Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Mai 2019 (volume 20, numéro 5)
titre article
Gilles Banderier

Corps pensant, corps pesant

Anne C. Vila, Suffering Scholars. Pathologies of the Intellectual in Enlightenment France, Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 2018, 267 p., EAN 9780812249927.

1Quiconque a feuilleté la correspondance de Voltaire a noté les allusions récurrentes au délabrement physique de l’écrivain qui, lorsqu’il s’aventure à donner des détails, semble souffrir d’une gamme étendue de pathologies. On peut bien entendu y voir une forme de comédie, afin d’apitoyer l’interlocuteur ou de hâter le remboursement d’une créance (Voltaire financier est un aspect du personnage en général négligé). Mais cette stratégie, car c’en était une, avait fini par s’étendre au-delà des échanges épistolaires. Considérons deux témoignages directs.

2Le premier :

Lucrèce prétend que le dépérissement du corps, entraîne celui de l’âme, et que son extinction totale doit aussi causer celle de l’âme. Cette assertion est contredite par l’expérience. Prenons un exemple : M. de Voltaire qui n’a qu’un souffle de vie, dans un corps presque desséché, devrait donc avoir un esprit aussi exténué. Qui ne sait au contraire, qu’il a toutes les facultés de son âme aussi fortes et aussi vives, que l’homme du monde le plus vigoureux. J’ai vu cet homme rare souffrir violemment, et pour ainsi dire, prêt à expirer, malgré cela penser et s’exprimer comme un génie sublime. Il n’est donc pas vrai, que la diminution des facultés de corps entraine celles de l’esprit1.

3Le second :

[…] j’eus le plaisir de voir souvent M. de Voltaire qui est dans une inquiétude horrible, […] il ressemble à un vrai squelette, et sans l’entendre parler on croirait qu’il est mort, il est plein de vivacité et se plaint toujours avec 50 000 livres de rentes2.

4Ces deux observations datent du séjour en Alsace, alors que Voltaire n’avait « que » soixante ans, mais il semblait déjà tellement mal en point que des journaux annoncèrent (prématurément) la mort du squelette.

5La figure du « roi Voltaire », immédiatement reconnaissable, tel que dessiné par Vivant Denon, accueille le lecteur sur la jaquette de Suffering Scholars. Il est question de lui et de bien d’autres, dans ce bon livre qui paraît en même temps que la nouvelle édition, procurée par Anne C. Vila, du traité de Samuel-Auguste Tissot sur La Santé des gens de lettres (Paris, Classiques Garnier, 2018).

6L’idée (probablement fausse) selon laquelle ceux qui s’adonnent aux délices de la pensée et de l’écriture possèdent une physiologie différente des autres individus (on n’ose dire des individus normaux) remonte au problème xxx d’Aristote, qui connaîtra une étincelante postérité et structurera le discours médical pendant deux millénaires, voire davantage. L’Antiquité et le Moyen Âge avaient popularisé la maxime selon laquelle un arc ne peut être constamment tendu et que celui qui réfléchissait devait s’accorder des moments de repos, de détente, précisément (« Il n’est rien de plus juste ni de plus nécessaire que de relâcher un peu l’esprit, fatigué par des affaires sérieuses ; sans cela il succomberait au travail, et, pour se trop appliquer, il ne pourrait plus rien faire, semblable, dit un Père de l’Église à un arc qui, pour être trop bandé, se rompt, au lieu qu’après avoir été un peu relâché, il frappe avec plus de force3 »). Le xviiie siècle développa un discours spécial consacré à la physiologie des intellectuels, comme on ne les appelait pas encore. On cessa petit à petit de se moquer d’eux, comme le faisait encore la princesse Palatine à propos de son compatriote Leibniz (« Il est rare que les savants soient propres, qu’ils ne sentent pas mauvais et qu’ils entendent raillerie », lettre du 30 juillet 1705) et l’on scruta leurs maux avec sollicitude, en abordant notamment la question de leur hygiène (un point apparemment négligé, selon Madame).

7Cette attitude nouvelle ne s’explique pas sans faire intervenir des causes variées, entres autres l’élévation des « intellectuels » au rang de véritable groupe social, de nouvelle cléricature (la polysémie du mot clerc est en soi intéressante), remplaçant peu à peu l’ancienne. Les railleries à l’égard des « philosophes » (qui se manifestent dès les années 1720 chez Néricault-Destouches) et le discours du Counter-Enlightenment contribuèrent, de manière à la fois prévisible et paradoxale, à faire émerger l’intellectuel comme un type. D’où, en lieu et place des hagiographies à l’ancienne mode, l’apparition de biographies faisant connaître la vie de tel ou tel penseur jusque dans ses détails dérisoires ou inquiétants :

Lorsqu’il lui arrivait de se trouver fatigué pour s’être trop attaché à ses méditations philosophiques, il descendait pour se délasser, et parlait à ceux du logis de tout ce qui pouvait servir de matière à un entretien ordinaire, même de bagatelles. Il se divertissait aussi quelquefois à fumer une pipe de tabac ; ou bien, lorsqu’il voulait se relâcher l’esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu’il faisait battre ensemble, ou des mouches qu’il jetait dans la toile d’araignée, et regardait ensuite cette bataille avec tant de plaisir, qu’il en éclatait quelquefois de rire.

8« Il », c’est Spinoza dans la Vie de Colerus (Allia, 2007, p. 42). Car la notion de « gens de lettres » est vaste et ne comprend pas seulement les poètes ou les dramaturges, mais encore les historiens, les philosophes, les mathématiciens… et les médecins eux-mêmes, comme Tissot, qui se faisait une place parmi la corporation. Et non seulement cette véritable caste est malade comme tout un chacun, mais encore elle possède ses maladies propres : de même que couvreurs, typographes ou mineurs de fond sont exposés au saturnisme ou à la silicose, les intellectuels sont exposés au surmenage (un terme venu de la médecine vétérinaire).

9On prend désormais les « gens de lettres », les érudits au sérieux, mais aussi les médecins chargés de prolonger leurs existences. Un pouvoir médical se met donc en place parallèlement au pouvoir intellectuel et en même temps que lui. C’en est fini de se moquer des médecins. Certains de leurs conseils portent la marque du temps, comme l’usage du vin, considéré comme un remède à la mélancolie (p. 125), une idée qui se retrouve sous la plume de Jim Harrison, qu’on ne se représente pas sous les traits de l’écrivain enfermé à longueur de journée dans son bureau : « […] j’avais lu en France une bible secrète qui conseillait de boire du vin rouge après la tombée du jour afin de lutter contre la nuit de l’âme4 ».

10Que la lecture puisse, dans certains cas, être dangereuse pour la santé est une idée admise depuis, au moins, Don Quichotte. Que le philosophe accaparé par sa réflexion ne voie pas le puits ouvert sous ses pieds est encore plus ancienne. Les conseils que les médecins prodigueront aux « gens de lettres » se caractériseront par une triple exigence de mesure, de sociabilité (le savant ne doit pas rester cloîtré, mais sortir dans le monde) et d’utilité, un trait caractéristique des Lumières. Ces trois notions (mesure, sociabilité, utilité) forment ce que l’on est en droit d’appeler une idéologie, que certains contesteront ; ainsi Jean-Jacques Garnier (1729-1805), professeur d’hébreu au Collège de France, qui refusait les mondanités, les considérant comme du temps perdu. Cet intérêt pour les maladies des intellectuels se prolongera au siècle suivant avec la Physiologie et hygiène des hommes livrés aux travaux de l’esprit, ou recherches sur le physique et le moral, les habitudes, les maladies et le régime des gens de lettres du Dr. Réveillé-Parise (1834) et s’éteindra progressivement (comme passa la mode des « vapeurs » féminines, qu’il était difficile de prendre au sérieux – p. 127) avec l’industrialisation, l’apparition des usines et d’un prolétariat urbain exposé à des pathologies autrement sévères que celles pouvant affecter des individus assis à un bureau, au milieu de leurs livres. Lorsqu’en 1930 on voulut utiliser les bâtiments de la Grande Chartreuse, vidés de leurs moines depuis 1903, afin d’y établir un centre de repos pour intellectuels et universitaires « fatigués », les traits satiriques fusèrent et l’on se moqua copieusement des « invalides de la pensée » venus rétablir leur santé en Isère5.

11Anne C. Vila écrit qu’un des buts de son livre est de « remettre les intellectuels dans leurs corps » (p. 16) et, au-delà du statut des intellectuels et de leurs maladies, d’explorer la question des rapports entre l’esprit et le corps. Le mythe de la pensée désincarnée a la vie dure, qui se manifesta encore à propos de l’astrophysicien Stephen Hawking (1942-2018), devenu dans la culture populaire le symbole du pur esprit, alors que sa survie quotidienne dépendait de plusieurs personnes et d’un appareillage compliqué. Suffering Scholars est un ouvrage riche et passionnant, authentiquement interdisciplinaire (un concept galvaudé), dont chacun des chapitres pourrait devenir un volume à part entière, tant la matière est riche et les perspectives nombreuses. Peut-être Jim Harrison avait-il entrevu la vraie nature du problème :

Feu Anthony Burgess disait que la profession d’écrivain est justement la pire de toutes pour la santé. […] Ce n’est pas seulement le café, les cigarettes, les faux élixirs que sont la vodka et les bouteilles de vin, mais l’acte si peu naturel consistant à écrire qui n’est partagé par aucune autre espèce vivante. Guidées par les oiseaux, de nombreuses espèces chantent, mais écrire est une action aussi suspecte que de faire collection de trous de beignets ou de se servir d’un téléphone portable6.

12Derrière l’humour pataud de l’écrivain américain, le rappel d’une évidence : l’être humain est la seule créature connue qui écrive et, en plus, qui invente des histoires, à tel point qu’on a pu le caractériser sous l’appellation d’homo narrans, épithète peut-être moins flatteuse, mais plus juste que sapiens.