Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Août-septembre 2021 (volume 22, numéro 7)
titre article
Aurore Turbiau

L’engagement littéraire est mort : vive la littérature du politique

Literary commitment is dead: long live the literature of politics
Jeanyves Guérin, Littérature du politique au xxe siècle : de Paul Claudel à Jules Roy, Paris, Honoré Champion, 2020.

1Dernier paru de la série des ouvrages de J. Guérin consacrés aux rapports qu’entretiennent littérature et politique, Littérature du politique au xxe siècle : de Paul Claudel à Jules Roy entreprend, à travers l’analyse détaillée et successive d’une douzaine d’œuvres littéraires du xxe siècle français, de détourner le regard critique de la notion de « littérature engagée » vers la notion plus large, plus accueillante en un certain sens — puisqu’en principe plus libre des surdéterminations historiques et théoriques de la première —, d’une « littérature du politique ».

2Jeanyves Guérin présente dès sa préface la position qu’il adopte, en tant que chercheur las de voir toujours citées les mêmes références dans les ouvrages théoriques consacrés aux thèmes politiques de la littérature : il s’oppose à une critique universitaire qui, adoptant pour elle‑même, selon lui, les principes de certain·e·es des théoricien·ne·s phares de l’engagement — Jean‑Paul Sartre et Simone de Beauvoir jouent un rôle de repoussoir régulier au fil de l’ouvrage — fonderait ses analyses et jugements littéraires sur des valeurs essentiellement idéologiques, et se refuserait ainsi par principe à voir l’intérêt des œuvres qui sortent des rails de la « bien‑pensance » (p. 27). Autrement dit, incommodé par l’assimilation de l’engagement littéraire à des œuvres liées à la gauche, Jeanyves Guérin propose de s’intéresser à des écrivains « de droite » (selon ses propres termes) — ou, du moins, à des écrivains qui ne peuvent pas pleinement être associés à la gauche. Il regrette, explique‑t‑il, que la critique universitaire ait trop souvent tendance à considérer l’idée d’un « intellectuel de droite » comme un oxymore (y compris lorsque « droite » signifie simplement « pas clairement à gauche », précise‑t‑il) ; il déplore au passage que Vichy ait « durablement discrédité non seulement le fascisme mais aussi la droite politique », mais aussi que, dans le sillage de J.-P. Sartre, l’on puisse considèrer « que l’engagement réactionnaire et fasciste interdit le chef-d’œuvre » (p. 12‑13)…

3Ce point de départ a ses mérites : il permet d’analyser des textes rarement étudiés, notamment du point de vue du rapport explicitement problématique qu’ils établissent entre littérature et politique. Néanmoins, comme on le montrera plus précisément à la fin du présent compte rendu, Jeanyves Guérin déplace régulièrement son propos, d’un propos analytique, historique et littéraire, à un propos qu’on pourrait dire militant, ou critique à charge — dont la teneur contredit parfois l’exigence de rigueur qui tient à un exposé scientifique.

Le politique par le « hors‑texte » : histoire & littérature

4J. Guérin affirme que l’histoire des idées doit s’enrichir de nuances et de complexités, ce que rend possible par exemple l’étude des écrivains1 du politique qui ne situent pas, ou pas exactement, ni leurs œuvres, à gauche (pour lui, il s’agit de produire sur l’histoire « des récits qui ne sont ni en noir et blanc ni en rose » p. 99). Son ouvrage s’intéresse donc à dix auteurs des années 1950‑1960 : Paul Claudel, Anatole France, André Malraux, Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Jean Guéhenno, Jean‑Paul Sartre (par son versant « anticommuniste honteux » p. 153), Jacques Perret, Romain Gary, Jules Roy. Leurs positions politiques varient beaucoup ; J. Guérin en dresse la typologie en fin d’analyse, au moment de la conclusion : certains appartiennent à la « famille républicaine », au monarchisme et au nationalisme, d’autres au nazisme, d’autres à une forme d’anarchie de droite ; certains sont plus ambigus, entre droite conservatrice qui glisse à gauche, mystiques anti‑politiques, hommes de la « gauche tranquille » ou de « la gauche non dogmatique » (p. 246) — Sartre se trouve à part.

5J. Guérin croise ainsi, au long de son étude, deux éléments de redéfinition des rapports entre littérature et politique : d’un côté, il souhaite délimiter un corpus « de droite » — si ambiguë que soit cette étiquette, qu’il attribue lui‑même et nuance au fil de l’ouvrage ; de l’autre, ce choix l’incite à préciser ce qu’il entend par « politique », notion parfois vague dans les ouvrages qui traitent des rapports entre littérature et société. En effet, ce choix de corpus, lui‑même déterminé par un critère idéologique, entraîne une efficace problématisation des rapports qu’entretiennent littérature et politique, à travers l’interrogation de l’histoire. J. Guérin opte pour des œuvres qui n’entrent jamais dans une logique partisane, ne soutiennent pas de cause particulière, mais questionnent abondamment les événements politiques de leur époque et critiquent parfois âprement les inconséquences et petites lâchetés des contemporain·e·s. C’est la raison pour laquelle l’auteur propose de « parler d’une littérature du politique plutôt que d’une littérature politique » (p. 24). « Le politique » n’est pas ici défini comme la défense d’un appareil de valeurs ou de principes moraux, ni comme un ensemble donné d’interprétations du monde et des rapports de pouvoir qui s’y jouent (dans ce cas, il s’agirait bien d’une forme de militantisme et donc d’une « littérature politique », ou d’une « littérature engagée » — J. Guérin assimile les deux termes), mais comme la présence, dans un texte, d’un certain nombre de « paramètres thématiques » (p. 24) qui lui permettent d’interroger l’état historique d’une société. Ces paramètres sont assez clairement circonscrits : ils consistent en l’inscription d’un texte dans une situation historique précise, la représentation d’une société divisée, la figuration d’institutions et de personnels politiques, la mise en scène de personnages militants, le questionnement ou l’affirmation de certaines valeurs par les auteurs. J. Guérin souligne l’importance de porter attention à la diversité des individus et institutions actrices du politique ; le travail littéraire qui en rend compte participe à imaginer de nouvelles formes d’action ou d’intervention, restitue leur complexité par de multiples jeux d’ironie, de polyphonie ou de pluri‑focalisation des récits.

6J. Guérin insiste en effet sur le fait que « l’œuvre‑texte est toujours datée. [...] Le hors texte est fait d’événements qui se succèdent très vite » (p. 22) : il s’attache dès lors à les expliquer dans ses analyses de textes — dont on peut saluer l’érudition historique. Cette insistance montre d’ailleurs l’évolution de la recherche de J. Guérin : en 2002, pour Art nouveau ou Homme nouveau, s’il déplorait déjà que « le lien entre la littérature et l’histoire ait été trop distendu2 », il formulait plutôt le souhait de soustraire l’analyse littéraire aux « approche[s] purement historique et/ou sociologique3 » et de la réorienter vers « l’abstraction4 », vers la « modernité esthétique » et la recherche d’une « bonne littérature »5 — entendons par là une littérature moins directement politique, davantage tournée vers l’interrogation esthétique. Dans Littérature du politique au XXe siècle, l’auteur semble s’être détaché de cette préoccupation pour la valeur proprement littéraire des textes, et se tourner plus franchement vers leur interprétation historique : les analyses présentées dans l’ouvrage sont, en dépit de ce que J. Guérin annonce, très peu attachées aux questions de style, de narration ou de mise en scène des œuvres, et se concentrent sur leur mise en dialogue avec leur contexte historique d’écriture. Les études menées sur Les Dieux ont soif d’Anatole France (p. 47‑64), La Condition humaine (p. 65‑82) ou L’Espoir (p. 83‑100) d’André Malraux, de l’Antigone (p. 101‑117) ou de L’Alouette (p. 191‑208) de Jean Anouilh, de La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux (p. 117‑134), du journal de Jean Guéhenno (p. 135‑152), de Bande à part de Jacques Perret (p. 173‑190) et de La Guerre d’Algérie de Jules Roy (p. 227‑242) proposent toutes une analyse serrée des circonstances de leur écriture, qu’elles soient directement transcrites dans le texte ou qu’elles soient représentées par le moyen d’une distanciation historique — que J. Guérin dans ce cas s’attache à déchiffrer. D’autres chapitres proposent une analyse générale, c’est-à-dire moins étroitement liée aux circonstances représentées et attachées aux questionnements éthiques que formulent les auteurs sur l’histoire : il s’agit de savoir si Tête d’or de Paul Claudel s’interprète plus comme une œuvre du totalitarisme ou de l’anarchisme (p. 27‑46), de comprendre comment Jean‑Paul Sartre s’extirpe de ses ambiguïtés politiques dans Les Mains sales (p. 153‑172), de montrer la complexité de la décolonisation et, dans une moindre mesure, des enjeux de la destruction environnementale dans Les Racines du ciel de Romain Gary (p. 209‑226). Dans chacun de ces chapitres, J. Guérin réserve un moment pour discuter de l’accueil qu’ont connu les œuvres : le politique qu’elles discutent est largement influencé par leur réception critique.

Dialogues notionnels

7La définition du « politique » qu’offre J. Guérin se positionne, à travers ces études, à l’opposé de celle qu’en donne Jacques Rancière dans Politique de la littérature6 — ce que souligne le renversement du titre. Il ne s’agit pas tant, pour J. Guérin, de comprendre comment la littérature interroge la société et fait politique au travers de la forme qu’elle crée pour la questionner, mais de voir comment l’histoire politique est explicitement introduite en littérature.

8D’autres travaux sur les rapports qu’entretiennent littérature et politique7 tombent d’accord avec ceux de J. Guérin sur la nécessité de retravailler la notion d’« engagement littéraire », trop datée et insatisfaisante pour étudier les œuvres des années 1980‑2000 ; ce faisant, ils ont tendance à se diriger vers des notions plus floues, celles d’« implication » ou de « responsabilité » par exemple, dont l’intérêt est précisément d’évacuer une partie de la dimension directement « politique » des théories traditionnelles de l’engagement. Le travail de J. Guérin navigue entre la connaissance qu’il a de ces recherches et l’envie d’affirmer par un autre angle que tout n’a pas encore été dit sur la littérature du politique des années 1950‑1960.

9Par ailleurs, la définition qu’il donne ici du « politique » — le choix de se concentrer sur l’aspect circonstanciel et événementiel des politiques du xxe siècle — justifie en partie que ne soient pas prises en compte des œuvres qui auraient discuté d’un « politique » plus global, celles qui auraient interrogé des questions sociales non directement inscrites dans les institutions et événements politiques d’un moment donné (œuvres telles que celles, par exemple, que Chloé Chaudet a nommées « écritures de l’engagement par temps de mondialisation8 », ou celles qui portent en littérature, après Beauvoir, des questionnements féministes9). Le chapitre réservé aux Racines du ciel de Romain Gary fait exception sur ce plan, puisqu’il est tenu un peu plus loin du déchiffrage des circonstances politiques exactes auxquelles pouvait penser l’auteur, et aborde des questions éthiques et sociales portant sur l’histoire des décolonisations, l’augmentation des déséquilibres Nord/Sud et la dégradation de l’environnement.

10L’ouvrage de J. Guérin a ainsi dans l’ensemble deux mérites principaux : d’une part, il propose une définition claire de son objet d’étude et des rapports qu’il pose entre littérature et politique, esquissant une voie de sortie alternative à la théorie canonique de l’engagement littéraire français ; d’autre part, les analyses qu’il fournit sur l’écriture et l’accueil des œuvres sont généreuses et illustrent efficacement la manière dont les œuvres de ces écrivains rendent compte du politique — au moins sur les plans de la référence et de la réception, si les plans stylistique, narratif ou scénique sont généralement mis de côté. Certains des fils conducteurs de l’ouvrage offrent des prises intéressantes pour penser tant l’histoire littéraire du xxe siècle que certains débats sociaux contemporains : les « lanceurs d’alerte » (p. 134) que seraient ces écrivains, selon J. Guérin, s’attachent à dénoncer certaines tentations politiques telles que l’attachement à d’irréalistes puretés militantes, à des imaginaires violents propices à laisser se développer des totalitarismes ou des formes de terrorismes. Questionnant ces points, l’auteur ne rejette pourtant pas totalement l’idée d’un anti‑humanisme (il en creuse l’idée dans le chapitre consacré à la Jeanne d’Arc de Jean Anouilh, p. 206-207), qui constituerait une sorte de terrain commun entre les gauches et les droites où pourrait se développer une nouvelle forme de pensée critique — autant de questionnements qui nous semblent de portée très actuelle10.

Écriture universitaire et parole pamphlétaire

11On peut s’interroger en revanche sur la pertinence scientifique des textes qui encadrent ces analyses, à savoir l’introduction et la conclusion : à bien des égards, ils relèvent davantage de l’expression d’une opinion que d’une analyse théorique méthodologiquement fondée. Dans un style aux accents parfois pamphlétaires, qui affectionne les hyperboles, les sentences lapidaires — un certain goût de la punchline aussi — et les envolées lyriques, J. Guérin reprend ses antiennes contre l’engagement littéraire de tradition sartrienne et beauvoirienne, contre les médias de masse et les débats politiques contemporains, contre Steve Jobs et les réseaux sociaux (p. 19), ou encore contre « une certaine bien‑pensance judicatrice11 » (p. 27). On peut regretter ce mélange des tons, d’autant plus lorsque ces remarques — parfois assassines et peu pertinentes au regard de l’analyse — prennent appui sur des erreurs factuelles ou des contre‑vérités. Cette propension est d’ailleurs renforcée par le peu de dialogue que l’ouvrage entretient avec d’autres recherches : quelques ouvrages de référence sont cités, en général relativement datés, mais les bibliographies sont assez pauvres. On pense par exemple à ce passage du chapitre sur P. Claudel qui affirme que les idées anarchistes des années 1970 ne reposent sur aucun fonds théorique, mais relèvent plutôt d’une mode fanatique semblable à celle du marxisme de la fin du XIXe siècle (p. 36‑39) ; ou aux nombreux passages qui assimilent sans ambages la littérature engagée à une « littérature de propagande monologique et didactique » (p. 67), en dépit des quelques précautions oratoires que l’auteur avait prises en début d’ouvrage12. On peut s’interroger aussi sur un passage assez frappant (pour ne pas dire problématique) qui tente de ramener l’analyse littéraire à des préoccupations contemporaines à partir du thème du conspirationnisme : si J. Guérin s’empresse de préciser que le complotisme n’est pas une dérive réservée à la droite, il en donne ensuite quelques exemples généraux en amalgamant, dans un même paragraphe, les supposées extravagances de celles et ceux qui croient à des complots organisés par l’opus dei ou par des extraterrestres, et les démarches que d’autres ont entamées à Nuremberg pour condamner les crimes commis par les nazis13. Le rapprochement prête à une véritable confusion, opacifie le sens du commentaire historique et littéraire mené par l’auteur.

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12En raison de ces traits de la réflexion que mène Jeanyves Guérin au long de Littérature du politique au xxe siècle, et en raison de la faiblesse de l’appareil de notes, il semble que certains passages s’éloignent d’une démarche proprement scientifique, au profit d’une approche polémiste. Il est dommage que ces passages viennent grever d’autres analyses pourtant très riches d’un ouvrage dont les chapitres, lorsqu’ils s’attachent à détailler la manière dont s’énonce littérairement le politique, au milieu du xxe siècle, peuvent être passionnants.