Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Juin 2021 (volume 22, numéro 6)
titre article
Camille Lotz

Postures littéraires et stratégies médiatiques des écrivains francophones

Literary postures and media strategies of francophone writers
Buata B. Malela, La Réinvention de l’écrivain francophone contemporain, Paris : Éditions du Cerf, coll. « Patrimoines », 2019, 204 p., EAN 9782204136907.

1Buata Bundu Malela (né en 1979) est maître de conférence HDR à l’Université de Mayotte. Il s’intéresse, dans ses travaux, aux discours et aux stratégies littéraires et médiatiques adoptés par les auteurs francophones originaires des Antilles et d’Afrique subsaharienne dans le champ littéraire français. Dans sa thèse Les Écrivains afro-antillais à Paris (1920-1960) : stratégies et postures identitaires dirigée par Pierre Halen et Paul Aron, il se fonde sur une approche pluridisciplinaire associant études littéraires et sociologie de la littérature afin d’étudier la manière dont les agents francophones se positionnent dans le champ littéraire et s’adaptent à ses structures. Le présent ouvrage, La Réinvention de l’écrivain francophone contemporain, constitue un approfondissement d’articles déjà parus, évoquant les postures ambivalentes et les choix esthétiques d’auteurs « afrodescendants » (p. 49) tels que Alain Mabanckou1, Léonora Miano2 et Patrick Chamoiseau3. Il marque une évolution de la réflexion dans le temps en prenant pour objet d’étude les années 2000-2012 et interroge les rapports entretenus par les écrivains francophones avec le contemporain, à l’heure de la mondialisation et de la médiatisation numérique.

2L’ouvrage se présente en trois parties (« Un monde subjectiviste ? », « Les postures de l’écrivain francophone » et « Une esthétique contemporaine ? ») précédées d’une préface signée par Paul Aron et d’une courte introduction, justifiant le corpus choisi et les hypothèses à vérifier. Il apporte un éclairage important en appréhendant les figures d’écrivains francophones à l’aune de la contemporanéité et du contexte socio-historique. L’auteur choisit de se restreindre à un corpus de quatre auteurs (Léonora Miano, Alain Mabanckou, Calixthe Beyala, Patrick Chamoiseau) et de neuf œuvres. Deux réserves peuvent être émises quant à la justification et au traitement de cette sélection d’ouvrages. La première renvoie à son caractère restreint, signalé en ces termes : « même si nous eûmes pu opter pour d’autres agents, le résultat aurait été à peu près le même » (p. 18), dont la formulation nous paraît approximative et un peu expéditive. La seconde se fonde sur le déséquilibre présenté dans l’analyse des écrivains et des œuvres, où la figure de Mabanckou fait l’objet d’un exposé plus approfondi que celles de Calixthe Beyala et de Patrick Chamoiseau. Toutefois, ces deux points n’enlèvent rien à la qualité de l’étude générale ni à son originalité.

Brève présentation de l’ouvrage

3Dans son introduction, B. B. Malela définit les termes de la réflexion et pose son hypothèse de départ. Il s’agit pour lui de démontrer que la question du sujet, liée à celle du contemporain, induit un ensemble de postures médiatiques et de stratégies littéraires propres à l’écrivain francophone.

4La première partie de l’ouvrage revient brièvement sur les bouleversements apparus dans les années 1990 et ayant contribué au développement technologique et à l’expansion du néolibéralisme dans le monde. À partir de là, l’auteur pose un diagnostic de la situation en France afin de comprendre le positionnement des écrivains « afrodescendants » dans les débats politiques et littéraires des années 1990-2000. Il revient notamment sur le sujet polémique du communautarisme et de l’identité, qui opposerait d’un côté les partisans du multiculturalisme et de la diversité, et de l’autre leurs détracteurs soutenant l’unité nationale et l’universalisme et se disant favorables à une « politique assimilationniste » (p. 32). Au sein de cette opposition binaire, B. B. Malela interroge les prises de position et les discours des auteurs du corpus sur les notions de communauté et d’identité. Il analyse avec justesse les trajectoires ambivalentes de Miano et Mabanckou entre, d’une part, une volonté d’échapper à une identité ghettoïsée par l’adoption d’un discours universaliste fondé sur la promotion du sujet et de l’humain et, d’autre part, leur appartenance à la communauté noire, par leur style vestimentaire (Mabanckou) ou le thème de leurs œuvres (Miano), appartenance qu’ils récusent dans leurs discours. Le dernier mouvement de la réflexion introduit le concept de « sujet » : à partir d’un exposé concis de la production romanesque française dans les années 2000 (succès de l’autofiction, écriture de soi), il s’intéresse à la situation spécifique des écrivains francophones soumis aux pressions commerciales et éditoriales, ainsi qu’à leur visibilité dans le champ littéraire.

5La seconde partie se penche principalement sur deux des auteurs du corpus, Léonora Miano et Alain Mabanckou, afin d’appréhender la complexité et l’ambivalence de leurs postures. L’auteur souligne les multiples tensions observables dans leurs discours, entre une volonté de se défaire de l’étiquette de la francophonie véhiculée par la presse et les maisons d’éditions, et la nécessité de passer par les instances de consécrations et la visibilité médiatique pour se faire reconnaître. B. B. Malela approfondit cet angle d’étude en abordant la question de l’engagement, ou plutôt l’absence d’engagement des deux écrivains qui, afin de conserver leur position favorable au sein du champ littéraire français, proche de la « culture légitime » (p. 72), ne s’engagent pas directement (contrairement aux auteurs de la Négritude) mais adoptent une attitude distanciée. L’originalité de l’étude consiste notamment à fournir des documents visuels issus de sites Internet afin de les comparer au paratexte des romans (les couvertures) et à l’esthétique littéraire mise en œuvre par ces écrivains. Dans la sous-partie intitulée « Une posture médiatique », l’auteur prend pour exemple Alain Mabanckou et Calixthe Beyala : il met en perspective des captures d’écran de leurs sites personnels, de leurs réseaux sociaux et de leurs œuvres, ce qui lui permet de montrer la manière dont ils diffusent une certaine image d’eux-mêmes, image « oscill[ant] entre la rupture et la solidarité avec leur groupe d’appartenance4 », en l’occurrence la communauté noire. B. B. Malela poursuit sa réflexion en proposant une étude très juste de la posture de Patrick Chamoiseau qui s’écarte de « l’effet Angot5 » (p. 52) fondé sur la promotion de l’ego et de l’autofiction, pour entreprendre une exploration de soi dirigée vers la découverte de l’autre, de l’altérité.

6La troisième et dernière partie revient sur la question initialement posée du contemporain et de la réinvention de soi. L’essor de nouveaux moyens d’expression liés à Internet et aux réseaux sociaux conduit de nombreux auteurs à adopter de nouvelles stratégies et à s’adapter à ces pratiques « transmédiales[s] » (p. 104). L’auteur analyse cette fois-ci les paratextes littéraires des quatre auteurs du corpus en les comparant à d’autres productions, en particulier celles de Christine Angot et de Frédéric Beigbeder, avant de s’attacher à l’exemple spécifique de Mabanckou et sa « parodie du discours social » (p. 125). Il conclut cette partie en soulevant la difficulté de l’histoire littéraire française à penser l’intégration des littératures francophones, difficulté conduisant à brouiller l’image de l’écrivain francophone.

7Nous identifions, à la suite de Paul Aron, trois apports majeurs de l’étude : la première consiste en une redéfinition de l’histoire littéraire, généralement considérée comme étant circonscrite aux œuvres du passé et aux « auteurs d’un autre âge » (p. 8). En procédant à une analyse interne et externe des œuvres francophones contemporaines, l’auteur cherche à « produire du sens » (p. 8). Le deuxième apport de l’ouvrage correspond à la méthode employée : B. B. Malela s’intéresse à l’œuvre (texte et paratexte) mais également aux stratégies médiatiques employées par les écrivains eux-mêmes, sur leurs sites personnels et leurs réseaux sociaux, « supports multiples » (p. 9) permettant une certaine présentation de soi. Cette démarche, que l’on peut rapprocher de la biographie sociologique de Bernard Lahire développée dans La Condition littéraire. La double vie des écrivains6, permet d’explorer les liens entre l’existence médiatique et la biographie de l’auteur, entre ses choix littéraires et esthétiques et ses stratégies d’auto-valorisation dans le monde social. Pour étayer son propos, B. B. Malela insère dans le corps du texte un ensemble d’illustrations allant de la couverture de livre à la capture d’écran des sites et réseaux sociaux, ce qui constitue selon nous une approche particulièrement intéressante et originale. Il se livre en effet à une étude précise des postures adoptées sur Internet par les auteurs, et les met en lien avec leur visibilité littéraire et médiatique. L’étude proposée sur Alain Mabanckou approfondit encore cet angle d’analyse par la prise en compte du style vestimentaire et de la pratique musicale. Le dernier apport de l’ouvrage concerne le corpus envisagé, un corpus francophone impliquant des postures ambivalentes liées au postcolonialisme. B. B. Malela interroge la position des auteurs francophones, situés dans un champ littéraire doté d’une forte autonomie et de critères de légitimité et de consécration spécifiques mais soumis également à l’étiquette de la francophonie.

La littérature francophone & le contemporain

8La Réinvention de l’écrivain francophone contemporain présente selon nous trois définitions possibles du terme « contemporain » qui aurait mérité un approfondissement définitionnel en introduction afin de mieux saisir la complexité des rapports entretenus avec lui par les auteurs francophones. Le premier sens rejoint ce que Vincent Descombes nomme une « contemporanéité indifférente7 », fondée sur un ordre purement chronologique de simultanéité des agents et des activités. Jean Bessière caractérise la production littéraire contemporaine comme correspondant au roman des « trente dernières années8 ». B. B. Malela puise ainsi son corpus dans la production romanesque récente, circonscrite aux années 2000-2012. Il regroupe quatre auteurs dont la trajectoire littéraire est cependant décalée dans le temps : Calixthe Beyala et Patrick Chamoiseau sont entrés dans le champ littéraire français dès les années 1980, contrairement à Alain Mabanckou et Léonora Miano, arrivés dans les années 2000. Ils participent pourtant, selon l’auteur, d’un même « moment contemporain » (p.12) qui correspond à une deuxième définition possible fournie par Jean Bessière, citée en partie par B. B. Malela (p. 14) :

[…] celui-ci est une actualité définie par son propre présent et par les indices temporels, historiques, avec lesquelles [sic] il se confond et qui sont de divers moments. Par son moment d’internationalisation, par le présent et par les historicités, qui le définissent, le contemporain est un complexe de sites et de temps. […] Il se conclut certainement que le présent est actualité dans la mesure où il est la cristallisation de bien des sites, de bien des temps, de bien des espèces et des choses passées et actuelles9.

9Dès lors, on ne saurait réduire la notion de contemporain à la simple simultanéité des activités humaines et l’appartenance à une même époque. Pour qu’il y ait contemporanéité, il faut que ces activités soient affectées par l’actualité, définie en trois temps par Bessière (internationalisation, présent, historicités multiples). Il nous semble rejoindre l’analyse qu’en donne Vincent Descombes sur l’actualité qui « consiste dans le concours historique des procès en cours, source d’interférences mutuelles10 ». L’étude menée par B. B. Malela le conduit à interroger l’incidence de l’actualité historique sur les postures de l’écrivain francophone et sur ses choix esthétiques. Pour cela, il revient dans la première partie sur un ensemble d’événements historiques, l’avènement de la mondialisation et du néolibéralisme, le développement des outils technologiques et informatiques, la crise de 2008. En ce sens, l’auteur francophone se trouve pris dans un triple procès : le moment contemporain perceptible à l’échelle mondiale, les exigences du champ littéraire français, sa posture d’écrivain francophone afrodescendant. À partir de là, l’auteur interroge les stratégies littéraires et médiatiques menant à une « réinvention » de soi et à des postures souvent ambivalentes.

10Une troisième définition du contemporain, étroitement lié à la précédente, consiste à interroger ce qui fait le roman contemporain. B. B. Malela reprend la définition proposée par Jean Bessière, selon lequel le roman contemporain « est un roman qui échappe aux interrogations modernistes, postmodernes, sur le sens, le défaut de sens, et qui se caractérise comme le roman du moment indifférent, lisible à la fois selon l’anthropologie de la transindividualité et selon le pouvoir critique de ce moment11 ». Il se caractériserait donc par un certain affaiblissement de la question de l’individualité (dont l’expression se retrouve particulièrement dans le réalisme romanesque et dans le paradigme singularité/universalité) au profit de la « transindividualité », où l’individu « est l’indice de bien d’autres individus, celui de la dispersion des êtres humains12 ». Mais, selon B. B. Malela, les romans des écrivains francophones se distinguent en partie de ce nouveau paradigme anthropologique, justement parce qu’ils présentent des interrogations similaires à celles des romans modernistes et postmodernes sur la question du sujet et de l’individualité. Il affirme ainsi que l’écrivain francophone pense toujours la « sacralité de l’auteur » (p. 105). L’originalité de cette analyse permet de mettre au jour un double mouvement : d’un côté, la question de l’individualité reste très présente dans la réflexion des auteurs francophones étudiés et les éloigne de ce que Bessière définit comme roman contemporain ; de l’autre, ces auteurs reprennent à leur compte une esthétique contemporaine et la diversité des expériences du sujet, à la fois dans leurs œuvres et dans le paratexte. En tant que sujets francophones, ils appartiennent à plusieurs lieux ou « sites13 » et participent pleinement des interrogations contemporaines sur le sujet et la multiplicité des expériences.

Une approche sociologique renouvelée ?

11Deux questions restent posées : comment fonder l’étude de la littérature contemporaine dans une perspective d’histoire littéraire ? Comment intégrer les écrivains francophones dans une histoire littéraire française renouvelée ? Cette dernière interrogation, qui n’apparaît qu’à la fin de la troisième partie de l’ouvrage, B. B. Malela y répond dans son étude minutieuse des postures d’écrivains, afrodescendants ou non. C’est ainsi qu’il compare les paratextes et la médiatisation de Calixthe Beyala et de Christine Angot afin de montrer qu’ils participent d’une même valorisation de l’individualisme et du sujet. La seconde interrogation fait partie des questionnements récents portés par Lionel Ruffel, Alain Vaillant ou encore Dominique Viart sur la possibilité de constituer une histoire littéraire de la production contemporaine. En effet, comme le rappelle ce dernier, l’histoire littéraire telle qu’elle est enseignée dans les universités, s’est longtemps fondée sur le principe de « conservation » des œuvres du passé plutôt que sur leur « constitution14 ». De ce fait, une critique récurrente qui a pu être émise à l’encontre d’une histoire littéraire des productions récentes consiste à objecter le « manque de distance critique15 » et la difficulté à juger de la valeur d’une œuvre sans recul temporel. Or, tout chercheur, pour élaborer son analyse doit se fonder sur une méthode qui lui permette de mettre à distance l’objet étudié, quel qu’il soit et quelle que soit son « actualité ». Il s’agit dès lors de faire de la littérature contemporaine un objet cohérent, avec ses logiques, ses évolutions, ses esthétiques.

12Pour justifier le choix de son corpus et du sujet abordé, B. B. Malela procède ainsi à un travail de définition et de périodisation. L’intérêt des œuvres et auteurs choisis réside précisément dans leurs rapports avec l’actualité socioculturelle et politique, actualité avec laquelle ils interagissent de manière ambivalente ou non, à travers les réseaux sociaux, sites Internet et choix esthétiques. L’un des écueils de cette analyse aurait consisté à faire des œuvres le simple reflet du climat social, culturel et politique des années 2000 en France. Mais l’auteur analyse comment les œuvres, tout en s’inscrivant dans le « moment contemporain » (p. 12), sont aussi décalées par rapport à ce que Bessière définit comme « roman contemporain ». L’auteur cherche à montrer que certaines tendances littéraires adoptées par les écrivains francophones (autofiction, question du sujet, valorisation de soi) s’inscrivent dans un champ littéraire et une période historique donnés ou s’en éloignent (notamment dans le cas de Patrick Chamoiseau). À la fin de son article, Dominique Viart souligne un point qui nous paraît essentiel dans la réflexion menée sur la littérature contemporaine : « le contemporain se définit aussi par le regard qu’il porte sur l’histoire littéraire et par sa manière de la raconter autrement16 ». Il signifie par là que la littérature contemporaine oblige l’histoire littéraire à évoluer elle-même, à s’adapter à son nouvel objet et à ses objets plus anciens. On peut rapprocher cette remarque de la démarche de B. B. Malela qui prend en charge la nouveauté que représente la médiatisation numérique pour comprendre les stratégies des auteurs. En ce sens, il fonde l’étude de la littérature contemporaine sur une approche historique, c’est-à-dire qu’il analyse ce qui fait la contemporanéité (ou non) des productions francophones grâce à l’appréhension de phénomènes nouveaux d’un point de vue esthétique, social, politique et médiatique.

13La démarche sociologique de l’auteur se fonde sur une ouverture de la réflexion aux réseaux sociaux et sites Internet personnels des écrivains. L’analyse biographique, dans les cas de Léonora Miano et Alain Mabanckou, permet d’approfondir les liens établis entre la biographie de l’auteur et ses stratégies de médiatisation. Alors que cet angle d’approche nous paraît constituer l’élément le plus original de l’étude, la méthode adoptée n’est pas explicitée en introduction, ni même dans le développement. On aurait pu attendre quelques remarques sur le choix des médias : quelle différence suppose le choix de la médiatisation numérique au détriment de la presse papier ? Comment ces médias ont-ils été sélectionnés pour l’analyse ? Si ces questions ne sont pas posées explicitement, l’ouvrage y répond en rapprochant la médiatisation numérique de l’actualité historique et du contemporain. Le développement d’une diffusion de masse et de moyens de communication mondialisés que tout individu peut maîtriser permet aux écrivains d’infléchir l’image qu’ils renvoient sans passer par un tiers (entretien, journaux, articles, émissions télévisées). Mais cette approche, si elle fonctionne bien pour trois des auteurs du corpus, semble moins pertinente pour Patrick Chamoiseau dont seules les œuvres et leur paratexte sont envisagés. Il s’agit très certainement d’insister sur la posture différente adoptée par ce dernier vis-à-vis des autres écrivains. En effet, Chamoiseau interroge la catégorie du sujet comme « substance pensante » (p. 96) permettant d’accéder à l’altérité, à l’autre : en cela, il s’éloigne des pratiques autofictionnelles et de la valorisation de l’individualisme associée à « l’effet Angot » (p. 52). Cependant, l’absence d’étude sur la médiatisation numérique relative à cet auteur n’est pas questionnée : est-il totalement absent des réseaux sociaux ? Refuse-t-il de passer par ce mode de communication et d’exposition de soi ? En quoi cette absence peut-elle être rapportée à sa pratique littéraire ? Ces interrogations restent en suspens. Nous voudrions enfin insister sur la grande clarté et la grande précision avec lesquelles l’auteur détermine les enjeux médiatiques et esthétiques relatifs au positionnement de ces écrivains dans le champ littéraire français.

La question du sujet & l’adoption de nouvelles stratégies littéraires à l’heure de la mondialisation

14En France, les années 1960 et 1970 ont vu se développer et dominer le structuralisme sous diverses formes dans les sciences humaines. En littérature, l’affirmation de la « mort de l’auteur 17» s’est accompagnée d’une remise en question de la notion de sujet comme étant liée à une origine (l‘auteur), dont témoignent le Nouveau Roman et la poésie littéraliste. Les années 1980 présentent une réhabilitation progressive du sujet, étroitement en lien avec les mutations socio-économiques menant à la mondialisation et à l’avènement du néolibéralisme. L’émergence d’une recomposition des relations mondiales entraîne un certain nombre d’interrogations sur les notions de communauté, d’individu, de sujet. Selon B. B. Malela, les écrivains francophones contemporains se construisent une posture, un ethos, afin de parvenir d’une part à une reconnaissance médiatique et littéraire, d’autre part à une valorisation de soi passant par la maîtrise de son image. L’auteur définit très succinctement la notion de « posture » (p. 57) et nous renvoie aux ouvrages de Jérôme Meizoz sur la question. Ce dernier en donne la définition suivante : « actes énonciatifs et institutionnels, par lesquels une voix et une figure se font reconnaître dans le champ littéraire18 ». L’analyse de la posture est ainsi étroitement liée à une démarche sociologique qui fait de la littérature un « “discours” en interaction permanente avec la rumeur du monde19 ». Plus précisément, Jérôme Meizoz rapproche la posture d’écrivain et l’actualité historique : « à l’ère du spectacle, à l’ère du marketing de l’image, tout individu jeté dans l’espace public est poussé à construire et maîtriser l’image qu’il donne de lui20 ». La mobilisation de cette réflexion sur la « posture » aurait pu être davantage développée en introduction du chapitre 2, « Les Postures de l’écrivain francophone » (p. 58) car elle permet de penser l’élaboration littéraire et médiatique d’une certaine image de soi. B. B. Malela montre bien que les auteurs du corpus participent pleinement d’une réinvention de soi par la prise en compte des mutations du monde contemporain et de l’actualité historique. L’expression d’une singularité peut passer par la musique (Léonora Miano et Alain Mabanckou), la tendance vestimentaire (Alain Mabanckou), le scandale médiatique (Calixthe Beyala), auxquels il faut ajouter l’exception représentée par Patrick Chamoiseau : « la question du sujet îlien est majoritaire dans la réflexion de Chamoiseau, mais minoritaire dans l’ensemble des lettres en langue française21 ». L’analyse de B. B. Malela offre ainsi une perspective sur la diversité des stratégies auctoriales et médiatiques à l’ère de la mondialisation et des avancées technologiques qui permettent aux auteurs de s’approprier les enjeux contemporains sur la question du sujet et de la valorisation de soi dans l’espace publique et dans l’œuvre.

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15L’auteur nous invite à interroger la fonction des nouveaux outils médiatiques et l’émergence de nouvelles problématiques liées au contemporain dans la constitution d’une image de soi par les auteurs francophones « afrodescendants ». Entre études littéraires et sociologie de la littérature, il s’agit pour lui d’appréhender l’élaboration de « choix posturaux22 » à partir d’une analyse précise des œuvres et des discours paratextuels. L’ouvrage engage toute une réflexion sur l’interaction entre la figure de l’auteur et les questionnements contemporains autour de la question du sujet, de l’individualisme et des réseaux sociaux afin de mettre en valeur l’ambivalence et la complexité des stratégies adoptées. L’usage du singulier, dans le titre, ne rend pourtant pas compte, nous semble-t-il, de la diversité des situations analysées : il existe bien des écrivains francophones, dont les postures se modifient et s’adaptent dans le champ littéraire français à travers l’usage des outils numériques et la prise en compte des débats intellectuels qui traversent le champ depuis les années 1990 et 2000.

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