Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Août-septembre 2021 (volume 22, numéro 7)
titre article
Isabelle‑Rachel Casta

« À quatre heures nous serons morts...» : anarchisme, romanesque & Histoire

« À quatre heures nous serons morts...» : anarchism, romance and history
Vittorio Frigerio, Nous nous reverrons aux barricades, Les feuilletons des journaux de Proudhon (1848‑1850), Saint Martin d’Hères : UGA, coll. « Bibliothèque stendhalienne et romantique », 2021, 230 p., EAN 9782377472321.

« La victoire nous doit luire dans un avenir prochain » Marius Rey‑Dussueil.

1Grand spécialiste de l’anarchisme en littérature, Vittorio Frigerio (professeur émérite de l’Université Dalhousie et directeur de publication de la revue en ligne Belphégor) entreprend cette fois d’analyser les tensions et les enjeux du « feuilleton‑roman », tel que traités dans la presse générale, puis par contraste dans les éphémères quotidiens de l’anarchiste Proudhon ; il reste ainsi fidèle à deux précédents ouvrages, tout en élargissant et affinant son biais heuristique (pour mémoire, La Littérature de l’anarchisme. Anarchistes de lettres et lettrés face à l’anarchisme, Grenoble, ELLUG, 2014, et Nouvelles anarchistes : la création littéraire dans la presse militante (1890‑1946), Grenoble, ELLUG, 2012).

2L’introduction précise les données du problème, d’abord en dessinant le portrait « médiatique » de Proudhon sous la plume de Cham (« La transformation du père putatif de l’anarchisme français en une espèce de Tintin globe‑trotteur avant la lettre, devenu chantre péripatétique de la révolution, atteste à la fois de l’importance du personnage dans la vie politique de son époque et de la vision pour le moins critique que l’on pouvait avoir parmi le grand public (ou alors dans la grande presse) du personnage et de son parcours » p. 7), puis en élargissant l’angle jusqu’à englober son Umwelt, ce qui signifie un panoramique rapide mais précis sur la littérature du temps, ainsi que les mutations irréversibles que l’irruption de la grande Presse va amener avec elle, balayant les anciennes conditions de réception et élargissant à des publics encore inconnus l’audience de ces parutions :

Dans ces années 1840 qui voient le triomphe du roman‑feuilleton sous l’impulsion irrésistible de ses deux grands prêtres, Alexandre Dumas et Eugène Sue, signalant les débuts de cette « ère médiatique » qui continue de dominer notre régime culturel contemporain. (p. 13)

Une question esthétique, un thème idéologique

3V. Frigerio s’empare d’un thème passionnant et jusqu’ici peu exploré : la réponse de Proudhon, anarchiste militant (même s’il est bien autre chose et que sans doute cette expression lui aurait mal convenu), à la vogue grandissante des romans‑feuilletons populaires, publiés dans la grande presse qui naît sous la Monarchie de Juillet. Sous un titre attrayant et intrigant, l’auteur développe cette rivalité en onze chapitres, encadrés par une introduction et une conclusion — laquelle se prolonge par un « post‑scriptum explicatif », puis une bibliographie éclectique, où l’on se plaira à saluer, par exemple, la mémoire de Dominique Kalifa ; le propos se complète par des annexes en tant que telles absolument innovantes, consistant en la reproduction de cinq chapitres extraits d’un roman de A.‑C. Blouet, Le Mont Saint‑Michel1, l’un de ces feuilletons précisément publiés par le journal Le Peuple, et qui raconte la résistance désespérée de la barricade Saint‑Merry, dont certains protagonistes se retrouvent dans les prisons du Mont Saint‑Michel2, lieu carcéral qui donne son titre au feuilleton.

4V. Frigerio s’attache à démontrer combien une lutte aussi bien esthétique qu’idéologique s’engage, pour Pierre‑Joseph Proudhon3, entre le déluge d’une littérature qu’il estime délétère pour une instruction morale du peuple, et une fiction qu’il voudrait au contraire engagée et instructive, ici centrée sur les événements de juin 1832, derniers grands feux révolutionnaires avant l’atonie relative de la Monarchie de Juillet.

5Mais rappelons en liminaire qui est Proudhon — comme nous y invite la quatrième de couverture : « Considéré d’habitude comme le “père” de l’anarchisme français, Pierre‑Joseph Proudhon4 entretient un rapport ambivalent avec la création littéraire ». Et si l’on revient un instant sur le titre lui‑même, il faut préciser en outre qu’il est emprunté à la déclaration du condamné François Pétet5, proclamé devant le tribunal qui vient de le déporter au mont Saint‑Michel6... Trois moments semblent se distinguer : l’essai retrace donc la relation de Proudhon à la littérature, telle qu’elle apparaît d’abord à travers ses ouvrages, pour ensuite analyser les discours tenus dans ses quatre journaux sur les triomphes équivoques du roman‑feuilleton, ébauchant ainsi la théorie d’un « grand récit » progressiste et révolutionnaire, capable de diffuser auprès du lectorat populaire, les idées qui aideraient à son affranchissement. L’auteur présente les romans‑feuilletons parus dans Le Peuple, pour ensuite centrer la focale sur l’un d’entre eux, Le Mont Saint‑Michel, qui développe l’aventure d’un groupe de républicains lors de l’épisode de la barricade du cloître Saint‑Merry7, emblématique de l’insurrection avortée de 1832 (« On n’arrive même pas à s’entendre sur la graphie du nom. S’agit-il du cloître Saint‑Méry ? Ou du cloître Saint Merry ? Ou encore du cloître Saint‑Merri ? Sans parler de “St Mery” tout court comme l’écrit Jeanne ? », p. 93).

6En comparant le traitement fictionnel de ce moment paroxystique avec des sources plus « historiques » (Louis Blanc entre autres), V. Frigerio donne à réfléchir à la fois aux ressorts du roman historique et à ceux de l’écriture « objective » de l’Histoire. Or, la problématique majeure qui occupe les esprits au xixe siècle, c’est la question sociale — ou question ouvrière, laquelle innerve tous les récits, toutes les constructions imaginaires ou sociétales. Mais d’autres objets de pensée échappent complètement à la sagacité des révolutionnaires ; la représentation de la femme, clairement, n’est pas un souci premier pour les auteurs adoubés par Proudhon :

La pauvre fille, personnage attachant et passionné au début de la narration, lorsque son énergie indomptable permet au romancier d’intéresser le lecteur au sort du héros qu’elle poursuit, se voit ainsi reléguée au rôle banal d’ange consolateur, très romantique au demeurant, dans le sens le plus convenu du terme. (p. 156‑159)

7Le conservatisme des littératures anarchistes, en la matière, est ainsi pointé et rappelé, comme l’une des zones grises que n’a pas encore investies la pensée révolutionnaire : « La femme en tant que catégorie, est représentée ainsi comme fondamentalement distante de tout élan idéal et guidée exclusivement par les sentiments. » (p. 159)

8Si les femmes ne sont pas dotées d’agentivité et restent donc en marge de la grande Histoire, la police dans son ensemble est détestée, noircie de tous les vices, désignée à la vindicte (supposée) du lectorat, comme le rappelle la note 23 de la page 58 : « S’il y a une catégorie irrécupérable dans le roman, il s’agit bien de celle des policiers ». Le chapitre 8, « La police », en donne un portrait charge qui ne trompe pas. Cette « Messaline », « qui porte sur son front levé son brevet d’homicide » (CSM, p. 181) n’est composé que de délinquants sans principes qui ne cherchent qu’à voler, méprisent le peuple et sont disposés à servir n’importe quel pouvoir. C’est peut‑être, en partie du moins, en raison de passages tel celui‑ci qu’un auteur anarchiste comme Lucien Descaves a pu évoquer avec sympathie, lors du centenaire de l’insurrection, « l’introuvable ouvrage de Dusseuil non sans valeur ». (Descaves, Lucien. « Il y a cent ans. Les fièvres de Paris », L’intransigeant, 14 juin 1832). Précisons que les initiales CSM renvoient au roman de Dusseuil, Le Cloitre Saint‑Merry.

Proudhon versus Dumas : la grande rivalité ?

9V. Frigerio insiste, à plusieurs reprises, sur l’émergence d’un nouveau romanesque dont Proudhon devine intuitivement la formidable puissance d’entraînement et de distraction, tous affects dont il se méfie viscéralement et contre lesquels il va proposer comme antidote efficace ses propres auteurs, dans leurs propres œuvres : « Proudhon est également le contemporain de l’âge de plus grand développement du roman […] témoin du développement extrêmement rapide du roman‑feuilleton, véhicule populaire d’un genre dont le succès ne se démentira plus jamais : le roman historique. » (p. 9) ; c’est pourquoi le cœur de thèse se focalise rapidement sur la rivalité grandissante entre Proudhon et les grands ténors du roman de l’époque : Alexandre Dumas et Victor Hugo.

10Ils ne trouvent aucune grâce aux yeux de l’anarchiste qui les voit comme des corrupteurs de la pureté révolutionnaire, des « vendus » aux puissances supérieures : « Proudhon attaque avec une violence inouïe les écrivains romantiques, et tout d’abord les plus en vue d’entre eux, MM Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s’en tenir sur la valeur de la spécialisation littératuriste », et qu’il qualifie de « MM. Les notables de la phraséurgie » (p. 17).

11L’auteur souligne que la vindicte de Proudhon contre Hugo date évidement ici des années traitées (1848‑1850), et que la grande épopée des Misérables est encore à venir, ce qui donnera à l’affaire de la barricade Saint‑Merry un relief et une intensité que rien, jusqu’en 1862, n’a encore permis d’atteindre. Néanmoins, V. Frigerio s’interroge en de nombreux moments sur les raisons profondes de cette exécration sans cesse réitérée pour ces feuilletonistes prolixes et populaires, que seule une jalousie (qui ne veut pas dire son nom) semble justifier :

En quoi Hugo a‑t‑il calomnié les révolutionnaires ? Probablement pas en créant, avec l’épopée d’Enjolras et des siens, l’image la plus durable et la plus flatteuse de l’insurrection de 1832 qu’ait eue à offrir son époque […] En quoi Dumas s’était‑il rendu coupable de ce même crime ? On hésitera à croire que Le Chevalier de Maison‑Rouge ou Les Blancs et les Bleus sont des romans à thèse réactionnaires, même s’il est vrai que le Danton de Création et rédemption n’est pas forcément très sympathique. (p. 164).

12L’énoncé des noms des feuilletonistes cités ou publiés par les journaux8 de Proudhon (A.‑C. Blouet, Charles Jeanne, Marius Ruey‑Dussueil... ) manifeste immédiatement le déficit de notoriété, en tout cas contemporaine, qui les frappe en regard de l’immense popularité des Balzac, Hugo ou Dumas, qui publient évidemment ailleurs ! V. Frigerio redonne alors à ces « illustres inconnus » la place considérable d’une étude scrupuleuse du traitement historico‑fictionnel qu’ils réservent à ce fait révolutionnaire majeur, que représentent les obsèques du général Lamarque, et ses suites insurrectionnelles (5‑6 juin 1832). Sans sombrer dans une psychologisation incongrue, V. Frigerio, tout en analysant les ressorts subtils du style des uns et des autres, érige quand même une vanité d’auteur déçu comme moteur probable de la détestation de Dumas par Proudhon : « Alexandre Dumas — celui‑là même au sujet duquel Proudhon avait donné le la, en affirmant qu’“il faut cent fois plus d’intelligence pour construire une machine à vapeur que pour écrire cent chapitres de Balsamo”. Dumas semble avoir été la véritable bête noire de Proudhon pour tout ce qui a trait à la littérature contemporaine. » (p. 24‑25).

L’invention d’un mythe, la lecture d’une image

13La lecture tabulaire de plusieurs interprétations de la résistance désespérée des révoltés de Saint‑Merry nous permet à la fois de percevoir des angles interprétatifs radicalement différents, plus ou moins historicisés, plus ou moins contextualisés, dans le chapitre intitulé « Les vies multiples de la barricade Saint‑Merry » on y assiste à la construction mythologique et mythographique d’un mystérieux personnage surgissant à cheval et brandissant un drapeau rouge, sorte de pendant masculin à la Liberté guidant le peuple (Eugène Delacroix, 1830). Même Hugo est convoqué : « Hugo ne prend position ni dans un sens ni dans l’autre, préférant faire de son personnage une figure quasi mythologique, un de ces mystères de l’histoire qui provoquent la tragédie et dont la puissance réside justement en grande partie dans son indéfinition. » (p. 116)

14Cette polyfocalisation sur l’énigmatique cavalier permet de sonder le plus ou moins grand réalisme (ou la plus ou moins grande invraisemblance) qui préside à ce type d’évocation ; nous sommes en effet à l’ère du résurrectionisme de Michelet, et cet homme noir surgit réellement comme un spectre surnaturel, aux intentions obscures : « D’abord le personnage central de l’action, ce cavalier à la sinistre figure, tout de noir vêtu, qui, se frayant un passage dans la foule, ressemble à une sorte de cavalier de l’apocalypse, muet et menaçant. Le portrait n’en est pas réellement un. L’homme est un symbole plutôt qu’un individu. […] Le général Exelmans parle pour tous en condamnant le surgissement de ce fantôme sanglant du passé » (p. 107). Le prestige grandissant des attributs du « chef » participe également de l’héroïsation, ou de l’épisation, des romans au fur et à mesure de leurs publications, autrement dit de leur rédaction : « Une autre chose a changé aussi, cependant, en ces quelques années et entre ces deux premières représentations de l’épopée de la barricade du cloître de Saint‑Merry. Georges Ricard, cette version idéalisée de Charles Jeanne, est chef de la société secrète à laquelle il appartient. » (p. 175).

15L’apport de Michelet, pour ces questionnements concernant la véracité plus ou moins vérifiable d’un récit historiographique, s’avère d’ailleurs essentiel, comme le rappelle V. Frigerio : « Les “formes narratives” et les formes “historiques” s’équivalent. [...] Mais comment circonscrire un fait ? Comment en déterminer l’extension, en identifier la durée et la nature précises ? La réponse qu’apporte Michelet à cette question se fonde sur son observation de la réception et de la compréhension d’un récit par un public populaire. » (p. 86)

16C’est pour cela que le onzième et dernier chapitre apparaît comme la quintessence des réflexions de l’auteur sur les complexités d’une contribution, proprement anarchiste, au grand récit national qui s’édifie dans ces années cruciales de la Monarchie de Juillet ; intitulé « extension de la narration historique », ce chapitre relève tous les traitements des différentes occurrences stylistiques et narratives qui marquent le point de vue de tel ou tel auteur ; il s’agit là d’une précieuse leçon de comparatisme littéraire et idéologique qui, s’exerçant sur un corpus souvent méconnu, fait surgir une riche transversalité de thèmes et de tropes, qui peut se résumer ainsi :

Pour être efficace, un roman se doit de ne pas ennuyer le lecteur […]. Le roman enseigne alors tout en s’excusant d’enseigner, et en montrant qu’il comprend très bien quelles sont les frontières à ne pas franchir si on veut éviter de fatiguer son lecteur et de lui faire perdre de vue des leçons qui pour être transmises, doivent pouvoir l’être simplement et agréablement. (p. 152)

17Il ne faut jamais perdre de vue non plus que le texte‑source, Le Cloître Saint‑Méry est écrit par Rey‑Dussueil dès 1832 ; il sert donc de modèle à toutes les autres variations romanesques qui se succéderont, à propos de cet événement majeur du « storytelling » révolutionnaire ; V. Frigerio parle même de « instant book » (« En date du 11 septembre 1832, Le Journal du Commerce annonce la mise en vente du roman de M. Rey‑Dussueil Le Cloître Saint‑Méry en spécifiant qu’il s’agit d’un ouvrage de circonstance qui n’aurait pas besoin de ce mérite pour fixer l’attention » (p. 49). De toute façon, tous ces récits s’adossent pour notre auteur aux figures obligées de la légende napoléonienne, à ses climax et à ses motifs récurrents :

Encore sous le charme de l’épopée napoléonienne, dont le souvenir nourrit largement le romantisme à ses débuts, le roman assimile aussi volontiers le courage des insurgés à celui des soldats de la Grande Armée. (p. 58)

18La comparaison entre les romans mineurs ou minorés, publiés ou commentés par Proudhon, avec le futur grand texte que sera Les Misérables n’a d’ailleurs rien de déshonorant, puisque l’on peut dire que tous les écrivains ont reçu à peu près la même éducation littéraire, et sont donc porteurs des mêmes figures de style et de la même grammaire textuelle :

On était aux premières heures de cette journée spartiate du 6 juin où dans la barricade de Saint‑Merry, Jeanne, entouré d’insurgés qui demandaient du pain, à tous ces combattants criant : « À manger ! » répondait : « Pourquoi ? Il est trois heures. À quatre heures nous serons morts » (Hugo). (p. 136)

***

19Il est toujours aisé de scruter dans une bibliographie aussi riche et nuancée soit‑elle, les quelques absences que l’on y décèle : le Dictionnaire littéraire des auteurs d’expression populaire (en ligne : http://www.cesl2010.fr.gd/Dictionnaire-de-2017.htm), initié depuis quelques années par F.‑G. Theuriau, aurait pu trouver sans doute place, de même que le premier numéro de la revue Le Pardaillan, fictions populaires (2016), il est vrai plutôt consacré à Michel Zevaco, mais riche en résonances et en harmoniques, même lointaines, ayant trait au présent sujet. Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage, à l’érudition pointilleuse et au style allègre, emmène le lecteur, novice comme expert, à la rencontre de ces feuilletons‑romans mal connus, parfois entrés dans un silence injuste et auquel Vittorio Frigerio redonne à la fois vie et contexte, comme il l’indique dès son deuxième chapitre en des termes éclairants :

Les journaux de Proudhon semblent avoir avec le roman‑feuilleton sensiblement le même rapport — ambigu et contradictoire — qui caractérise l’accueil qui est fait dans l’ensemble du milieu littéraire, pendant cette période, à ce bruyant nouveau venu quelque peu gênant (p. 23).