Acta fabula
ISSN 2115-8037

2022
Octobre 2022 (volume 23, numéro 8)
titre article
Romain Bionda

Complicité de la littérature mondiale dans la crise environnementale : manuel de contre-défense

Martin Puchner, Literature for a Changing Planet, Princeton : Princeton University Press, 2022, EAN 9780691213750.

« Lire de la littérature en temps d’urgence climatique peut parfois donner l’impression de bricoler pendant que Rome brûle1. »
(Puchner, 2022, 2
e de couverture, ma trad.)

1Dans un court essai paru cette année intitulé Literature for a Changing Planet (Littérature pour une planète qui change), Martin Puchner dénonce la « complicité de la littérature avec le mode de vie ayant conduit au changement climatique » : « la littérature n’est pas une observatrice neutre, mais une participante profondément compromise2 » (Puchner, 2022, p. 27 et 38, ma trad. et idem ensuite). La thèse de M. Puchner, s’il fallait en isoler une, est que la littérature a généralement, depuis l’Épopée de Gilgamesh et jusqu’à aujourd’hui, donné la préférence au « mode de vie sédentaire » sur « toutes les autres possibilités3 » (p. 36). Or, ce « mode de vie », dont la littérature serait un « sous-produit », aurait « conduit à la déstabilisation de notre écosystème4 » (p. 38 et 26). Jusqu’à très récemment pratiquée par des personnes et des institutions auxquelles la vie sédentaire aurait profité à maints égards5, la littérature — et plus généralement l’écriture — aurait contribué à « décrire et justifier l’extraction de ressources dans ses formes variées de développement6 » (p. 27).

2Cette accusation de la littérature s’accompagne néanmoins d’une défense des études littéraires — et plus précisément, nous y reviendrons, des littératures comparées et de la « littérature mondiale7 » (passim). Les études littéraires seraient en effet à même de proposer des manières de lire adaptées à la crise environnementale actuelle :

Une réflexion sur l’histoire de l’écriture fournit la base à partir de laquelle juger de la complicité de la littérature avec la vie sédentaire et l’extraction de ressources. Elle évalue avec quelle profondeur et à quel point la littérature, en tant que technique culturelle, est liée à l’histoire qui a causé le changement climatique. L’objectif de ce type d’histoire n’est pas de dénoncer la littérature telle qu’elle a été écrite ces quatre mille dernières années, mais de développer un mode de lecture adapté à la tâche à accomplir : comprendre les types de pensée et de narration qui nous ont mis dans la situation actuelle. Lire d’une manière environnementale nous permettra de nous emparer de quatre mille ans de littérature et de les utiliser à nos propres fins, c’est-à-dire rien de moins que de redéfinir notre relation à l’environnement8 (p. 51).

3Le paradoxe consiste ici à affirmer qu’il serait utile de lire des histoires nous ayant entraînés dans l’impasse. Ce paradoxe pourrait toutefois être dépassé en adoptant un mode de lecture particulier, « inspiré par l’écocritique9 » (p. 14) et qui s’apparente en fait à une analyse : « La complicité [de la littérature] est notre amie (analytique), parce qu’elle nous permet d’étudier les mécanismes que nous voulons critiquer10 » (p. 67). M. Puchner semble en effet convaincu que l’« identification des histoires » complices du réchauffement climatique sert à « comprendre les choix collectifs que nous avons faits » et, partant, à « nous en libérer11 » (p. 37). Car le dernier chapitre de son livre est bien dédié aux « histoires pour l’avenir », c’est-à-dire à celles que « nous devrions raconter à l’avenir » : « ce qui importe aujourd’hui n’est pas uniquement d’interpréter la littérature mondiale d’une nouvelle façon, mais aussi de la changer12 » (p. 87). Pour accompagner les lecteurs et lectrices dans leur tâche, M. Puchner fournit « un protocole de lecture13 » (p. 84-86) ; pour accompagner les écrivaines et écrivains dans la leur, il relaie les « lignes directrices pour des narrations informées par la science14 » du projet Stories for the Future (Histoires pour l’avenir), qu’il a initié en collaboration avec l’artiste Gloria Benedikt (voir p. 131-134).

4Voilà pourquoi ce court livre s’apparente à certains égards à un manuel. Je le qualifie de « contre-défense », car il s’agit d’y défendre la littérature à coups de sécateur, voire de hache, comme lorsqu’on coupe des branchages, des ramifications qui nous semblent condamnées ou en quelque sorte parasitaires, pour en faire une haie sèche destinée à protéger de jeunes pousses, à la manière d’un avant-poste15, voire à favoriser la fertilité du sol d’un terrain (et la biodiversité alentours). La défense de la littérature par M. Puchner s’adosse en effet à une manière de réquisitoire contre ses œuvres les plus emblématiques, mais dont il réinstitue aussitôt l’importance à plusieurs niveaux, y compris pour la création de nouvelles œuvres, mieux adaptée à la situation actuelle. En accusant la littérature de complicité dans la crise environnementale et en établissant son pouvoir (de nuisance, en l’occurrence), M. Puchner la défend d’abord contre une autre accusation — ordinaire et diffuse, et donc plus grave — : celle d’impuissance. En effet, les « histoires » que la littérature transmet ne seraient pas inoffensives, dans un sens comme dans l’autre : elles « sont de puissants facteurs de motivation et peuvent s’avérer terriblement trompeuses16 » (p. 8). Cette accusation de complicité assoit ensuite la valeur des « canons de la littérature mondiale » sur le plan historique et même politique : leur complicité « est ce qui les rend si précieux17 » (p. 86). En d’autres termes, dénoncer la littérature revient à en défendre la lecture et l’étude — à réaffirmer « l’importance de la critique18 » (p. 118), y compris dans la lutte contre le changement climatique19. M. Puchner regrette en effet que « les idées de l’écocritique n’aient pas été reconnues aussi largement qu’elles auraient dû l’être en dehors de ce domaine. Cela est dû en partie au fait que les études littéraires ont souffert d’une perte de reconnaissance et d’autorité, à l’instar de nombreuses autres disciplines de sciences humaines20 » (p. 9). Autrement dit : « En essayant d’aider à sauver la planète, les sciences humaines pourraient parvenir à se sauver elles-mêmes » — même si le « sort » actuel des sciences humaines « n’est rien en comparaison de celui des humains21 » (p. 109). Ultimement, les études littéraires serviraient selon M. Puchner à la production de nouvelles histoires susceptibles de mobiliser collectivement les humains contre les conséquences du réchauffement climatique.

Humains = météorite

5Le livre de M. Puchner s’ouvre sur un parallèle entre l’extinction des dinosaures, provoquée par un météorite, et l’extinction actuelle du vivant, provoquée par l’être humain et initiée « il y a dix mille ans, lorsque [cette] créature en a eu assez de courir », c’est-à-dire au moment où l’espèce humaine « a décidé de se sédentariser22 » (p. 4). M. Puchner explique que si l’« explosion démographique » qui en a résulté « semble très différente d’un projectile frappant la Terre à quarante mille miles à l’heure, ces deux phénomènes sont à peu près les mêmes du point de vue de l’évolution : ils se produisent trop rapidement pour que celle-ci s’ajuste23 » (p. 6).

6Assumant son inexactitude, cette « histoire des humains comme météorite24 » (p. 6) semble servir ici d’illustration, voire de preuve à la croyance largement partagée, selon laquelle « nous tissons la réalité en entrelaçant des histoires25. » (Kingsnorth et Hine, 2009, n.p.) M. Puchner semble en effet penser que celle des humains comme météorite peut nous encourager à percevoir différemment notre relation au monde et dès lors nous encourager à réagir à la crise environnementale plus adéquatement que nous ne l’avons fait jusqu’à présent. Convaincu que les « humains sont nés conteurs d’histoires », M. Puchner rappelle que celles-ci « s’emparent d’expériences devant être transmises, […] créent de la cohésion et de la coopération au sein des groupes [et] articulent des valeurs partagées en expliquant des événements significatifs du passé26 » (2022, p. 8).

Les climatologues ont pris conscience du pouvoir des histoires. Durant ces quarante dernières années, leur stratégie consistait à améliorer les sciences du climat, en partant du principe que des modèles améliorés et des prédictions plus précises se traduiraient par des changements appropriés dans les politiques et les comportements. Cette stratégie n’a pas fonctionné et les scientifiques demandent maintenant des histoires qui mettent en évidence l’agentivité, qui s’emparent de la complexité et qui font ressembler dix mille ans à une collision d’une milliseconde. Ce dont on a besoin, ce sont de nouvelles histoires et de nouvelles manières de comprendre les anciennes. Le pouvoir des histoires — séduisant, trompeur et potentiellement transformateur — doit être exploité dans un nouveau but : atténuer le changement climatique27 (p. 9).

7La tâche n’est pas mince, surtout que l’on ne peut pas exclure, à mon sens, que les histoires trompeuses sur le plan environnemental conduisent dans certaines conditions à une transformation souhaitable dans le public. La réciproque est vraie, les histoires souhaitables dans notre contexte actuel n’offrant aucune garantie en termes d’effet (atteignent-elles leur cible ?), d’effectivité (conduisent-elles à de véritables actions ?) ou d’efficacité (agissent-elles assez vite ?). Par ailleurs, sommes-nous d’accord sur ce que nous devrions encourager en priorité pour « atténuer le changement climatique » ? S’agit-il de « désirs » que nous pouvons satisfaire sans le recours à l’« économie carbonée », ainsi que le suggère Amitav Gosh dans Le Grand Dérangement [The Great Derangement. The Climate Change and the Unthinkable] ([2016] 2021, p. 20) ? S’agit-il d’une nouvelle « sensibilité » à l’égard des « vivants », ainsi que le propose Baptiste Morizot dans Manières d’être vivant (2020, p. 16) ? S’agit-il d’actions précises ? Le cas échéant, à quels niveaux les déployer (comportements individuels, mobilisation électorale, désobéissance civile…) ?

Histoires du futur

8Dans son dernier chapitre, M. Puchner rappelle que de nombreuses hypothèses « concernant les effets des histoires sur les lecteurs et lectrices » — et, dès lors, les « différents types d’histoires » que « nous devrions raconter » ou « éviter » — n’ont « pas été testées ». C’est pourquoi il en appelle aux « méthodes quantitatives » qui pourront « fournir des connaissances testées empiriquement quant aux effets de certains types d’histoires sur des lecteurs et lectrices28 » (p. 87-88). Dans la mesure où il renvoie en note à une (nécessaire) « étude qualitative de 161 lecteurs et lectrices américaines de 19 œuvres de fictions climatiques29 » (Schneider-Mayerson, 2018, p. 473), M. Puchner n’exclut pas les études qualitatives de la perspective qu’il esquisse, mais insiste sur la nécessité de mener des recherches sur de très larges corpus — ici constitués de témoignages de lecteurs et lectrices (ce qui demande de mobiliser des méthodologies plus courantes en sciences sociales qu’en études littéraires) ; ailleurs dans son livre constitués des œuvres lues par ces lecteurs et lectrices, puisqu’il s’agit dans son optique d’étudier la totalité de la littérature mondiale (ce qui implique de dépasser l’habituelle compartimentation linguistique et culturelle des études littéraires ; j’y reviens ci-dessous).

9M. Puchner se risque néanmoins à formuler un avis : outre que « les humains ne sont pas la seule espèce qui devrait figurer dans les récits climatiques », « nous avons besoin d’histoires avec des agents collectifs30 » (2022, p. 104 et 97). En effet, « le changement climatique concerne les humains en tant qu’espèce, en tant qu’agent collectif. Et tout comme il est produit collectivement, il devra être résolu collectivement31 » (p. 97). Certes, « dans certains cas, une histoire centrée sur un individu est comprise comme ayant de plus larges implications pour une société entière32 » (p. 92). Mais le fait de « concentrer l’agentivité dans des individus ou des figures33 » (p. 93) peut avoir des effets pervers :

Mon propos est simplement d’attirer l’attention sur le pouvoir que ces figures exercent sur le discours environnemental, pour en rendre disponible l’examen critique lorsque cela est justifié. (Par exemple, les histoires de victimes ont tendance à leur enlever toute agentivité, malgré le fait que les communautés de victimes ont eu tendance à faire preuve d’énormes actes de résilience face au désastre climatique. Inversement, les histoires centrées sur les méchants concentrent toute l’agentivité sur eux, sans prendre la mesure de leurs réponses à des pressions externes et des systèmes34.) (p. 94-95)

10M. Puchner se demande donc comment dépasser l’« éventail » habituel des figures associées aux récits climatique (« depuis la ou le héros, la ou le méchant et la victime jusqu’au colon, à la ou au nomade et à la ou au réfugié ») : « Devrait-on ajouter de nouvelles figures ? Devrait-on déployer différemment celles qui existent déjà35 ? » (p. 96) Jusqu’ici, savoir « qui blâmer et qui souffre le plus36 » (p. 92) s’est avéré central.

11Sans donner de réponse, M. Puchner convoque le Manifeste du parti communiste [Manifest der Kommunistischen Partei] (1848) de Karl Marx et Friedrich Engels, qu’il présente comme un « modèle » de texte ayant « contribué à créer un nouveau genre d’agent collectif » : les figures du « capitaliste cupide » et des « travailleurs industriels victimisés » ont été pour l’une « dépersonnalisée » et changée « en une structure », pour l’autre « changée en un nouvel agent collectif : le prolétariat37 » (p. 97-98). Évoquant toutefois les mouvements Occupy Wall Street (Occuper Wall Street) et Black Lives Matter (Les vies des personnes noires importent), M. Puchner signale qu’aujourd’hui « le “nous” du manifeste [comme genre] semble présomptueux, surtout à des oreilles devenues très sensibles aux dangers d’universaliser des expériences particulières et de parler pour les autres38. » Il s’agirait néanmoins de ne pas « encourager tout le monde à ne parler que pour soi, ou pour un groupe étroitement défini39. » La force du Manifeste de Marx et Engels aurait tenu au fait que ses auteurs « ne l’ont même pas signé » et qu’« il assumait la voix du pouvoir collectif40 » (p. 101). Du point de vue de M. Puchner, la collaboration d’activistes du climat et de spécialistes de la littérature « nécessiterait [donc] un processus collectif d’implication », qui peut impliquer de « s’éloigner d’une autre figure […] : l’auteur individuel41 » (p. 105). Sans s’aventurer clairement sur un chemin analogue à celui qu’empruntent par exemple Bruno Latour et Nikolaj Schultz dans leur Mémo écrit dans le but de faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même (2022)42, M. Puchner termine son texte par une très longue note de bas de page qui renvoie à son projet Stories for the future (qui donne aussi son titre au dernier chapitre du livre) et interroge : « Est-il temps que les conteurs et conteuses du monde s’unissent43 ? » (p. 110)

Complicité de la littérature, secours des études littéraires

12L’une des idées principales du livre de M. Puchner consiste à dénoncer la « complicité de la littérature avec le mode de vie ayant conduit au changement climatique » et à affirmer dans le même temps le secours que peuvent apporter aujourd’hui les études littéraires dans l’atténuation des effets de la crise environnementale. S’il convient de proposer de nouvelles histoires « pour l’avenir », il s’agit aussi d’explorer les histoires du passé pour mieux comprendre les choix collectifs de l’humanité ayant mené à la situation actuelle. Dans la mesure où « le canon entier de la littérature mondiale pourrait se prêter à une telle enquête », qui aurait pour buts d’identifier les récits devenus majoritaires et de trouver d’éventuels « modèles dont on peut s’inspirer pour raconter de nouvelles histoires sur les humains et leur planète », mais aussi dans la mesure où « le changement climatique ne peut pas être résolu, ni même compris, tant que nous restons attachés à l’État-nation », M. Puchner se place au « niveau de la littérature mondiale44 » (p. 27, 10 et 72) — c’est pourquoi cet essai consiste aussi en une défense de la littérature mondiale comme objet d’étude universitaire. « Étant donné que le changement climatique n’est pas limité à un pays et à une culture, mais plonge profondément ses racines dans l’histoire de l’humanité, ne vous contentez pas d’explications limitées à des zones et des périodes spécifiques45 » (p. 86).

13La complicité historique de la littérature avec le réchauffement climatique se situerait sur au moins deux niveaux. Le premier serait matériel ; le second serait politique. M. Puchner prend pour exemple L’Épopée de Gilgamesh, qui consisterait notamment en une défense de la civilisation, où « l’art de l’écriture [est mentionné] avec beaucoup de fierté » : « contrairement à d’autres épopées anciennes […], l’Épopée de Gilgamesh se plaît à être écrite46 » (p. 39). Selon M. Puchner, « ce n’est pas un hasard si cette œuvre est à la fois un excellent document sur l’extraction de ressources et un texte qui joue un rôle central dans le développement de la littérature écrite. Les deux [phénomènes] sont profondément et systématiquement imbriqués47 » (p. 38). Rappelant que l’écriture « servait [avant tout] à la tenue de registres, à l’institution des premières bureaucraties d’état et […] [qu’elle] a permis aux dirigeantes et dirigeants de projeter leur pouvoir plus loin48 » (p. 40), M. Puchner est d’avis que cette « association étroite entre les cités-états et l’écriture aide à expliquer pourquoi l’Épopée de Gilgamesh s’attache autant à tracer une ligne de démarcation entre la ville et l’état sauvage et pourquoi cette distinction est (pour ainsi dire) préparée [baked] dans la technique sous-jacente de l’écriture49 » (p. 40-41) — l’argile s’avérant utile à la fois pour « fabriquer des briques, des murs, des maisons » et « pour écrire50 » (p. 39). Bref, depuis lors et « jusqu’à très récemment », la littérature écrite — il en irait un peu autrement de la littérature orale51 — aurait « été du côté de l’urbanisme, de la vie sédentaire, de la division du travail et des états52 » (p. 41). Selon M. Puchner, la « constance est frappante, avec laquelle la littérature trace (de manière variée) une ligne de démarcation entre la civilisation et l’état sauvage53 » (p. 27).

14S’en rendre compte « impliquerait de zoomer sur la façon dont des textes particuliers — et des scènes à l’intérieur de ces textes — décrivent et justifient l’intervention humaine dans l’écosystème, mais aussi de dézoomer en considérant des centaines, voire des milliers d’années de littérature, afin de percevoir des modèles qui se répètent dans le temps54 » (p. 52). Si ce mouvement de « zoom » et de « dézoom » semble constitutif de nombreuses approches historiennes et théoriques de la littérature55, y compris les moins audacieuses en apparence, l’empan chronologique invoqué ici paraîtra sans doute excessif à certaines et certains. Il reste que M. Puchner « argumente en faveur de grandes échelles temporelles, importantes pour comprendre la relation entre le fait de raconter des histoires et l’environnement56 » (p. 10). Le chercheur signale à ce propos qu’« une approche utile […] est fournie par le concept de littérature mondiale », qui « dépasse les frontières étroites du temps et de l’espace et comprend les récits humains comme se déroulant à une échelle interconnectée et globale, ce qui permet des comparaisons larges et transculturelles57 » (p. 52-53). Non sans rappeler que ce concept, dans les contextes de ses premières formulations, entretient des liens « avec la globalisation économique, dans le sillage du colonialisme européen », M. Puchner insiste sur le fait qu’il permettrait, sur un plan méthodologique cette fois, d’articuler « deux conceptions différente du monde », à savoir celle d’une « globalisation induite par des forces économiques, qui affectent directement la littérature », et celle d’« une conscience planétaire naissante, que nous savons cruciale pour résoudre le réchauffement climatique58 » (p. 66). Son exploration — aujourd’hui grandement facilitée par l’existence d’anthologies (dans certaines langues) et de nombreuses traductions59 — permet selon lui un « mode d’analyse […] qui zoome et dézoome, reliant des études de cas spécifiques à des questions plus larges sur le comportement humain, invitant à une perspective plus large et comparative60 » (p. 86). Si l’attention au général semble donc compatible avec l’« enquêt[e] sur les écarts entre diverses cultures de la nature » (Posthumus, [2019] 2021, § 41) que mènent de nombreuses et nombreux comparatistes, l’impression d’une volonté de rééquilibrage se dégage du livre de M. Puchner, construit notamment contre l’idée, présentée comme très, voire trop largement partagée, qu’il serait « inutile de dézoomer61 » (2022, p. 79).

Par-delà le mur

15Dans l’Épopée de Gilgamesh, un mur protège la cité d’Uruk et ses habitantes et habitants des agressions extérieures. Selon M. Puchner, « nous avons besoin d’une nouvelle lecture de cette histoire fondatrice, qui ne croit pas au mur et reconnaît que ce qui alimente la cité, à l’intérieur du mur, est l’environnement riche en ressources qui se trouve à l’extérieur62 » (p. 26-27). Cela impliquerait de « lire les textes à contre-courant63. » « En particulier, » il s’agirait de « faire attention : à la manière dont les textes tracent une ligne entre la cité et la campagne, la civilisation et la barbarie, l’humain et l’animal, la vie urbaine et l’état sauvage ; et à quels genres d’attitudes ils véhiculent, le cas échéant, à l’égard de la vie non sédentaire64 » (p. 85). Nous aurions aussi besoin de nouvelles histoires, capables de faire émerger un « agent collectif », même si certaines et certains humains sont et furent « plus impliqués que d’autres ». Ces histoires devraient permettre de mieux saisir notre implication dans le réchauffement climatique : « Si nous racontons l’histoire des humains comme météorite, nous racontons une histoire collective de nous tous et toutes65 » (p. 7). Ces histoires devraient aussi permettre de mobiliser les humains d’aujourd’hui dans la lutte contre cette météorite (même si la collision est pour partie déjà survenue  toutes les métaphores trouvent leur limite). Ici, M. Puchner se déclare, comme tant d’autres, sans solution : il nous resterait donc à essayer plusieurs méthodes. Cela n’empêche pas, à mon sens, de continuer à s’interroger avec des philosophes et des spécialistes de la littérature, mais aussi d’autres arts comme le théâtre, sur les conséquences possibles de certains choix et sur les différentes manières d’incorporer l’écologie aux productions artistiques. On pourrait par exemple se demander avec Joëlle Zask ce que l’on gagne « politiquement, écologiquement ou éthiquement [à] réduire l’écart entre nature et culture » (2022, p. 757)66 ; avec Jean-Christophe Cavallin comment organiser entre elles les « poétiques compassionnelles » et les « poétiques agentives », ou encore les « poétiques situées » et les « poétiques cybernétiques » (2021, § 15) ; avec Julie Sermon quels sont les « modes de nouage possibles entre explorations théâtrales et perspectives écologiques » (2021, p. 68)67 ; etc.

16Ces besoins de nouvelles interprétations des récits du passé et de nouveaux récits pour le futur seraient ce qui, pour M. Puchner, « met en lumière l’importance de la littérature68 » (p. 109) et des études littéraires dans notre monde menacé par le réchauffement climatique. Or, cela « coïncide malheureusement avec le déclin des humanités69 » (idem). Il conviendrait donc d’abattre un autre mur que celui de la cité d’Uruk et de rassembler « trois groupes de personnes » qui, à en croire M. Puchner, ne conversent guère ou trop peu : celles pratiquant « l’écocritique, les enseignantes et enseignants de littérature mondiale (qui enseignent de nombreux cours généraux suivis par des non spécialistes) et les étudiantes et étudiants de Master of Fine Arts70 » (p. 119), c’est-à-dire de disciplines créatives comme les arts visuels, la performance ou l’écriture. M. Puchner y voit l’un des « nouveaux moyens de convaincre les étudiantes et étudiants et leurs parents, les climatologues et les chercheurs et chercheuses d’autres disciplines, les administrations des universités, les militantes et militants travaillant dans des ONG, ainsi que le grand public. Le changement climatique est une chance pour nous de nous ressaisir71 » (p. 109). Ces préoccupations disciplinaires, de l’aveu même de M. Puchner, ne sont pas grand-chose par rapport aux enjeux climatiques actuels. Il faut sans doute y voir la trace d’une confiance tenace dans le « pouvoir de la littérature » et des études littéraires : comme le chercheur l’explicite, son « livre espère renforcer le rôle de la littérature dans la conversation sur le changement climatique, qui est trop importante pour se dérouler sans les humanités72 » (p. 11). Sur ce dernier point, nous serons plusieurs à lui donner entièrement raison.