Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2002
Printemps 2002 (volume 3, numéro 1)
Anna Boschetti

Poétique & sociologie de la littérature : quel dialogue ?

Commentaires sur l'article consacré par Marielle Macé à son récent livre sur Apollinaire.

1L'attention dont témoigne le compte‑rendu que vous avez consacré à La poésie partout ainsi que vos appréciations positives m’ont réjouie. Encouragée par votre attitude ouverte à la confrontation, je tiens à répliquer à vos critiques ainsi qu'à des assertions de votre texte qui me laissent perplexe. Je procéderai en examinant chaque point dans l'ordre où vous l'abordez dans votre exposé, pour tâcher d'être concrète et précise, comme l'exige un échange qui veuille être fécond.

Sociologie & lectures « internes »

2Vous présentez mon propos comme « directement dirigé contre "l'hégémonie d'un paradigme poéticien" » : il s'agirait de s'inscrire « contre les lectures internes ». Je ne me reconnais pas dans ces « contre », car, loin de rejeter les acquis de la critique « poéticienne » et des « lectures internes » ou « formalistes », je les tiens pour un apport majeur, qui permet de cerner le fonctionnement des textes avec beaucoup plus de précision que les approches antérieures. Plusieurs fois dans mes analyses je souligne les aspects par lesquels la pratique d'Apollinaire demeure justiciable d'une lecture « poéticienne ». Je me borne à critiquer l' « essentialisme » de ces approches, qui tendent à universaliser et à absolutiser une conception particulière du poétique. Et j'en souligne les limites, d'une part, en montrant qu'elles ne permettent pas de prendre en compte des aspects importants de la pratique poétique, de l'autre (dans ma conclusion) en historicisant, c'est‑à‑dire en rappelant que cette vision du fait poétique est le fruit d'un processus historique d'autonomisation, concernant aussi bien le champ poétique que le champ de la théorie littéraire. La principale leçon de Bourdieu, à mes yeux, tient au dépassement des fausses alternatives qui, nous sommant de choisir, nous empêchent de cumuler les acquis.

Ni causalisme ni finalisme

3Vous parlez de « méthode héritée de Pierre Bourdieu désormais routinisée ». Pierre Bourdieu n'a pas proposé une « méthode », qu’il n'y aurait qu’à appliquer, mais des hypothèses générales, une vision du monde social et une anthropologie, qui impliquent que l'on se pose certaines questions et que l'on choisisse, ou on élabore, les procédures les plus adaptées, selon l'objet et la façon dont l'objet est progressivement construit, à travers le travail de recherche. L'ajustement entre les principes théoriques et les résultats de l'observation empirique est toujours laborieux et inachevé : rien n'assure a priori l'homogénéité des hypothèses et des résultats. La diversité de la construction et des procédés qui caractérisent les travaux sur le champ littéraire produits par Bourdieu et par d'autres chercheurs suffit, selon moi, à montrer que cette approche demande au chercheur, dans tous ses choix, un exercice très ample et systématique de sa responsabilité intellectuelle.

4De même qu'on ne songerait pas à aborder la recherche d'un astrophysicien sans connaître les références théoriques qu'il a engagées dans son travail, pour appréhender le sens de ma démarche, il faudrait, en bonne méthode, se référer aux principes dont je m'inspire explicitement : la théorie du monde social que Bourdieu a proposée dans son œuvre. Or l'image que vous dessinez de ces principes, est – certes involontairement – déformante. Il suffit de peu pour déformer une pensée, surtout lorsqu'elle défie les schèmes ordinaires de classification. Par exemple, je ne dis jamais, dans mes analyses, que l'habitus colle au champ, puisque je ne pense aucunement l'habitus comme un « reflet » du champ, mais comme un mode de fonctionnement, « incorporé », forgé par l'expérience particulière que chacun a fait du monde social, selon sa trajectoire. Il peut être plus ou moins plastique, apte à s'ajuster aux potentialités qui sont inscrites « objectivement » dans l'état et la structure du champ. Des habitus incapables de s'adapter, de saisir les règles tacites, variables, du jeu où les agents sont situés, expliquent le fait qu'il y ait des stratégies déplacées, même si (comme le montre, de façon particulièrement convaincante – puisque menée à une échelle très vaste – l'analyse de La Distinction) la plupart des conduites montrent une tendance à ajuster les espérances aux chances, à faire de nécessité vertu : on a, généralement, les aspirations qu'on peut se permettre. Et ceux qui ont des aspirations irréalistes, « déraisonnables », sont ceux qui n'acceptent pas le « principe de réalité », faute d'un habitus permettant de maîtriser le jeu. Dans le cas de l'artiste d'avant‑garde, une des dispositions requises est la disposition à la subversion. Loin de coller au champ, l'habitus ajusté implique, dans ce cas, la disposition à mettre sans cesse en question la définition de l'art, y compris ses acquis antérieurs. C'est grâce à ses dispositions particulières, forgées par les particularités de son histoire, depuis son enfance, qu'Apollinaire peut entrevoir des potentialités qui n'existent que pour lui et par lui. C'est grâce à sa compétence, son goût, son vécu, qu'il peut saisir ces potentialités et les réaliser, les traduire en des pratiques. Ainsi on peut dire qu'il contribue à faire le champ, autant qu'il est fait par lui.

5Vous voyez dans ma reconstitution du profil des novateurs une « anthropologie un peu sauvage », alors que les travaux sur le champ littéraire et sur les propriétés sociales des écrivains, depuis l'époque de Flaubert jusqu'au début du xxe siècle, permettent de cerner des traits caractéristiques, bien sûr dans les limites de la période dont je parle (p. 35, je précise : « à l'époque en question comme du temps de Flaubert »). La vision de Bourdieu est une vision relationnelle et historique, selon laquelle les propriétés sociales ne prennent tout leur sens que par rapport à un état déterminé de leur distribution, dans une société déterminée. Lorsque vous dites : « on est presque en régime d'hypercausalité », vous impliquez une vision « causale » que la théorie de Bourdieu refuse, car elle ne montre que des probabilités. Les « dispositions » (ainsi que le dit le mot) peuvent apparaître comme plus ou moins favorables à la réussite, selon le champ de jeu, mais ne sont pas la « cause » de la réussite. Elles ne sont que des conditions de possibilité. L'anthropologie de Bourdieu permet de faire apparaître des régularités, des mécanismes, qui montrent que les conduites sont dans une certaine mesure probables et intelligibles. Vous m'attribuez une vision à la fois mécaniste (qui réactiverait, sous une forme plus indirecte, la vision à la Lukács de l'oeuvre comme « reflet » du social) et finaliste/utilitariste (qui ramènerait les textes à « l'équivalent pragmatique d'un manifeste », « élaboration tactique », « proclamation plus ou moins consciente de valeur exigeant d'être reconnue et monnayée » et, pour ce qui concerne Sartre, une véritable « programmation de la réception de ses œuvres »). Comme Bourdieu, je refuse toutes deux ces positions qui, bien que contradictoires, sont, en fait, les deux pôles entre lesquels hésitent les « théories de l'action rationnelle » (Cf. Méditations pascaliennes, p. 147). Les notions d'habitus et de « stratégie », dans la théorie de Bourdieu, n'impliquent aucunement une vision de l'action comme choix délibéré en vue d'un but à atteindre, ni comme effet de la position sociale, posée comme « cause ». Le monde social ne se réduit pas à la physique sociale, qu'y voit l'objectivisme, parce qu'il n'existe que par les sujets qui le font fonctionner et le transforment sans cesse. Il ne saurait pas non plus être expliqué comme le résultat de l'interaction des « décisions » des sujets, adaptant consciemment leurs moyens aux fins poursuivis.

6L'habitus est un « modus operandi », un « sens pratique ». Cette notion permet de comprendre que, sans aucun besoin de le vouloir, ceux qui ont le plus parfaitement intériorisé le fonctionnement du champ tendent, comme de surcroît, à des conduites ajustées aux « chances » que le champ leur offre. L’œuvre n'est pas le reflet de quelque chose qui lui préexiste, mais le fruit de cet ajustement inconscient, fondé sur l'accord entre les structures subjectives (« l'habitus ») et les structures objectives. Si j'emploie la métaphore de l'oeuvre « miroir de l'art » (p. 185), il faut l'entendre comme miroir des possibles de l'art, possibles qu'Apollinaire lui‑même a contribué à forger. Toute ma description de son parcours le reconstitue comme un processus dialectique. Je crois que rien dans mon portrait d'Apollinaire ne justifie l'image que vous en tirez, de quelqu'un qui aurait écrit ses poèmes pour la reconnaissance. Apollinaire aurait aimé être reconnu, comme tout être humain, mais, comme tout grand écrivain, n'écrivait pas pour être reconnu, ni pour dépasser ses concurrents. La lecture que je propose de ses poèmes, en tant que prises de positions, n'est pas et ne veut pas être sa vision, mais la vision différente, complémentaire, plus complète et objective, que permet la reconstitution rétrospective des rapports structuraux qui relient ses choix à l'espace où il est situé.

« Double vérité » de la pratique & « regard double »

7Cet effort d'objectivation, de la part du chercheur, ne procède pas d'une intention « réductrice » ou iconoclaste. La recherche d'un « principe de raison suffisante » est implicite dans le projet même d'expliquer, qui est constitutif de la science. Il s'agit de faire apparaître ce qui échappe aux agents, c'est à dire la relation entre l'espace des positions et l'espace des « prises de position ». Ainsi, lorsque je remarque qu'Apollinaire « dans tous ceux qui sont en rupture avec le monde bourgeois et ses valeurs, tend à voir, par effet de l'homologie des positions, des images de l'artiste », je ne lui attribue pas « la perspicacité de décodage du sociologue ». Je dis le fondement objectif de ce qui est, subjectivement, vécu comme un sentiment d'affinité qui fait que, comme on dit, « qui se ressemble s'assemble ». Dans mes analyses, mon regard est « double », comme l'exige l'anthropologie de Bourdieu. Il y a une double vérité de la société, celle que découvre et explicite l'objectivation, et celle de l'agent, qui, le plus souvent, n'a pas, de ses pratiques, la représentation réfléchie qui est possible à l'analyste, reconstituant après coup l'ensemble complexe de déterminations qui orientent les conduites (lisez, dans Méditations pascaliennes, les pages sur « la double vérité » de la société et sur le regard « bifocal » du sociologue, p. 225‑244). Si l'objectivation saisit les conduites comme « stratégies », en faisant apparaître la logique « pratique » qui en est au principe, elle montre aussi que, dans la plupart des cas, elles procèdent d'un ajustement spontané, exempt de tout calcul cynique.

8Je crois avoir montré le désintéressement héroïque qu'impliquait l'attitude d'Apollinaire, sa résistance à l'incompréhension de ses contemporains. Je n'ai jamais, pas non plus, pensé ni représenté l'oeuvre de Sartre comme le produit d'une « programmation » consciente, visant à satisfaire les attentes du public, et je récuse comme une méprise cette lecture. Sartre non plus n'écrivait, comme il l'a dit lui‑même, que parce que ce « mandat », intériorisé, s'imposait à lui, comme une nécessité, et c'est de surcroît, grâce à sa maîtrise exceptionnelle, pratique, des lois, des héritages et des enjeux du champ, qu'il a fini par produire une oeuvre répondant aux défis et aux potentialités que ce champ proposait. Bourdieu n'est pas éloigné de la vision que Sartre proposait dans Les Mots, où son choix de la littérature est mis en relation avec le sentiment de la contingence et ramené à l'exigence de se sentir « justifié d'existe ». Le véritable enjeu de toutes les luttes humaines, dans n'importe quel domaine, n'est pas, selon Bourdieu, le profit, mais l'exigence de tout individu de « se sentir justifié d'exister comme il existe » (Méditations pascalienens, p. 280). Le « capital symbolique » n'est que la reconnaissance des autres, nécessaire à tout homme pour échapper au sentiment d'insignifiance et d'illégitimité.

Les enjeux de l'analyse formelle

9Vous citez le fait que je m'arrête surtout sur les propriétés formelles des textes (et sur « certaines de ces propriétés » seulement) comme une preuve des limites de mon approche ; par ailleurs, vous trouvez paradoxal qu'une approche « sociologique » accorde tant d'importance aux aspects formels, quitte à citer Bernard Lahire, qui, non sans raison, reproche aux travaux inspirés de Bourdieu de « négliger les textes littéraires ... l'étude des thèmes et plus encore du style ». Je crois que mon analyse n'est pas sans apporter un éclairage inédit sur l'inspiration des poèmes. Vous me reprochez de ramener trop souvent cette inspiration à une poétique en acte, alors que cette tendance autoréférentielle est une caractéristique de la poésie d'Apollinaire, reconnue par tous les meilleurs commentateurs, et, plus en général, une tendance de tout l'art moderne. Mon approche apporte une explication de ce phénomène : l'exigence de réflexivité qu'implique l'activité artistique, à ce moment de son histoire. En outre, très souvent, je renouvelle l'interprétation des autres choix thématiques, en faisant apparaître leur signification contextuelle.

10Mon insistance sur les aspects formels est justifiée par plusieurs considérations diverses. Comme l'a reconnu le champ artistique lui‑même, depuis l'art pour l'art, c'est par sa forme, par le traitement du signifiant, que l'oeuvre « fait sens », comme on aime à dire. Or, l'une des intentions qui ont orienté mon analyse revenait à un enjeu très important, sur le plan théorique : montrer que mon approche permettait d'expliquer les différences formelles entre les oeuvres, alors que les analyses « essentialistes » et internes n'y parviennent pas. L'histoire du changement des formes tient à l'histoire des auteurs qui ont créé ces formes et leurs transformations, dans leurs efforts incessants d'invention, qui ne sauraient être ramenés à une recherche consciente de la « différence », ou à leur désir de dépasser leurs concurrents. Il faut l'objectivation rétrospective des propriétés de l'oeuvre, comme différences qui se définissent par rapport à l'espace des possibles formels d'une époque, et par rapport à l'espace des positions, pour faire apparaître ce par quoi l'oeuvre est toujours, de surcroît, la transposition de la position de son auteur.

11Vous dites que ma démarche revient à « assimiler le poème à un point sur un axe linéaire et unique d'évaluation des formes qui va du conservateur au novateur ». Or je m'abstiens de tout jugement de valeur, et je montre que l'évolution d'Apollinaire n'est pas linéaire, mais intègre des moyens hétérogènes, traditionnels et nouveaux. Un des mérites de mon approche, à mes yeux, c'est le fait qu'elle me permet de rendre compte de la courbe de ces hésitations, et de montrer, par exemple, en quoi le prétendu « retour à l'ordre » d'Apollinaire et de Picasso, pendant la guerre, est encore une fois l'expression la plus adéquate de l'évolution du champ. Si, en parlant des surréalistes, je traite de « régression » les dogmes bretoniens, ce n'est pas par un parti pris inavoué, qui m'amènerait à défendre une conception idéaliste et « formaliste » de la poésie comme perpétuel dépassement des acquis (formels) antérieurs. C'est la logique cumulative qui caractérise l'histoire du champ (ou, plus en général, l'histoire) qui fait que toute prise de position se présente comme « objectivement » datée, située dans le cadre constitué par l'histoire antérieure des formes artistiques et des représentations de l'art. La « saisie binaire » (ancien/nouveau) que vous me reprochez n'est pas un principe de classement aussi simple et schématique que vous semblez le considérer, car il revient à reconstituer, à tout instant, l'état de la problématique et des possibles formels (à tous les niveaux, depuis le champ lexical jusqu'au système des genres et aux rapports entre les différents champs artistiques). Et ce principe n'a rien d'arbitraire. C'est parce que les acteurs eux‑mêmes posent la nouveauté comme le critère fondamental de la valeur, que le champ est le lieu d'une accélération sans précédents dans le changement des formes. C'est le changement qui produit l'histoire, qui fait la différence entre nos sociétés et les sociétés « sans histoire » que privilégient les ethnologues. Ainsi, retracer l'histoire du champ, c'est retracer l'histoire de ses changements et l'expliquer. La connaissance, la description, comme nous l'a appris le structuralisme, est reconstitution d'oppositions, de différences. C'est mon objet qui m'imposait de procéder en reconstituant les changements qui marquent cette histoire. Je ne me proposais pas de fournir une analyse exhaustive des poèmes que j'ai pris en considération.

12Mes analyses sont forcément rapides, étant donné l'ampleur de mon dessein : retracer la transformation des possibles de la poésie entre 1898 et 1918. Je ne pouvais développer mes commentaires comme j'aurais pu le faire si je m'étais bornée à étudier un corpus textuel très réduit. En outre, il s'agit d'une oeuvre très étudiée. Je ne me suis arrêtée que sur les aspects pertinents par rapport à mon projet. Il s'agissait, essentiellement, de montrer les propriétés par lesquelles les oeuvres et les autres choix d'Apollinaire sont, « objectivement », et en dehors de toute intention consciente de leur auteur, l'expression, transposée, de sa position, de son « point de vue », entendu comme un point dans un espace structuré. Il ne me semble pas, toutefois, d'avoir réduit le poème à son « squelette formel » ni d'avoir « écrasé » « l'étagement (et éventuellement la concurrence) des choix esthétiques à l'intérieur d'un même texte ». Au contraire, je crois que mon livre, par sa construction, contribue considérablement à faire apparaître le formidable brassage des formes et des genres qu'Apollinaire a réalisé, dans chacun de ses textes et dans l'ensemble de son oeuvre.

13Le textuel n'est pas, dans mon approche, « une symbolisation du social ». Le textuel est lui‑même un produit social, comme tous les produits humains, et le rapport entre le texte et la position de son auteur n'est pas un rapport de symbolisation, mais de correspondance, d'homologie. L'hypothèse d'une homologie entre l'espace des positions et l'espace des oeuvres est vérifiée par la relation qu'on peut retracer entre les positions des écrivains et leurs choix esthétiques, et n'a rien de mystérieux, ni de forcé, si l'on admet qu'au principe des choix il y a l'habitus, mode de fonctionnement forgé par les expériences, donc conditionné par la trajectoire sociale.

Qu'est-ce que « le littéraire » ?

14Cette hypothèse n'implique aucunement une définition restrictive du texte, qui ferait que, comme vous le dites, « toute autre construction du sens dans le texte reste fatalement en l'air ». Le fait que dans ce livre je n'aie pris en compte que certains aspects des textes ne constitue pas une preuve de l'incapacité de la théorie à dépasser ces limites, que je me suis consciemment donnée. Il me semble que la résistance à reconnaître à une théorie « sociologique » la capacité d'expliquer des textes littéraires tient à la survivance d'une opposition entre sociologique et littéraire qui n'a aucun fondement. Il faut bien admettre que le « littéraire », en tant que discipline unitaire, sur le plan de la théorie et de la méthode, n'existe pas. Les « littéraires » n'ont en commun qu'un objet ; un objet, par ailleurs, très ample et flou : la littérature, et tout ce qui touche de près ou de loin à elle. N'importe quelle approche du « littéraire » implique le recours à des schèmes conceptuels, implicites ou explicites, puisque décrire, expliquer revient toujours à une opération de classement. Or les théories et méthodes appliquées à la littérature empruntent leurs instruments, sciemment ou inconsciemment, à des traditions disciplinaires diverses, pour lesquelles la littérature est loin de constituer l'objet privilégié ou exclusif, et qui, de plus, ne constituent pas, pour ce qui concerne leurs outils, des champs épistémologiquement homogènes : histoire, philosophie, psychanalyse, linguistique, ethnologie, philologie, rhétorique.

15L'avantage du modèle théorique élaboré par Bourdieu, c'est qu'il permet de mettre à contribution et d'intégrer dans une vision cohérente les schèmes cognitifs et les acquis les plus divers. En surmontant l'opposition stérile entre l'« interne » et l' « externe », il permet de voir l'articulation entre toutes les dimensions du microcosme où les oeuvres s'engendrent, circulent, sont interprétées, consacrées et transmises, ou oubliées : les produits, les producteurs (non pas seulement les écrivains, mais les autres catégories impliqués) et tous les agents et institutions qui participent à la définition du sens et de la valeur de l'oeuvre. Les données éparses accumulées par le travail des exégètes s'éclairent différemment, lorsqu'on les replace dans une vision systématique et unitaire, qui permet de voir ce qui relie des aspects ou des phénomènes qui n'ont à l'apparence aucun rapport.

16L'un des secrets essentiels de ce mode de pensée tient, à mes yeux, à la capacité de ne pas se laisser enfermer dans les alternatives de la pensée binaire : sujet/objet, corps/esprit théorie/pratique, liberté/déterminisme, structure/histoire... Ainsi on déforme cette pensée en la ramenant à ces fausses oppositions. Elles sont difficiles à extirper (bien qu'elles soient démenties par l'expérience, où les deux pôles apparaissent toujours reliées dans un rapport d'échange dialectique) car, en simplifiant la complexité de la réalité, elles donnent l'impression de l'évidence. Le modèle théorique de Bourdieu, en posant « une relation à double sens » entre le social dans le monde et le social dans les têtes, exige que l'on intègre la vision « objectiviste » que peut reconstituer a posteriori le savant, et le point de vue des sujets qui, par leur perception et leurs actions, contribuent à faire exister le monde et à produire son histoire. C'est une pensée qui implique à la fois la vision relationnelle apportée par le structuralisme et le travail d'historicisation, qui permet d'échapper à la fausse universalisation de l'« analyse d'essence ». Aucun autre mode de pensée, à ma connaissance, n'a produit jusque là, pour me limiter au domaine de la littérature, une vision aussi complète du processus complexe dont les textes littéraires et l'image que nous nous en faisons sont le produit. C'est une approche qui impose de défier les divisions disciplinaires, et de mettre à contribution les acquis les plus divers. Le fait qu'elle implique un travail virtuellement interminable n'ôte rien à sa validité, si elle s'avère féconde. Il est d'autant plus curieux, à mes yeux, et significatif, de constater qu'à l'égard des travaux de Bourdieu et de ses « disciples » on adopte des critères d'évaluation tout à fait différents de ceux qu'on réserve aux autres approches. Personne ne songe à reprocher à une étude littéraire, pour partiels que soient le point de vue et les outils adoptés, et infimes les résultats, de ne pas être exhaustive. Les critiques ne portent, à bon droit, que sur les erreurs, les contradictions. Ceux qui critiquent l'approche de Bourdieu, ne se donnent pas la peine, le plus souvent, de recourir aux types d'arguments que la science admet, c'est à dire de s'attacher à falsifier les hypothèses, les procédures et les résultats, ou à en montrer la faiblesse, pour ce qui concerne l'originalité et la fécondité. Pour évidents que soient, par rapport à d'autres « méthodes », les apports et la puissance heuristique de la théorie, ses critiques s'attachent toujours à prétendre, sans se soucier de le prouver, qu'il y a des domaines, des terrains, des phénomènes qu'une telle approche ne saurait, a priori, appréhender, parce qu'ils seraient (par essence ?) soustraits aux catégories d'entendement proposées par la « sociologie ». Étrange conception de la connaissance, qui prétend établir à priori les limites d'application des théories et les confins de ces institutions sociales et historiques que sont les disciplines.

17L'opposition entre « littéraires » et « sociologues » est, en fait, l'une de ces fausses alternatives, dues à des habitudes mentales, qui empêchent de faire progresser la connaissance. Mais, vous n'auriez pas pris en considération mon travail, et vous ne m'auriez pas encouragée à répliquer, si vous n'étiez ouverte à l'échange : chose rare et précieuse, s'il est vrai que c'est par là qu'on peut faire avancer le savoir, y compris ce savoir difficile qu'est la « science des œuvres ».