Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Juin 2021 (volume 22, numéro 6)
titre article
Aurore Turbiau

Littérature engagée, fictions critiques, écritures impliquées : variations sur la littérature des banlieues

Committed literature, critical fictions, involved writings: variations on suburban literature
Serena Cello, La Littérature des banlieues. Un engagement littéraire contemporain, Rome : Aracne editrice, 2019, 200 p., EAN 9788825528794.

1Serena Cello offre dans La Littérature des banlieues. Un engagement littéraire contemporain (2019) un aperçu du travail entamé pendant sa thèse, menée sous la direction de Catherine Douzou et d’Élisa Bricco — qui préface le volume —, et soutenue en 2015. La synthèse se concentre sur les aspects théoriques et méthodologiques de ce travail, passant en revue les questions que pose l’étude de « la littérature des banlieues » à l’histoire des théories françaises de l’engagement littéraire, ainsi qu’aux rapports qu’entretiennent les études de lettres françaises avec d’autres disciplines de sciences humaines telles que l’analyse du discours, la sociologie, ou encore la linguistique.

« La littérature des banlieues » : enjeux méthodologiques & terminologiques

2L’un des enjeux les plus importants de l’étude de S. Cello consiste d’abord à cerner ce qu’elle entend par « littérature des banlieues », et à définir les implications de ce choix terminologique. Il aurait été possible, explique-t-elle, d’utiliser un pluriel, d’inscrire l’étude dans le prolongement des questions du « roman beur1 », du « roman urbain2 », ou de parler de « littérature des cités », de littérature « des périphéries » (p. 53). S. Cello choisit « littérature des banlieues », car elle s’attache en réalité à un phénomène éditorial à la fois nettement circonscrit dans l’espace et dans le temps, et nettement problématisé politiquement. En choisissant de parler de littérature « des banlieues », elle souligne le fait que les auteurs et autrices qu’elle étudie questionnent eux-mêmes une catégorie reçue de l’extérieur, adoptée sous l’effet de la contrainte médiatique, à la fois utilisée et critiquée par celles et ceux-là mêmes qui la portent.

3Le corpus d’étude de S. Cello se compose de douze ouvrages parus entre 2005 et 2006, à la suite immédiate des émeutes qu’ont connues les banlieues parisiennes et lyonnaises en 20053. Tous ancrés dans les quartiers « sensibles » du « tissu urbain contemporain français », ils « mettent en relief la situation » dans laquelle vivent certain·e·s « jeunes », « leurs conditions de vie et leurs relations interpersonnelles » (p. 18). Du point de vue de l’histoire littéraire, ces récits s’inscrivent dans l’héritage du « roman beur » et proposent d’analyser les évolutions générationnelles, culturelles, politiques et économiques de la vie des jeunes des banlieues depuis les années 1990 ; ils problématisent d’une nouvelle manière les enjeux socio-politiques du contexte « des banlieues ».

Redéploiements : l’engagement littéraire entre écriture et posture, éditorialisation et réception

4Cette circonscription de l’objet d’étude soulève d’emblée plusieurs points intéressants par rapport à l’histoire et à la théorie de l’engagement littéraire, que l’étude aspire à enrichir.

5Elle permet de creuser la problématique des intentions des auteurs et autrices, d’interroger dans quelle mesure celles-ci définissent l’engagement d’une œuvre. L’analyse de S. Cello signale d’emblée un certain nombre de décalages interprétatifs entre le moment de l’écriture et le moment de la réception des textes, car si les auteurs et autrices considéré·e·s dans l’ouvrage ont expliqué avoir voulu peindre sous de nouveaux jours la vie en banlieue, si cela s’est traduit aussi par un besoin d’évoquer le contexte socio-politique qui la détermine en grande partie, enfin si la publication des romans suit manifestement les émeutes de 2005, pour autant ils et elles n’avaient pas d’intention de peindre précisément cette crise, non plus de faire partie d’un commun mouvement d’écriture : leurs textes ont souvent été écrits avant que la crise n’éclate.

6Premier déplacement théorique : l’engagement littéraire précède l’éclatement. L’urgence d’écrire — caractéristique majeure de la littérature engagée — est présentée comme un trouble et une « anticipation » de la crise (p. 67), plutôt que comme une réaction. En revanche, elle est pensée ensuite comme un imaginaire préalable de l’écriture :

Une condition, dirons-nous, embryonnaire, indispensable, qui a permis la gestation d’une littérature émergente, sans laquelle, probablement elle n’aurait pas eu lieu ou elle n’aurait pas disposé de la même intensité. (p. 55)

7De fait, 2005-2006 sont des années de « production immédiate et flagrante » (p. 16) de récits sur les banlieues. L’aubaine est en effet saisie par les maisons d’édition — certaines d’entre elles relativement prestigieuses (Gallimard, Stock, Lattès), d’autres moins connues (Non-lieu, Desnel, Sarbacane). Second déplacement théorique : l’éditorialisation et le contexte de réception jouent un rôle considérable dans l’intensification et la réorientation de l’engagement littéraire des auteurs et autrices. Autrement dit, la perception de l’engagement d’une œuvre s’autonomise dans une certaine mesure des intentions et situations des auteurs et autrices.

8La manière dont S. Cello circonscrit son corpus lui permet en outre de redéfinir la notion de « responsabilité » de l’écrivain·e. Être « embarqué·e4 » ne signifie plus, pour les jeunes auteurs et autrices de banlieue du début des années 2000, se sentir responsable de leur « situation5 » dans le monde, ou se donner un devoir éthique de mobilisation pour des causes sociales et politiques aperçues du dehors. « Être embarqué·e » signifie plutôt se trouver, de manière plus frontale et peut-être plus « authentique » (p. 83), au cœur même de la « cité » qu’ils et elles donnent à lire6.

9En creux, S. Cello détourne ainsi les définitions canoniques de l’engagement, héritées de l’histoire intellectuelle française du xxe siècle, vers une réflexion véritablement ancrée dans les questionnements politiques du xxie siècle. La « situation » de l’écrivain·e engagé·e prend un nouveau sens politique — et littéraire — du fait qu’il s’agit de prendre la parole en tant que « concerné·e », en tant que « témoin direct » (p. 16) ; la distance est abolie. La narration, la plupart du temps, se construit à la première personne (p. 175) ; ce choix narratif est explicitement politique, il instaure un discours de témoignage (p. 19). Le récit se construit ainsi contre les discours déformants, voire mensongers, des représentations médiatiques – rédigés quant à eux à la troisième personne, par l’extérieur.

10Il faut noter d’ailleurs que ces réorientations des problématiques de l’engagement questionnent la place de la chercheuse elle-même : comment étudier postures, situations et engagements d’écrivain·es, sans mener un questionnement sur le sens et l’engagement de sa propre recherche ? L’introduction précise d’emblée d’où Serena Cello tient son propre discours :

L’intérêt pour ces questions sociales naît de notre expérience personnelle, qui ensuite a été accompagnée de réflexions sur la littérature contemporaine. En fait, en 2005 lors de l’éclatement de ces événements nous étions à Paris et habitions à Ménilmontant à côté d’un quartier « sensible ». Cette expérience a été très riche et nous a permis de connaître de près les problématiques liées au mal-être des jeunes et de suivre les événements des manifestations en tant que témoin direct. (p. 16)

11L’engagement littéraire, tel qu’il est défini par le corpus choisi par S. Cello, n’est alors plus tant le fait de l’intellectuel·le en situation de pouvoir, qui se trouve un devoir moral de s’impliquer dans le débat politique – littéralement (con)descendant, du point de vue de l’organisation des pouvoirs –, que celui d’un·e jeune écrivain·e situé·e à la marge du champ littéraire, dans une « banlieue » de l’écriture, qui s’appuie sur l’expérience directement vécue pour trouver une légitimité et un sens politique à l’entreprise littéraire qu’il ou elle entame. « L’écriture devient un acte d’autolégitimation », explique Mohamed Razane7, et la marge devient à la fois le lieu de l’énonciation et le lieu de l’engagement. Ce geste d’engagement fait courir un risque paradoxal à l’écrivain·e « des banlieues » :

Bien que ces ouvrages ne passent pas inaperçus, les écrivains se trouvent en premier lieu considérés comme des phénomènes de mode ou de société plutôt que comme de véritables auteurs. Il est ainsi difficile pour eux de se libérer du fardeau des origines, d’autant plus qu’ils sont animés par un désir de revanche et de reconnaissance sociale. De plus, ils peinent à se défaire des étiquettes qu’on leur attribue : « Les médias nous conjuguent au pluriel8 » assure Djaïdani, qui refuse au contraire d’être catalogué et se présente comme étant singulier, insaisissable. (p. 62)

Parcours

12Pour filer ces discussions au long de l’ouvrage, S. Cello a choisi un parcours qui segmente la réflexion en fonction des différents outils auxquels elle recourt : sociologie, histoire, analyse du discours, linguistique, analyse narrative et littéraire.

13Le premier chapitre, « La représentation de la banlieue » (p. 23-51), propose un aperçu « sociohistorique » de l’évolution des banlieues depuis les Trente Glorieuses jusqu’aux années 2000 : S. Cello y rapporte l’histoire des politiques sociales d’après-guerre, la construction des grands ensembles, l’évolution de l’organisation spatiale des cités en fonction des classes sociales et des origines nationales. Le chapitre se clôt sur l’exposé de l’histoire du « roman beur » (p. 42-52), aîné littéraire de « la littérature des banlieues ». Le roman beur, explique S. Cello, est né au milieu des années 1980 et appartient aux générations qui précèdent celle des auteurs et autrices de son propre corpus ; les événements qui l’ont marquée ne portent pas les mêmes problématiques (les émeutes de 2005 contrastent dans ce sens avec la Marche pour l’Égalité et Contre le Racisme de 1983) ; le terme « beur » ne connote plus les mêmes discours politiques et s’est chargé de sens péjoratifs (p. 44). À partir du milieu de la décennie 1990, les thèmes politiques abordés en littérature se sont durcis et ont laissé une plus grande place, par exemple, aux thèmes de la violence urbaine, de la délinquance, des extrémismes religieux.

14Le second chapitre, « La “littérature des banlieues” : un nouveau champ d’études contemporaines » (p. 53-89) poursuit ce premier exposé en s’attachant plus précisément aux questions de la définition du corpus d’étude – et à celles des conséquences théoriques de certains choix. En s’appuyant sur des outils propres aux domaines de la sociologie et de l’analyse du discours, S. Cello souligne ainsi les « apories » (p. 13) qu’impliquent son sujet d’étude, et les « contradictions paratopiques9 » (p. 85) que rencontrent les écrivain·es de son corpus. Elle remarque qu’ils et elles ont régulièrement rejeté cette catégorie de « littérature de(s) banlieue(s) » (p. 80), perçue comme dégradante, mais qu’elle est pourtant l’étiquette qui leur permet de trouver une place sur la scène médiatique, et de construire – en partie par opposition, et de manière toujours paradoxale – leur posture d’auteur ou d’autrice. S. Cello argumente ainsi son choix de conserver cette dénomination par la double nécessité de rendre compte de la construction paralittéraire du genre (discours médiatiques et critiques, choix éditoriaux et choix de diffusion, etc.), et de restituer les questionnements des écrivain·es par rapport à leur propre positionnement dans le champ littéraire.

15Le troisième chapitre (p. 91-133) opère un pas de côté et s’attache à questionner plus précisément la notion de « posture auctoriale », telle qu’elle a été construite par Jérôme Meizoz10. Cette analyse débouche ensuite sur une analyse stylistique et linguistique de la langue des romans et du « parler urbain » (p. 105), ou du « français contemporain des cités11 » (p. 108), qu’ils restituent « sous forme littéraire » (p. 20). Ce passage fait contraste par rapport au reste de l’ouvrage : construit sous forme de liste des procédés linguistiques mobilisés par les auteurs et autrices, il est aussi un des seuls moments du livre où l’on se penche concrètement sur la matière du texte — S. Cello procédant sinon plutôt par synthèses et par analyses de paratextes (entretiens, discours éditoriaux).

16Le dernier chapitre, « De l’engagement aux fictions critiques », propose « un dépassement de la notion d’engagement » (p. 135-177). En reprenant la notion de « fictions critiques » développée par Dominique Viart12, ainsi que l’idée des « écritures impliquées » qui a fait l’objet d’un ouvrage collectif dirigé par Catherine Brun et Alain Schaffner13, S. Cello aborde finalement le contenu narratif des romans et s’intéresse au « dévoilement critique » (p. 141) qu’ils opèrent. Ces romans critiques de la société dévoilent ainsi « une image dystopique de la ville » (p. 141), « un passé jamais oublié » (p. 147), un « modèle d’intégration » défaillant (p. 150), « une image médiatique » qui distord la réalité de la vie en banlieue en la transformant en sorte de repoussoir (p. 156). L’écrivain·e lève le voile sur la vérité d’une condition sociale et politique, et démystifie les discours dominants : on retrouve bien là une caractéristique majeure de l’engagement littéraire tel qu’il est canoniquement défini14. À travers une analyse du succès de Faïza Guène en particulier, S. Cello montre encore qu’il ne s’agit pas seulement, pour l’écrivain·e, de dénoncer et d’aller « contre » un état de société (p. 129) : il s’agit aussi de prôner « une prise de parole positive » sur la vie en banlieue (p. 165), et de « narrer pour les “sans voix” » (p. 168). Aurore Peyroles soulignait aussi que l’engagement est d’autant plus fort qu’il ne se place pas dans une optique foncièrement négative, mais propose de nouveaux imaginaires et un rapport constructif, voire optimiste, à l’avenir15 : les romans des banlieues dont parle S. Cello illustrent pleinement cette dimension positive de la littérature engagée.

17En dépit de ces proximités théoriques avec la notion historique d’engagement littéraire, et de tout un parcours qui la réutilise abondamment, l’ouvrage s’achève sur un rejet final de l’idée de « littérature engagée », au profit de celles de « fictions critiques », de « responsabilité » et d’« implication ». Dans l’histoire théorique française, elles se sont en effet substituées, au cours des années 2000-2010, à l’« engagement littéraire » d’héritage sartrien : accordant moins d’importance à l’interrogation des systèmes politiques, créditant moins de pouvoir d’influence aux écrivain·es participant au débat public, elles permettent d’envisager plus modestement le rapport qui se joue entre littérature et politique, et d’analyser sous un angle politique les œuvres d’écrivain·es qui par ailleurs ne déclarent pas de franches positions politiques. C’est précisément l’intérêt qu’y voit en effet S. Cello :

narrer ceux qui vivent dans les marges est un choix assumé qui ne signifie pas prendre une position politique, mais se ranger à côté de ceux qui n’ont pas de voix, percevoir la souffrance des opprimés comme s’il s’agissait de la sienne. […] C’est [...] l’idée de révéler à travers un « je » narratif une inquiétude personnelle ainsi qu’une récusation instinctive envers un système qui est conçu contre le bien-être collectif. (p. 173-174)

18Cette forme de « responsabilité » de l’écrivain·e, selon S. Cello, ne correspondrait pas à la figure traditionnelle de l’écrivain·e engagé·e : au contraire de celles et ceux qui adoptent une posture de surplomb intellectuel, les écrivain·es « des banlieues » assument selon elle « loin du contexte politique […] une attitude responsable » (p. 21), une forme d’« insavoir » modeste face à leur rôle social d’écrivain·es (p. 170) ; ils et elles choisissent de se rendre accessibles, de devenir « figure[s] de l’artiste-citoyen » (p. 174), et de proposer des romans qui soient eux-mêmes « voies d’accès » à des représentations plus justes de la vie en banlieue (p. 176).


*

19Une telle conclusion, manifestement fidèle aux discours que les écrivain·es portent sur leur propre œuvre, reste pourtant frustrante. En réfutant la dimension « politique » de ces choix, en se référant à une récusation « instinctive » du système social, le propos nie d’une certaine manière l’« agentivité » des auteurs et autrices dont il est question. Cela peut être gênant, d’un point de vue éthique — ne pourrait-il pas s’agir d’un déni idéologique, c’est-à-dire déterminé par la position sociale qu’occupent les écrivain·es ? —, comme du point de vue de la recherche littéraire, dans la mesure où les travaux actuels tendent plutôt au contraire à placer la notion d’« agentivité » au cœur des redéfinitions de l’engagement littéraire (dans le domaine anglophone en particulier, en France aussi16). Il faudrait surtout, sans doute, redéfinir ce qu’est une « position politique », par rapport à ce que les écrivain·es disent eux-mêmes : les trois premiers chapitres de l’ouvrage suggéraient beaucoup de pistes pour une redéfinition de ce type, telle qu’elle est problématisée par l’exemple particulier de l’engagement littéraire.

20L’ouvrage compte d’autres effets de décalage et de retours en arrière de la même nature, parfois troublants. Le choix d’une interdisciplinarité forte, par exemple, tout audacieux et évidemment pertinent qu’il soit pour traiter un tel sujet — nécessaire pour poser les premiers jalons d’une étude globalement inédite —, peut déstabiliser : la répartition des analyses chapitre par chapitre, isolant les ressources disciplinaires les unes des autres, fragmente la lecture. Elle implique aussi l’arrivée tardive, dans le volume, des analyses proprement littéraires : les préalables, qui retracent l’histoire socio-politique des banlieues et réexpliquent les contextes d’utilisation des outils analytiques utilisés par l’autrice, occupent les trois premiers quarts de l’ouvrage. Cette structuration qui fait revenir plusieurs fois sur certaines questions, pour les reprendre avec des outils nouveaux, provoque aussi à certains moments l’impression que les questions prometteuses soulevées dans certains chapitres restent finalement sans réponse. L’ensemble peut parfois donner l’impression d’une analyse tronquée, de laquelle l’autrice aurait conservé la structure théorique, mais éliminé la matière première — les contraintes éditoriales d’une publication post-thèse expliquent sans doute cet aspect de l’ouvrage.

21Je m’interroge aussi, pour finir, sur le choix du titre, dans la mesure où la fin de l’étude préfère rejeter la notion de « littérature engagée »17 au profit d’autres concepts — « fictions critiques », « écritures impliquées ». Proches, et également bien connus de la communauté scientifique, il me semble que puisqu’ils sont finalement préférés par l’autrice, ils auraient aussi bien pu, dès le titre, se substituer directement à la notion précise et « vraiment située historiquement18 » de l’« engagement littéraire ». Cela dit, le choix contraire — ce que le titre semblait promettre et que l’introduction, parlant de « l’hypothèse d’une configuration nouvelle de la notion d’engagement littéraire aujourd’hui » (p. 17), confirmait apparemment — était prometteur. Assumer le choix de développer l’argument à partir de la notion précise de « littérature engagée » aurait peut-être pu permettre de sortir la notion d’engagement, telle qu’elle est traditionnellement définie dans le contexte français, des vieux tiroirs de la théorie, et de lui redonner une pleine pertinence pour analyser certaines des œuvres du xxie siècle (comme l’a proposé par exemple Chloé Chaudet dans ses propres études19). Une telle démarche aurait pu justifier de réévaluer la charge directement politique de l’analyse littéraire ; elle aurait aussi pu être utile pour prendre en compte de manière simultanée la dimension de critique sociale des textes et leur valeur littéraire — indissociables en principe dans la théorie française de l’engagement littéraire. La question de la « véritable nature d’ordre esthétique » (p. 70) de ces textes « des banlieues » circule en fait tout au long de l’étude, mais ne trouve jamais de développement approfondi.

22L’ouvrage s’achève ainsi sur un chantier ouvert : tous les outils sont disposés, proposés aux lecteurs et lectrices ; les textes sont annoncés, les enjeux sont situés, des pistes de recherche et de théorisation sont proposées. Cette ouverture peut paraître frustrante ; elle est cependant la conséquence du caractère « expérimental » et pionnier du travail mené par Serena Cello sur ce « phénomène littéraire d’envergure » de la littérature des banlieues, encore peu étudié par la critique universitaire, comme le souligne Élisa Bricco dans la préface (p. 11) ; l’ouvrage appelle à être prolongé.