexte, Pierre-Emmanuel Roy contribue à enrichir les études sur Hélisenne de Crenne, sur son rapport aux savoirs et son travail de publicisation de son œuvre par l’élaboration de son auctorialité.
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5C’est donc un essai court, resserré sur un champ d’études pointu, mais stimulant qu’offre Pierre-Emmanuel Roy. L’approche rhétorique et la méthodologie avec laquelle il s’y tient permettent un renouvellement du corpus féminin à la Renaissance tout en proposant d’intéressantes perspectives. On pourrait ainsi poursuivre les échos contextuels, restreints essentiellement aux paratextes de traduction composés par des hommes, aux discours paratextuels féminins écrits au xvie siècle : au-delà du topos de la modestie, les autrices mettent-elles en place les mêmes stratégies rhétoriques, notamment en matière d’ethos, en fonction des genres abordés ? En outre, certaines analyses secondaires apparaissent comme des sujets novateurs pour l’étude des écrits féminins de cette époque. Le style plaisant de Claudine de Scène, que permet la forme de la lettre familière adressée à une amie, pourrait enrichir les études menées récemment sur le rire des épistoliers3 et au-delà sur l’humour au féminin4, piste dans laquelle Pierre-Emmanuel n’ose pas totalement s’aventurer (p. 33-34). En s’intéressant à un sujet en apparence étroit, l’auteur apporte ainsi une contribution essentielle à la question de l’émancipation féminine par l’écriture dans la Renaissance française.

