Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Avril 2021 (volume 22, numéro 4)
titre article
Édouard Bourdelle

Onze études sur la poésie maudite

Eleven studies on cursed poetry
Jean-Luc Steinmetz, Ces poètes qu’on appelle maudits, Genève, La Baconnière, coll. « Nouvelle Collection Langages », 2020, 228 p., EAN 9782889600274.

1Le lecteur ouvre un livre de Jean-Luc Steinmetz en toute confiance. D’abord, grâce à la collection qui le publie : on ne peut que saluer ce retour des éditions La Baconnière, maison d’édition si importante aux yeux de tous les lecteurs critiques de poésie. Ensuite, grâce à l’habitude de rigueur qui caractérise l’ensemble de l’œuvre critique : essais, éditions critiques1 ou encore biographies (Pétrus Borel2) ont fait de J.‑L. Steinmetz un incontournable des études dix-neuviémistes. Ces trois domaines — la critique, la génétique et le biographique — sont justement ceux qui, mêlés, vont permettre de comprendre l’importance du livre ici recensé.

La cohérence par le langage

2L’ouvrage de J.‑L. Steinmetz est la somme de onze articles ou interventions, publiés ou données entre 2000 et 2014. Si l’ensemble pourrait sembler disparate (des « petits romantiques » à Lautréamont, les liens ne sont pas toujours évidents), l’auteur est toutefois parvenu à assurer une cohérence à cet ensemble, celui d’une interrogation et d’une définition en acte de la poésie par les poètes eux-mêmes.

3Le livre est donc une compilation d’articles, avec cependant un lien plus officieux qu’officiel autour de cette épithète avec lequel l’auteur fait preuve de toute la distance nécessaire. Le titre est explicite : dans le syntagme « qu’on appelle maudits », J.‑L. Steinmetz montre bien le caractère non-naturel de cette « qualité poétique ». Le « poète maudit » est une construction littéraire, autotélique dirait-on, qui est le signe à la fois d’une impasse de la poésie et d’une conscience de sa propre historicité : une entrée du poétique dans la fiction, voire l’exacerbation de la fictionnalisation poétique, à usage critique. Le poète cherche à assurer la cohérence d’un discours face à un réel trop complexe, pour mieux en révéler la dispersion, comme le montrent les études sur le « Pauvre Lélian » et sur Laforgue — tous deux scripteurs de leur propre mythe. À la lecture, nous comprenons que le poète « maudit » est d’abord un poète à « disposition », c’est-à-dire quelqu’un qui se cherche, et qui accentue une posture, un caractère, jusqu’à l’excès : chez Laforgue, c’est toute l’importance de l’angoisse (p. 31), chez Verlaine la thématique de l’« homo duplex »(p. 20).

4L’épithète « maudit » est interrogé dès l’avant-dire du livre et permet d’accéder à une définition de l’enjeu de la poésie : « la souveraine preuve de ce qui fait que nous sommes des êtres d’âme et de langage » (p. 11) : on voit là l’enjeu du livre, qui est de montrer comment un exemple apparemment très « littéraire », et qui pourrait n’être compris que comme une stratégie dans un champ littéraire3, est aussi, et surtout, une application poétique de l’existence. Les masques multiples que constituent ces épithètes ne sont pas tant pour « se cacher » que pour creuser davantage notre identité, et les vertiges qui la constituent. « Toute vie forme un récit », écrit l’auteur (p. 104), et c’est l’appropriation progressive de ce récit de vie qu’il étudie, dans la figure publique de l’écrivain (Verlaine), dans sa vie intérieure (l’onirisme chez Nerval), ou dans son œuvre (le sublime ironique chez Lautréamont).

Pratique de l’écart poétique

5J.‑L. Steinmetz interroge donc les voies de la poésie comme autant de figurations lyriques et d’interrogation des virtualités des individus. Loin d’une simple réduction, la malédiction propre au poète va être au contraire l’assomption de son irréductibilité lyrique, par le travail de la singularité d’un imaginaire, dont le langage est le reflet. On renvoie ici aux études, si précises, sur Nerval, Baudelaire, Lautréamont, et bien entendu Rimbaud — qui semble, peut-être un peu trop, l’aboutissement logique et indépassable de cette visée heuristique de la poésie.

6Le terme de « maudit » est pensé par J.‑L. Steinmetz selon deux modalités : la marge et le ratage (p. 8). Marge de vie, marge de texte ; ratage d’un texte pour l’auteur, ratage d’un texte auprès des contemporains. Plus exactement, on peut voir une évolution implicite de la notion de « maudit » dans le livre : de Verlaine à Rimbaud, nous allons des existences vers les luttes : autant d’exemples, variés, de ce qu’on pourrait appeler une « vie de poète ». Du « maudit », entendu comme « banni », au « maudit », compris comme perdant magnifique, le point commun de toutes ces compréhensions reste l’enjeu d’une lecture critique a posteriori des œuvres.

7À lire les cinq parties qui regroupent les onze études sur cette poésie moderne d’alors, on passe de l’homme (biographique) à Dieu (l’enjeu du poème). Ou plus exactement, on revient sur des portraits poétiques (où l’on reconnaît la rigueur du biographe pour Verlaine, Laforgue, Bertrand), des combats esthétiques (Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud posent finalement cette question : quelle utilité accorder à la poésie ?), des manquements de l’histoire littéraire (voir l’étude remarquable et nécessaire sur les « petits romantiques ») et de la part maudite de notre subjectivité (Nerval et Baudelaire, révélateurs de notre rapport au rêve et de notre lucidité face à ses pouvoirs). C’est creuser les profondeurs de la poésie et de son rôle que de lire ces études.

L’héritage du Romantisme en miettes

8Car deux choses apparaissent à la lecture de J.‑L. Steinmetz : d’abord, évidemment, la richesse de cette poésie, dans son interrogation constante d’un héritage (formel, métaphysique, littéraire, lyrique, public), celui du Romantisme. C’est là même toute l’intelligence de cette étude, nodale, sur les « petits romantiques », qui révèle une conception de l’histoire littéraire comme un réseau, et non comme une succession d’atomes (p. 86) : elle montre le caractère diffus d’une révolution au début du xixe siècle, dont ses successeurs ne savent entièrement se défaire. Là est l’autre question, pressante, au fil des études, que pose J.‑L. Steinmetz : que faire du récit, dans cet âge d’or du lyrisme ?

9Car toutes les études sont autant de preuves d’une poésie hantée par sa tradition, et par son présent ; de preuves d’une épopée impossible pour les temps modernes, car trop ceux-ci sont trop sérieux, et le monde dans lequel ils s’inscrivent est, lui, désenchanté. L’étude sur « Isidore Ducasse et le langage des sciences » en rend bien compte : il y a une ambition métaphysique de la poésie, mais une voix juste manque. On peut parler, avec J.‑L. Steinmetz, d’une poésie qui ne parvient pas à être « à l’heure d’elle-même » (p. 8) : une poésie à la fois consciente de son changement nécessaire, mais toujours craintive des lisières qu’elle franchit.

10La question qu’on pose est la suivante, en suivant la logique de ces articles : qui, de l’histoire littéraire ou des poètes eux-mêmes, est le plus conservateur dans cette définition instable (impossible) de la poésie ? Verlaine, Laforgue, Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, autant de poètes qui en viennent à interroger la place d’une marge comme seule place possible du poète, pour un genre en décalage avec lui-même, poreux aux autres, mais sensible à sa singularité, et dont l’assomption et le salut se feront dans un isolement revendiqué. Car le plaisir que nous prenons à lire J.‑L. Steinmetz n’est pas dû à sa seule prose, ou au seul objet de ses études : il est aussi le fruit du travail de ces poètes, devenus leur propre récit, leur propre figuration lyrique par cette présence sous-jacente d’une forme qu’ils tentent tous de sauver, à leur manière : l’épopée.

Une somme d’individus, à la place d’une communauté

11Ainsi comprendrait-on les derniers chapitres sur la projection d’un imaginaire que constituerait la poésie ; en élève de Claude Pichois autant que de Jean-Pierre Richard, Jean-Luc Steinmetz va au bout d’une logique qui est celle non pas tant d’une étude phénoménologique de l’œuvre et d’une perception qu’elle contient, que de celle d’une mise en place d’un imaginaire singulier reconnu comme non-partageable. La question que pose l’auteur, dans son livre, serait finalement celle-ci : comment l’image publique, marginale, permet-elle de se défaire des contraintes d’un genre et d’assumer une irréductibilité lyrique ?

12Paradoxalement, seule cette marge revendiquée, au risque du solipsisme, permettrait le dialogue fécond de la poésie avec un interlocuteur, obligé de se promener dans l’imaginaire personnel d’un auteur, parfois insondable, mais aussi source de tant d’inventions poétiques, auxquelles J.‑L. Steinmetz a su rendre un si bel hommage dans ce livre. Nous renvoyons à l’étude exceptionnelle sur les « Phares » et les « Voyelles », où l’auteur l’évolution du lyrisme comme « l’élan d’une projection imaginaire ouvrant le langage à quelque latence potentielle, Grundsprache ou réserve archétypale par quoi l’imaginaire imprègne le sujet parlant » (p. 189).

13Oui, ces poètes sont bien « maudits » ; mais le sceau de cette malédiction, loin d’être subi comme on a pu le croire, est en réalité la condition sine qua non de l’histoire littéraire. Non dans la vision romantique d’une incompréhension pour être visionnaire, mais dans la vision critique d’une expérimentation qui ne trouvera de sens que dans le tableau synthétique des autres singularités littéraires — tous « ces poètes qu’on appelle maudits » — qui auront tenté d’inventer du nouveau.