Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Automne 2002 (volume 3, numéro 2)
titre article
Anne Simon

11 septembre : co‑naissance d’une conscience politique

Jean‑Pierre Winter et Valérie Marin la Meslée, Stupeur dans la civilisation, Paris, Pauvert, 2002, 324 p., EAN 2720216420.

1Un an après le choc, une série de parutions sur les attentats du 11 septembre 2001 caractérise la rentrée éditoriale 2002. De façon plus rare qu’on ne l’imagine dans un pays comme la France, un événement de politique mondiale — les difficiles et complexes relations des États‑Unis avec l’Islam, et plus généralement avec l’ensemble du globe — fait donc la « une » du mois de septembre : anniversaire oblige (chaque maison d’édition désireuse de s’inscrire dans la contemporanéité se doit de proposer une lecture du bouleversement géo‑politique qui ouvre le troisième millénaire), mais aussi délais de réaction, d’écriture, de publication.

2Pourquoi un compte‑rendu (ou plus exactement une réaction) sur Stupeur dans la civilisation, plutôt que sur d’autres livres traitant, en partie ou totalement, du 11 septembre ? Des ouvrages émanant eux aussi d’écrivains ou de professionnels des médias s’exprimant en voix propre plutôt qu’en tant que journalistes auraient pu retenir à juste titre l’attention : on pense par exemple à l’excellente mise au point historique du poète et journaliste Abdelwahab Meddeb (La Maladie de l’Islam, Éditions du Seuil), aux analyses de l’écrivain Jean‑François Revel (L’Obsession antiaméricaine, Plon), au suivi de la journaliste résidant à New York Laurence Haïm (Journal d’une année à part, La Martinière), ou aux réactions de différents intellectuels tels qu’Angela Davis, Naomi Klein, Gore Vidal, Ronald Workin, Edward Saïd et Noam Chomsky (L’Autre Amérique, Textuel).

Doubles

3Un premier intérêt de l’ouvrage de Jean‑Pierre Winter et Valérie Marin la Meslée réside dans l’extrême urgence de sa conception. Écrit de septembre à décembre 2001, et paru sept mois après la terrifiante désintégration des Twin Towers, Stupeur dans la civilisation est davantage qu’un cliché photographique de l’état de la conscience française — et par‑delà elle, européenne — devant la chute de la Maison Amérique. Elle en est plutôt comme le ralenti : la double forme du journal et du dialogue produit une image contradictoire et mouvante des rapports intimes entre la France et les États‑Unis — une image empêtrée, qu’un des deux auteurs de l’ouvrage tente d’éclairer à la lumière des théories freudiennes et lacaniennes.

4C’est là sans doute que se situe le second point original de l’ouvrage : deux voix se suscitent l’une l’autre, se confrontent ou s’explicitent au fil de leur rencontre. La voix du psychanalyste se mêle à la voix de ce double que constitue, pour les lecteurs et lectrices de Fabula, la journaliste littéraire « trop riche de démocratie » (53) : appartenant à leur monde, elle se pose les questions qu’ils ont peut‑être éludées mais qui les ont frôlé, avec une franchise presque gênante, tant les tabous de la bonne conscience et de la compassion y sont tout d’abord malmenés au profit d’une mise à plat sans concession des émotions (ou de l’absence première d’émotion) de la narratrice devant un objet insaisissable et impensable, dont elle ne découvre qu’il la concerne qu’à travers la rédaction de son texte. Sait‑elle d’ailleurs elle‑même de quoi elle parle, alors que s’exacerbent les réponses de l’ensemble de la communauté internationale ? Terrorisme, Amérique, impérialisme, la vie qui se vit malgré les démunis et les exclus, le rapport à l’information, toutes ces questions aboutiront finalement à la confrontation avec la mort, avec les « noms des victimes » (301) sur un mémorial… Stupeur dans la civilisation est l’histoire d’une prise de parole réactive et donc risquée (il s’agit de « prendre le risque de parler sans savoir », 303), oscillant entre chronique et journal, qui relate in fine ce que l’on pourrait appeler la naissance d’une conscience politique, chez une de nos contemporaines devenue adulte au moment de cette déflagration qu’a constitué la fin des idéologies messianiques. Co‑naissance accompagnée, voire accouchée, par la voix de l’analyste, et qui débouche comme le précise l’épilogue sur un voyage plus réel, géographique, à New‑York, pour « voir les tours », « voir ce qui n’existe plus » et « réchapper au délit de fuite » qui caractérise la perception initiale de l’attentat (301).

Dialogues et miroirs

5La structure formelle de Stupeur dans la civilisation est donc celle, souvent déroutante, d’un double et même d’un triple dialogue. Dialogue, parfois presque claustrophobe ou autiste, d’une jeune femme avec elle‑même, noyée sous les images, les analyses sur le vif, les débats divers, dont elle tente de s’extirper (en témoignent l’abondance de formules comme « je vois », « je me souviens », « je repense à », « que dire ») pour parvenir à une pensée personnelle d’un événement par essence stupéfiant et médusant : la mort en direct de plus de deux mille huit cent Occidentaux au travail, qui pourraient être vous ou moi — même si, Marie Darrieussecq a eu raison de l’écrire à l’époque, nous ne sommes pas des Américains…

6Le second dialogue serait celui, fait de bribes et de béances (« les gens disent », « un écrivain me dit », « j’entends »…), qui est évoqué incidemment par le texte de la narratrice : tiers (amis, enfants, connaissances) dont elle retransmet les propos, conversations auxquelles elle n’a pas participé (« Marie‑Dominique me rapporte une vive discussion (…) avec un ami juif », 213), réactions médiatiques. La parole ricoche, et se voulant témoignage, finit par perdre l’événement censé la susciter. Mais la disparition de l’attentat sous un flot de discours et de remises en question laisse advenir autre chose, qui serait de l’ordre de l’intime : de façon spéculaire, le texte se fait l’image d’une autre psyché que celle de la narratrice, certes encore la sienne puisqu’elle est celle de gens qu’elle connaît ou auxquels elle a accès via un certain nombre de canaux médiatiques recensés (voir la rubrique « Principales sources d’information »), mais qui est devenue progressivement une psyché collective — notre psyché. Jean‑Pierre Winter le rappelle dans son introduction, « Freud ne sépare pas (…) le champ du sujet individuel du champ du collectif » (16, 24).

7Le troisième dialogue, qui typographiquement saute aux yeux (comme dans W ou le souvenir d’enfance, de Georges Perec), est celui de cette femme avec un psychanalyste qui tente de donner sens à ces fragments de pensée, ces bouts de phrase, ces pans de non‑dits qui constituent son non‑discours. Dans ce récit à deux voix, féminine et masculine, les rôles sont clairement répartis : l’une est réactive, l’autre analytique — et on (auteurs compris sans doute) voudra ou voudrait bien ne pas y voir une sérialisation de postures anthropologiques traditionnelles encore vivaces dans notre société post‑féministe… À la parole asyndétique, pressée, assommée, truffée de citations (« mon texte vire à la revue de presse », 212), de coq‑à‑l’âne et de retours perplexes sur soi, bref à la parole italique de la narratrice, répond le discours, certes réactif (J.‑P. Winter répond aussi à des questions directes de Valérie Marin la Meslée) mais qu’on sent plus réfléchi, de l’analyste : discours pesé, droit, syntaxiquement et démonstrativement correct (« il s’ensuit », « or », « ainsi »), assuré, mais qui rapidement trouble l’interlocutrice ou le lecteur par ce qu’il révèle de certains envers invisibles du texte initial ou des enjeux de l’attentat lui‑même. Se produit alors la mise au jour d’un palimpseste, celui d’une certaine vision de l’Amérique et plus généralement de l’Occident. En effet, malgré le partis pris de franchise de la diariste (« journaliste (…) ne veut [plus] dire grand‑chose », 32 ; voir aussi 143), et à cause de cette impuissance à penser dont il est tant question, certains points aveugles ne parviennent pas jusqu’au jour, même trouble, de la parole ; l’analyste intervient alors, pour signaler (au sens littéral de faire signe), à partir d’une remarque qui se croyait individuelle, un trait d’ordre anthropologique : jouissance de la destruction, problème du rapport à l’autre et à la désubjectivation, déni délétère de l’angoisse, caractéristiques de la civilisation, problématique de la haine anonyme, transformation de la mort en virtuel, mise en perspective du 11 septembre par rapport à la mère et à l’enfant…

Sidération, silence, réponses

8Stupeur dans la civilisation, dont le titre paraphrase celui d’un livre de Freud, rend compte d’un « malaise » profond : celui d’une « sidération » (64) devant une mort anonyme, « encore trop symbolique » (219), qui ne touche tout d’abord pas et qui est d’emblée perçue comme justifiée (« ce serait “bien fait” pour l’Amérique », 33), d’une paralysie devant une scène politique qui fait virer et tourner l’intime comme une sauce mal liée (« Je regarde, “blanche”, les images. Qui a fait “cela”? Je pense qu’il faudrait être bouleversée. Ne suis que réception, sidération », 32). À cette stupeur initiale succède peu à peu une véritable hantise de ce qui ne fut pas « un accident » mais « fut vécu comme tel » (139) , et qui permettra la reconnaissance finale de l’autre (220). Du malaise naît donc une parole qui ne savait même pas au départ qu’elle avait à se construire et à se dire, parole qui constitue une progressive conquête du « spectaculaire » (76) par le sujet. Se donne alors à lire la généalogie, au jour le jour, d’une prise de conscience politique, celle de l’incontournable inscription du sujet occidental dans la mondialisation. Le parti pris formel du livre est donc d’un intérêt majeur : seule une parole individuelle et directe pouvait répondre à un événement (étymologiquement, selon Alain Rey, « ce qui se produit », mais aussi « ce qui a un résultat ») d’autant plus collectif qu’il avait été vu en direct (le paradoxe étant qu’il n’en fut pas moins abstrait pour cela, d’autant que le gouvernement américain décida de ne pas montrer ses morts).

9Un an après le 11 septembre 2001, les bilans sont pesés, écrits et publiés. L’historien futur sera gré à Stupeur dans la civilisation de proposer une saisie sur le vif d’un moment‑clef du début du troisième millénaire, que la parole de Valérie Marin la Meslée absorbe comme une éponge : Lady Di cotoie La Chambre des Officiers et la mort de cinq enfants palestiniens (212), Moby Dick succède au Club Méd (141‑142), Ben Laden fait se fourvoyer un chauffeur de taxi pro‑avortement (138), un film d’Amos Kollek clôture un « dernier jour » de « chronique » (280, 283). Et si c’était cela, aussi, une « civilisation » ?