Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Juin-juillet 2019 (volume 20, numéro 6)
titre article
Gilles Banderier

Science & conscience de l’âme

Laetitia Simonetta, La Connaissance par sentiment au XVIIIe siècle, Paris, Honoré-Champion, collection Les Dix-huitièmes Siècles n° 201, 2018, 575 pages, EAN 9782745346667.

1Le livre de Laetitia Simonetta est, dans son domaine, un grand livre, qui donne l'impression à la fois exaltante et inquiétante — peut-être n'est-ce pas qu'une impression — d'avoir été médité d'un seul tenant, en bloc. On n'y aperçoit ni interstices, ni jointures, ni sutures. Il s'agit d'un ouvrage fortement pensé et clairement écrit, à la croisée de plusieurs disciplines académiques : la philosophie, la littérature, l'histoire de la sensibilité esthétique. Mais là encore, on passe de l'une à l'autre avec aisance et de manière presque naturelle ; ce qui montre soit que ces disciplines, que la routine universitaire considère comme séparées et enseignées dans des départements distincts, ne sont pas si éloignées que cela l'une de l'autre, soit que Laetitia Simonetta possède à un degré éminent le don d'abattre les barrières que l'esprit édifie contre lui-même. Je pencherai en faveur de la seconde hypothèse.

2Ainsi que l'auteur le remarque d'emblée, il y a quelque chose de paradoxal dans le titre de son ouvrage : comment le sentiment, qui est une émotion d'ordre subjectif (peut-il y avoir des émotions objectives ?), personnel, non communicable d'un individu à l'autre, peut-il former un outil de connaissance du monde, au même titre que ces opérations logiques universelles que sont la déduction et l'induction ? Un morceau de musique peut nous émouvoir aux larmes et laisser indifférent notre voisin. Les procédures de raisonnement mises au point, par exemple, dans les mathématiques, s’appliquent pour tous les temps, tous les lieux et tous les individus. La fameuse expérience mémorielle évoquée au début de la Recherche vaut pour le narrateur et pour lui seul. Un second paradoxe, qui — lui — n'est qu'apparent, ne tarde pas à se greffer sur le premier. L'idée qu'il soit possible de connaître un objet (le plus grand de tous : Dieu) par le sentiment, et non par la raison, est apparue dans un contexte théologique et apologétique ; non pas celui de la dogmatique catholique, qui tient quelque chose de la rigidité et de l'enchaînement des mathématiques, mais dans le protestantisme, qui prône le libre-examen de la Bible, et particulièrement dans le calvinisme, lequel postule une relation directe à Dieu. Cela posé, l'idée qu'on pût court-circuiter les facultés rationnelles, la pensée, pour accéder directement à Dieu n'appartenait pas en propre au calvinisme, qui en fit une règle commune : ce sont les trois voies (purgative, illuminative, unitive) de la mystique. Il est donc patent que le calvinisme n'innova pas et se contenta de transposer en principe général un mode de connaissance qui n'était l'apanage que d'un petit nombre et qui, de toute manière, n'était guère encouragé par l’institution ecclésiale (rares furent les mystiques qui n'eurent pas maille à partir avec leur hiérarchie, quand celle-ci existait). De sorte que l'exaltation du sentiment par rapport à la raison se lit chez un auteur janséniste, c'est-à-dire doctrinalement proche de certaines thèses protestantes, et qui connut une expérience mystique : Pascal. « Prophétiser c'est parler de Dieu, non par preuves du dehors, mais par sentiment intérieur et immédiat » (Pensées, éd. Philippe Sellier, fr. 360). Peu enclin à s'abandonner à la voie unitive, le Siècle des Lumières ne s'en adonna pas moins à cette version fortement dégradée de l'expérience pascalienne qu'est le sentimentalisme, de la comédie larmoyante aux romans de Jane Austen (il y aurait beaucoup à dire sur la « redécouverte » massive de cette dernière à la fin du xxe siècle). Auparavant, Malebranche avait déjà suggéré que le sentiment ne nous permettrait que de connaître notre âme (ce qui n'est déjà pas si mal) et non Dieu. Comme l'écrivait Lavelle, « le propre de la conscience, c'est de rompre l'unité du monde et d'opposer un être qui dit Moi au Tout dont il fait partie ».

3Mais la doctrine malebranchienne de la connaissance de l'âme s'éloigne du célèbre adage gravé au fronton du temple de Delphes, en ce que cette connaissance « n'est ni individuelle, ni introspective, ni immédiate » (p. 31, note 3). Le connais-toi toi-même socratique n'est pas une connaissance vaguement narcissique. Si les sens permettent de comprendre l'âme, c'est dans la mesure — affirme Malebranche — où celle-ci est enfermée dans le corps et partant limitée par lui. Il y a donc un fond de matérialisme (et peut-être mieux qu'un fond) dans cette idée, ce qui ne manqua pas d'être relevé.

4Dans ce volume, Malebranche et Rousseau sont à bien des égards les deux foyers de la réflexion et font l'objet d'analyses neuves. Mais Laetitia Simonetta ne s'est pas contentée de relire les philosophes majeurs et donc aisément accessibles — Descartes, Malebranche, Locke, Hume, Kant. Elle a visité les penseurs du deuxième rang (dom Desgabets, Toussaint, La Forge, Lignac, Mérian, Molyneux, Coypel et, dans le domaine anglais, Hutcheson). Elle montre comment les idées de ces penseurs, qu'ils soient honorés ou oubliés de la postérité — parler à leur sujet d'école philosophique serait exagéré — ont infiltré la pensée de Buffon ou de Rousseau et sa reconstitution aussi grandiose que fausse des origines de l'humanité et des commencements de l'individu, à l'enfance. Ce matérialisme diffus, comme on pouvait s'y attendre, conduit à une valorisation des passions, du plaisir comme de la douleur. Sade sera au bout du chemin. Rousseau, dont on ne saurait négliger l'enracinement dans la Réforme, constatera l'existence du mal, mais en trouvera l'origine dans la société, et non dans une nature humaine infirme, blessée par le péché originel. Un des grands mérites du livre de Laetitia Simonetta, pour l'historien des idées, est de confirmer qu'au XVIIIe siècle comme aux autres époques, tout se tient. La Connaissance par sentiment au XVIIIe siècle est un ouvrage authentiquement interdisciplinaire, car la circulation entre des domaines du savoir ordinairement séparés est assurée par une même intelligence (une grande intelligence, redisons-le), et non par la juxtaposition paratactique de spécialistes qui demeurent chacun dans leur domaine propre. Et ce qui ne gâche rien : le livre est bien écrit, clair, à la hauteur des enjeux, sans contorsions ni complications inutiles. Un grand livre.