Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Février 2019 (volume 20, numéro 2)
titre article
Augustin Voegele

Le nationalisme : l’autre face des avant-gardes artistiques

Thomas Hunkeler, Paris et le nationalisme des avant-gardes, 1909‑1924, Paris : Hermann, 2018, 260 p., EAN 9782705697440.

Un avant-gardisme conquérant

1Le Paris des avant-gardes n’est pas une ville comme les autres : dynamique, mouvante, instable, elle se réinvente constamment sous l’effet des tensions qui l’habitent. Est-elle encore la capitale de la France ? N’est-elle pas plutôt une cité cosmopolite, et le haut-lieu, surtout, de l’internationalisme ? C’est ce que suggèrent en tout cas les histoires littéraires et des arts... et c’est la thèse que réfute Thomas Hunkeler dans l’éblouissant essai qu’il vient de publier aux éditions Hermann, Paris et le nationalisme des avant-gardes, 1909‑1924. Sans nier nullement l’apport de l’idéal internationaliste à l’ethos avant-gardiste, Th. Hunkeler défend en effet cette idée, que les artistes dits d’avant-garde sont loin de rejeter l’idéologie nationaliste : son livre s’ouvre d’ailleurs sur une belle méditation sur le patriotisme d’un poète que les accidents de sa biographie auraient pourtant dû immuniser contre les émotions de ce genre – Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky, qui paya au prix fort sa fidélité au pays dont il avait défendu et illustré la langue.

2Paris, donc, plus qu’un espace « multiculturel » (qu’on nous pardonne l’anachronisme), serait un territoire à conquérir, sinon un champ de bataille ou un terrain d’affrontement. Mais Paris n’est pas la cité unique, le repaire exclusif de ceux qui mettent un point d’honneur à se tenir, constamment, en première ligne dans le combat esthétique. Prenons Dada : Zurich, Berlin et New York sont autant de capitales au mouvement de Tzara et Huelsenbeck – mouvement, d’ailleurs, plus international qu’internationaliste, les dissensions entre les Suisses (à l’accent roumain) et les Allemands en témoignent.

3Certes, la prise de Paris est une étape symbolique dans la trajectoire d’un groupe d’avant-garde. Mais c’est d’abord le territoire national qu’il faut dominer : les futuristes doivent avant tout s’imposer en Italie, les vorticistes (dont le pape Ezra Pound, il est vrai, est un immigré) en Angleterre, les expressionnistes en Allemagne... Et une fois l’espace esthétique de la nation occupé sinon soumis, une fois Paris investie sinon envahie, c’est le monde entier qu’il faut ébahir, sinon convaincre. Insatiablement, Marinetti va porter la bonne parole futuriste aux artistes et aux écrivains d’Europe, et au-delà. Et c’est d’ailleurs souvent pour contrarier les rêves expansionnistes des futuristes italiens que les groupes d’avant-garde vont se constituer, ou du moins accentuer leurs spécificités : c’est le cas des vorticistes tout particulièrement, mais aussi des futuristes russes.

Patriotisme militaire & propagande

4Mais ce qui surprend, plus que le désir d’imposer un certain style national dont font montre les artistes d’avant-garde, c’est leur patriotisme guerrier. On pense immédiatement au légionnaire Cendrars / Sans-Bras, qui, en Champagne, prouva que la littérature pouvait fournir à la patrie autre chose que des « rossignols des carnages ». Mais le patriotisme de Cendrars le Chauxois, comme celui de Ricciotto Canudo l’Apulien ou d’Apollinaire le Romain polonais, est celui d’un enfant adoptif. Qu’en est-il des « fils légitimes » de la France ?

5Personne ne songe à classer Cocteau parmi les conservateurs ou les réactionnaires. Il se fit pourtant le chantre du coq contre l’Arlequin : il préférait la pureté gauloise à la bâtardise vêtue d’un manteau bariolé. On sait d’ailleurs que ses « Coctoricos » ne furent pas purement verbaux : malgré une constitution maladive qui lui valut d’être réformé, le « prince frivole » fut, au début de la Grande Guerre, ambulancier auprès d’un régiment de fusiliers marins.

6Un autre nom important est celui de Pierre Albert-Birot. Il faut dire qu’Albert-Birot avait tout intérêt à ne pas se comporter en ennemi de la patrie : c’est en effet la guerre qui lui a fourni l’occasion de sortir de l’anonymat auquel ses choix esthétiques jusque-là timides sinon traditionalistes l’avaient longtemps condamné. Cela ne fait pas de lui un opportuniste : mais il faut bien dire qu’il était de bon ton, durant les années de guerre, de célébrer une « tradition française » constitutivement audacieuse, et d’appeler la France à occuper « la première place » dans tous les domaines.

7Si Cocteau est passé à la postérité, si le nom d’Albert-Birot est régulièrement mentionné dans les histoires littéraires, Amédée Ozenfant, lui, est plus ou moins oublié aujourd’hui. Il fit pourtant partie des principaux animateurs du patriotisme avant-gardiste dans les années de guerre – et l’on ne saurait trop louer Th. Hunkeler de nous faire redécouvrir cette figure. Comme Cocteau, Ozenfant n’est guère vaillant, ce qui le « condamne » à être réformé. Avec Albert-Birot, par ailleurs, il partage une trajectoire esthétique méandreuse : au début de la guerre, il fréquente plus volontiers un Dunoyer de Segonzac que les représentants de l’avant-garde picturale. Ce n’est qu’avec la création de L’Élan au printemps 1915 qu’Ozenfant s’affirme comme un progressiste – sans pour autant trahir la cause nationale. Certes, L’Élan tourne systématiquement en dérision « le bourrage de crâne dont l’époque est victime » (p. 194). Et certes, Camille Saint-Saëns, le compositeur nationaliste par excellence, fait partie des souffre-douleurs favoris des collaborateurs de la revue. Il n’en demeure pas moins que L’Élan prétend combattre l’ennemi allemand – mais par d’autres moyens que ceux que privilégie un quotidien comme L’Écho de Paris. Il ne s’agit nullement, pour Ozenfant et ses amis, de s’élever au-dessus de la mêlée. Aucun pacifisme dans leurs propos ; mais un désir évident de dominer l’ennemi en se montrant moins grossièrement « chauvin » que lui.

8Les avant-gardistes français, donc, malgré quelques réticences, épousent la cause de la nation menacée dans son intégrité territoriale et culturelle par l’Allemagne. Mais leurs homologues d’outre-Rhin n’ont rien à leur envier en matière de patriotisme. Prenons Franz Marc. Il est vrai qu’il voit dans la Grande Guerre une guerre civile européenne, une lutte fratricide. Mieux : pour lui, la guerre n’oppose pas tant les représentants de nations ennemies, que les partisans d’une Europe secrètement unie d’un côté et les adversaires de l’idéal continental de l’autre. La guerre, selon lui, doit être purificatrice, elle doit conduire à une régénérescence de l’esprit européen – même s’il doit bien constater, quand son ami August Macke tombe au champ d’honneur en septembre 1914, que ce sont les meilleurs que l’on sacrifie. Marc, donc, prétend faire la guerre pour l’Europe – et pourtant il n’envisage pas que l’Europe puisse triompher spirituellement si l’Allemagne ne sort pas militairement victorieuse du conflit…

9Un autre personnage ambigu est Herwarth Walden. Sa revue Der Sturm prétend « se situer […] dans la seule sphère de l’art, hors de tout contexte politique » (p. 101). Et lui-même « s’insurge […] à plusieurs reprises contre la logique de la préférence nationale dans le domaine de la production artistique » (p. 103). Cependant, il donne en 1916 un « Éloge du prussianisme » dont le titre ne semble guère conciliable avec la posture a-nationalequ’il prétend cultiver. Et surtout, l’on est en droit de s’étonner de la prospérité financière de Der Sturm, revue fort peu patriote, en une époque où l’amour de la patrie et la haine de ses ennemis sont des vertus cardinales. Or « les revenus supplémentaires dont les Walden disposent à partir de 1915 proviennent en réalité, du moins en bonne partie, du Bureau de renseignement pour l’étranger […], autrement dit des activités de propagande dans lesquelles Herwarth Walden et son épouse étaient impliqués dès cette époque »…

Un patriotisme poétique

10On aura compris qu’entre nationalisme et internationalisme, les artistes d’avant-garde font, pour reprendre le titre de Cocteau, « le grand écart ». Comment expliquer de telles contradictions ? Opportunisme ? Ce n’est pas exclu. Instinct de survie en une époque où il est presque impossible de faire entendre sa voix si l’on ne hurle pas avec la meute ? C’est possible.

11Mais sans doute l’attachement des uns et des autres à l’espace esthétique national était-il malgré tout sincère. À quoi se raccrocher en une époque où les idéaux romantiques s’effondrent sur eux-mêmes, où les rêves humanistes se révèlent être des chimères, où l’esprit perd tous ses repères, moraux comme intellectuels ? 1914 est la grande rupture, le « tournant » fondamental qui a « profondément bouleversé la Vie et la Conscience1 ». L’homme européen, après la Grande Guerre, a le sentiment d’être condamné « à la condition d’oiseau des tempêtes2 », il se sent « de toutes parts bordé par l’abîme3 ». Alors l’artiste peut se vouer à l’absurde, chanter les louanges de l’irrationnel, participer à sa façon à la vaste entreprise de destruction qui semble être le grand dessein du monde. Ou il peut recourir à des valeurs qu’il pense indestructibles. C’est ce que font, par exemple, les écrivains qui cherchent refuge dans leur langue : « la langue française [est] pour moi la seule patrie imaginable, l’asile et l’antre par excellence, l’armure et l’arme par excellence, le seul lieu géométrique où je puisse me tenir en ce monde pour y rien comprendre, y rien vouloir ou renoncer4. » Ces mots qui semblent inviter le poète à se retirer du siècle sont pourtant ceux d’un diplomate… Et si Saint-John Perse est inclassable et ne peut être rattaché à aucun mouvement littéraire, ses propos nous aident cependant à mieux comprendre le patriotisme (sinon le nationalisme) des avant-gardes, qui serait une affaire poétique, au sens jakobsonien du terme.

12Dans son Discours de réception à l’Académie française, Roger Caillois rappelait les contradictions de sa jeunesse d’apprenti surréaliste :

J’ai nourri durant mon adolescence une sorte de haine contre la littérature même, dont je prévoyais et souhaitais naïvement la disparition prochaine. […] Pourtant, dès ces intransigeances de jeunesse, où la passion avait plus de part que la lucidité, se trouvaient déjà réunis, à mon insu, plusieurs éléments qui devaient plus tard se révéler décisifs : en premier lieu, une attention, que dis-je ? une ferveur pour le langage, que j’entourais de soins quasi philatéliques comme dirait Jorge-Luis Borges. Soins inexplicables que mes mépris, si j’avais été cohérent, eussent dû lui refuser, mais qu’un instinct imposait à ma candide frénésie5.

13Pour ceux-là mêmes qui prétendent démolir, et qui ne rêvent que ruines et débâcle, la langue est l’abri ultime du sacré. Faut-il voir là l’explication des incohérences que relève Th. Hunkeler dans l’attitude des avant-gardes à l’égard des valeurs nationales et patriotiques ? Il serait téméraire de l’affirmer – mais ce n’est pas un des moindres mérites de ce magnifique essai que de soulever de telles questions dans l’esprit du lecteur.