Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Automne 2002 (volume 3, numéro 2)
titre article
Marc Berthomier

Bibliothèques idéales

Bibliothèques d’écrivains, sous la direction de Paolo D’Iorio et Daniel Ferrer, Paris : CNRS éditions, coll. « Textes et Manuscrits », 2001 ; 255 p., EAN  2271058473.

1Qu’elles soient un lieu réel dont l’histoire a permis de préserver partiellement l’ordonnancement et le contenu, ou un espace virtuel reconstitué à partir des campagnes de lectures dont on trouve trace dans les divers documents que nous ont laissés les écrivains, les bibliothèques de ces derniers forment un objet d’étude dont l’intérêt semble devoir être renouvelé par l’attention dont la génétique fait preuve à l’égard des brouillons et manuscrits de l’œuvre littéraire, et par les interrogations théoriques qu’elle conduit à engager à propos de son auteur.

2L’ensemble des contributions dont se compose cet ouvrage collectif présente, au plan documentaire, l’intérêt de juxtaposer — et d’illustrer par de nombreux fac‑simile et reproductions – l’analyse des fonds, catalogues, volumes, cahiers d’extraits, commentaires ou marginalia d’écrivains‑lecteurs aussi divers que Winckelmann, Montesquieu, Stendhal, Schopenhauer, Flaubert, Nietzsche, James Joyce et Virginia Woolf, ou Robert Pinget. Les études qui sont menées sur chacun de ces auteurs rendent ainsi compte de la diversité des formes matérielles sous lesquelles se donne à saisir la bibliothèque d’un écrivain : espace unique ou démultiplié, peuplé de volumes encore tangibles ou dont la présence est fictivement reconstruite à partir des citations et commentaires de leur propriétaire, lieu intime du refuge de l’auteur dans l’écriture autant que dans la lecture ou lieu de construction de son image posthume, la bibliothèque est d’abord l’objet d’un classement dont les catalogages, la sédimentation et/ou la dispersion par ventes et répartitions testamentaires successives ne permettront, au mieux, que de reconstruire une image imparfaite, toujours à compléter à partir des traces intertextuelles que comporte l’œuvre elle‑même, et des annotations, feuillets d’esquisses et brouillons qui préludent à, accompagnent, ou suivent sa genèse.

3Les signes de la lecture sont en effet nombreux, et les diverses études menées sur les bibliothèques portent en second lieu témoignage de la diversité des supports sur lesquels ils s’inscrivent. Du simple ex‑libris apposé sur une couverture à l’insertion programmée de pages destinées à recevoir les commentaires d’une pensée qui s’ente sur la réflexion d’autrui, des carnets de notes aux recueils thématiques d’extraits, témoignant, dans leur chronologie aléatoire, de la superposition de divers chantiers de lecture, ou, à l’inverse, de l’organisation rationnelle d’un projet d’écriture déterminé, en passant par l’ensemble des brouillons, lettres et manuscrits, parfois inédits – matériaux à penser, restes, plans de travail, traductions, listes, comptes‑rendus et conseils –, sans compter les soulignements, traits, accolades, chiffres, dessins ou dates portés sur les volumes eux‑mêmes et dont la présence manifeste lectures et relectures émotives ou distanciées, le matériau de l’analyse foisonne, sans qu’il soit toujours possible de déterminer avec certitude son statut au regard de l’œuvre en cours d’élaboration, ni sa fonction dans le processus de formation intellectuelle ou stylistique de l’écrivain.

4Car si l’étude de ces bibliothèques prend sens de ce qu’elle permet, comme le rappelle Daniel Ferrer dans son introduction, de remettre, entre sociologie et psychologie, une écriture particulière en perspective dans l’horizon des lectures propres à son époque et d’interroger l’idiosyncrasie d’une œuvre sur le fond des intertextes qu’elle dévoile ou dénie – et des textes dont elle s’est nourrie, ou, au contraire, détournée –, si, donc, elle peut inscrire cette dernière au cœur du réseau de causalités et de filiations dont elle est née et qu’elle nourrit à son tour, l’analyse des divers parcours et modalités d’appropriation ou de rejet dont témoignent les signes écrits de la lecture se donne aussi pour but d’éclairer les processus qui sont en jeu dans la création littéraire.

5À ce titre, les multiples investigations dont font l’objet les annotations des ouvrages que contiennent les bibliothèques participent autant d’une poïétique du geste et de l’activité littéraires ou philosophiques qu’à une herméneutique de la réception des œuvres telles qu’elles sont lues.

6Que l’œuvre à venir se constitue dans le processus de compilation, de copie, d’imitation, voire de contrefaçon – recueils d’extraits, documentation – qui fonde la condition de son savoir ou de ses doutes, ou qu’elle naisse dans une démarche de commentaire – annotations, proliférations, modifications, récritures, voire corrections – qui peut aussi bien être la marque d’une appropriation révérente que le préalable d’un rejet, la lecture de ce que d’autres ont produit semble toujours plus ou moins directement conduire l’écrivain au miroir de soi, comme en témoignent par exemple le catalogage de son propre fonds de manuscrits auquel en vient Winckelmann, le dialogisme des écrits de Montesquieu, la réflexivité explicite des annotations stendhaliennes, la construction méthodique schopenhauerienne, l’ambivalence même du suspens de l’ironie chez Flaubert, la prédation désintégratrice des lectures valéryennes.

7À moins que l’unité des études de bibliothèques ici présentées ne réside justement dans cette hypothèse, que suppose la démarche critique génétique dans son ensemble, qu’il est possible de reconstruire a posteriori l’intentionnalité problématique d’une écriture, en amont de l’œuvre produite : qu’il aboutisse au constat de la récusation de fait de l’autorité de l’écrivain, ou qu’il (re)produise la fiction latente d’une biographie intellectuelle dont la réalité s’inachève avec l’œuvre et les lectures auxquelles elle ouvre à son tour, ce type d’études s’offre comme une possibilité pour le critique de tenter de reconstituer les liens parfois mal assurés qui mènent des lectures effectives à l’œuvre propre, et de corroborer, par l’analyse des commentaires qu’effectue l’écrivain en situation de lecteur critique, l’esthétique dont témoignent à leur tour l’œuvre dont il est l’auteur, ses discours sur celle‑ci, le courant de pensée dans lequel elle est prise ou vis-à-vis duquel elle s’efforce, justement, de signer son originalité.

8On pourra en outre s’interroger sur la modernité des relectures que ces études autorisent. La possibilité nouvelle qu’offre l’édition multimédia de rendre compte de cette modernité n’est guère plus qu’une image technique : moyen de reparcourir en tous sens les diverses modalités d’articulation de la lecture avec l’écriture, et de restaurer quelque chose de la dynamique plus encore spatiale que temporelle de l’objet composite et non linéaire que constitue l’œuvre littéraire avant de devenir un livre, elle donne l’occasion renouvelée au critique de mettre en question sa propre pratique. En ouvrant l’interprétation littéraire à la sensibilité des rapports de récurrence, de variation, de répétition mêmes que tissent les œuvres entre elles, l’étude des bibliothèques engage à réfléchir sur l’articulation d’une pensée avec la matérialité des signes sur lesquels elle s’échafaude.


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9Compte rendu publié avec l’aimable autorisation de la rédaction de Literary Research/Recherche littéraire, revue de l’Association Internationale de Littérature Comparée (AILC).