Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2019
Septembre 2019 (volume 20, numéro 7)
titre article
Lucie Nizard

Relire Zola aujourd’hui : actualité d’un homme de son temps

Aurélie Barjonet et Jean‑Sébastien Macke (dir.), Lire Zola au XXIesiècle, Paris : Classiques Garnier, 2018, 472 p, EAN 9782406079590.

1« Je suis de mon âge1 », écrit Zola à Giuseppe Giacosa, le 28 décembre 1882 : le chef de file des naturalistes et intellectuel engagé s’inscrit résolument dans son époque, qu’il prétend décrire avec la précision située d’un observateur de son temps. Et pourtant, celui qui aurait pu comme son maître Balzac se dire « historien des mœurs2 » de son siècle, reste au xxie siècle d’une actualité parfois brûlante. C’est ce que s’attache à montrer, avec une remarquable finesse, l’ouvrage Lire Zola au xxiesiècle, dirigé par Aurélie Barjonet et Jean‑Sébastien Macke. Il rassemble les actes du colloque du même nom, organisé au Centre culturel international de Cerisy du 23 au 30 juin 2016, suite lointaine et parfois infidèle car résolument innovante d’un premier colloque organisé en juillet 1976 à Cerisy sur le naturalisme. Ce recueil collectif présente des contributions d’écrivains contemporains et descendants de Zola et Dreyfus, et de chercheurs issus de diverses disciplines. Cette diversité des approches permet de questionner la mémoire zolienne avec des outils et des interrogations extrêmement variés, qui sont une des grandes richesses de l’ouvrage. Il rend donc compte tout à la fois des recherches universitaires en cours sur Zola et des approches critiques renouvelées depuis quelques années, mais également de son souvenir patrimonial et intime, toujours en mettant en lumière l’actualité et la modernité des écrits zoliens. On ne saurait assez souligner l’étonnante variété des très nombreuses communications, qui reflètent la vivacité de la mémoire d’un auteur en son temps très controversé. Zola est lu en notre siècle, beaucoup et partout, que ce soit en classe, à l’université, en librairie, ou encore à l’étranger – rayonnement international traduit par les nationalités nombreuses des contributeurs, du Japon à l’Allemagne en passant par le Canada et la Suisse. Le recueil s’enrichit de ces approches croisées qui permettent de mieux comprendre comment et pourquoi l’auteur des RougonMacquart est lu aujourd’hui. C’est cette vision d’un Zola toujours lisible dans notre imprévisible présent que restituent les directeurs de l’ouvrage, avec un grand sens de la nuance et sans jamais se laisser aller à d’anachroniques simplifications. J.S. Macke est chercheur au Centre Zola (Institut des Textes et Manuscrits Modernes, CNRSENS, Paris) où il procède notamment à la numérisation de romans pour Gallica et met en œuvre l’édition numérique de la correspondance de Zola. Il contribue donc directement à ce que le xxie siècle puisse lire Zola, grâce aux nouveaux outils numériques qui en permettent une diffusion beaucoup plus large et plus immédiate. Par ailleurs, il s’attache depuis sa thèse consacrée aux liens entre Zola et le compositeur Alfred Bruneau à explorer les liens entre le roman zolien et les courants artistiques de son époque. Cette démarche transdisciplinaire est celle de nombreuses communications ici retranscrites. A. Barjonet, spécialiste de Zola et Flaubert, est également membre du Centre d’étude sur Zola et le naturalisme. L’étude des lectures hétérogènes de Zola l’a particulièrement interpellée puisqu’elle est l’auteure de Zola d’Ouest en Est. Le naturalisme en France et dans les deux Allemagnes3, ouvrage qui se penche sur les réceptions de Zola au cours de la Guerre froide. Ces parcours ouverts à la modernité et à la diversité des réceptions zoliennes contribuent à la spécificité de la démarche générale de l’ouvrage, qui propose une réactualisation inédite de Zola à l’heure d’Internet et de la mondialisation.

2Le choix du plan mêle les diverses approches, spécifiquement littéraires ou pas, de l’œuvre zolienne. L’ouvrage comporte quatre grandes parties. La première s’intitule « Mémoire » et rend compte de la pluralité des mémoires zoliennes ; les deux suivantes, « Présence I et II », s’attachent aux diverses présences de Zola dans notre société, des manuels scolaires au numérique en passant par la littérature et le cinéma contemporains ; la dernière partie, énigmatiquement intitulée « Vision / Composition / Représentation / Corps / Émotion », est centrée sur des approches critiques qui révèlent un nouveau Zola, grâce aux apports de la sociologie, de l’ethnocritique ou encore de la sociopoétique, ménageant une part fort intéressante à la place de l’émotion et de la subjectivité dans nos lectures de Zola. C’est donc un faisceau d’approches novatrices sur un auteur resté très actuel que nous allons tenter de restituer ici.

À chacun son Zola : variations de la mémoire zolienne

3Dès le premier article, la relativité des lectures de Zola est restituée avec humour et finesse par Alain Pagès, qui rappelle dans un exercice de métarecherche le souvenir du colloque sur le naturalisme tenu à Cerisy en juillet 1976. L’heure était alors aux critiques linguistiques, narratologiques, marxistes ou psychanalytiques ; l’histoire littéraire était rejetée par le structuralisme. À l’orée de l’ouvrage, cet avertissement nous rappelle avec ironie que toute lecture est datée : les universitaires ont changé leur manière d’étudier Zola, quarante ans plus tard, prenant le contrepied de leurs prédécesseurs en intégrant l’histoire culturelle, la sociopoétique et la génétique des textes. Chaque réception est donc à ancrer dans son époque spécifique : voilà le titre de l’ouvrage justifié. Alain Pagès souligne néanmoins en guise de conclusion que ce colloque dont l’idéologie peut sembler dépassée a en commun avec celui de 1976 « le même enthousiasme pour la lecture et l’interprétation de nouveaux corpus littéraires » (p. 39). Marion GlaumaudCarbonnier poursuit cette exploration des chemins qu’a pris la mémoire zolienne au fil des âges dans « la mémoire pérégrine », un article dont le style remarquable est au service d’une réflexion très nourrie sur l’évolution de l’image de Zola au cours des pèlerinages à Médan successifs. De la mémoire élégiaque et presque mystique des premières années, on passe à la mémoire beaucoup plus politisée de l’intellectuel engagé dans l’entre‑deux‑guerres : « la mémoire zolienne est un art dont l’esthétique varie au gré du temps et de ses circonstances » (p. 42). Une mémoire plus intime est explorée dans un entretien plein de sensibilité avec Charles Dreyfus, petit‑fils d’Alfred Dreyfus, Brigitte ÉmileZola, Martine Leblond‑Zola, arrièrepetites‑filles de Zola. Les descendants se confient sur cette mémoire à la fois familiale et nationale du grand homme. Autre variation sur la mémoire de Zola, Karl Zieger explore la présence de l’écrivain en Allemagne et en Autriche aujourd’hui. Il soutient que c’est à travers ses œuvres qui reflètent le plus les problématiques de notre société contemporaine, en particulier celles qui mettent en lumière les pouvoirs de la consommation, de la finance et du sexe, que Zola est encore lu comme un auteur actuel. Cette présence zolienne dans nos univers contemporains est démontrée par une série d’articles qui ont recours aux humanités numériques.

La place de Zola dans le monde contemporain, analysée avec des outils innovants

4Un grand nombre d’articles du recueil usent d’outils de notre siècle pour analyser les lectures de Zola au xxie siècle. Jean‑Yves Mollier utilise les big data pour montrer statistiquement la « transportation » (p. 86) de l’œuvre zolienne, désormais accessible en livre de poche à très bon marché et dont la diffusion planétaire s’illustre dans ses multiples traductions. Adeline Wrona entreprend quant à elle d’analyser la présence de Zola dans la presse contemporaine grâce aux outils offerts par les humanités numériques ; elle passe ainsi en revue les titres de la presse contemporaine grâce à la base de données Europresse, aboutissant à la conclusion que « Zola n’est plus une figure clivante » (p. 89) depuis les années 1990, où sa figure a été pacifiée comme celle d’un « écrivain national » (p. 101). Pour compléter ce constat d’une institutionnalisation de la figure zolienne dans le patrimoine national, l’étude menée par Jean‑Michel Pottier montre que Zola prend une place importante dans les manuels scolaires à partir des années 1950 ; il y est aujourd’hui lu avec de plus en plus de nuances, comme un écrivain subtil et non plus seulement comme le théoricien du naturalisme. Sur les réseaux sociaux au contraire, les simplifications de sa pensée, souvent appropriée de manière décontextualisée, abondent sur Twitter, Tumblr, Pinterest et Wikipédia, nous apprend Élizabeth Émery. Cette médiatisation internationale est influencée plus par le mythe de Zola, intellectuel de l’Affaire, que par une lecture attentive de son œuvre. Cependant, les réseaux sociaux reflètent également une réception changeante et multiple car subjective : c’est encore une manière de constater, fil rouge de l’ouvrage, que « chacun lit Zola à sa façon » (p. 150) – ce qui est aussi le signe de la variété et de la richesse de son œuvre. C’est également au numérique que s’intéresse Olivier Lumbroso, à travers un bilan extrêmement nourri des quatre ans d’ArchiZ, mis en place par le Centre de recherche sur Zola et le naturalisme. Les humanités numériques ouvrent une « ère nouvelle de recherche » (p. 162), avec des problématiques nouvelles grâce aux big data, aux métadonnées. Thomas Conrad utilise également les outils informatiques pour mener une étude numérique de la longueur des chapitres zoliens. Le critique remet ainsi à l’honneur cet objet littéraire, dont les variations sont porteuses de sens, trop souvent négligé par la critique. Sa conclusion ambitieuse ouvre un vaste chantier pour les lettres, puisque la méthodologie qu’il a mise en place permettrait d’analyser autrement toutes les œuvres romanesques.

Le dialogue entre Zola & les artistes contemporains

5La continuité qui s’est tissée entre Zola et notre siècle est également intertextuelle. L’ouvrage présente ainsi des dialogues entre chercheurs et écrivains contemporains, afin de questionner l’influence zolienne sur la littérature d’aujourd’hui. C’est d’abord un entretien entre A. Barjonet et Thierry Beinstingel, qui s’intéresse comme Zola aux mutations du travail dans la société capitaliste, aux nouveaux métiers déshumanisants et à la souffrance au travail. Fabrice Humbert et Dominique Manotti livrent ensuite un entretien croisé très riche, où ils reconnaissent leur héritage zolien dans la critique sociale que mettent en œuvre leurs romans. Stephen Leopold met ensuite en lumière le lien entre la volonté de régénération sociale des Évangiles et les utopies désabusées de Houellebecq. L’utopie serait sérieuse chez Zola et désenchantée chez Houellebecq. Si le parallèle semble tout à fait valable et stimulant, on regrette que Zola et Houellebecq soient évoqués successivement, sans véritables comparaisons directes qui auraient pu étayer cette hypothèse fructueuse. Autre comparaison étonnante mais qui fonctionne très bien, Anna Gural‑Migdal a choisi de souligner l’héritage zolien dans le cinéma de Bruno Dumont, en analysant les liens entre les deux récits de guerre que sont La Débâcle et Flandres. Tous deux ont recours à « un naturalisme visuel et sensitif pour sonder la guerre en tant que phénomène extrême » (p. 213). Ils sollicitent un lecteur‑spectateur actif, et lui permettent de penser grâce aux images ; l’on songe ici à La Chair de l’idée, dont l’évocation aurait pu être pertinente, puisqu’Éléonore Reverzy y explore le mécanisme de l’allégorie zolienne comme une manière pédagogique de « mettre en images l’idée4 ». C’est également cette facilité qu’ont les romans zoliens à être adaptés sur scène, que souligne Midori Nakamura. Les œuvres zoliennes présentent de nombreuses caractéristiques qui facilitent la transposition, dont « l’annonce », qui crée un suspens.

Méthodologies critiques transdisciplinaires

6Le recueil s’achève par une collection d’articles critiques très riches qui tous relisent Zola à la lumière des sciences sociales. La sociologue Frédérique Giraud propose une « sociobiographie de Zola », articulant le biographique et la critique littéraire autour du thème du devoir de réussite sociale, qui circule de l’auteur à ses personnages. Marie Scarpa fait ensuite le bilan de vingt années d’ethnocritique zolienne. Elle prend l’exemple du micro‑motif de la boiterie de Gervaise pour explorer la « pensée sauvage » du récit (l’expression, qui figure p. 317, est empruntée à Claude Lévi‑Strauss), sa part symbolique et mythique qui entre en tension avec ses tentatives de rationalisation, produisant un « réalisme hétérophonique » (p. 331) où s’affrontent des cosmologies contradictoires. Lola KheyarStibler analyse La Joie de vivre à l’aune de l’épistémo‑stylistique, mêlant histoire des idées et des formes pour observer la construction du discours romanesque. Le discours psychologique de Zola serait influencé par Taine et plus généralement par les nouvelles représentations de la psyché qui soulignent les intermittences du moi à la fin du siècle.

7Deux chronotopes sont étudiés à travers des méthodologies différentes mais également stimulantes. Éléonore Reverzy explore le motif du cimetière grâce à la sociopoétique, qui permet de montrer que ce chronotope reflète le nouveau régime de la mort au xixe siècle, et prend une dimension à la fois politique, esthétique et poétique. Dans ses nombreuses descriptions de cimetières, Zola pointe la laïcisation de la société, tout en se livrant à une méditation sur le temps et l’histoire qui rétablit une forme de sacralité. Éléonore Reverzy recourt de manière très fructueuse à l’histoire de la ville et des imaginaires pour informer l’interprétation littéraire. Sébastien Roldan choisit quant à lui une perspective que l’on pourrait qualifier de géocritique. Il étudie la Seine, motif réflexif qui est tout à la fois chez Zola une image de l’altérité et de la nature indomptable, incarnant tantôt la grande ville et tantôt la campagne. En un mot, la Seine « attire à elle tous les grands thèmes de l’écriture zolienne » (p. 363).

Relectures à contre‑courant : souligner les contradictions zoliennes & réhabiliter la subjectivité

8L’une des qualités de cet ouvrage est de mettre en valeur des caractéristiques longtemps oubliées par la critique, qui s’est beaucoup attachée au naturalisme zolien sans toujours saisir les contradictions flagrantes entre la théorie et les œuvres romanesques. Si Jeanne Bem lit Zola à la lumière de Flaubert, qui admire la puissance des images zoliennes mais reste distant visàvis de « l’excès de réalité » du naturalisme, Émilie PitonFoucault nous permet de mettre en perspective cette accusation vivace. Elle montre que les personnages étendards du naturalisme dans les Rougon‑Macquart aboutissent à des impasses et échouent à élucider le réel. Denizet, le juge de La Bête humaine, le Docteur Pascal, généalogiste humaniste, et Claude, l’artiste de L’Œuvre, incarnent chacun le « projet chimérique de toute représentation transitive du réel et de toute recherche du ‘vrai’ » (p. 240).

9Une série d’articles interroge l’écriture du corps de celui qui a voulu se livrer, selon l’heureuse formule de Sophie Ménard, à une « archéologie de la chair5 ». Céline GrenaudTostain prolonge l’analyse de Ménard en montrant que la rhétorique des corps chez Zola reflète à la fois des lois physiologiques et une allégorie du détraquement. Michaël Rosenfeld explore l’esthétique naturaliste de la sexualité, qui consiste à tout dire, mais sur le mode de l’allusion. Cette esthétique du dévoilement pudique permettrait à Zola de se créer image publique de romancier chaste, en tension avec les accusations de pornographie à son égard. Larry Duffy se penche sur Lourdes – on saluera la réhabilitation de cette œuvre injustement méconnue – et soutient que ce roman qui place l’homme au cœur des recherches médicales peut être conçu comme un modèle de réflexion éthique pour les humanités médicales.

10Les deux derniers articles du recueil font la part belle à la sensibilité du lecteur. Béatrice Laville montre que le dernier Zola a valorisé les émotions, dans une visée à la fois esthétique et éthique, faisant de la littérature un « art social » (p. 432) qui ouvre la voie vers une éthique du partage. Chantal Pierre soutient que Zola fut très conscient du risque de voyeurisme de la littérature naturaliste et a donc mis en place des protocoles d’empathie. Il nous faudrait « faire le pari des émotions » (p. 433) pour continuer à lire Zola au xxie siècle.


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11Zola est de son temps et du nôtre puisqu’il a pensé son œuvre à la fois comme puissamment ancrée dans la réalité de son époque – les Rougon‑Macquart se veulent « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire6 » – et comme un portrait de la « bête humaine » universelle qui subsiste à travers les âges depuis la nuit des temps. Cette tension entre un ancrage dans son présent historique et une intemporalité de moraliste humaniste est ce qui permet de relire le chef de file du naturalisme bien après les débuts de grands magasins et de la locomotive. Ce recueil foisonnant apporte donc un éclairage nouveau sur d’innombrables aspects de l’œuvre de Zola, dont il met en lumière la modernité et l’actualité avec une grande subtilité. Il contribue au renouveau de la critique zolienne, grâce aux méthodologies transdisciplinaires qu’il met en œuvre et à l’accent porté sur l’empathie, les humanités numériques, l’histoire culturelle, la réflexivité de la recherche ou encore l’analyse du « dernier Zola ».

12On fera toutefois quelques très minces réserves, qui n’ôtent rien à la grande qualité du recueil. On aurait pu attendre de petites introductions à chaque grand chapitre, qui expliciteraient le lien entre les communications rassemblées et donneraient une unité à chaque groupement. Le dernier peut en particulier paraître légèrement hétérogène, comme le laisse soupçonner son long titre « Vision / Composition / Représentation / Corps / Émotion ». On regrette également le peu de mentions des autres écrivains naturalistes, avec lesquels Zola a engagé des dialogues fructueux qu’il aurait pu être bénéfique de rappeler. Enfin, l’on soulignera – et ce n’est pas un oubli du recueil – que la correspondance de Zola a récemment été remise à l’honneur grâce au Centre Zola et en particulier à JeanSébastien Macke, directeur de l’ouvrage, qui a contribué à sa numérisation. C’est un pan inédit de l’œuvre zolienne qui s’ouvre ainsi aux lecteurs du xxie siècle.