Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Avril 2021 (volume 22, numéro 4)
titre article
Julie Moucheron

Ce que le roman idéologique fait à la communauté

What the ideological novel does to the community
Béatrice Laville, Une poétique des fictions autoritaires. Les voies de Zola, Barrès, Bourget, Bordeaux : Presses Universitaires de Bordeaux, coll. « Sémaphores », 2020, 328 p., EAN 9791030004878.

1Depuis l’étude devenue canonique de Rubin S. Suleiman (Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, 19831), il est admis que le roman à thèse est un genre didactique dans lequel l’intrigue importe moins que les idées défendues par l’auteur. Ainsi, Les Déracinés de Barrès est souvent reçu comme une mise en fiction absolument transparente des idées du romancier sur ce qu’il appelle le déracinement, c'est-à-dire la façon dont la société, notamment par l’éducation qu’elle dispense, serait coupable de pousser la jeunesse éduquée à quitter sa terre d’origine pour rejoindre les lieux de pouvoir, et dissoudrait donc les repères traditionnels au profit d’une anomie criminogène. Cependant, cette perspective conduit parfois à lire ces romans uniquement pour leurs aspects thématiques ou historiques, par exemple leur contenu politique. Leur dimension littéraire s’en trouve négligée et même oubliée.

2Béatrice Laville, professeure de littérature française du xixe siècle et spécialiste de l’œuvre zolienne, propose une relecture d’un corpus qui permet de complexifier et d’affiner notre compréhension des romans à thèse. Elle part du constat selon lequel plusieurs romanciers centraux de la vie littéraire de leur époque, Zola, Barrès et Bourget, ont produit, dans un laps de temps très resserré, des romans à thèse qu’elle baptise « fictions autoritaires ». Par cette locution, il faut entendre une configuration particulière du roman à thèse qui entend figurer un monde alternatif à la société contemporaine jugée en voie de délitement — la perspective est ici intrinsèquement liée au contexte littéraire et historique de la fin du xixe siècle en France. L’auteure réhabilite l’intérêt poétique de ces romans symptomatiques en montrant comment ils tentent de mettre en récit et en fiction des interrogations contemporaines. Ils témoignent d’une recherche pour penser la communauté avec les moyens — avec les armes ? — du roman. En soulignant la connexité des débats littéraires et sociopolitiques à la fin du xixe siècle, Béatrice Laville invite ses lecteur·ice·s à un parcours riche des représentations du monde social, politique et médiatique dans les romans, mais aussi et surtout à une interrogation sur l’effort déployé à travers les fictions pour examiner le monde et le reconstruire. Contrairement au roman d’apprentissage moderne et solitaire, la fiction autoritaire livrerait des raisons d’espérer collectivement.

3Le corpus, composé de la trilogie du Roman de l’énergie nationale de Barrès2, des Évangiles de Zola3 et de L’Étape de Bourget4, est indissociable de sa situation dans l’histoire. Car l’actualité des années 1897-1902 est agitée. Après le boulangisme, Panama et les multiples scandales, au cœur de l’affaire Dreyfus, un sentiment crépusculaire traverse la société française. La première partie de l’ouvrage consiste donc en une contextualisation — indispensable préliminaire pour aborder des fictions aujourd'hui peu lues. Si la crise des lettres fin-de-siècle a déjà été abondamment étudiée5, les interrogations des écrivains et les problèmes auxquels ils se confrontent sont restitués avec une clarté exemplaire, dans une perspective dialogique et croisée qui convoque notamment les critiques littéraires de l’époque. Le statut des « deux piliers » républicains (p. 54) que sont la science et le sentiment national sont âprement débattus, comme le montraient déjà la querelle du Disciple en 1889 et l’omniprésence de la question éducative dans les lettres fin-de-siècle. En partie du fait de la toute-puissance de la presse, il s’agit d’un moment historique où les artistes ont largement voix au chapitre pour intervenir dans les discussions sociales et politiques… alors que l’affaire Dreyfus consacre la figure de l’intellectuel et tandis que la carte des savoirs se trouve reconfigurée par l’affirmation des sciences humaines. Puisque la majorité des critiques littéraires constate les impasses esthétiques auxquelles a abouti la « formule » naturaliste, le défi est de renouveler le roman contemporain en y introduisant « une pensée, une analyse, une vision » (p. 29). Mais il n’y a pas de consensus sur la nouvelle forme capable de prendre en charge la dimension sociale et éthique de la littérature, pas plus que sur les valeurs susceptibles de guider les contemporains vers une sortie de crise. Le roman autoritaire est l’une des réponses proposées.

4Les deux autres parties du livre portent respectivement sur « l’engagement » exprimé dans le corpus — car ces fictions réfractent l’actualité politique et sociale de façon plus ou moins directe   et sur l’écriture de la persuasion, c'est-à-dire les dispositifs poétiques qui produisent la fameuse « autorité fictive ». Au sein de chaque grand chapitre, l’auteure propose des parcours interprétatifs stimulants et accessibles à qui ne serait pas spécialiste de Barrès, Bourget ou du dernier Zola, en prenant le soin de citer les textes et avec un effort visible pour équilibrer et alterner les analyses entre les trois. Au fil de l’analyse, elle mobilise des outils empruntés à différentes disciplines : la poétique bien sûr, mais aussi l’histoire, la sociologie et la linguistique. Du point de vue méthodologique, la démarche s’apparente à un braconnage convaincant. Tout au long de l’ouvrage, de nombreux emprunts à des théories du roman devenues classiques — Milan Kundera, Thomas Pavel, Walter Benjamin, Northrop Frye, Jean‑Louis Schaeffer, Marthe Robert, Jacques Rancière, Martha Nussbaum… entre autres — ou des références à des travaux dix-neuviémistes récents sont ainsi convoquées en appui de la thèse, sans jamais se substituer au propos. On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans la bibliographie finale certaines références critiques à propos de la notion de communauté, pourtant centrale dans les développements. Gageons qu’il s’agit d’un parti-pris pour proposer une étude poétique inductive des textes du corpus, refusant de déléguer la réflexion sur la politique du roman à l’autorité de certains essais philosophiques.

5Au sujet de l’engagement, les romans du corpus, même s’ils s’adressent à une collectivité dont ils tentent de diagnostiquer les dérives politiques, se distinguent des pamphlets ou des fictions de propagande par leur dimension individuelle. En effet, les individus romanesques, les personnages, qu’ils soient munis d’une psychologie (plutôt chez Barrès et Bourget) ou qu’ils se signalent principalement par leurs actions (Zola), exemplifient des trajectoires et des valeurs communautaires possibles. Leur expérience est singulière, quand bien même l’interprétation serait délivrée d’emblée ; on retrouve l’idée du pouvoir herméneutique, exploratoire, de la fiction romanesque. Le roman à thèse ne constitue pas (ou pas uniquement) une démonstration, il crée surtout la mise en dialogue de différentes entités représentatives. Au sujet de Barrès en particulier, l’auteure remarque la pluralité des formes adoptées au sein du roman (biographies, scènes, micro-récits…), la porosité avec l’énonciation journalistique, ainsi qu’une ironie narratoriale constante : le roman, même porteur de discours autoritaires, autorise les parcours sinueux et l’expérimentation dans les marges. L’auteur des Évangiles, en revanche, présente une vision uniforme de la société et de ses structures, dans le but de rechercher l’adhésion du lectorat plutôt que la vraisemblance. Le telos romanesque, progressiste et parfois utopiste chez Zola, nosographique et déploratoire chez Barrès et surtout chez Bourget, oriente ainsi différemment les trajectoires. Le statut de l’histoire, dans la réflexion politique sur l’actualité, est aussi fort distinct d’un auteur à l’autre : dans L’Étape, Bourget tend à nier l’histoire et les mutations connues par la société française depuis la Révolution ; Zola aussi prend ses distances avec les événements singuliers de l’histoire, pour mettre en place une vision structurelle de la société, proche de l’étude anthropologique ; Barrès se focalise sur le présent, Leurs Figures en particulier étant à plusieurs égards une chronique. Cette partie s’achève par un développement judicieux sur les lectorats distincts visés par chacun des auteurs du corpus — il aurait été intéressant que ces éléments sociologiques soient reliés plus nettement aux dispositifs persuasifs étudiés dans les pages qui suivent.

6En ce qui concerne l’écriture de la persuasion, l’auteure aborde successivement la question du « romanesque », le traitement des émotions, et la façon dont l’ethos auctorial investit la fiction, avant de conclure sur les éventuels renouveaux formels ainsi opérés. Le romanesque, d’abord, naît de l’exacerbation des désirs exprimés dans la fiction. Or le corpus exprime, soit une éviction des intrigues amoureuses, soit un imaginaire mélodramatique et même frénétique (non exempt de clichés, signalés avec pertinence) : B. Laville identifie une parenté de structure, de ce point de vue, entre les romans du corpus qui s’efforcent de diagnostiquer la monstruosité dans le but d’éveiller le désir de renforcer la communauté. Mais en contrepartie, elle remarque la persistance du romanesque idéaliste, en particulier chez Zola. Par ailleurs, l’auteure propose d’analyser l’articulation du pathos et du logos dans les romans du corpus : ces derniers recourent massivement aux émotions pour susciter l’empathie et donc l’immersion puis l’adhésion des lecteur·rice·s. Sur ce point, l’ouvrage emprunte probablement au récent tournant émotionnel dans les sciences sociales, qui trouve aussi des répercussions dans les études littéraires. Enfin, la construction de postures d’autorité, la répétition des assertions didactiques, ainsi que les dispositifs énonciatifs créant des effets de proximité entre texte et public, permettent d’arrimer le lectorat à la vision du monde proposée par le roman, tout en forçant la similitude entre le texte et l’espace littéraire. Cependant des différences liées au projet idéologique demeurent : Barrès et Bourget mettent en place une « pensée romanesque du langage » qui exhibe les « tensions linguistiques et communicationnelles » (p. 272) inhérentes à l’époque, tandis que le Zola des Évangiles s’efforce de présenter une langue démocratique unifiée, apaisée.

7L’ouvrage s’achève par un retour au contexte et à l’histoire littéraire, pour mettre en perspective les recherches formelles auxquelles se livrent les auteurs du corpus. À l’ère de l’intellectuel, le discours critique hésite encore entre la fiction romanesque et la prose d’idées, qui sera plutôt l’apanage du xxe siècle. Le dernier Zola tente néanmoins de trouver une forme qui excède les possibilités du roman, par ses aspects hyperboliques, utopiques, et sa proximité avec le drame lyrique ; dans Le Roman de l’énergie nationale, Barrès essaie lui aussi de forger une forme, un récit hybride qui exploite la porosité contemporaine entre presse et roman. Puisqu’il n’est pas dit que toute relecture doit être une réhabilitation, l’auteure explique pourquoi l’art du roman selon Bourget, a contrario, est moins innovant.

8Cette Poétique des fictions autoritaires accomplit parfaitement son programme. Sur la notion de roman à thèse, l’ouvrage apporte des compléments utiles aux développements fondateurs de R. Suleiman en travaillant un corpus plus restreint, de façon plus approfondie et fine. Si Le Roman à thèse ou l’autorité fictive était tout empreint de l’ère formaliste sous laquelle il avait été conçu, c’était au prix d’une forme de cécité à l’égard des éventuelles contradictions internes aux textes, des phénomènes d’hybridité et surtout du contexte de l’œuvre littéraire6. Or B. Laville montre à quel point il est indispensable de scruter la dimension référentielle, politique et médiatique des romans de son corpus, d’autant plus qu’ils sont précisément des tentatives pour domestiquer une actualité perçue comme périlleuse. Elle fournit des analyses précises et éclairantes au sujet de Barrès, Bourget ou du dernier Zola, lesquelles incitent à regarder d’un œil nouveau certains écrivains pressés de voir leur écriture agir sur le monde et, à ce titre, dédaignés au profit d’écrivains plus avant-gardistes. Enfin, la démarche adoptée — la mise en dialogue de romans, dans une coupe synchronique, autour de problématiques communes — peut également se révéler opérante pour explorer d’autres corpus historiques et d’autres enjeux de la littérature du réel, tel le roman à clés omniprésent dans la vie littéraire autour de 19007.