Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Février 2021 (volume 22, numéro 2)
titre article
Simon Dumas Primbault

Portrait de Certeau en « homme de revue »

Portrait of Certeau as a "reviewer"
Andrés G. Freijomil, Arts de braconner. Une histoire matérielle de la lecture chez Michel de Certeau, Paris : Classiques Garnier, coll. “Lire le xviie siècle”, 2020, 831 p., EAN 9782406091042.

1Dresser un portrait intellectuel de Michel de Certeau en « homme de revue » par l’analyse des effets matériels que les « espaces de publication » qu’il a négociés ont eu sur son œuvre — et réciproquement — ; voilà peut-être une des nombreuses lectures possibles de l’imposant et foisonnant travail d’Andrés G. Freijomil. La nécessité d’une telle entreprise s’est imposée à l’auteur après qu’il a eu fait le constat de la très singulière et irréductible topologie de l’œuvre certalienne : fragmentée, disséminée, hétérogène dans le choix de ses sujets autant que de ses « espaces du savoir » (p. 21). C’est donc la matérialité même de cette œuvre dont l’auteur entend rendre compte et son lien avec les topoi de la compréhension de son héritage intellectuel : la « poétique du réemploi », les « arts de braconner », la figure de l’absent ou l’altérité… Trop longtemps envisagés par l’histoire des idées comme des abstractions, ces grands traits de la pensée certalienne trouvent avec A.G. Freijomil une interprétation renouvelée, attentive aux formes et aux formats, aux dispositifs textuels et paratextuels, aux objets et à leurs circulations : « il existe donc une expérience matérielle de lecture préalable et plus insaisissable, intrinsèquement liée au contact avec l’objet imprimé » (p. 30).

2Ainsi, le premier geste d’A. G. Freijomil consiste à ancrer son étude dans une épistémologie résolument matérielle de la lecture et de l’écriture entendues comme pratiques :

Il faut donc insister sur un aspect fondateur de notre ouvrage : il serait impossible d’avoir une perception achevée (ou prétendument achevée) des idées certaliennes uniquement à travers ses livres publiés, les enjeux de leur matérialité constituant une partie indissociable d’une gnoséologie où la connaissance n’est pas une simple entité abstraite, mais le produit itinérant d’une expérience matérielle et concrète de lecture et d’écriture. (p. 23)

3Cette perspective pratique et matérielle poursuit au moins deux objectifs selon son auteur. La volonté, d’une part, de dépasser une forme de « bibliocentrisme » (p. 35, italiques originales) en se plaçant au-delà du clivage opposant les tenants d’un Certeau fragmentaire et mouvant aux tenants d’un Certeau systématique et consistant. Ainsi, en déplaçant le « point d’observation » (p. 35) adopté sur la figure du jésuite, en portant le regard vers les pratiques matérielles de lecture et d’écriture en-deçà de l’œuvre publiée, il devient pour A.G. Freijomil possible d’articuler une « pensée traversière et polyédrique » avec son « organisation souterraine continue et durable » (p. 34). C’est ici qu’une épistémologie matérielle des pratiques agit comme principe unificateur des multiples facettes de Certeau : « une pensée dont la cohérence trouvera son principal lieu matériel dans une pratique furtive de la lecture et d’une écriture profondément nomade » (p. 33).

4Le second objectif réside dans l’ambition, d’autre part, de « récupérer le premier Michel de Certeau » (p. 41) en complexifiant la traditionnelle distinction diachronique entre une première figure religieuse qui précéderait, jusqu’en 1970, une seconde figure plus moderne ou classique (p. 40). Ce portrait, l’auteur entend le brosser grâce à l’inventaire, pour chacun des espaces de publication, de leurs multiples figures lectrices : du lecteur théorisé par Certeau, d’un Certeau lecteur de lui-même, du lectorat de Certeau. C’est cet inventaire qui permettra à A.G. Freijomil de distinguer chez le Certeau jésuite la figure du « lecteur pèlerin » de celle du « lecteur nomade » et, à leur intersection, comment elles tissent les lignes de rupture et de continuité du « braconnier » chez le Certeau classique (p. 45‑46).

5Fruit d’une thèse de doctorat dirigée par Roger Chartier, préfacier de l’ouvrage, et soutenue à l’EHESS en 2011, cet écrit est un épais volume matériel de plus de 800 pages que les lecteurs et lectrices pourront braconner à l’envi. Dans le cadre présent d’un résumé analytique, qu’est l’exercice matériel du compte‑rendu, j’ai voulu y lire trois livres.

La matérialité de la lecture

6Le premier livre de cet ouvrage, qui correspondrait à la première partie intitulée « Une esquisse de la lecture » (p. 55‑240), se penche sur la circulation, reprise et altération d’un texte fondateur de Michel de Certeau au sujet de la pratique matérielle de la lecture : son désormais fameux essai « Lire : braconnage et poétique de consommateurs ». Considérant que cet écrit représente « non seulement l’objectivation théorique tardive de son concept de lecture, mais aussi celle de son long parcours de lecteur » (p. 57), A. G. Freijomil s’attèle dans cette première partie à l’étude de sa matérialité. Publié à trois reprises entre 1978 et 1980, dans trois espaces de publication différents — une revue, des actes de colloques, un recueil — et sous différentes formes, l’auteur veut y voir à la fois l’explicitation et la pratique même d’une figure lectrice braconnière, à la croisée du lecteur nomade et du lecteur pèlerin qui feront l’objet des deux parties suivantes.

7Procédant chronologiquement depuis la première publication en 1978 dans la singulière revue Projet, envisagée comme laboratoire de la pensée certalienne, jusqu’au recueil L’invention du quotidien I. Arts de faire (1980), forme achevée de cette pensée, et à travers les actes d’un colloque tenu en 1979 à l’Université de Genève, A. G. Freijomil essaie de dégager la spécificité matérielle de ces espaces du savoir, des communautés lectrices qu’ils génèrent, de ses effets sur la pensée d’un Certeau lecteur de lui-même et théoricien de la lecture. À l’aune de ces dispositifs textuels, éditoriaux et de leurs conditions de lisibilité, l’auteur exhume la matérialité du lien qui unit la figure théorique du lecteur à Certeau lecteur de lui-même : « [Il] devient le modèle de ce qu’il postule et de cette façon fournit à son lecteur les premières armes d’un braconnage qu’il doit s’approprier » (p. 135) — donc d’une pratique de la lecture à la fois créatrice ou poétique, par opposition à rhétorique (p. 92‑94), d’appropriation du sens, furtive et illicite (p. 91). Traçant également les influences de la pensée certalienne dans les références à Barthes ou à Lévi-Strauss, à l’histoire intellectuelle médiévale ou aux études littéraires allemandes, ou bien analysant encore l’usage de la citation (p. 152‑154), l’auteur matérialise une esthétique de la réception active — jusqu’alors par trop décharnée.

8Comme en guise de conclusion de ce premier livre, mais faisant également office d’articulation avec le livre à suivre, A.G. Freijomil se penche dans le dernier chapitre de cette première partie sur une intervention de Michel de Certeau en 1979 au colloque de Cerisy. Il y revient sur l’histoire de la lecture spirituelle, théorisant une pratique de lecture mystique considérée comme « absolue », « envers formel » (p. 207) du braconnage. L’auteur veut y voir « un miroir à l’intérieur de son parcours » (p. 228) qui trahit déjà la coexistence au sein de l’œuvre et de la pensée certalienne d’une multiplicité irréductible de figures lectrices1 — ce qui sera l’objet du second livre, visant à complexifier le « premier Certeau ».

9Andrés G. Freijomil s’inscrit ainsi dans l’héritage d’une histoire matérielle à la Roger Chartier prenant pour objet non les pratiques per se mais bien plutôt les conditions de possibilité et d’intelligibilité de l’écrit, et en particulier de l’œuvre littéraire, c’est-à-dire ses conditions de production — au sens large d’écriture, d’édition, d’auctorialité, de commercialisation — et, plus spécifiquement ici, de lecture et de réception2 — en termes de circulation, d’appropriation, de traduction et commentaire, autant que d’imaginaire. Refusant la dichotomie entre forme et signification en s’interrogeant notamment sur les « effets de sens produits par les matérialités de l’écrit3 » au sein d’un « ordre des livres » cher à R. Chartier, A. G. Freijomil se donne les moyens de prolonger cet ordre vers l’ordre des revues (p. 29, n. 9), mais aussi bien vers l’ordre du recueil, sur lequel il revient en conclusion.

10On regrettera cependant que la « matérialité » de la lecture soit entendue en un sens si éloigné de la matière même, et que les descriptions de la revue, de sa lecture, ou d’un colloque, paraissent anecdotiques tant leur explicitation est peu déterminante pour la compréhension de la pensée certalienne. Atteste en particulier de cette posture le fait que les notes de lecture de Certeau, déjà si peu nombreuses, soient transcrites sitôt dévoilées (p. 173‑175), délaissant par là leur support matériel premier. Les traces de la pratique de lecture sont alors prises pour ce qu’elles signifient, excuses pour se dématérialiser derechef et se porter hors le texte en invoquant d’autres références (cf. p. 68 sq4), plutôt que relevées pour ce qu’elles trahissent, prétextes à plonger plus avant dans l’« épaisseur matérielle » de la réflexion5. Une telle herméneutique de la trahison, attentive à ce que la matière même6 trahit de pratiques et comment ces pratiques informent la pensée, serait pourtant un cas d’école de lecture braconnière.

Vers un « Certeau classique »

11Le second livre de l’ouvrage d’A. G. Freijomil serait constitué des parties 2 « Les jardins secrets du pèlerin » (p. 241‑373) et 3 « Vers une terra incognita » (p. 375‑586) qui se donnent en commun l’objectif de « récupérer le premier Michel de Certeau » (p. 41). La première en exhumant une « grammaire jésuite » (p. 298) de la pensée incorporée par Certeau depuis son entrée au séminaire en 1943 jusqu’à son installation dans les édifices de la Compagnie de Jésus en 1963. La seconde en éclairant l’irruption furtive, entre 1963 et 1966, des sciences humaines et sociales — histoire, psychanalyse, anthropologie — dans les écrits du jésuite. Ce parcours s’achève en 1967, date à laquelle Michel de Certeau mentionne pour la première fois explicitement la figure lectrice du chasseur, qu’on peut relier à sa période dite « moderne » ou « classique » (p. 39‑40). Ce second livre s’attèle donc à retracer, dans sa plus grande complexité chronologique et intellectuelle, l’émergence progressive de la figure analysée dans le premier livre — celle du braconnier, à l’intersection des figures du pèlerin et du nomade.

12En replaçant d’emblée Michel de Certeau au cœur du nœud dialectique de ressourcement et d’aggiornamento que traverse la Compagnie de Jésus7, et plus largement l’Église catholique au cours du xxe siècle, A. G. Freijomil entend mettre en lumière la tension qui permet et entretient la coexistence de ces deux figures lectrices que sont le pèlerin et le nomade, correspondant au tissage d’une « dimension historique » avec une « dimension empirique » dans la pratique de la lecture (p. 272). Suivant alors Certeau au gré de ses publications dans les espaces revuistes jésuites de l’époque — notamment Pax entre 1948 et 1956,puis Christus à partir de 1954, ainsi qu’un nombre de revues « périphériques » (p. 333 sq) —, l’auteur souligne le double intérêt, nomade et pèlerin, du jésuite pour « le regard anthropologique du présent et la nature historique du passé » (p. 2848).

13Latent, implicite, souterrain, le braconnier qu’A. G. Freijomil voit poindre comme « principe de continuité » (p. 324) lui permet, non seulement de complexifier le premier Certeau en identifiant les prémices du Certeau classique, mais encore de voir, dans les caractéristiques « topographiques » partagées avec d’autres compagnons, les effets d’une grammaire jésuite :

À partir de cette époque, les arts de braconner certaliens sont autant un exercice d’identification des lieux et des mouvements qu’un travail de construction de concepts topographiques […]. Même s’il est difficile de repérer les traces de continuité chez les compagnons d’une Compagnie hétérogène par définition, cette sensibilité particulière se trouve subrepticement, d’une manière ou d’une autre, dans plusieurs de leurs textes : l’écriture et la poétique des mouvements n’ont pas été l’exception mais la règle ou la trace la plus stable tout au long de son œuvre. (p. 318)

14C’est son arrivée à la direction de la revue Christus en 1963 qui marque pour A. G. Freijomil un tournant en direction des sciences humaines dans le parcours intellectuel du premier Certeau (p. 377), tandis qu’il s’installe rue de Sèvres à Paris, au sein de la Compagnie de Jésus. Poursuivant son herméneutique d’une spiritualité nouvelle devenue tant objet social, qu’historique et anthropologique (p. 385), Certeau se fait de plus en plus lecteur nomade, braconnant sur les terres du structuralisme (p. 428‑430), de l’histoire (p. 463‑530) ou de la psychanalyse — il fait partie de l’École freudienne de Paris dès sa création en 1964 (p. 536) — sans pour autant délaisser sa grammaire jésuite :

Michel de Certeau deviendra un lecteur professionnel qui restera dans un entre-deux à plusieurs égards : entre le pèlerin marchant à coup sûr vers un modèle légitimé de spiritualité et le nomade dépassant le champ spirituel à travers des incursions de plus en plus enhardies vers l’extérieur […]. (p. 383)

15À nouveau, l’auteur poursuit le jésuite à travers ses pérégrinations dans des espaces de publications de plus en plus divers (p. 537 sq), aux lectorats variés, où il joue des rôles changeants — ici rédacteur, là lecteur, là encore directeur —, jusqu’à ses premières publications de recueils en 1968 et 1969 (p. 456) qui inaugurent une poétique du réemploi.

16Le Certeau classique s’est finalement fait braconnier de sa propre écriture, étranger à lui‑même9. Ainsi s’achève un portrait de Michel de Certeau en « homme de revue » et de recueil, dont l’œuvre reste, à dessein, fragmentée, disséminée, hétérogène et par conséquent ouverte au braconnage :

Être un « homme de revue » comporte un savoir-faire particulier […]. Chaque revue trame et façonne sa propre communauté particulière de lecteurs. […] La nature fragmentaire, éphémère et océanique d’un ensemble d’écrits publiés dans des revues (mais aussi des ouvrages collectifs, des mélanges ou des actes de colloques) influence fortement l’avènement et le caractère multiforme des recueils […]. Tout compte fait, face à la pratique de publication revuiste, le recueil d’un ensemble d’écrits publiés au préalable dans un ouvrage sera autant une reprise de textes qu’un nouveau texte, marqué par une indubitable solution de continuité. (p. 597)

17La volonté d’A.G. Freijomil de saisir dans sa plus grande complexité le parcours intellectuel de Michel de Certeau jusqu’aux années 1970 et les multiples parutions de « Lire » est bien plus qu’une simple généalogie intellectuelle. D’une part, il ne s’agit pas pour l’auteur de s’intéresser seulement à la lecture dans l’œuvre de Michel de Certeau, mais bien d’une tentative de saisie de tout son cheminement intellectuel à travers la problématique — non la pratique — de la lecture. On retrouve alors, à travers ce prisme, les grands traits de la pensée certalienne comme la figure de l’absent ou celle de l’altérité. D’autre part, en entrecroisant des moments parallèles du parcours du jésuite, l’auteur dévoile une dynamique intellectuelle non linéaire, sans rupture ou continuité absolues, faite d’articulations diachroniques autant que de lignes de fractures synchroniques, et réciproquement10. En résulte alors, une véritable stratigraphie de l’œuvre certalienne où l’on voit émerger et coexister des figures parfois contradictoires (le nomade et le pèlerin), des sensibilités mouvantes selon les lectorats, des survivances d’une grammaire jésuite ou des préfigurations braconnières. Ainsi, jamais la pensée de Certeau ne se retrouve-t-elle pétrifiée en un système à la signification arrêtée — ce qui peut parfois être déroutant —, se manifestant plutôt par une série de figures faisant office de repères entre lesquels louvoyer.

18Si cette approche par stratégies de publication11 est indissociablement liée à la poétique de la lecture — car c’est en réfléchissant à la pratique de cette écriture que l’on peut faire du lecteur une figure braconnière —, on peut à nouveau regretter que, par ce procédé, A. G. Freijomil lâche bien vite le fil de la matérialité pour retomber sur une plus classique biographie intellectuelle, même si tissée au fil des espaces successifs de publication. Bien qu’attentif aux contextes de publications (revues, années, lectorats, circulations), l’auteur s’attarde bien peu sur le format ou la structure, tandis que disparaissent complètement les archives personnelles, papiers de travail et manuscrits de Michel de Certeau autant que sa bibliothèque et, partant, la pratique matérielle de la lecture.

Un essai bibliographique ?

19Le troisième et dernier livre de cet ouvrage est une longue bibliographie analytique – près de 200 pages — des œuvres de Certeau, des études menées sur Certeau et, plus largement, de références générales d’histoire de la pensée et de la lecture, d’histoire des religions et de la Compagnie de Jésus en particulier, de littérature ou de psychanalyse, citées ou mobilisées dans le cours de l’ouvrage.

20Faisant fonds sur celle publiée en 1988 par Luce Giard, la bibliographie des œuvres de Michel de Certeau proposée par A.G. Freijomil se veut non seulement exhaustive — complétée de « 54 textes inconnus ou méconnus » (p. 623) publiés avant 1987, ainsi que d’une série d’ouvrages posthumes —, mais aussi matérielle (au sens faible) — étant entendue qu’elle n’est pas organisée chronologiquement mais par genres et espaces de publication. Les œuvres de Certeau sont ainsi classées en trois grandes catégories : les « textes brefs » (une définition en est donnée p. 36), les « œuvres » et l’« écriture oralisée » (p. 624, italiques originales). Les premiers, rassemblant articles de périodiques, chapitres d’ouvrages, notices encyclopédiques ou recensions, sont classés par ordre alphabétique de revue puis par ordre chronologique. Les secondes sont organisées par genres : livres, collaborations, éditions critiques ou recueils. La troisième, qui recouvre conférences et entretiens, inclut également les travaux de thèse et de diplôme encadrés par Certeau. Cette classification se veut, selon l’auteur, représentative de la matérialité fragmentaire, disséminée et hétérogène du corpus certalien.

21Entendue comme une « cartographie » (p. 689), la bibliographie des études sur Michel de Certeau — à jour de 2018, bien que les ouvrages postérieurs à la soutenance d’A. G. Freijomil ne soient que sporadiquement mobilisés dans l’étude — recense plus de 1300 documents publiés en six langues (français, anglais, espagnol, italien, allemand et portugais) et classés par genre : monographies, études comparées, dossiers ou réemploi des concepts certaliens dans des champs autres. Cette diversité des exercices et des usages atteste selon l’auteur de l’hétérogénéité des communautés lectrices attachées à l’œuvre de Certeau, donc de la fertilité de l’espace ouvert par celui-ci aux « arts de braconner » (p. 689‑690).

22Cette riche et impressionnante bibliographie analytique et matérielle ne manquera pas de devenir une ressource inestimable pour qui voudra se lancer dans un braconnage de l’œuvre certalienne, de ses commentaires et de ses réemplois. Si elle apparaît aujourd’hui comme un troisième livre dans l’ouvrage d’A. G. Freijomil, le travail dont elle résulte a néanmoins précédé tous les autres dans la chronologie de la recherche de l’auteur. À bien y regarder, son antériorité dans le parcours intellectuel de l’auteur aura d’ailleurs façonné le contenu et la structure des deux autres livres qui apparaissent alors comme une invitation à suivre Michel de Certeau à travers la grande variété de ses espaces de publication, de leurs communautés lectrices ; une tentative de donner du sens à cette bibliographie foisonnante de diversité. Il n’est pas étonnant à cet égard que l’ouvrage débute sur une brève égohistoire de la rencontre de l’auteur avec l’œuvre de Michel de Certeau : une « lecture directe et chronologique des premières versions de chaque texte » (p. 20).

23Il apparaît donc légitime de se demander si tout l’ouvrage d’A. G. Freijomil n’est pas finalement un vaste essai bibliographique sur l’œuvre de Michel de Certeau — mais un essai de bibliographie matérielle, ou mieux encore de bibliography au sens que Donald F. McKenzie, souvent mentionné par R. Chartier, donne à ce champ disciplinaire qu’est l’étude de la production, transmission et réception des textes entendus au sens large de la matérialité d’une forme d’enregistrement12. Avec A. G. Freijomil et Michel de Certeau, l’« histoire matérielle » s’inaugurerait donc nécessairement par la pratique des opérations intellectuelles de recensement, d’inventaire et de classification d’une matière qui fait corpus.

Conclusion

24Il relève assurément de la mise en abyme un peu facile ou gratuite de dire qu’A. G. Freijomil s’est comporté en braconnier avec les textes de Michel de Certeau. Pourtant, en se situant avec habileté à l’intersection d’une lecture pèlerine — guidée dans le texte par une chronologie et des espaces de publication — et d’une lecture nomade — s’aventurant hors du texte en suivant les traces de sa matérialité —, l’auteur s’est efforcé de développer pour lui‑même une poétique du réemploi, tant des catégories certaliennes, pour mieux les appliquer à elles‑mêmes, que de ses propres fragments, eux‑mêmes réemployés sous d’autres formes, dans d’autres publications ou communications13.

25Qu’A. G. Freijomil ait fait siens les pluriels « arts de braconner » certaliens, cela se reflète également dans sa volonté de publier cette thèse in extenso plutôt que sous la forme, par exemple, de trois volumes séparés, ouvrant par là même un espace de nomadisme laissant libre cours à son appropriation. Ainsi, si j’ai entrepris ici de donner une présentation analytique de cet ouvrage foisonnant — car c’est là tout l’exercice et la matérialité du compte‑rendu —, le lecteur ou la lectrice braconnière pourra néanmoins s’en donner à cœur joie. En effet, cette « poétique de l’archipel » que l’auteur reconnaît, avec Édouard Glissant, dans chacun des ouvrages de Michel de Certeau (p. 26) se retrouve dans la structure même de son propre ouvrage. Somme de fragments en formes de digressions dans et hors le texte à partir de traces matérielles — parfois jusqu’à susciter l’impatience tant certaines digressions peuvent emmener le lecteur, longtemps et malgré lui, loin d’une « histoire matérielle » ou des « arts de braconner » —, somme riche d’un index des noms et d’un index des revues (on regrettera l’absence d’index rerum), elle permettra de naviguer à l’envi dans cet imposant et passionnant volume des Arts de braconner, d’en faire une lecture par morceaux ou encore d’y déceler une intelligibilité autre.

26« Qu’il se garde bien de distinguer ! » intimait Michel de Certeau en janvier 1958 au lecteur d’une recension d’un ouvrage publié l’année précédente par Jean-François Revel et dont l’exégèse pouvait mener dans deux directions diamétralement opposées (p. 342). Par cette seule contrainte, il reconnaissait déjà la coexistence possible — voire nécessaire — d’une multiplicité de parcours de lecture à travers une même œuvre, si foisonnants, contradictoires ou paradoxaux soient‑ils. S’il m’a semblé que les trois livres d’Andrés G. Freijomil tenaient plus d’un virtuose portrait de Certeau en « homme de revue » que d’une véritable « histoire matérielle de la lecture », que la lectrice de cet ouvrage se garde bien de s’en tenir à cette lecture sûrement par trop analytique.