Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre article
Florence Hafner

Une postérité contrariée : relire Villiers de l’Isle-Adam

A tormented posterity: re-reading Villiers de l’Isle-Adam
Romain Enriquez et Anne Orset (dir.), Villiers de l’Isle-Adam, Un inactuel en son siècle, Paris : Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2025, 224 p., EAN 9782406184751.

1À la faveur de l’été a paru un très beau livre collectif qui avait jusqu’alors manqué à la critique récente de la seconde moitié du xixᵉ siècle français. C’est « enrichis de contributions supplémentaires », que Romain Enriquez et Anne Orset publient les actes du séminaire « Villiers de L’Isle-Adam » organisé de 2021 à 2023 à Sorbonne Université, permettant à tout un chacun d’avoir entre les mains le merveilleux hommage que la critique contemporaine rend à un auteur si longtemps et si injustement demeuré confidentiel dans la recherche dix-neuviémiste. Car l’histoire de la réception de Villiers est faite de regains d’intérêt et de désamours successifs, le dernier ouvrage collectif d’envergure sur l’exorciste du réel 1 remontant aux actes de colloques du centenaire de sa mort2, où l’on s’était pris à nouveau à rêver à une durable célébrité reconquise.

2À ce nouvel ouvrage ont collaboré des grands noms des études villiériennes ainsi que des spécialistes de la littérature et des médias du xixᵉ siècle. Citons, par ordre alphabétique, les neuf collaborateurs : R.‑L. Cahoua, A. Delattre, A.‑S. Dufief, A. Heck, S. Kunkel, J. Noiray, A. Orset, J. Schuh et B. Vibert. L’introduction est quant à elle signée R. Enriquez.

3On peut lire, bien sûr, chacun des articles indépendamment les uns des autres mais l’on découvre assez rapidement et avec plaisir qu’un fil conducteur traverse leur propos et fait de l’ouvrage plus qu’une étude collective, une véritable enquête. Car il s’agit bien ici de comprendre les raisons qui ont, sinon empêché, du moins freiné le succès de celui en qui la famille plaçait tous ses espoirs3 de gloire littéraire. Chacun des articles s’attache ainsi à interroger sous des angles différents les rapports ambigus et tumultueux de Villiers à ses contemporains, l’ambivalence de son regard sur la presse, la réception complexe de son œuvre théâtrale, ce qui — enfin — a été empêché par l’époque et ce qu’on peut imputer à Villiers lui-même directement ou indirectement.

4Divisé en deux parties entre une « Approche globale » de la paradoxale modernité anti­moderne de Villiers, et un deuxième mouvement intitulé « Affinités » sur les jeux de filiation et d’influence de l’exorciste du réel, l’ouvrage se lance finalement dans l’enquête de ce que Jacques Noiray nomme « l’injuste oubli » (p. 17) de Villiers et apporte des réponses d’importance sur son éternel statut d’auteur de l’idéal réservé à de fidèles happy few. En creux, cette étude collective pose aussi la question d’une éventuelle renaissance. Villiers pourrait-il aujourd’hui (re)devenir à la mode ?

Villiers, le railleur

5Il n’est jamais bienvenu de trop railler ceux qui pourraient être collectivement ses propres mécènes ou, autrement dit, de scier la branche sur laquelle on est assis. Villiers n’a cependant eu de cesse de le faire, et ce dès la pièce La Révolte (1870) dont la première et la réception sont analysées en détail par l’article d’Anne-Simone Dufief. « Au théâtre, mépriser son public n’est jamais une bonne idée. […] Les spectateurs se sont sentis victimes d’une mystification » (p. 63), écrit-elle. D’une part, le public du théâtre Le Vaudeville — dont Anne-Simone Dufief rappelle qu’il n’était pas le lieu le plus approprié pour une telle pièce — ne savait pas pour quel personnage prendre parti, chacun des deux ayant sa propre part de médiocrité. D’autre part, le texte même de la pièce était on ne peut plus clair sur le piètre rapport du public au théâtre, devenu simple divertissement. Le personnage masculin, archétype du bourgeois, y critique la « clique de novateurs4 » qui — au théâtre — « cherchent toujours à compliquer », et qui ne font finalement qu’inquiéter les honnêtes gens, lesquels vont au théâtre pour rire, rien de plus. Sans être un four complet, La Révolte a laissé le public perplexe et a vite quitté l’affiche. Il faudra attendre les dernières années du siècle pour qu’après la mort de Villiers la pièce soit reprise par André Antoine à l’Odéon puis le début du xxᵉ siècle pour qu’elle soit reçue à la Comédie Française et qu’on loue la force du drame social qui s’y joue. On n’était plus le même public, les bizarreries n’étaient plus si bizarres, et l’on pouvait accepter d’autant plus facilement la moquerie à l’encontre des spectateurs qu’elle avait été à destination de la génération précédente.

6La posture satirique de Villiers est intrinsèque à son écriture, quel que soit le genre. Jouant de l’humour noir, excellant dans la chronique et dans la caricature du bourgeois de son époque, Villiers croque avec violence les caractères et la médiocrité de ses contemporains, choisissant de « combattre le mal par le mal, et de parler le bourgeois — comme on dirait parler une langue » (p. 47), ainsi que l’affirme, de son côté, Bertrand Vibert.

7La raillerie était « sa manière d’être au monde » (p. 36) et comme tout bon railleur, Villiers était aussi un grand pessimiste. Jacques Noiray note très justement que « toute raillerie vis-à-vis de la modernité n’existe chez Villiers que pour aboutir à la mort » (ibid.). Maître de l’humour noir, Villiers l’était sans conteste. Jacques Noiray prend pour exemple la terrible histoire des « Délices d’une bonne œuvre » où une jeune femme s’enorgueillit tant de donner l’aumône à un mendiant qu’à mesure qu’il la remercie elle augmente son don, tandis que ce dernier, plein des transports de sa reconnaissance, l’étreint toujours davantage. Pris l’un comme l’autre dans leur propre allégresse individualiste, voici qu’ils aboutissent à la pire des inconvenances, avant de se séparer au premier bruit de pas venu. Villiers joue les fabulistes, la jeune femme se jurant à elle-même — mais un peu tard — qu’on ne l’y prendra plus. Pour Jacques Noiray, la nouvelle laisse « l’impression déprimante d’une universelle dérision » (p. 38). Ajoutons qu’elle est loin d’être la seule… Il suffit de songer au personnage de Tribulat Bonhomet — lequel affirme avec fierté avoir « à [lui] seul […] la physionomie de son siècle » (p. 136) — dont Rose-Lucie Cahoua rappelle qu’il prend « une place croissante […] dans l’esprit de Villiers vers la fin de sa vie » (p. 138). Bonhomet permet à la fois à Villiers de taper sur le bourgeois, tout autant que de taper sur l’idée de progrès et l’esprit positiviste de son siècle. Car le ver est dans la pomme et Villiers a programmé son Bonhomet pour être sa propre autodestruction : roublard, menteur, profiteur, et même tueur. Alors précisément que l’illustre docteur prône l’éradication des parasites que sont les poètes, Rose-Lucie Cahoua, comme Anne Orset, notent très justement que c’est bien Bonhomet lui-même, qu’on ne voit d’ailleurs jamais travailler, qui se comporte en parasite5 auprès des Lenoir. De même, Rose-Lucie Cahoua insiste sur un autre jeu d’antithèse produit par Villiers, dans le fait que le « gigantal » docteur ne s’occupe que de l’infiniment petit des infusoires et des têtards, recourant à des lentilles et se perdant dans les détails sans plus pouvoir considérer les choses dans leur ensemble. « En perdant de vue la création à l’œuvre dans la nature, l’idée dans la matière, le savant remet en cause l’éthique même de la science » (p. 144), écrit Rose-Lucie Cahoua, rejointe par Anne Orset qui affirme que, pour Flaubert comme pour Villiers, « la science finit toujours par rimer avec ignorance » (p. 103). Pire encore, « sous l’apparence trompeuse de la neutralité » (p. 104), les scientifiques sur lesquels se penche Anne Orset opèrent un « travail de sape » de la société qu’ils sont précisément censés protéger. Le Homais de Flaubert comme le Bonhomet de Villiers sont indirectement ou directement des empoisonneurs et symbolisent « l’intoxication idéologique » (p. 107) que représente le positivisme militant. « Au lieu d’être remède à la désagrégation de la société post-révolutionnaire, la science et ses représentants en seraient, par leur suffisance, le poison, aussi létal qu’indétectable ».

8En dressant un « tableau ironique […] du monde contemporain » (p. 31), comme le ferait un humoriste noir d’aujourd’hui, Villiers tire à boulets rouges dans toutes les directions. Le bourgeois et le scientifique sont à abattre mais le mendiant autant que sa bienfaitrice est lui aussi frappé de médiocrité. À force de tirer, Villiers s’est peut-être retrouvé isolé de toutes les paroisses et dépourvu de bienfaiteurs, chacun s’étant senti, ici ou là, quelque part, attaqué par lui.

Inouï donc inaudible ?

9Les deux articles de Jacques Noiray et de Bertrand Vibert montrent avec brio que la parole de Villiers n’est pas raillerie stérile, mais qu’elle est bien plutôt lutte contre la contamination bourgeoise. Et comment mieux lutter qu’en infiltrant l’esprit bourgeois, en contaminant le discours qui cherche à nous contaminer ? Jacques Noiray insiste sur ce « retournement complet d’attitude », il s’agira de « ruser, de composer avec lui [l’esprit du siècle], d’utiliser ses faiblesses pour le combattre » (p. 28), de parler le bourgeois, écrivions-nous plus haut avec B. Vibert. Parler le bourgeois, c’est « prendre la boue des lieux communs pour en faire l’or de la littérature […], rendre inouïs le rebattu, la récitation et le bavardage » (p. 47). Mais Jacques Noiray et Bertrand Vibert soulèvent une question d’importance. Si, ainsi qu’ils le démontrent, les personnages de Villiers sont frappés de duplicité, si l’auteur brouille le discours et inverse les valeurs, « sem[ant] le doute dans l’esprit du lecteur sur son intention véritable » (ibid.), si — pis encore — la parole de Villiers est « taciturne […], suggér[ant] beaucoup plus qu’elle ne dit » (p. 53), reste-t-il encore des entendeurs pour entendre ce discours crypté ? À trop vouloir combattre l’esprit bourgeois sur son propre terrain, en l’infiltrant, la parole villiérienne est devenue obscure à la majorité. Le parler bourgeois qu’il simulait n’avait guère plu aux bourgeois de son époque qui saisissaient l’affront. Il ne plaira pas non plus à la postérité, d’autant — ajoutons-nous — que celle-ci peine à le comprendre à mesure que l’actualité s’éloigne. Si Bertrand Vibert n’en conclut pas pour autant que l’exorciste du réel est devenu inaudible, s’il ne le considère pas non plus comme un maudit puisqu’il est encore un public pour le lire, il conclut sur sa vocation à demeurer un inouï, son œuvre étant « supérieurement consciente et réfléchie » et nécessitant « la coopération exigeante du lecteur » (p. 57). Villiers de L’Isle-Adam ne saurait être alors un poète de la foule. Et pour Bertrand Vibert c’est peut-être pour le mieux. Il nous reste à nous demander, à notre tour, si cette élection est choisie ou si elle est subie. Villiers n’a-t-il pas été puni à son propre jeu de contamination et d’infiltration ? Parce qu’il a trop voulu distiller au goutte-à-goutte une vérité qu’il appartient à chacun de trouver en soi, faute de certitude quant à la vérité de Villiers (anarchiste ou royaliste ? féministe ou misogyne ? idéaliste ou matérialiste ? chrétien ou blasphémateur6 ? etc.), nombre de lecteurs et de critiques ont passé leur chemin devant une écriture aussi protéiforme que son auteur était chimérique.

Fierté des artistes maudits

10Villiers n’est-il pas tombé dans un cercle vicieux, ne parlant plus qu’à quelques-uns et semblant s’en satisfaire ? L’article d’Alexandra Delattre, qui plonge dans les relations intimes et littéraires de Huysmans et de Villiers, et plus largement de Bloy et de Mallarmé, montre le rapport fraternel qu’entretiennent plusieurs écrivains miséreux et la solidarité réelle qui est parfois nécessaire à leur survie. Elle revient sur le désormais célèbre « concile des gueux », dîner imaginaire d’octobre 1886 où le trio Villiers-Bloy-Huysmans s’invente et rédige le menu d’un repas copieux aux ingrédients aussi gustatifs que philosophiques, transcendant par là son dénuement. Alexandra Delattre rappelle également que pour comprendre le mythe même du « poète maudit » dont Verlaine forge l’expression, il faut comprendre que ces auteurs sont aussi unis par leur statut d’« artistes sans école » (p. 132). Ils sont « en quelque sorte [des] émancipés » (ibid.). Le terme de poète maudit, une fois né, devient omniprésent dans la correspondance des trois amis qui subliment leur douleur par un sentiment de supériorité par rapport aux artistes qui, eux, vendent et qui donc, nécessairement, se corrompent. « Car l’enjeu est bien là, vendre ou ne pas vendre son œuvre, c’est-à-dire sa propre personne, tant les deux deviennent indissociables […] pour ce groupe d’hypocondres. » (p. 129), écrit Alexandra Delattre. L’artiste, le vrai, serait donc celui qu’on n’achète pas, et leur pauvreté serait dès lors la preuve de leur élection. Pour Huysmans et Bloy, Villiers apparaît comme « l’archétype de l’artiste maudit » (p. 132) parce que de son vivant son génie n’a pas été reconnu à la hauteur de son talent mais aussi parce qu’il n’a pas écrit la moitié de ce qu’il projetait d’écrire. Mais Huysmans pousse la théorie encore plus loin dans le discours du Des Esseintes d’À rebours. Que serait l’œuvre parfaite ? Elle serait un roman condensé d’une page ou deux, une « communion de pensée entre un magique écrivain et un idéal lecteur, une collaboration spirituelle consentie entre dix personnes supérieures éparses dans l’univers, une délectation offerte aux délicats, accessible à eux seuls7 » (p. 133). Si le personnage de Huysmans est fictif et les termes exagérés, on n’est pas loin de la position que Villiers exprimait déjà en 1875 dans son « Avis au lecteur » pour Le Nouveau Monde, position que rappelle quant à elle Anne-Simone Dufief. Villiers y écrivait que sa pièce est « un drame symbolique où chacun, selon l’intelligence qu’il voudra dépenser dans sa lecture, pourra trouver quelque profondeur » (p. 60-61). Le vrai artiste serait donc, pour Villiers aussi, l’artiste des happy few.

11De cette situation contrainte — dans « Villiers de L’Isle-Adam devant la presse », Julien Schuh montre d’ailleurs très bien toute l’ambiguïté de l’auteur face à la machine à gloire médiatique qu’il méprise autant qu’il en use et par laquelle il espère bien pouvoir gagner en célébrité —, il est plus aisé de faire une situation voulue ; et c’est bien ce que permet l’illusionnisme dans lequel Villiers est passé maître.

12Pourtant, Villiers n’est pas non plus un anonyme, il ne l’a jamais été. Par ses relations littéraires, par ses frasques8, par son incroyable verbe, il a vu se créer une légende autour de lui qui n’était pas sans lui déplaire. Dans les années 1880, la publication de L’Ève future puis des Contes cruels lui confère au moins un succès d’estime. Villiers a depuis longtemps dépassé la dizaine de lecteurs et Romain Enriquez rappelle très justement dans l’introduction de l’ouvrage que si Verlaine choisit de le faire figurer « en tête de son anthologie des Poètes maudits 9 » (p. 7), c’est bien parce que l’homme a fini — certes sur le tard — par faire partie du panthéon littéraire de son époque. Pourtant et malgré la notoriété toujours croissante qu’il acquiert auprès de la jeune génération symboliste, Villiers demeurera solitaire et ne se réclamera jamais d’une autre école que de celle du romantisme10.

13Là encore et malgré cette notoriété conquise, ne peut-on pas poursuivre notre enquête en affirmant que les projets de Villiers étaient ailleurs ? Soit qu’il ne voulût finalement pas de cette célébrité, soit qu’il ne la voulût plus, soit — plus probablement — qu’il entretînt un rapport trouble avec elle, voici que, lorsque la génération symboliste le porte aux nues comme un modèle, il les maintient gentiment à l’écart. Samuel Kunkel rappelle, dans le dernier article de l’ouvrage, citant Alan Raitt, que Villiers « n’a guère pu ignorer le fait que les Symbolistes se réclamaient de lui, mais, puisqu’en public tout au moins, il ne fit rien ni pour les encourager ni pour les critiquer, on peut conclure que leurs écrits et leurs idées lui paraissaient tout simplement futiles » (p. 190).

14À nouveau, Villiers se fait chimérique, cherchant ainsi que le montre Julien Schuh à infiltrer les médias autant qu’il les méprise, attendant que la foule reconnaisse enfin son talent mais demeurant à l’écart au moment même où on lui fabrique un piédestal. Est-ce pour cela que le mouvement symboliste se délitant rejettera Villiers presque aussi rapidement qu’il s’en était amouraché ? « La vague d’enthousiasme pour Villiers qui avait déferlé entre 1885 et 1895 passa […] sans lui avoir assuré pour toujours la place qui lui revenait de droit dans la hiérarchie des arts », écrit ainsi Alan Raitt dans Villiers de L’Isle-Adam et le mouvement symboliste, affirmant même que « Materlinck, Fontainas, Gourmont et Gide ont tous avoué qu’ils ont fini par être déçus par Villiers » (p. 37).

« Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi »

15Villiers est loin de n’être qu’un persifleur, il est aussi un rêveur, un inventeur, un passionné. Il poétise la science pour lui retirer son potentiel nuisible, « redonnant par là même [à la phraséologie scientifique] tout son pouvoir de suggestion et d’inspiration » (p. 118), écrit Anne Orset dans son étude sur la filiation épistémique entre Flaubert et Villiers. Le « portier de l’idéal » (p. 91) transcende ce qui le désespère, sublime le réel. Adeline Heck nous rappelle que du personnage de Wagner qu’il a pourtant été l’un des rares à connaître de près, il crée un autre, une figure sublime et inquiétante. Au réel, il mêle « sa verve créative » (p. 173) pour finalement faire du maître de « l’expérience esthétique totalisante » (p. 170) un double littéraire de lui-même. L’écriture villiérienne est une écriture sur le fil, elle propose une forme d’« union du monde idéal [et du] monde réel » (p. 175), ainsi que Adeline Heck le constate pour le Wagner littéraire façonné par Villiers. L’homme s’en amuse, joue du réel et du rêve. Sait-il, ce portier de l’idéal, quand il est d’un côté et quand il franchit le seuil ? Il est possible que oui. Ou pas toujours11 ? Si ses personnages sont ambigus, c’est peut-être parce que Villiers lui-même est ambigu. L’auteur des Contes cruels est un auteur « bifrons12 » écrit Bertrand Vibert dans Villiers l’inquiéteur. Il clignote entre l’ici et l’ailleurs, entre le réel et l’au-dessus, entre le prosaïsme et la grâce. Pour Adeline Heck, ces contradictions intrinsèques à l’écriture villiérienne « expliqueraient le manque d’intérêt de la critique envers ses nouvelles » (p. 170). Car, mélangeant la satire et la grâce dans un propos toujours polyphonique, brouillant le discours, Villiers dérange son lecteur, il est l’inquiéteur de Bertrand Vibert13. Sa parole déstabilise. Elle n’en demeure pas moins sublime. C’est Anne-Simone Dufief qui, dans son article consacré au théâtre villiérien, cite Mallarmé écrivant à propos de Ëlen : « Vous ressentirez une sensation à chacun des mots, comme en lisant Baudelaire » (p. 59). Villiers suivait-il sa propre poétique, écrivait-il consciemment selon un projet de l’élégance absolue du verbe aux significations mystérieuses qu’il s’agit de trouver en nous ? Ou obéissait-il à une force irrésistible qui l’entraînait dans le rêve ? Bertrand Vibert nous rappelle très justement ce paradoxe, presque mystique, que pour l’exorciste du réel, « le silence au-delà des mots est l’accomplissement ultime de la parole » (p. 53). Nous nous plaisons de notre côté à croire à la légende que les symbolistes ont créée autour de lui, Gourmont affirmant ceci :

[L]’idée entrée dans son esprit, et il arrivait qu’elle y entrât soudain, au cours d’une conversation principalement, car il était grand causeur et il profitait de tout, l’idée entrée d’abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit, s’installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et obligeait réellement Villiers à obéir à l’obsession ; alors, quel que fût son interlocuteur, il parlait ; il parlait même seul, et d’ailleurs, quand il parlait de son idée, il parlait toujours comme s’il eût été seul. […] [S]on but conscient, en retournant ses idées à haute voix, était de chercher à deviner l’effet qu’elles produisaient sur un auditeur ; mais, peu à peu, ce but s’obscurcissait : c’était le subconscient qui parlait pour lui. […]. [J]e suis persuadé que Villiers de L’Isle-Adam n’a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son sommeil. (p. 24, nous soulignons.)

16Voilà ce que peut-être on a reproché à Villiers, ce qui, du moins, l’a tenu éloigné des autres. L’exorciste du réel obéissait à son idée, obéissait aux mots, avec « une sensibilité nouvelle, spécifiquement moderne », ainsi que l’écrit Jacques Noiray dans le premier des articles de cette étude collective, « construi[sant] sur le désordre du monde qui l’entoure, avec le secours de l’imagination, la ‟légende moderne14” qui tentera de l’exprimer » (p. 34). En cela, il est le frère de Baudelaire qui, dans le poème « Les Fenêtres » du Spleen de Paris, observe une pauvre femme qu’il aperçoit, dans sa mansarde, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Le poète, ainsi que le rappelle Jacques Noiray se plaît « ‟avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien [à refaire] l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende”, et tire de cette opération une sorte de réconfort, de satisfaction proprement existentielle » (ibid.). Le réel se construit quand on est poète. C’est d’ailleurs bien tout le projet de l’illusionnisme villiérien. Et Baudelaire conclut, ce que Villiers pourrait tout aussi bien écrire : « Peut-être me direz-vous : ‟Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?” Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis15 » (ibid.).

Villiers aujourd’hui

17Jacques Noiray avait commencé son article sur ce « paradoxe qui fait des ennemis apparents de la bêtise et de la trivialité ‟modernes” […] les inventeurs d’une autre modernité plus riche et plus féconde » (p. 17). Si c’est, pour une part importante, la bizarrerie et la modernité de Villiers qui l’ont empêché en son temps d’accéder à la gloire qu’il méritait16, cette même modernité fait qu’un vent nouveau peut — peut-être — enfin souffler véritablement et durablement sur le xxiᵉ siècle, et l’on sent à la lecture de tout l’ouvrage collectif combien cet espoir anime ses auteurs. Oserons-nous ici abonder dans leur sens et argumenter pour encourager cet espoir ? Car si la modernité villiérienne a pu heurter le public du xixᵉ siècle, elle ne saurait heurter après les surréalistes et après Beckett, après l’Oulipo et après le Nouveau Roman. Le public est prêt. D’autant que la modernité de l’un est en train de croiser un mouvement contraire de notre époque, prise soudain de nostalgie. Selon le principe cher à Héraclite de l’énantiodromie, tout ce qui existe tendant immanquablement à évoluer vers son contraire, voici que notre génération semble désormais vouloir réfugier sa lecture dans une écriture jusqu’alors vue comme passéiste et démodée, aujourd’hui revenue en grâce et goûtée comme délicieusement surannée. Nous en voulons pour preuve le succès littéraire toujours grandissant ces dernières années d’auteurs soignant l’élégance de leur plume. Citons Maylis de Kerangal, Pierre Michon ou le regretté Jean d’Ormesson dont l’exigence formelle n’a pas empêché la rencontre avec un public conséquent et fidèle. Preuve en est aussi l’étude universitaire de plus en plus féconde d’autres écrivains considérés comme idéologiquement ou stylistiquement proches de Villiers17. Les planètes seraient-elles enfin alignées pour notre éternel inactuel ?

18Notons aussi — ainsi que le rappellent Jacques Noiray et Anne Orset — que Villiers croyait au caractère cyclique de l’histoire et certainement pas à l’idée de progrès. Le lecteur contemporain a peut-être, davantage que celui du xixᵉ siècle, une chance d’être en « collaboration spirituelle consentie »18 avec Villiers en trouvant en lui un allié dans le malaise de l’inadéquation avec son époque. Il peut aussi trouver un réconfort dans la certitude que la bêtise des puissants a toujours existé et que s’il n’est pas d’idée de progrès, il n’est pas non plus d’idée de régression, chaque génération portant aussi bien qu’une autre son lot de grandeur et de médiocrité19.

19Car qu’est-ce qui a changé aujourd’hui que notre époque semble être revenue de ses espoirs de monde nouveau, de prospérité pour tous et de paix éternelle en Europe ? Villiers l’antimoderne moderne, Villiers l’un des inventeurs du roman d’anticipation20, nous semble encore follement nous parler à nous, soit que sa magie parle aux profondeurs individuelles de chacun, soit que notre époque se révèle être « une queue de courant21 », la fin d’un cycle — le sien — qui se retourne sur lui-même et contemple son œuvre. Nous ne pouvons résister, pour finir notre compte-rendu critique, à l’idée de lister ce qui résonne étrangement à nos oreilles aujourd’hui à la lecture des railleries villiériennes.

20Le constat amer que fait Villiers de la disparition de la gloire remplacée par une renommée de circonstances, l’émergence, grâce à la presse, d’une « construction médiatique [de soi] dont les méthodes [sont] éprouvées et standardisées » (p. 79), ainsi que le rappelle très justement Julien Schuh dans son article, est loin d’être aujourd’hui obsolète. La presse est la nouvelle machine à gloire au xixᵉ siècle et la Claque automa­tisée que conçoit Villiers22, railleurs, annonce « le principe ultérieur de l’applaudimètre » (p. 79) écrit Julien Schuh. Pourquoi la Gloire pourrait-elle naître d’une claque artificielle ? Parce qu’elle reposerait « sur deux ressorts de l’esprit humain, l’influençabilité et le conformisme social » (p. 81), affirme-t-il, résumant le conte. Que dire alors de nos actuels et terribles réseaux et de la pression sociale d’en être qui les accompagne ? Mieux encore, la Machine à gloire de Villiers in­tègre également un « générateur de comptes rendus élogieux » (p. 82). Décrivant et, ce faisant, décriant « le fonctionnement des mécanismes de manipulation de l’opinion des médias de son époque » (ibid.), Villiers nous laisse à notre tour songeurs sur notre propre modernité et sur le discours faussement élogieux des agents conversationnels aujourd’hui toujours prêts à nous encenser et à nous suggérer du discours encensoir à resservir ensuite au premier quidam venu. Quant à la nouvelle gloire, il s’agit désormais pour Villiers du bruit et ce phénomène, nous semble-t-il, n’aura ensuite de cesse de s’accélérer avec la prolifération de nouveaux médias et une vanité individuelle toujours plus assumée.

21Dans le discours de Villiers, ainsi que le rappelle cette fois Bertrand Vibert, « la médiocrité spirituelle est devenue la condition de l’époque » (p. 42). Le rêve et le rire deviennent la réponse à cette médiocrité baignant dans une surdité généralisée de tout un chacun, surdité contre laquelle seul le comique pourra s’élever et espérer « provoquer un contre-renversement salutaire » (ibid.). À quoi sert le mégaphone se demande Edison dans L’Ève future, « puisque c’est en nous que s’est fait le silence » (p. 43). Et nous ? Et nos autocraties modernes ? À coup sûr, Villiers, ressuscité parmi nous, s’empresserait de faire renaître le docteur Tristan et son merveilleux remède qui — leur explosant les tympans — « guérit jusqu’aux personnes qui entendent de travers, maladie devenue contagieuse de nos jours » (p. 50). Enfin, à l’issue du traitement, vous voilà rassuré, portant « le deuil des mots que vous avez tués », « vous êtes devenu un homme de l’humanité » (p. 51). De même, à l’heure des politiciens de plus en plus excentriques et mégalomaniaques et des génies de la tech’ (on peut imaginer combien Villiers apprécierait le mot), aux velléités politiques nationales autant que spatio-coloniales, Bonhomet — dont Rose-Lucie Cahoua rappelle le désir de soumettre les tremblements de terre à la volonté des scientifiques (p. 144) — pourrait aujourd’hui redevenir persona grata.

22Il y aurait encore beaucoup à dire des étranges prédictions de Villiers. « L’Esprit du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines », écrit-il dans la « Machine à gloire », ainsi que le rappelle Jacques Noiray qui nous suggère à son tour de voir dans les créations de Villiers « à la fois grotesques et inquiétantes […] des perspectives nouvelles qu’il peut être intéressant d’explorer » (p. 32). Mais il ne faudrait pas que nos comparaisons inquiétantes entre deux époques fassent oublier le plus important : « Villiers n’est pas réactionnaire, en imagination tout au moins » (p. 39), affirme Jacques Noiray. Le sujet de raillerie est sujet de fiction et donc intermédiaire, matière à création poétique. S’inscrivant dans l’héritage de l’un des auteurs qu’il admire, Villiers « pren[d] la boue des lieux communs pour en faire l’or de la littérature » (p. 47), disions-nous plus haut en reprenant la belle formule de Bertrand Vibert. Et si le portier de l’idéal « tire son merveilleux de la modernité elle-même » (p. 35), ainsi que l’écrit encore Jacques Noiray, gageons que, témoin de notre monde « moderne », Villiers aurait trouvé encore une matière première d’importance à sublimer.

23Que dirait Villiers de notre ère post-vérité où chacun s’autorise à croire ce qu’il veut bien croire et où toutes les vérités se valent ? Souverain bien de notre époque ? Ultime refuge individuel ? Ou — et c’est plus probable — « etiamsi omnes, ego non 23 » (p. 18), devise de Lord Ewald que nous rappelle Jacques Noiray ? Ce qui appartient à tous ne saurait plus être le refuge de l’exorciste du réel. Mais cette curiosité de notre époque l’amuserait sans doute, sa fascination pour l’actualité, pour l’insolite et pour la technique feraient naître bien d’autres contes, à coup sûr, fantastiques. Villiers n’est pas le produit d’une époque, il est un « peintre de la vie moderne24 » (p. 9), un « chasseur attentif des curiosités du monde qui l’entoure » (p. 33). Ce regard aussi exigeant que rêveur et créateur porté sur le monde, il peut le transmettre au lecteur, et avec lui, lui donner les armes pour en combattre les travers. N’était-ce pas là la devise qu’avait choisie Villiers pour sa Revue des Arts et des lettres ? Faire penser !

24Il semblerait en tout cas que Villiers, déjouant les pronostics de Francis Magnard, ait réussi son pari de « survivre à son temps » (p. 14) :

Ce drame [La Révolte], continue M. Catulle Mendès, quittera l’affiche dans deux ou trois mois, il ne quittera jamais la mémoire, et dans cent ans les hommes nouveaux se diront en le lisant : « Hélas ! ils étaient comme nous ! » Dans cent ans… Que cette folle jeunesse est heureuse ! Après cent ans on se souvient de cinq ou six écrivains par siècle. Donc M. Villiers de L’Isle-Adam sera l’un des cinq […]. (cité p. 86)

25Nous voici donc, quelques cent-cinquante ans plus tard en France en train de jouer et de rejouer La Révolte, à Paris, à Avignon, en tournée, et en train de dire précisément ce que Catulle Mendès avait prédit et qui avait tant courroucé le critique du Figaro : « Hélas ! ils étaient comme nous ! ». Villiers fait bien partie des écrivains du xixᵉ siècle dont nous sommes les happy few, toujours plus nombreux, à nous souvenir, car le paradoxal moderne-antimoderne, inclassable, insaisissable, inquiétant parle peut-être mieux à notre modernité trouble et composite qu’il ne parlait à la sienne. Désormais, d’autres défis demeurent. Maintenir l’intérêt des chercheurs pour Villiers, ne pas faire retomber le soufflé, œuvrer encore et toujours pour qu’enfin « la Foule, juge tardif, mais seul juge25 » rétablisse l’exorciste du réel, et qu’enfin et définitivement « la Gloire tir[e] Auguste de Villiers de L’Isle-Adam de son sommeil éternel26 ».