Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2021
Octobre 2021 (volume 22, numéro 8)
titre article
Lola Marcault-D.

Lecture psychanalytique ou féministe des textes littéraires ? L’histoire d’un débat manqué

Psychoanalytical or feminist reading of literary texts? The history of a failed debate
Hélène Merlin‑Kajman, La Littérature à l’heure de #MeToo, Paris, Itaque, coll. « Theoria incognita », 2020, 160 p., EAN : 9782490350124.

1Le titre de l’essai La Littérature à l’heure de #MeToo révèle sa double perspective : d’abord contextuelle, puisqu’il s’inscrit dans le prolongement de trois polémiques qui touchent des enjeux féministes et sont peu ou prou concomitantes au mouvement #MeToo. Ensuite, littéraire et transhistorique : en dépit de son contexte de production, l’ouvrage tente de dépasser la polarisation de ces débats pour interroger plus largement le rapport entre littérature et morale.

2Le débat devenu controverse, concernant le poème « L’Oaristys » d’André Chénier et surtout sa réception en termes de « viol » en 2018 fait l’objet des quatre premiers chapitres ; la publication du roman autobiographique Le Consentement de Vanessa Springora en 2019 et les procédures judiciaires qui lui ont succédé sont discutées dans les deux chapitres suivants ; enfin le chapitre conclusif a pour toile de fond la polémique qui a opposé d’abord aux États‑Unis puis, dans une moindre mesure en France, partisan·es et détracteur·rices des trigger warnings dans les cursus universitaires – principalement littéraires.

3Hélène Merlin‑Kajman reprend ces polémiques pour questionner les modes de transmission de la littérature et ses effets de réception à travers des lectures et des analyses de textes empruntés à plusieurs époques et à plusieurs genres. Aussi la problématique du « partage féministe de la littérature1 », qu’elle annonce dans l’introduction de son ouvrage, est‑elle identique à celle de ses adversaires théoriques. Dans la controverse Chénier, notamment, les deux partis se fixent conjointement pour objectif de demander des comptes à la littérature, dans le but de faire valoir la puissance de ses effets et dispositifs. On ne peut donc que s’étonner du clivage et de l’incompatibilité de leurs positions et de leurs discours, avant de comprendre qu’ils se situent dans des champs distincts – l’approche de Hélène Merlin‑Kajman, si elle prétend se donner des objectifs de lecture féministes, emprunte en fait à la psychanalyse et à la psychologie tandis que celle de ses adversaires théoriques articule études féministes et littérature.

Le partage transitionnel de la littérature

4C’est par le double fil du trigger warning2 et de la transitionnalité – notion qu’elle lie à la question de l’enseignement, de la transmission des textes littéraires, de leur partage civil3 – que H. M.‑K. a été interpelée par les trois polémiques déjà évoquées. Sa conception transitionnelle de la littérature n’est pas précisée dans La Littérature à l’heure de #MeToo, mais fait l’objet de deux essais publiés en 20164 dans lesquels elle précise cette thèse qui importe, de la psychanalyse à la littérature, le concept popularisé par D. Winnicott à partir des années 19505. Aussi la thèse de son ouvrage est‑elle assise sur des idées démontrées antérieurement : sa position, dans les débats sur Chénier, Springora et les trigger warnings, est animée par le souci d’interroger les discours qui accompagnent nécessairement la littérature et l’acte de lire autant que par la défense – au double sens de garantie et d’apologie – de la transitionnalité de la littérature.

5D’après H. M.‑K., lire le poème de Chénier comme un viol6, faire du Consentement de Springora une pièce à conviction dans l’affaire Matzneff7, et mettre en place des trigger warning dans un cours de littérature procéderaient au « saccage de l’espace transitionnel de la littérature » (p. 140). Le caractère systématique de ce résultat masque néanmoins la diversité des mécanismes : H. M.‑K. s’attache donc à démontrer, dans chacune des parties qui composent son essai, la spécificité de chacun de ces « saccages » en structurant son propos autour du degré de transitionnalité des œuvres qu’elle prend pour objet. Dans la controverse Chénier d’abord, le seul vers potentiellement transitionnel serait ainsi saccagé par l’emploi du terme de viol qui figerait le texte dans une lecture mimétique ; dans l’affaire Matzneff, la judiciarisation de la réception du Consentement aurait spolié Springora de la transitionnalité revendiquée de son écriture ; les trigger warnings, enfin, résulteraient du même type de lecture littérale et « référencialiste », par définition incompatible avec une appréhension transitionnelle de la littérature.

Le viol chez Chénier : dangers d’une lecture mimétique

6La qualification du poème « L’Oaristys » de Chénier comme d’un viol le fige, d’après H. M.‑K., dans une référentialité par définition univoque, et donc incompatible avec sa conception transitionnelle de la littérature.

7H. M.‑K. dépasse d’abord l’opposition entre la lecture « contextualisante » du spécialiste du xviiie siècle Marc Hersant, et celle, « actualisante », des agrégatif·ves. Pour expliquer que la controverse ne saurait se comprendre au prisme de cette seule polarisation, elle démontre l’équivocité que les conventions, littéraires et culturelles, présentent déjà aux xvii et xviiie siècles à l’aide d’un détour par l’analyse du huitain « D’oui et nenni » de C. Marot et de la pièce Clitandre de P. Corneille.

8Aussi sa critique de la position exprimée par les agrégati·ves puis par les auteur·rices du billet de blog « Voir le viol » ne se fonde‑t‑elle pas sur l’idée du contresens anachronique, mais sur un désaccord critique, sur le plan de la théorie littéraire. Lire le poème comme un viol traduirait une vision positiviste du texte littéraire, une conception référencialiste à laquelle H. M.‑K., investie de Nouvelle Critique, ne saurait souscrire. La « générosité de lecture » qu’elle revendique implique de faire entendre le texte dans tous ses possibles interprétatifs. Aussi le poème de Chénier est‑il présenté comme un texte phallocrate ; il s’agit d’après l’autrice d’un « quasi‑viol », qualification qui aurait le mérite de préserver l’érotisme onirique que peut faire entendre le seul vers auquel elle donne son assentiment8, et donc sa valeur potentiellement transitionnelle. Le texte littéraire ne saurait donc être lu de façon purement mimétique car cette confusion entre réalité et fiction, au principe de la lecture littéraliste qui serait celle des agrégatif·ves, non seulement priverait le texte de son potentiel thérapeutique mais performerait un viol que le poème se contenterait de suggérer.

9Enfin, elle répond à la question posée par les agrégatif·ves qui se demandaient comment enseigner – H. M.‑K. dirait « partager » – le texte de Chénier et par extension les textes représentant des violences sexuelles. Elle affirme la nécessité, d’abord, de singulariser chacun de ces textes, dans les spécificités du dispositif littéraire qu’ils mettent en place, pour échapper à une lecture « à la lettre » qui les condamnerait à l’univocité ; ensuite, de faire valoir leur symbolique, leurs processus de figuration, leur potentiel trouble.

Le Consentement : roman ou pièce à conviction ?

10Comme celle qu’elle adopte dans le débat autour de « L’Oaristys », la position d’H. M.‑K. dans l’affaire Matzneff est régie par le souci de préserver et parfois de célébrer la transitionnalité de la littérature. Aussi renvoie‑t‑elle dos à dos l’écriture pornographique de Matzneff qui ne ménagerait aucun espace transitionnel et celle de Springora, dont elle consacre la subtilité, le caractère polyphonique, équivoque et donc thérapeutique. Le Consentement est ainsi valorisé comme la réhabilitation d’un usage heureux et moral de la littérature, comme le réinvestissement du littéraire pour réparer le brouillage entre réalité et fiction, ce que H. M.‑K. appelle l’« abus de la littérature », sanctuarisé, exalté et revendiqué par Matzneff.

11En même temps qu’il met à distance l’exigence de référentialité formulée par Springora, l’ouvrage fait du Consentement une célébration de la transitionnalité de la littérature. C’est sur cette base qu’est dénoncée la judiciarisation9 de la publication de ce roman autobiographique, procédure qui l’aurait privé de sa valeur littéraire – ou transitionnelle, littérature et transitionnalité étant pour H. M.‑K. absolument indissociables – en en faisant une pièce à conviction. Alors même que Springora a choisi d’inscrire son expérience dans le champ littéraire et opté pour une thérapie romanesque, le parquet de Paris, les éditions Gallimard et l’association l’Ange bleu, en s’emparant de son œuvre et en la déplaçant dans le champ judiciaire, la lui auraient confisquée et prétendraient lire la fiction et son ambiguïté comme une réalité univoque. C’est ce mouvement, de la lettre de la littérature à celle de la loi, que H. M.‑K. qualifie de « scénario #MeToo » et qu’elle définit comme un « scénario judiciaire de la réception ».

#MeToo & les trigger warning : le règne de l’univocité

12Le mouvement #MeToo, en ce qu’il marque d’après H. M.‑K. une « révolution de l’affectivité commune », fonderait un nouveau rapport à la littérature, dont les trigger warning seraient à la fois le produit et le programme. S’il s’impose, aux yeux de l’autrice, comme la pierre angulaire de la réception du poème de Chénier par les agrégatif·ves et de celle du roman de Springora par Gallimard et alii, c’est parce qu’elle y voit un double procès intenté, par une lecture littérale, à la littérature et à sa littérarité. En lisant la qualification du poème de Chénier de viol comme un resserrement interprétatif autour du seul point de vue de Naïs – qui serait dès lors construite comme une victime au sens juridique du terme –, H. M.‑K. peut associer cette querelle à l’affaire Matzneff et refuser ensemble la judiciarisation des réceptions de « L’Oaristys » et du Consentement.

13Le court épilogue de l’essai dévolu au roman autobiographique 77 de Marin Fouqué le consacre enfin comme parangon de la littérature « immédiatement, vraiment, transitionnelle » (p. 165) plus encore que le roman de V. Springora. Les textes littéraires sont ainsi partagés, entre ceux « vraiment transitionnels » – Springora et Fouqué –, ceux qui peuvent l’être à condition de faire preuve de « générosité » dans leur lecture – « L’Oaristys » – et ceux qui ne le sont pas et ne peuvent pas l’être – Matzneff et la pornographie de son écriture privant son œuvre de toute transitionnalité.

Savoir situé, savoir se situer

14L’ensemble des thèses que H. M.‑K. soutient dans son ouvrage est assujetti à la préservation de « l’espace transitionnel de la littérature, c’est‑à‑dire de la littérature entendue au meilleur de sa définition ». Cette thèse lui permet de déplacer – confisquer ? – les enjeux féministes des trois débats et de prétendre ne pas prendre parti, ne pas se positionner politiquement en leur sein. Aussi le titre de l’essai, tout comme l’annonce de sa problématique – la définition de ce que serait « un partage féministe de la littérature » – agissent‑ils comme des trompe‑l’œil : assumé, dans le cas du mouvement #MeToo, dont l’autrice avoue ne parler que superficiellement, passé sous silence dans le cas du féminisme.

15Il semble que H. M.‑K. construise la notion de « partage féministe de la littérature » comme le synonyme du « partage transitionnel10 ». Ce débat semble ainsi opposer des acteur·rices qui ne discutent en fait pas des mêmes questions. La mention incidente du « féminisme » dans une note de l’essai qui précise l’emploi du terme « phallogocentrisme » et affirme qu’il a été « repris par le féminisme français (Luce Irrigaray, notamment) » (p. 56) est à cet égard significative. Le singulier du terme féminisme signale que l’ouvrage de H. M.‑K. ne choisit pas le même paradigme épistémologique que celui privilégié par les signataires de la lettre des agrégatif·ves et du billet « Voir le viol ». En reprenant sans l’interroger la confusion états‑unienne qui, après 1979, a fait du féminisme d’Hélène Cixous, Julia Kristeva et Luce Irrigaray le French feminism, l’ouvrage révèle que l’inspiration psychanalytique – plus précisément winnicottienne – de son rapport à la littérature, touche aussi son rapport au féminisme11.

16Aussi le mouvement #MeToo n’est‑il appréhendé que sur le plan judiciaire et sur celui des affects, se voyant réduit soit à une succession de procès, soit à une accumulation de paroles de victimes, appréhendées dans la singularité de leurs traumas respectifs. Cette interprétation omet le caractère anonyme de la majorité des accusations qui s’y sont exprimées, et l’oppression systémique qu’elles ont prétendu exprimer. De la même manière, la question du viol et de sa définition n’est pas abordée sous l’angle des études féministes et des études de genre, mais dans les champs juridique et psychanalytique. Aussi les deux partis de cette controverse – au sein de laquelle H. M.‑K. est bien plus située qu’elle ne semble le penser – ne parlent‑ils pas le même langage. Pour l’autrice, la qualification du poème comme une scène de viol ne peut résulter que de la seule considération du point de vue de Naïs et de la lecture du texte comme un récit de viol. Cette idée est fondée sur la caractérisation du terme de viol comme un « mot militant extrême » (p. 58), un « mot qui accuse » et qui « légitime le dépôt d’une plainte judiciaire ou peut s’accompagner d’ostracismes graves » (p. 64). En pointant, après Brice Tabeling12, une rhétorique judiciaire que les textes des agrégatif·ves et des auteur·rices du billet « Voir le viol » ne contiennent pas – c’est leur accorder bien peu de crédit que de penser qu’iels mettraient Daphnis, personnage de fiction, sur le banc des accusés –, H. M.‑K. refuse le terme « viol » pour le poème de Chénier et on pourrait penser, si elle ne l’avait pas déjà admis pour Clitandre de Corneille, qu’elle invalide son application à tout texte littéraire fictionnel13. Au‑delà de l’opposition entre textualisme et positivisme et des critiques pertinentes de la lecture mimétique des étudiant·es proposées par l’autrice, c’est bien autour de la « définition extra‑littéraire » du viol que le désaccord semble continuer à s’articuler. L’inceste, lui, n’est problématisé qu’à partir de l’opposition du langage de la tendresse à celui de la passion et du contresens entre les deux systèmes sémiotiques des enfants et des adultes, conceptualisée par Sandor Ferenczi14.

17L’ouvrage choisit ainsi de croiser non pas littérature et études féministes, mais littérature et psychanalyse et semble ériger une nette frontière entre savoir universitaire et savoir militant – renvoyé à un savoir dogmatique, alors même qu’il est bien souvent fondé sur des savoirs universitaires empruntés à la sociologie, à l’anthropologie, aux sciences politiques et aux études de genre –, en délaissant les potentialités théoriques ouvertes par les études de genre, pourtant institutionnalisées en France depuis le début des années 2000 et importées depuis dans le champ littéraire.

*

18L’essai d’Hélène Merlin‑Kajman est intéressant dans la mesure où il ranime les polémiques dont il est le produit et contribue à en faire de stimulantes controverses scientifiques. La lecture proposée par H. M.‑K. et son positionnement au sein de ces discussions a néanmoins ceci de frustrant qu’elle ne situe pas le débat dans le champ qu’il s’était initialement proposé. En inscrivant le débat Chénier dans le strict champ du débat littéraire, en lisant la prise à parti du jury d’agrégation par les agrégatif·ves comme la mise en place d’une scène de type judiciaire qui inviterait le jury à « arrêter le sens » du texte littéraire, H. M.‑K. omet ce que les préoccupations des deux partis de cette controverse peuvent avoir de commun. On peut aussi lire la lettre des étudiant·es, au rebours de l’interprétation qu’en fait H. M.‑K., comme une mise en cause de l’éviction de toute forme de subjectivité dans la pratique de la lecture universitaire et dans l’enseignement de la littérature depuis le secondaire. Aussi cette injonction à penser la transmission des textes littéraires semble‑t‑elle fondée sur le postulat que la lecture littéraire scolaire désinvestit le lecteur ou la lectrice comme sujet. Il est d’autant plus regrettable qu’H. M.‑K. n’ait pas senti l’ironie de cette adresse au jury d’agrégation qu’elle semble investie, comme celleux qu’elle critique, d’un sentiment d’urgence à réparer ce désengagement du sujet‑lecteur. Les deux partis incarnent à deux étapes distinctes de la carrière d’un·e enseignant·e, le rejet d’une conception de l’enseignement littéraire sur le mode du transfert pur et simple d’un modèle visant à codifier leur façon de lire les œuvres.