
L’Écriture embarquée : les poètes roumains face aux deux conflagrations mondiales
1« Encore faut-il distinguer, affirmait Sartre : l’empire des signes, c’est la prose ; la poésie est du côté de la peinture, de la sculpture, de la musique1. » Pierre de touche de l’engagement littéraire, en vision sartrienne, le langage poétique apparaît comme une structure extérieure au monde qui place la parole poétique au-delà ou en-deçà de la réalité. Actualisant la formule d’Horace, ut pictura poesis, Sartre instaure une équivalence entre le langage poétique et l’instrumentaire pictural : pour le poète, « les mots-choses se groupent par associations magiques de convenance ou de disconvenance, comme les couleurs et les sons2 », quand pour le prosateur, « les mots ne sont pas d’abord des objets, mais des désignations d’objets3 ». Dans la dichotomie sartrienne, le discours poétique s’est retiré du réel, et il serait en effet incapable d’agir ou de changer le monde. Or, pour Sartre, le propre d’une parole engagée est sa capacité d’engendrer des changements dans le réel et « l’écrivain “engagé” sait que la parole est action ; il sait que dévoiler c’est changer et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer4 ». Selon Sartre, le langage poétique ne serait pas en mesure de véhiculer un discours engagé, puisque le domaine de la poésie se limiterait à la sphère réflexive du langage.
2Or, il ne faut pas chercher plus loin que dans la contemporanéité immédiate de la Seconde Guerre mondiale pour observer les limites de la pensée sartrienne. C’est alors que
la poésie qui s’invente au sein de la Résistance est le contraire de l’image élitiste et puriste qu’on pointait précédemment : cherchant à briser la clôture du fait poétique moderne, elle se montre engagée dans l’Histoire et elle apparaît comme une forme agissante, voire même héroïque, en prise directe avec le monde5.
3Liée aux circonstances de son écriture, l’écriture poétique est embarquée6 par l’Histoire et l’émotion qu’elle suscite ne relève plus d’un affect individuel, mais d’un agencement collectif où la forme se trouve en solidarité avec le message communiqué. Un exemple de poésie ancrée dans son contexte d’émergence nous est offert dans l’analyse que Corina Croitoru consacre à la poésie roumaine des deux guerres mondiales : saisie par le silence de la critique devant la poésie de guerre, l’historienne de la littérature cherche à cartographier un espace littéraire encore peu exploré. Sa démarche ne se limite pas à la restitution de la poésie engendrée par les deux guerres mondiales, elle observe la manière dont la poésie négocie avec l’histoire événementielle ses limites esthétiques et cherche « à révéler la manière particulière dont l’expérience traumatisante de la guerre inspire aussi bien l’écrivain devenu combattant que le combattant devenu écrivain, tout en confirmant et infirmant la maxime latine inter arma silent musae7 ». En mettant en miroir la production poétique des deux conflagrations mondiales, Corina Croitoru interroge d’abord les mutations opérées par l’imaginaire poétique — de la démythification de la guerre à la démocratisation de l’ironie —, ainsi que la manière dont la plume devient une arme, révélant une éthique de l’écriture poétique.
Posture & postures : revisiter l’histoire littéraire
4L’étude de Corina Croitoru trouve son point de départ dans une distinction implicite entre la poésie de guerre, écrite par ceux qui n’ont pas été mobilisés, et la poésie du front, produite par ceux qui ont été mobilisés, « afin de délimiter quatre postures d’écrivain : l’écrivain professionnel combattant, l’écrivain professionnel civil, l’écrivain amateur combattant et l’écrivain amateur civil8 » (p. 21). La notion de posture d’écrivain9, telle qu’elle a été proposée par Jérôme Meizoz, permet à Corina Croitoru d’examiner la mise en scène de l’écrivain embarqué par l’Histoire et les variations historiques sur une posture d’un écrivain où d’un groupe d’écrivains. Les détails d’une histoire événementielle mineure sont ainsi passés au crible : du physique fragile de Camil Petrescu à la création du mythe de l’écrivain taciturne après la Première Guerre mondiale ou la distance qui s’installe, pendant la Seconde Guerre mondiale, entre les prérogatives esthétiques du Cercle littéraire de Sibiu10 et les impératifs éthiques du groupe littéraire constitué à Bucarest, autour de la revue Albatros. L’étude de Corina Croitoru ne se limite pas à un inventaire de postures littéraires, elle réussit à rendre compte avec finesse des contraintes idéologiques et politiques qui obligent les écrivains à négocier en permanence leur place dans le champ littéraire. La propagande de guerre, la censure, les idéologies autoritaires qui cherchent à contrôler la production littéraire sont autant d’éléments que les écrivains doivent prendre en compte dans la construction de leur image auctoriale.
5La notion de posture permet à Corina Croitoru d’interroger non seulement la scénographie des écrivains, mais aussi les gestes de la critique littéraire pendant l’entre-deux-guerres. Son ouvrage remet en question une histoire littéraire oublieuse d’une écriture poétique considérée comme mineure en raison de sa portée politique. La question semble d’autant plus légitime que certains historiens, comme Perpessicius11 (1891-1971), de son vrai nom Dumitru Panaitescu, furent à la fois combattants et poètes dans la Grande Guerre. Corina Croitoru observe la manière paradoxale dont les historiens de la littérature se sont intéressés à la guerre dans la presse littéraire de l’époque, tout en montrant un intérêt réduit pour les œuvres nées sous le signe de la conflagration. La réticence pourrait s’expliquer « par des considérations tenant au caractère engagé de la poésie de guerre, jugée dès lors mineure par rapport à l’œuvre intégrale de tout écrivain consacré12 » (p. 63). La démarche critique de Corina Croitoru ouvre ainsi une nouvelle voie dans l’histoire de la littérature roumaine : si la poésie roumaine a été classée comme d’avant-guerre, de l’entre-deux-guerres ou d’après-guerre, il existe désormais une poésie de guerre dans les histoires littéraires.
Un imaginaire guerrier démystifié
6Outre une étude des postures d’écrivain, l’ouvrage de Corina Croitoru examine l’imaginaire de la guerre tel qu’il s’est actualisé dans la poésie des deux conflagrations mondiales. À travers le découpage de son corpus, l’historienne de la littérature parvient à rendre compte d’une situation historique et politique complexe au moment de l’entrée de la Roumanie dans la Première Guerre mondiale, qui conduit à une production littéraire inégale : en 1916, lorsque le Royaume de Roumanie décide de rejoindre les Alliés, nourri par le rêve de créer un grand État national roumain, les Roumains des provinces de l’Empire Austro-hongrois étaient déjà mobilisés depuis deux ans dans l’armée impériale et ils étaient envoyés sur le front de l’Est contre leurs propres compatriotes. Avec un regard d’ethnologue, Corina Croitoru analyse la poésie de guerre (ou de « cătănie », hu. katona = soldat) élaborée sur le modèle de la lyrique folklorique par les paysans roumains alphabétisés mobilisés sur le front. Les analyses de Corina Croitoru montrent, d’une part, comment la poésie de guerre enregistre l’événementiel historique, et d’autre part, comment l’expérience de la guerre transforme les formes de la lyrique populaire :
La « feuille verte » et la « plaine » en viennent à cohabiter, dans l’espace d’un même poème, avec le « fusil » et les « canons », soulignant une fois de plus le contraste entre l’objet traditionnel de la contemplation artistique, le cadre naturel, et les éléments modernes, artificiels, de la bataille technologisée13. (p. 54)
7Si, dans les pays d’Europe de l’Ouest, la Première Guerre mondiale a pu susciter un état d’esprit marqué par l’espoir qu’elle serait la dernière des guerres, Corina Croitoru note que « même lorsqu’ils militent pour l’entrée en guerre, les Roumains ne le font pas avec l’exaltation des occidentaux qui croient en une conflagration rédemptrice, mais avec la conscience d’un sacrifice nécessaire à la reconquête de l’unité territoriale et ethnique14 » (p. 44). Si le champ littéraire roumain était alors partagé entre une direction nationaliste, guerrière, et une option socialiste, pacifiste, les deux se retrouveront face à la catastrophe de la guerre. La force de l’ouvrage de Corina Croitoru réside dans son analyse de la production poétique de guerre, qui interroge à la fois sa dimension politique et esthétique : si la poésie de la Grande Guerre est majoritairement écrite par des écrivains combattants, elle devient un moyen de transmission de l’expérience de la guerre entrant en concurrence avec la propagande militaire, refusant l’héroïsme et mettant en scène la dissolution du sujet.
8Lors de la Seconde Guerre mondiale, la production littéraire devient l’apanage de poètes en civil animés d’un « élan combatif, au sens critique, étant donné que leur attitude dominante est une prise de position contestataire face aux réalités de la guerre » (p. 181). Si une tendance poétique référentielle et anti-esthétisante existait déjà durant la Première Guerre mondiale, Corina Croitoru observe l’émergence d’une esthétique du dégoût, développée sur des bases éthiques. Au-delà du sujet tragique ou d’une dimension esthétique commune, ce qui relie la poésie des deux guerres mondiales, c’est l’ironie qui cesse d’être un jeu intellectuel abstrait pour s’appliquer aux réalités dramatiques de la guerre. Comme le montre l’examen minutieux de Corina Croitoru, la guerre démocratise l’usage de l’ironie poétique : si, pendant la Grande Guerre, le rire face aux situations limites est l’arme des poètes combattants, lors de la Seconde Guerre mondiale, l’ironie sera reprise par les écrivains en civil (c’est le cas de Geo Dumitrescu15), et elle s’installera dans l’instrumentaire de combat des écrivains roumains lors de la guerre d’usure qui commencera contre le système totalitaire communiste16.
Écrivaines en guerre contre la guerre
9Parlant de l’imaginaire, Corina Croitoru remarque la présence des topoï du mépris des femmes dans la poésie de guerre. Or, « si la guerre ne crée pas la misogynie, elle la cultive, mais elle produit aussi les prémices de l’émancipation des femmes » (p. 268). L’historienne de la littérature revient en arrière afin de récupérer une série d’écrivaines oubliées par l’histoire littéraire. C’est ainsi que Corina Croitoru fait apparaître un filon pacifiste dans la poésie des écrivaines engagées contre la guerre : suite à la Guerre d’Indépendance (1877-1878), une écrivaine comme Maria Cuțan présente une attitude radicalement opposée à l’engagement mobilisateur, consciente
de l’ironie amère du destin qui allait mettre face à face, armes à la main, « frère contre frère », dans le contexte de l’entrée du Royaume de Roumanie dans la guerre en 1916 aux côtés de la Triple Entente et de l’appartenance de la Transylvanie, territoire roumain, à l’Empire Austro-Hongrois17 (p. 271).
10Sur un fond communiste, le filon pacifiste sera ensuite retrouvé dans la poésie des écrivaines roumaines lors de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, comme le souligne Corina Croitoru, une fois que la Roumanie retourne les armes contre l’Allemagne et que l’influence de l’URSS se fait ressentir, les vers de ces poètes sur le thème de la guerre « sont révélateurs de la manière dont l’expérience de l’horreur est devenue, au milieu du siècle dernier, une voie de légitimation du régime de la terreur, initialement perçu comme une épiphanie18 » (p. 277).
Écriture poétique, écriture esth/éthique
11L’écriture poétique de la guerre ne se limite pas à une retranscription de l’imaginaire démystifié dans l’espace du poème. Comme le montre Corina Croitoru, la poésie de guerre pose le problème de la représentation : l’incongruence entre l’expérience de la guerre et le langage poétique oblige la poésie à renégocier son rapport au réel, tout en interrogeant les effets de la rencontre entre le sujet moderne et le tragique de la guerre sur la création littéraire. C’est ainsi que se profile une éthique de l’écriture poétique, d’autant plus visible chez les poètes de la Seconde Guerre mondiale :
Se dessine ainsi, dans la poésie de la génération de la cinquième décennie, une « esthétique du dégoût » développée, naturellement, sur des bases éthiques, car plus que tout, la littérature de guerre du xxᵉ siècle pose la question de l’existence d’une « éthique de l’esthétique » (selon l’expression de Jochen Mecke), qui considère que le renoncement à toute forme d’esthétisation de l’écriture de guerre ne peut être vu comme l’expression du style personnel d’un auteur, mais doit être compris comme la conséquence de son engagement éthique face à une réalité abominable19. (p. 213-214)
12Dans ses analyses, Corina Croitoru met en lumière la dimension éthique de l’écriture poétique. Le langage poétique ne se définit plus par sa seule fonction esthétique : embarquée par les circonstances de son écriture, la littérature cesse d’être un domaine autonome. Alors que l’autonomie du langage poétique découle de la subordination de la création langagière à la métamorphose de la matière sonore, la poésie de guerre révèle un champ de tensions où le lecteur peut observer
la tendance à thématiser le traumatisme de la guerre dans une tonalité transitive, anti-lyrique et ironiquement contestataire, capable de dénoncer une réalité par ailleurs écrasante, ainsi que la décrit Geo Dumitrescu [1920-2004], figure de proue de l’attitude contestataire de sa génération20. (p. 214)
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13L’incursion de Corina Croitoru dans la poésie de guerre roumaine restitue aux lecteurs une littérature longtemps ignorée par la critique roumaine en raison de sa dimension esthétique « impure » : si, pendant l’entre-deux-guerres, la critique littéraire s’efforçait de construire un canon esthétique au service du nouvel État national, durant la période communiste, l’engagement fut compris selon les diktats politiques, et, après la Révolution de 1989, alors que le sujet aurait pu être abordé de manière ouverte, les débats littéraires se sont principalement concentrés sur la résistance à travers la culture. Or, l’histoire littéraire que Corina Croitoru nous propose n’est pas seulement une expédition sur le front : elle retrace également les métamorphoses du langage poétique d’une génération littéraire à l’autre. Ainsi, le front extérieur se transforme en un front intérieur, où le langage poétique, confronté au réel, doit intégrer le traumatisme historique et parvenir à susciter un sentiment esthétique, là où le poétique semblait définitivement nié.

