Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Février 2021 (volume 22, numéro 2)
titre article
Jean-Auguste Poulon

Clément Rosset ou l’intime oblique

Clément Rosset or the intimate oblique
Clément Rosset, Écrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque, Paris, Les Éditions de Minuit, 2019, 142 p., ISBN : 9782707345646.

1Clément Rosset s’est éteint en 2018. Avant de disparaître, il avait laissé à son ami, traducteur et collaborateur Santiago Espinosa — avec lequel il s’était entretenu en 2017 dans Esquisse biographique — le soin de s’occuper de la publication posthume d’un tapuscrit rédigé dans les années 1970. Dans ces Écrits intimes, le philosophe du tragique et de la joie disait s’être « un peu livré lui‑même », comme le rappelle Santiago Espinosa dans son propos liminaire, avant de reconnaître que « l’amateur de biographies ne trouvera cependant ici aucun “aveu”, pas même un détail croustillant égaré » (p. 7) : aucun de ces textes en effet ne fournit de repère biographique quelconque.

2L’auteur, au travers de ces quatre portraits fragmentaires d’un moi qui ne cesse de se dérober, pose une nouvelle fois la question essentielle de l’unité de ce moi, thème qu’il avait abordé en 1999 dans son essai intitulé Loin de moi. Ce sentiment d’un moi un et indivisible, que l’on pourrait saisir dans sa globalité, est illusoire et prolonge une erreur qui a traversé les siècles et qui a poussé certains auteurs à écrire leur autobiographie après s’être appliqués à l’introspection. La question ne porte pas ici sur la véracité des propos rapportés par un écrivain qui, même lorsqu’il pense se livrer sincèrement et entièrement, demeure dans la construction d’une posture. Ce que Clément Rosset remet en question, c’est la notion même d’un « je » qui se percevrait lui‑même. Comme il l’écrit dans son étude sur l’identité, « un “je” ne peut se prendre comme sujet d’étude, pas plus qu’une lunette d’approche ne peut se prendre elle‑même comme objet d’observation1 ».

Les figures d’un moi insaisissable

3Comment parler de soi dans ces conditions puisque toute introspection est vouée à l’échec et ne saurait nous permettre de cerner notre identité personnelle qui est « comme une personne fantomale qui hante ma personne réelle (et sociale)2 » ? En partant de cette aporie, Rosset proclame qu’il est incapable de dire qui il est et il serait vain de croire qu’il ait réussi à soulever, dans cet ultime ouvrage, un coin du voile. Notons que le sous‑titre du livre « quatre esquisses biographiques » nie la possibilité même d’une auto‑biographie en induisant une schize intime entre celui qui vit et celui qui raconte ce qui est vécu. Nous n’aurons ici qu’une vague ébauche de la vie de ceux qu’aurait pu être Clément Rosset et non de celui qu’il fut. Seules ses identités d’emprunt nous sont livrées en un portrait fragmentaire et diffracté. Le miroitement de ces divers « je » nous permet seulement d’entrevoir une dérisoire partie de l’identité de l’homme. Pour cela même, il faut pouvoir lire entre les lignes et S. Espinosa, en bon cicérone, nous livre quelques clés de lecture. Mais ce n’est pas tant l’identité réelle et personnelle de l’homme qui nous intéresse ici que les costumes qu’il endosse pour nous parler de lui. La galerie de personnages qui défilent est une parfaite illustration de la folie à l’âge moderne. À l’instar d’un Raymond Depardon posant ses caméras dans les recoins d’un bureau d’un hôpital psychiatrique et nous invitant à voir la folie de nos contemporains en face3, Clément Rosset nous plonge au cœur de la névrose incarnée en quatre narrateurs.

4Le premier, celui du texte intitulé « La Mouche », obnubilé par cet insecte volant et tourbillonnant, obsédé par les circonvolutions de la bête ailée, s’il n’est pas sans rappeler les obsessions de Rosset lui‑même, convoque plutôt des figures littéraires familières comme celle du narrateur du Horla de Maupassant, fuyant sa chambre et son habitation pour ne plus sentir la bête immonde. Rosset dresse le portrait inquiétant d’un obsédé névrotique et teinte cette folie d’une ironie comique. Comme le personnage du Horla qui éprouve le besoin de donner un nom à la créature pour mieux l’affronter, le chasseur de la mouche cherche à « nommer la bête qui [le] persécute » : « Cela ne résout rien dans l’immédiat, mais c’est toujours un premier pas de fait. » (p.19) L’adage camusien, invitant à nommer les choses afin d’éloigner le malheur du monde, est détourné au profit d’une lutte intime contre l’obsession « vide et solipsiste du névrosé » (S. Espinosa). Dans le second texte intitulé « La Réussite », la névrose prend les traits d’un joueur maniaque qui a fait des cartes et des règles du jeu le cœur de sa vie. La manie du joueur laisse place, dans le troisième récit, en forme de journal intime, à une autre folie, celle d’un être solitaire et paranoïaque — vraisemblablement le frère de l’auteur selon S. Espinosa. Le quatrième et dernier personnage de cette étrange parade est un être rongé par un malaise innommable qui le plonge dans un insondable pessimisme. La voix de Rosset se fait entendre dans cette ultime remarque du narrateur : « Mille regrets, je ne vois pas, moi, que tout aille si bien. Et ce n’est pas seulement moi qui parle ainsi, c’est aussi la réalité, ce sont aussi les faits, n’en déplaise aux optimistes endurcis. » (« Le Malaise », p. 121)

Rire pour ne pas se dire

5Si ces quatre ébauches constituent donc un essai philosophique et psychiatrique sur la névrose et ses avatars, il ne faut pas non plus négliger le talent de celui qui fut non seulement un grand penseur de notre humanité mais aussi un véritable écrivain. Avec humour, la philosophie et la littérature sont gentiment égratignées par l’auteur. Le seul problème qui surgit aux yeux de l’amateur de jeux de carte, alors qu’il vient d’acheter une « Pléiade » d’Alain, c’est de savoir quelle place lui donner dans sa bibliothèque ! De la même manière, quelques pages plus loin dans le « Journal de bord », Rosset nous propose une réflexion sur l’art du diariste qui consiste à épurer le texte pour n’y garder que l’essentiel : « Autant ne garder ici que l’essentiel — c’est‑à‑dire le rapport précis des faits — et laisser tomber tout ce qui a été écrit sous le coup d’une émotion trop brutale. Mon journal y perd en volume, mais y gagne en intérêt et en valeur. » (p. 90) Appliquant immédiatement la leçon énoncée, le narrateur se contente de cette observation laconique dans la note suivante : « Mangé aujourd’hui, vers cinq heures du soir, une pomme délicieuse. J’en ai ressenti un grand plaisir. » (Id.) La vanité d’une écriture qui s’accommoderait des faits insignifiants du quotidien est ici visée. N’oublions pas que ces pages ont été écrites au début des années 1970, à un moment où la publication des écrits intimes prenait son essor en France4. S’amusant ainsi avec ses contemporains qui publient leur journal à défaut d’avoir une œuvre « littéraire », Rosset nous dit une nouvelle fois que nous ne trouverons, sous sa plume, aucune remarque égotiste qui pourrait lever le voile sur un aspect, même infime, de son identité. D’ailleurs le narrateur de la nouvelle met fin à ce « dialogue solitaire » (p. 92) après que son journal a été découvert. L’intime qui se dévoile est voué au silence.

6L’humour de Rosset peut parfois nous faire oublier la souffrance qui préside à la rédaction de ces pages. Si Rosset n’a pas réussi à saisir les contours de ce qui pourrait être son identité personnelle autrement qu’au travers de ces quatre portraits de « fous », il n’a jamais réussi non plus à remonter à la source de ce « malaise » qui l’a envahi durant de nombreuses années et dont ces pages constituent un émouvant témoignage. « Ou bien on est en dehors du malaise, et on n’écrit que des bêtises. Ou bien on est dans le malaise, mais on est alors hors d’état d’en écrire. L’unique solution consiste à étudier le malaise après en avoir été soi‑même la victime et en avoir guéri. » (p. 104) Ces mots, qui sont ceux du personnage de la dernière esquisse, nous permettent in fine de comprendre pourquoi Clément Rosset avait repoussé la publication de cet ouvrage. Peut‑être considérait‑il qu’il n’en avait pas fini avec son « malaise » et qu’il lui faudrait un jour amender ces pages ? S’il a échoué à se dire lui‑même et à résoudre ses apories intimes, il nous laisse le sentiment rassurant et exaltant d’un homme qui, croyant « passer à coté de tout sans rien voir » (« Voir Minorque, p. 134), nous révèle l’intime secret non pas d’un être singulier mais de l’être universel.