Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2005
Automne 2005 (volume 6, numéro 3)
Didier Coste

Le Mondial de littérature

David Damrosch, What is World Literature, Princeton : Princeton University Press, 2003, 324 p., EAN 9780691049866 ; Où est la littérature mondiale ?, sous la direction de Christophe Pradeau & Tiphaine Samoyault, Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Écrits et savoirs », 2005, 155 p., EAN 9782842921712 ; Debating World Literature, sous la direction de Christopher Prendergast, Londres et New York : Verso, 2004, 353 p. ; Comparative Literature in an Age of Globalization, sous la direction de Haun Saussy, Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2006, EAN 9780801883806. [d’après la publication en ligne partielle par l’ACLA et les textes aimablement communiqués par Haun Saussy]

Abréviations :

Damrosch = WIWL

Pradeau et Samoyault = OELM

Prendergast = DWL

Saussy = CLAG

1Nous avons brièvement résisté à la tentation d’intituler « Mondial de littérature » le présent essai autour d’une recension multiple, car, si la notion de « littérature mondiale » est professionnellement et spectaculairement concurrentielle dans toutes ses acceptions variées, elle ne mène pas nécessairement à un projet de compétition réglée des littératures entre elles, départagées à intervalles réguliers. Il peut être rassurant que notre modèle ne soit pas exclusivement footballistique (bien que les équipes comportent, fort heureusement, de plus en plus d’étrangers), mais il serait lamentable de ne pas constater dans quelle mesure il l’est devenu, d’une part, et, d’autre part, de ne pas tirer d’enseignements de la rivalité, voire du conflit des différentes approches de la mondialité littéraire entre elles.

2« Ce qui est sûr, c’est que notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus être la nation », écrivait Eric Auerbach en 1952i (OELM, 37). Dans quelle mesure une telle certitude, partagée par tous les travaux examinés, en est-elle une aussi pour les écrivains d’aujourd’hui et leur public, pour les critiques et les historiens spécialisés ? Le propos et l’objet de la philologie, tels que les entendait Auerbach il y a une bonne cinquantaine d’années, sont-ils encore recevables aujourd’hui, ou bien les progrès d’une mondialisation galopante les rendent-ils obsolètes et futiles en même temps que beaucoup d’autres méthodes d’étude littéraires et culturelles ? Quelles nouvelles tâches se dessinent donc et quelles anciennes assignations sont-elles de nouveau à l’ordre du jour pour les chercheurs, les enseignants et les théoriciens programmatiques de la littérature ? Ces tâches ont-elles quelque chance d’être menées à bien ? à quelles conditions ? est-il même sérieusement envisageable de les assumer ? Autant de questions que se posent en ordre dispersé les auteurs, éditeurs et contributeurs des quatre ouvrages dont nous essaierons de rendre compte. Certains se sont plus attachés à produire des définitions, à interroger l’usage lexical et ses implications ; d’autres sont plus enclins à tracer et à mesurer le chemin parcouru depuis l’émergence goethéenne de la Weltliteratur ou à sonder l’avenir en fonction de leurs stratégies respectives de promotion humaniste et/ou de résistance à la globalisation uniformisante. En tous cas, le nombre des publications significatives sur moins de trois ans (sans compter le livre d’Emily Apter annoncé pour 2006) et le fait que des comparatistes français prennent maintenant acte d’une très forte résurgence d’un intérêt mondial pour la « littérature mondiale », quel qu’en soit en fin de compte le sens, indiquent l’urgence de se pencher sur cette problématique avec une conscience aiguë de ses enjeux politiques, éthiques et esthétiques.

3Devant une masse documentaire de bien plus de mille pages écrites par une pléiade de comparatistes et d’humanistes interdisciplinaires de persuasions très différentes, quoique presque tous « occidentaux », on devra nous pardonner beaucoup d’omissions et de simplifications, et un traitement d’une étendue inégale selon les volumes et leurs chapitres. Pour la commodité, nous analyserons d’abord les ouvrages un par un, dans l’ordre chronologique de leur parution, avant de dégager quelques idées-forces articulant ce champ d’études et de nous interroger synthétiquement sur ce qu’elles nous enseignent quant à une pratique responsable de la Littérature Comparée en France, en Europe et ailleurs.

4Comme on était en droit de s’y attendre, le livre de David Damrosch, le seul ouvrage d’un chercheur individuel à notre menu, est de loin le plus cohérent et semblerait donner raison malgré lui à Auerbach quand celui-ci jugeait que seul un individu (à sa manière ou à celle de Curtius) pouvait produire une synthèse en matière de littérature mondiale. Ce qui est plus surprenant à première vue mais qui, en fait, s’explique tout aussi bien, c’est le caractère « fouillé » et proliférant des études qui composent la majeure partie du livre : chacun des articles dont les collectifs sont faits ne peut au contraire que rester abstrait et cursif, voire souvent vide d’exemples (c’est un défaut répandu dans CLAG). En bref, Damrosch nous présente une somme d’expériences à la fois dictées par la visée mondialiste de ses travaux et mettant cette visée à l’épreuve autant qu’en lumière. L’inconvénient du caractère globalisant et totalisant de son entreprise apparaît en revanche dans une division quelque peu artificielle en trois parties principales (I – Circulation, 2 – Traduction, 3 – Production), alors que ces concepts sont (fortunément) presque également opératoires dans chacun des trois chapitres que comporte chaque partie (la symbolique de 3 x 3 n’échappera à personne). Ainsi le propos du chapitre 1, sur Gilgamesh, dans la partie « Circulation », met-il aussi longuement en valeur les successives stratégies traductives déployées sur ce(s) texte(s) que le chapitre 5, sur Mechtild von Magdeburg, dans la partie « Traduction », insiste sur la circulation des textes (en Europe, puis en Amérique du Nord). Ainsi également, le chapitre 6, sur Kafka, de la partie « Traduction », s’intéresse-t-il autant à la production du texte que le chapitre 8, sur Rigoberta Menchú, dans la partie « Production », et vice versa en ce qui concerne la ou plutôt les traductions. On peut donc se prendre à regretter par moments qu’à trop vouloir garder la main à la pâte, Damrosch n’ait pas cru bon de spéculer de façon un peu plus approfondie et abstraite sur la superposabilité ou au contraire la différenciation fonctionnelle relative des trois acteurs non personnels de sa trinité agissante : il nous laisse le soin de dégager de sa pratique historienne et critique très concrète des réponses possibles et partielles à des questions telles que : « toute production textuelle n’est-elle pas traduction ? », ou encore « la traduction n’est-elle pas, en un sens, autant un obstacle à la circulation des textes que leur confinement dans la langue d’origine ? ».

5What is World Literature ? s’ouvre sur une méditation très narrative autour des Conversations de Goethe avec Eckermann (ou d’Eckermann avec Goethe, c’est une partie significative du problème) dans lesquelles l’idée de Weltliteratur fait, sinon sa première apparition, du moins la plus remarquéeii —à peu près concomitante de la « Littérature Comparée » chez Ampère et Philarète Chasles. Plus que les contenus assez indéterminés de cette expression appelée, à partir de Marx, à faire... le tour du monde, ce sont donc les circonstances mêmes (personnelles, politiques, esthétiques) de sa formulation et de sa mise en circulation qui doivent nous éclairer sur le phénomène de la mondialité littéraire, qu’il soit perçu comme utopie ou comme menace, consigné comme constat, programmé comme visée ou nommé comme prise de conscience. Face aux contradictions de Goethe, à la fois « modeste et mégalomane, cosmopolite et chauvin, classique et romantique, d’une vaste curiosité et enfermé dans son dogmatisme » (WIWL, 1), Eckermann a aussi les siennes, étant d’origine modeste et prêt à accepter le seul rayonnement d’un fidèle satellite, plus provincial que Goethe et plus résistant à l’accueil de littératures lointaines, féminin et disposé  à s’approprier une grandeur classique. Il est donc important de noter que la Weltliteratur naît sous le signe d’un dialogue doublement ambigu et d’un échange d’équivoques.

6Dès cette introduction, un certain nombre de préceptes clés sont posés qui informeront le reste du livre. La littérature mondiale a fait, dans le passé, l’objet de trois conceptions principales, non mutuellement exclusives et toutes trois embrassées par Goethe : elle a pu être soit un corpus de classiques, soit une galerie de chefs d’œuvres, soit encore une série de « fenêtres ouvertes sur le monde » (WIWL, 15). Il n’y aurait pas de raison de ne pas continuer sur cette lancée, mais, contrairement aux « invariants » d’Étiemble qui, d’après lui, ne tardent pas à sombrer dans de vagues généralités, Damrosch considère la variabilité de l’œuvre de littérature mondiale comme un de ses traits constitutifs, car mondialité, pour lui, signifie non l’appartenance à un canon quelconque, qui serait par définition indéfiniment extensible, mais un mode de circulation et de lecture (il faudrait peut-être ajouter une densité et une intensité de circulation et de lecture). En conséquence, « la littérature mondiale n’est pas du tout vouée à se désintégrer dans la multiplicité conflictuelle de traditions littéraires nationales séparées ; ni, d’autre part, à se résorber dans le bruit de fond [...] du babil global. » (WIWL, 5) Néanmoins, cette dernière tendance peut être constatée depuis quelque temps avec la production de quelques écrivains contemporains, romanciers ou même poètes (Bei Dao, peut-être ?), qui se sont lancés dans le « réalisme de marché » ou la « poésie mondiale » comme on fabrique des « voitures mondiales » ; il s’agirait notamment de quelques uns de ceux qui, originaires des périphéries et/ou écrivant dans une langue à faible pénétration sur le marché des valeurs littéraires, compenseraient ainsi leur désavantage en termes de facilités de réception. Il va de soi que ce n’est pas de tels produits de mixage standardisé que Damrosch va nous parler par la suite, puisque la circulation d’une œuvre implique pour lui tout autre chose que sa diffusion simultanée sur la base d’une réduction à l’équilibre idéal entre étrangeté acceptable (exotiste) et universaux banals à peine teintés de couleur locale. « En soulignant la force du modelage par les contextes locaux, je veux distinguer la littérature mondiale d’une littérature nominalement ‘globale’ qui ne pourrait être lue que dans les terminaux d’aéroports, imperméable à tout contexte quel qu’il soit. » (WIWL, 25).

7Comment étudier la littérature mondiale moderne dans sa globalité ? La théorie du polysystème d’Itamar Even Zohar ou celle des systèmes mondiaux d’Immanuel Wallerstein constitueraient l’un des cadres possibles —il n’est pas clair si Damrosch considère ces deux théories comme distinctes ou comme similaires et convergentes. Quoi qu’il en soit, Franco Moretti, que nous retrouverons plus tard, est allé radicalement dans ce sens en préconisant une représentation en arbres (à partir d’un centre national) et en graphes (pour rendre compte de modèles de transformation traversant le monde entier) et en renonçant à toute lecture approfondie, voire à toute lecture directe des œuvres concernées. Damrosch manifeste un double désaccord avec ce dernier auteur : d’une part, « pour tout observateur donné, même une perspective authentiquement globale reste ancrée quelque part, et les modèles globaux de la circulation de la littérature mondiale prennent forme dans leurs manifestations locales. » (WIWL, 27) ; d’autre part, et pour cette même raison, se situer quelque part —comme aux États-Unis, dans leur situation évoluant du provincialisme du XIXe siècle à une position métropolitaine aujourd’hui— permet le nécessaire « traitement détaillé d’œuvres exemplaires et l’interaction de problèmes généraux avec des cas réels. » (WIWL, 28)

8De fait, après s’être à nouveau plongé dans les circonstances psychologiques et sociologiques des Conversations d’Eckermann, de leur suite et du succès international des deux volumes, notre auteur va consacrer une série de chapitres très détaillés à l’émergence mondiale d’œuvres allant de l’Épopée de Gilgamesh et de la poésie amoureuse de l’Égypte pharaonique au Dictionnaire Khazar de Pavic en passant par la poésie nahuatl des Cantares mexicanos, les anthologies para-universitaires de littérature mondiale aux États-Unis, les écrits de la religieuse médiévale Mechtild de Magdebourg, Le Château de Kafka, le comique de P.G. Wodehouse et les mémoires de la militante guatémaltèque Rigoberta Menchú. Autant l’expression forgée par Goethe, recueillie et divulguée par Eckermann était historiquement séminale et sans doute incontournable, quelque part entre Diderot et Marx, autant le choix des points d’entrée concrets dans le stade mondial apparaît au premier abord, dans l’ensemble, comme un choix personnel, esthétique et idéologique, à la fois séduisant et contestable. Seuls Gilgamesh et les romans de Kafka peuvent à la rigueur passer pour des textes ayant acquis récemment un statut oscillant entre celui de « classiques » et celui de « chefs d’œuvre » ; tout le reste du corpus appartient délibérément à la catégorie « fenêtres sur le monde », si ce n’est même à celle des trous de serrure. La passion sur laquelle mise Damrosch est celle de la curiosité et l’érudition qu’il déploie avec une enviable délectation nous convie à partager à travers son regard un savoir secret, une vie intime de l’œuvre mondiale, les dessous de son trafic, au détriment paradoxal de ce qui se passe sur la place publique, sur le premier marché où s’effectue la cotation officielle des principaux titres. N’aurait-on pas une image bien différente du mondial de littérature si l’on s’intéressait plus explicitement aux quarts de finale qu’aux transferts de joueurs en deuxième division ? Imaginons quelle réponse implicite à la question définitionnelle que pose le titre serait proposée (quitte à être démentie par l’analyse) par un corpus principal qui irait d’Homère, de Valmiki et de Confucius à Beckett, Neguib Mahfouz et García Márquez en passant par Kalidas, Omar Khayam, Dante, Shakespeare, Cervantès, Bashô, Hugo et Joyce... Aucune femme, hélas, dans cette liste de best sellers, aucune œuvre directement issue de la culture populaire après le temps des mythes, rien d’amérindien ou d’aborigène en général, et de moins en moins de poètes. Tout se passe comme si, en s’efforçant de casser le répertoire d’Auerbach et, en fait, de lui substituer un autre canon potentiel, notre auteur avait un peu pris ses désirs pour des réalités et surévalué par optimisme la capacité effective de devenir mondial des littératures « mineures », que ce soit au sens deleuzien ou à celui des « minorités visibles » des sociologues du Ministère de l’Intérieur. Cette stratégie est à double tranchant ; elle peut aussi bien pousser dans le sens d’une résistance altermondialiste raisonnée (à la mesure du succès et du pouvoir de dénonciation et de conviction de l’ouvrage) qu’occulter les mécanismes économiques « libéraux » qui assourdissent les voix fondatrices et dissidentes et diluent le sens dans les produits d’appel, les valeurs éternelles relookées et l’évidence des logos sujets à contrefaçon.

9Faute de pouvoir discuter pertinemment les foisonnantes approches de la production, de la circulation et de la traduction de Mechtild von Magdeburg ou de Rigoberta Menchú, par exemple —je n’en ai nullement la compétence et ce n’est certes pas mon objet ici, même s’il est facile de se prendre à ce jeu—, je me contenterai de quelques remarques sur les procédés et les grandes orientations de l’ouvrage recensé, principalement mais non exclusivement autour de Gilgamesh et de Kafka, dont les noms sont mieux connus et donc plus attrayants pour le « lecteur cultivé moyen mondial », auditoire virtuel maximal de What is World Literature ?

10En premier lieu, on observera que Damrosch, toujours innovant, en s’efforçant d’éviter parallèles et lignages, les deux démarches traditionnellement caractéristiques de la littérature comparée synchronique et de l’histoire comparée des littératuresiii, en vient à pratiquer un comparatisme parataxique, de juxtaposition, dans lequel la disposition spatiale des inserts théoriques ne rétablit pas une ligne directrice unique mais plutôt un entrecroisement de lignes faufilées, à la manière de la structure du Coup de dés. Ainsi, là où l’on s’attendrait à ce que le témoignage militant de Rigoberta Menchú soit comparé avec d’autres récits de vie mésoaméricains et, plus généralement issus de populations aborigènes opprimées, enregistrés ou édités, imprimés ou filmés, ou plus génériquement encore, avec des autobiographies collectives à thème génocidaire (Shoah, Rwanda), l’histoire de sa production, de sa diffusion, en espagnol et en traduction, de son succès et des contestations dont il a fait l’objet de la part des analystes et de la narratrice elle-même, reste relativement isolée, sans qu’on sache au juste si c’est sa représentativité, sa typicité qui rend inutile un plus large échantillonnage, ou bien si l’on a affaire à un hapax exemplaire —la mondialisation des textes littéraires n’obéissant alors à aucune loi universelle. De même, si les successives reconversions dé- et recontextualisantes de Mechtild sont bien mises en relief, on aimerait savoir si celles de Thérèse d’Avila, de Catherine de Hongrie, voire de Khalil Gibran suivent le même patron ou des patrons analogues —politisation, sexualisation, psychanalysme...

11En ce qui concerne Gilgamesh, on voit admirablement bien par contre comment la production moderne du texte (ses reconstructions), sa traduction et sa circulation, antique puis présente, sont d’un seul tenant et constituent ensemble sa mondialisation. Cette épopée présente le cas unique —trop unique, peut-être— dont l’existence et la seule raison d’être aujourd’hui seraient précisément sa mondialité soutenue par une flexibilité textuelle immodérée et une origine locale mythiquement centrale qui nous conduit directement, en dépit de tout bon sens, du berceau ultérieur des religions monothéistes au pillage des ressources en combustibles fossiles par les multinationales américaines ! On ne peut s’empêcher néanmoins de constater dans cette approche une dose de fétichisme des origines, peut-être imputable à l’influence d’Edward Said, et, corrélativement, une relative négligence de l’incroyable variété et de la perméabilité réduite des environnements culturels dans lesquels se propagent mondialement aujourd’hui des Gilgamesh parfaitement incompatibles entre eux. Découvert par l’aventurier orientaliste britannique Austen Henry Layard, rendu à une intelligibilité de base par George Smith et vulgarisé par N.K. Sandars, le Gilgamesh de Damrosch reste un peu trop anglo-saxon pour ne pas gauchir notre idée de la littérature mondiale dans le sens de cette hégémonie récusée, bien entendu, par Damrosch lui-même. C’eût été pourtant une occasion rêvée de mettre en relief une bonne mesure de la « glocalisation » souhaitée par Damrosch et ses pareils comme contrepoids à l’uniformisation du village global : il ne serait pas difficile, en consultant quelques catalogues de bibliothèques et de librairies en ligne ou quelques bases de données de spectacles, d’aligner de la sorte bon nombre de Gilgamesh « méditerranéens », français par exemple (celui du classiciste augustinien Patrice Cambronne, entre autres), face aux Gilgamesh « en jeans », et tout aussi postmodernes qu’eux. La « novélisation » de Gilgamesh par N.K. Sandars serait dès lors plus analysable comme un passeport pour la diversification des réécritures que comme un modèle réducteur et contraignant. En sens inverse, on se demande pourquoi les incroyables produits dérivés de l’archifilm virtuel à grand spectacle (Gilgamesh, the King of the Living Dead, pas encore tourné, mais je ne désespère pas que l’idée face son chemin dans la foulée d’Alexandre), comme par exemple le nom d’un groupe de rock jazzy des années 70, ne sont pas évoqués. Il n’est pas inimportant que, pour Gilgamesh comme pour les Mayas modernes du Guatemala, mondialisation et médiatisation marchent désormais main dans la main, sinon menottées. Sans doute Damrosch, en héritier malgré lui des philologues, reste-t-il un peu trop attaché à ce qui reste à jamais inscrit sur les tablettes plutôt qu’aux graffiti qui ont disparu avec la chute des murs d’Ourouk ; sans doute aussi demeure-t-il trop frappé par l’identification du scribe-écrivain, Sin-liqe-unninni, qui a donné une forme canonique  à la légende du roi-devenu-sage pour ne pas s’identifier aux archéologues fiers de cette découverte, et au premier d’entre eux, Gilgamesh lui-même : « Sin-liqe-unninni représente Gilgamesh comme exemple du soin pour les monuments antiques qu’un monarque de l’époque du poète était censé prodiguer. » (WIWL, 74) Or la mondialisation effective des textes ne passe-t-elle pas, sinon par un effacement de l’origine, du moins par un éloignement et une complexification qui la neutralisent ?

12C’est bien, en effet, un des motifs essentiels relevés par Damrosch dans la mondialisation de Kafka : juif errant ou juif d’Europe central, juif ou laïc, germanophone ou tchèque, symboliste délié du concret historique par l’allégorisation de l’expérience, ou métaphysicien rendu au concret par la métaphorisation sociale de sa doctrine, autant de versions de l’écrivain énigmatique qui facilitent le transfert de l’œuvre en faisant planer le doute non seulement sur la fidélité de toute traduction mais aussi sur les contours de textes inachevés et non définitifs, condamnés à la destruction par leur auteur et trahis par son exécuteur au nom d’un intérêt supérieur évinçant la mémoire des morts d’un quelconque droit de propriété intellectuelle. Le chapitre se concentre dans une large mesure sur la critique d’une biographie de Kafka par Frederick Karl. Le jeu des photographies manipulées qui l’illustrent, p. 193, une image de Kafka avec chien et belle fille de cabaret, et la même, découpée, de Kafka seul (il a l’air bien triste), est habilement exploité, mais on aurait aimé qu’elles s’interprètent davantage l’une l’autre, l’originale restituée dans son intégrité révélant un Kafka plus vital quand on sait qu’elle a été amputée que si elle ne l’avait jamais été. D’autre part, malgré un travail très fin sur différentes traductions et interprétations du Château, en particulier celles du sort de l’affirmation de K. se déclarant arpenteur, les développements locaux (en français, par exemple, pour des raisons lexicales) de cette figure, chez Robbe-Grillet ou Mertens, parmi d’autres, auraient mérité d’être pris en compte. Enfin, l’on pourrait trouver dommage que la secondarité dominante de cette étude de mondialisation ne laisse pas de place pour l’ébauche d’un « arbre » mondial kafkaïen auquel on pourrait voir entortillées les puissantes lianes des Falaises de marbre de Jünger et du Désert des Tartares de Buzzati, arbre déjà ramifié de Julien Gracq à l’Afrique du Sud de Coetzee et à l’Inde d’Anand, et retour à l’Europe Centrale avec Hasz, à l’Italie avec Calasso —j’oublie certainement beaucoup d’autres branches de ce banyan... Pour reprendre les types de représentation esquissés par Franco Moretti, et en dépit de la critique plutôt sévère que donne Damrosch de sa préférence pour les graphes, c’est celle qu’il manifeste aussi, et trop exclusivement, dans ce cas-test.

13Passons aux conclusions, claires et programmatiques, qui pourraient à elles seules faire l’objet d’un vaste débat collectif. Je ne serai pas très long, car on retrouvera plusieurs de ces motifs dans la suite de ce compte rendu.

14L’ « air de famille » qui ressort de l’ensemble des études ponctuelles menées au cours du livre, conduit Damrosch à soupçonner l’existence de « patrons (patterns) émergents » dans l’actuelle mondialisation littéraire, d’où les trois volets suivants pour une définition de la littérature mondiale :

15« 1. La littérature mondiale est une réfraction elliptique des littératures nationales.

162. La littérature mondiale est une écriture qui gagne en traduction.

173. La littérature mondiale n’est pas un canon déterminé de textes mais une manière de lire, une sorte de corps à corps distancié (detached engagement) avec des mondes au-delà de notre temps et de notre lieu. » (WIWL, 281)

18De toute évidence, chacun de ces énoncés a une structure et un statut rhétorique et axiologique différents. Le premier est statique, et métaphorique —tout en prétendant être une description ; le second est dynamique et pose une norme de valeur différentielle (ajoutée) ; le troisième est programmatique et implicitement déontique.

19Par-delà la métaphore bifocale qui l’enrobe, l’énoncé 1 recèle un présupposé explicité deux pages plus loin, qui me surprend —car il est en porte-à-faux avec la plupart des chapitres sur des exemples circonscrits— et vis-à-vis duquel j’aurais les plus grandes réserves : « À l’exception possible de quelques œuvres irréductiblement multinationales comme Les Mille et une nuits, pratiquement toutes les œuvres littéraires sont nées dans ce que nous appellerions maintenant une littérature nationale. » (WIWL, 2) Passe encore que l’on parle de traditions régionales ou ethniques, mais le présentisme de « ce que nous appellerions maintenant x » est décidément inacceptable dans un cadre aussi fermement historien et historiciste que celui de cet ouvrage ; c’est un bien faible argument, voire un aggravant, que de préciser que, si la nation moderne est récente, « même les œuvres plus anciennes ont été produites dans des configurations locales ou ethniques absorbées ensuite dans la tradition nationale à l’intérieur de laquelle elles sont maintenant conservées et transmises. » (ibid.) Pour commencer, heureusement ou malheureusement, le monde n’est pas fait comme les départements universitaires de langues et de littératures. Certaines œuvres majeures, dont la mondialisation suit son cours et qui n’ont pas été écrites pour être lues dans les halls d’aéroports, ne sont que très partiellement rattachables à un lieu d’origine et ne sont pas davantage assumées par l’une quelconque des possibles « traditions nationales correspondantes » . Deux beaux exemples : les écrits de Giacomo (Jacques) Casanova [de Seingalt] et ceux de (Jean) Jan Potocki ; le premier a fui Venise, couru les principautés de la botte (il n’y avait pas d’Italie) et l’Europe, en écrivant en français dans une principauté de ce qui n’était pas encore l’Allemagne et en publiant son grand roman à Prague, les biographes se disputent sa personnalité mais personne ou presque ne lit, n’analyse et n’enseigne son œuvre en tant que littéraire, car elle a réalisé son utopie, elle est nationalement inassimilable et c’est cela qui la mondialise. Et Jan Potocki, en se suicidant avec le couvercle limé de sa cafetière ne voulait-il pas se réveiller du cauchemar de sa déterritorialisation ? De même, si j’ose dire, aucune nation moderne n’intègre Gilgamesh, ni la poésie pharaonique, ni même Kafka —Damrosch l’a bien vu dans le chapitre correspondant—, ni la tradition maya, ni la tradition occitane, tandis que celle du théâtre bouddhiste est complètement dispersée... À quelle tradition locale ou nationale assignerons-nous aujourd’hui la King James Bible ? Et l’insularité de l’Islande ou celle, pourtant multiculturelle, de l’île Maurice, n’a guère été favorable à la mondialisation de leurs littératures jusqu’à présent. En sens inverse, Beckett et Ionesco, Rushdie et Naipaul, Raymond Federman ou Milan Kundera, pour ne citer que quelques membres d’une cohorte toujours croissante de nos contemporains, sont revendicables et revendiqués par plusieurs littératures nationales. La discontinuité historique, le rejet spécifique ou pluriel, ou la multi-appartenance pourraient être des facteurs décisifs de mondialisation. Enfin, pourquoi tant insister pour attribuer au local ce qui n’a de cesse de le renier, de l’éclater ou de le dissoudre, cette pulsion de littérature mondiale que révélait volontiers Danilo Kis : « Précisant qu’il n’était pas favorable à l’idée de ‘littérature des minorités’, il affirmait: ‘Ma patrie se trouve dans la littérature et je suis pour la conception goethéenne de la littérature, pour une Weltliteratur’. »iv

20L’énoncé 2 répond à Robert Frost qui disait que la poésie, c’est ce qui ne se traduit pas, il a un côté provocateur qui demandera des précisons non négligeables. En voici deux : a) le texte informatif ne gagne ni ne perd en traduction, tandis que le texte littéraire gagne ou perd (il se reconnaît à cela) ; b) une œuvre nationale se distingue d’une œuvre mondiale en ce qu’elle perd en traduction, tandis que la seconde y gagne. Ces éclaircissements ne nous semblent pas tout à fait suffisants. On apprécierait notamment une liste ou, mieux, un système des critères d’évaluation en fonction desquels quelque chose est réputé gagné ou perdu. Dire que « en voyageant à l’étranger, un texte change en effet, il change de cadre de référence et, habituellement, de langue aussi » (WIWL, 292) ne dépasse guère le truisme et manque de paramètres fondamentaux qui viendraient complexifier le modèle synchronique implicite de nations séparées dotées de langues distinctes (une par nation). Tout d’abord, ce modèle ne tient pas compte du fait que les œuvres changent de langue, dans le temps, sans que les textes en changent : une œuvre en langue morte ne saurait être lue de la même façon qu’une œuvre en langue vivante, et toutes les œuvres qui se transmettent dans le temps finissent, tôt ou tard, par être écrites dans des langues mortes. Ensuite la mondialisation culturelle, avec sa langue mondiale incontestable, l’anglais, les recompositions ou décompositions nationales, l’accélération des migrations de tous ordres et du cosmopolitisme intellectuel devraient nous faire concevoir l’asymétrie et la variabilité des situations de traduction, de réception et de lecture comme facteurs constitutifs de la traduction elle-même. Il ne faut pas oublier non plus que toute traduction, surtout quand elle est « mauvaise », fait gagner à l’original la dimension capitale procurée par une lecture contrastive. Cette question cruciale dans la perspective de la littérature ou, plutôt, des littératures mondiales, mériterait mieux qu’un assez optimiste raisonnement circulaire qui tourne à la pétition de principe : « Dans une excellente traduction, le résultat n’est pas la perte d’une vision originale et sans intermédiaire, mais plutôt le renforcement de l’interaction naturellement créative entre lecteur et texte. À cet égard on peut considérer qu’un poème ou un roman obtiennent leur effet durable précisément en vertu de leur adaptabilité à notre expérience privée. » (ibid.) Qui a dit que l’interaction entre lecteur et texte est naturellement quelque chose, ou même qu’elle est naturelle ? Le scriptible s’apprend, la mondialité d’une œuvre peut aussi bien bloquer que faciliter un tel apprentissage.

21L’énoncé 3 détourne dynamiquement la question définitionnelle posée par le titre ; il opère exactement de la même manière que certaines réponses habituelles (« voyez votre pratique de la lecture ») aux questions : « qu’est-ce que la littérature ? » ou « qu’est-ce que la littérarité ? ». En même temps qu’il conforte la position du comparatiste professionnel et vise à le rassurer (« nous servons à quelque chose »), ce qui est après tout bien légitime, il justifie théoriquement et didactiquement la pluri- ou la multinodalité de la composition du livre de Damrosch : « la littérature mondiale n’est pas un immense corpus de matériaux que l’on devrait, d’une façon ou d’une autre, maîtriser, malgré l’impossibilité d’y parvenir ; c’est une façon de lire dont on peut faire une expérience tout aussi intensive à partir de quelques œuvres seulement, qu’extensive avec un grand nombre. » (WIWL, 299) Mais serait-il vraiment productif de guérir le comparatiste, si c’était possible, de son hubris et de son angoisse de totalité ? Au terme d’une lecture passionnante, on peut se le demander en partageant les doutes dont l’auteur nous fait part au début de sa conclusion : « je vous ai présenté ma littérature mondiale, ou du moins un échantillonnage représentatif de celle-ci, tout en reconnaissant que le monde nous offre maintenant des matériaux si variés qu’il faut mettre en question toute logique de représentation, tout cadre unique que chacun devrait adopter et dans lequel ces œuvres particulières auraient toutes un rôle central. » (WIWL, 281) Une pareille géométrie variable réhabilite la contingence et la subjectivité lectorale, elle est donc pour le plaisir du texte et la jouissance critique produits en multipliant les positions de lecture, mais cette extrême flexibilité du lecteur érudit et cosmopolite ne nous abuse-t-elle pas en dissimulant la dure réalité d’une autre mondialisation, diamétralement opposée, dont Damrosch lui-même montre très bien, à plusieurs reprises, combien elle évacue à la fois la singularité des œuvres et leur pluralité interne, les contradictions, les incompatibilités sans lesquelles les champs de force du sens sont complètement détendus ?

22Ce sont de tels conflits, on l’imagine aisément, qu’interrogent la majorité des contributions au collectif de la New Left Review.

23Il est impossible d’examiner en détail les quinze articles très richement divers qui composent Debating World Literature, et il ne serait guère utile de se contenter d’une série de sommaires hâtifs. Je m’attarderai plutôt donc sur un petit nombre de contributions significatives et originales, tout en essayant de donner une idée de l’esprit général de cet ensemble transatlantique édité sous les auspices de la New Left Review et qui comprend plusieurs textes déjà parus dans les colonnes de la revue.

24L’Inde étant maintenant, après l’Amérique Latine il y a une génération, et en concurrence partielle avec la Chine, au cœur du débat sur la mondialisation culturelle, je commencerai par les brèves réflexions de Francesca Orsini (Professeur de Hindi à Cambridge) qui font la clôture du volume sous le titre : « L’Inde au miroir de la fiction mondiale ». Dans ces notes assez peu construites, l’auteure fait d’abord une large place à l’anthologie The Picador Book of Modern Indian Literature réunie par Amit Chaudhuri en 2001, une collection rivale de celle publiée en 1997 par Salman Rushdie et Elizabeth West et qui se présente à la fois comme son complément, son contrepoint et son contre-pied, l’autre face de la réalité. À travers des essais antérieurs de Chaudhuri, Francesca Orsini essaie de réinterpréter et de réévaluer cette réponse aux déclarations scandaleuses de Rushdie selon lesquelles, en somme, la littérature indienne contemporaine sera de langue anglaise ou ne sera pas. Une fine connaissance de la situation éditoriale, universitaire et critique en Inde permet heureusement d’éviter une réduction sauvage de cette opposition à celles, binaires, d’un choix linguistique (précolonial et post-indépendance, d’un côté, colonial et post-colonial, de l’autre), d’un choix esthétique (entre la luxuriance encyclopédique et bien-pensante de gauche, d’un côté, et l’ellipse et l’euphémisation petite-bourgeoise de l’autre), ou même de choix thématiques et sociologiques (entre l’international et le local, entre l’urbain et le rural, entre un lectorat d’élite et un lectorat populaire, par exemple).

25Tout en signalant les limites des thèses de Pascale Casanova et de Franco Moretti, l’auteure recourt à l’idée des sites de reconnaissance dans un tableau à trois colonnes intitulé « Les institutions de littérature régionale, nationale et mondiale en Inde » hiérarchisant la portée de la vie littéraire indienne actuelle d’un niveau régional correspondant aux langues vernaculaires à un niveau « international », en passant par celui de « la langue anglaise à l’intérieur de l’Inde » (DWL, 328) On remarque tout de suite la superposition boiteuse entre « mondial » et « international », une confusion symptomatique de la forte réticence de certains à admettre la différence de nature entre mondialité et internationalité et l’impossibilité, désormais, de penser la vie littéraire d’une culture moderne quelconque, a fortiori celle des cultures indiennes, dans le cadre des frontières nationales. Ce tableau A est biaisé et reste quasiment aveugle aux faits de mondialité tant qu’il n’est pas accompagné d’un tableau B décrivant les « institutions de la vie littéraire indienne dans le monde », parmi lesquelles les chaires de Hindi en Angleterre, en France ou aux États-Unis et le très dense réseau d’écrivains essayistes, de critiques, de théoriciens, d’anthropologues, d’écologistes et d’économistes indiens ou d’origine indienne dont les noms sont communément identifiés à la théorie postcoloniale et précisément aux études de mondialisation : de Ramanujan à Gayatri Chakravorty Spivak et Homi Bhabha, d’Amartya Sen à Arjun Appadurai, de Salman Rushdie à Amit Chaudhuri, de Sashi Taroor à Arundathi Roy. Il y a aussi les grands et petits établissements de la diaspora de Grande-Bretagne au Canada, des États-Unis à l’Australie en passant par l’Afrique du Sud et l’île Maurice, qui essaiment à leur tour un peu partout dans le monde en développant des réseaux propres, de proche en proche, car ces « petites Indes », si elles ont leurs aspects communautaires et leurs marchands de produits culturels, folkloriques et alimentaires en ligne, ne sont ni étanches ni homogènes, formées qu’elles sont d’une multitude de sous-groupes et de minorités religieuses, linguistiques et/ou ethniques (musulmans, farsis, sikhs et chrétiens, Bengalis, Tamouls et ourdophones.

26À cela il faut ajouter un rayonnement mondial précoce résultant d’une circulation multipolaire à double sens, et transversale, qui n’a jamais cessé depuis le moment Tagore-Gandhi-Aurobindo même si elle a pris d’autres formes et engagé ces vingt-cinq dernières années plus d’acteurs de langue anglaise que ce n’était le cas à l’époque. La prééminence croissante de la langue anglaise dans les faits de mondialité n’est pas près d’annuler l’initiative locale d’une altermodernité à vocation universaliste qui fut au XIXe siècle celle de la Renaissance bengalie (comme le relèvent Chaudhuri et, après lui, Francesca Orsini) et qui continue de porter ses fruits aujourd’hui. Il eût donc été salutaire de mieux comprendre à quel point la polémique entre Rushdie et Chaudhuri, en mettant sur le devant de la scène des politiques de mondialisation rivales et complémentaires est précisément ce qui tend à l’Inde un véritable « miroir de la fiction mondiale ». Un dernier mot à ce sujet : le tableau intègre en plusieurs endroits l’émergence récente, aux niveaux national et international, d’œuvres vernaculaires traduites en anglais ; si l’on connaît un peu les milieux de l’édition, on ne devrait pas attribuer ce phénomène seulement au rôle médiateur de la langue mondiale à l’intérieur de l’Inde, mais aussi au déclin prévisible, en tant que mode, du marché mondial de la littérature indo-angliane et à son manque de renouvellement ; les œuvres vernaculaires traduites sont aussi lancées comme un possible produit de substitution —qui pourrait se mondialiser à la façon de Tagore dans le passé. Ceci me paraît beaucoup plus éclairant que les choix thématiques de la fiction en vernaculaires exagérément opposés à ceux de la fiction de langue anglaise, et ce d’autant qu’Anantha Murthy écrivant en kannada, comme Premchand écrivant en urdu ou en hindi, ne donnaient pas moins de détails folkloriques à leurs lecteurs qu’Arundathi Roy, censée être la romancière globale par excellence.

27En attendant l’ouvrage annoncé pour l’année prochaine, le remarquable article d’Emily Apter, « Global Translatio: The ‘Invention’ of Comparative Literature, Istanbul, 1933 » accomplit, sur des bases de relecture historique affichées avec force, un pas théorique décisif qui rejoint dans une large mesure la démarche de Rukmini Bhaya Nairv. Resituant l’une des thèses de Franco Moretti dans le contexte disciplinaire de la Littérature Comparée, il a le mérite de ne pas isoler ce qui s’y passe de « vicissitudes de l’Histoire » qui s’avèrent absolument décisives pour l’histoire des idées et de faire en quelque sorte pour la Weltliteratur d’Auerbach ce que nous avons vu faire à Damrosch pour celle de Goethe ; cela nous rapproche, on le verra. Le choix de la date de 1933 n’est, bien sûr, pas innocent, puisque le début de l’exil d’Auerbach en Turquie, qui devait durer jusqu’en 1945, coïncide avec l’avènement du Troisième Reich, mais aussi renvoie, par excellence, au déracinement et à l’antinationalisme de la Littérature Comparée. « Le caractère national continue de se projeter spectralement sur les théories et les approches, même à notre époque d’anti-essentialisme culturel. [...] En l’absence de pays spécifique ou d’une identité nationale unique, la Littérature Comparée travaille nécessairement à établir un site disciplinaire non défini nationalement et place de grands espoirs dans l’évitement des pièges de la Weltliteratur, surtout dans une économie de plus en plus mondialisée gouvernée par des échanges et des flux transnationaux. » (DWL, 77) Premier intérêt de ces considérations : elles mettent en place, à côté du modèle de mondialisation expansive de Damrosch, un autre modèle parallèle et non mutuellement exclusif fondé sur le nomadisme, l’exil, la délocalisation forcée ; nous n’avons plus affaire seulement au musée goethéen, avec ses fenêtres de taille variable ouvertes sur le monde, ni au tourisme de pillage orientaliste de Layard et des compagnons de Bonaparte en Égypte tels que Vivant Denon, ni à la politique des éditeurs médiateurs comme Madame Debray négociant à Francfort le copyright du témoignage de Rigoberta Menchú, mais à un Kafka d’après 1938 qui aurait dû pour de bon arpenter le monde à moins de finir dans une chambre à gaz. L’hostilité mal dissimulée de Gayatri Spivak à l’encontre des exilés centreuropéens fondateurs de la « vieille » Littérature Comparée aux États-Unis prend à cette lumière un sens plus sinistre encore, tandis qu’on voit parfaitement ici comment, en phase de mondialisation économique accélérée, des nationalismes exacerbés fabriquent des apatrides vitaux conduits à se réunir en des lieux paradoxaux tels que la Turquie d’Europe post-kémalienne.

28Si, comme le dit Moretti, dont les « Conjectures sur la littérature mondiale » sont reprises ailleurs dans le même volume (148-162), « la littérature mondiale n’est pas un objet mais un problème, et un problème qui appelle une nouvelle méthode critique, » (DWL, 78), Emily Apter, réexaminant la pratique de Leo Spitzer, autre exilé, avec Auerbach, sur la rive du Bosphore, n’en conclut pas, bien au contraire, comme Moretti, qu’en ce qui concerne la mondialité littéraire « la distance est une condition de la connaissance, car elle permet de focaliser sur des unités beaucoup plus petites ou beaucoup plus grandes que le texte : procédés, thèmes, tropes —ou genres et systèmes. » (ibid.) La disparition du texte dans ces opérations n’a aucune raison, selon elle, d’être inscrite aux pertes et profits. La pratique de Spitzer, « la cacophonie mise en scène de rencontres multilingues, [constitue] un exemple de comparatisme qui relève le double défi de la portée globale et de la proximité textuelle. » (DWL, 79) Occasion de pousser un parallèle révélateur (et paradoxal) avec le très anti-historiciste Étiemble, en soulignant sa filiation avec Spitzer : « Si Étiemble a façonné un comparatisme global futuriste pour les années 60 qui est encore pertinent pour nous, il a hérité une vision qui avait déjà été mise pédagogiquement en pratique par Spitzer dans les années 30. » (DWL, 83) Ce n’est sans doute pas par hasard qu’Étiemble avait choisi de se voir comme un exilé de tous les totalitarismes de son temps, réfugié en France faute de mieux, et j’interprète plus facilement aujourd’hui, sous l’importance qu’il se donnait emphatiquement, la valeur programmatique de son propos quand il me déclarait vers 1970 dans son bureau de la Sorbonne : « Moi qui suis persona non grata tant à Moscou qu’à Pékin et à Washington... » En bref, il faudrait être (chassé ou transféré) d’ailleurs pour percevoir correctement la mondialité littéraire.

29Finalement, l’exemple d’humanisme transnational et d’éthique de la coexistence au milieu des « guerres philologiques », que représentait Auerbach pour Edward Said est enraciné dans le déracinement en tant que perte des deux illusions symétriques, celle de l’innocence et celle de la faute originelle, donc en tant que condition pleinement humaine. Strictement dans le même ordre d’idées, Emily Apter démontre avec éclat comment l’impératif catégorique spitzérien d’analyser les textes dans le minutieux détail de leur écriture en langue originale n’avait rien à voir avec un refus de la traduction mais manifestait, à l’inverse de « la complaisance unilingue » (DWL, 105) favorisée par la fréquentation exclusive de textes servis tout traduits, l’exigence continuelle d’un exercice de translation active de l’étude. Se porter vers le différent, où qu’il loge, encore une façon raisonnée de pratiquer la littérature mondiale comme mode de lecture et comme mode de vie : « L’invention de la littérature comparée par Spitzer à Istanbul a transformé la philologie en quelque chose où l’on peut reconnaître aujourd’hui la vie psychique de l’humanisme transnational. » (DWL, 109)

30À reculons, l’article du Danois Peter Madsen « World Literature and World Thoughts : Brandes/Auerbach » nous ramène aussi vers des penseurs de monde dont nous n’avons pas fini d’entendre parlervi, car ils fournissent les substrats européens essentiels des problématiques actuellement récupérées outre-Atlantique, comme le sont aussi les substrats indiens (Tagore) ou afro-caraïbes (Senghor, Césaire). L’analyse du fameux article d’Auerbach, « Philologie der Weltliteratur », dont il sera à nouveau question un peu plus loin dans ce compte rendu, et dont il faut souligner le « der » qui n’est pas un « und », insiste sur le caractère hégéliennement historien du concept et de la méthode d’Auerbach : « L’histoire, en tant que discipline humaniste, était pour Auerbach le seul mode d’enquête capable de fournir un tableau total de l’humanité. » (DWL, 55-56) Selon Madsen, « cette vision de la tâche des études littéraires est évidemment marquée de façon décisive par une vision profondément pessimiste et antimoderne du processus historique. » (DWL, 57) On ne saurait le nier, mais il est surprenant de constater qu’une même vision de l’histoire conduisait Étiemble peu après à une idée totalement opposée de la tâche ou plutôt de la méthode des études littéraires ; sans doute l’après-guerre d’Étiemble était-elle moins irréparablement marquée que celle d’Auerbach par la mémoire de la Shoah, mais je crois aussi qu’Étiemble voyait dans le verbe poétique ou romanesque moderne un modèle d’affranchissement de la loi mythique de l’Histoire là où Auerbach y pressentait un oubli menant à sa répétition inconsciente. Le mondial de littérature peut donc se jouer sous ces deux modalités.

31En citant quelques lignes d’un essai de Georg Brandes écrit en 1899, Madsen réclame pour celui-ci l’antériorité de la perception du risque d’aplatissement insensé (indifférence) qu’une certaine mondialisation fait courir à la production littéraire moderne hors les nations : « Ce qui est écrit directement pour le monde sera sans valeur comme œuvre d’art, » disait Brandes. (DWL, 61) Je traduis de la traduction anglaise ; si les temps verbaux sont conformes à ceux de l’original, leur discordance floue rend cette phrase bien curieuse : Brandes voulait-il dire que ce qui est écrit maintenant (ou en n’importe quel temps ?) directement pour le monde sera (à jamais, comme maintenant) sans valeur ? Ou bien faudrait-il restituer plutôt une formulation hypothétique : « ce qui serait écrit n’aurait aucune valeur » ? Et encore, quelle était la portée réelle de cette hypothèse, si c’en est une ? Était-ce une hypothèse d’école ou bien une prophétie et un avertissement ? Madsen n’envisage pas vraiment cette question, bien qu’elle se pose avec acuité dans le contexte actuel, comme on l’a vu plus haut à propos des travaux de Damrosch et de ceux de Francesca Orsini. Il n’est pas rare en effet que l’on reproche, par un amalgame assez brutal, à la fois aux Versets sataniques et à la série des Harry Potter d’être écrits directement pour le (marché) mondial ; or, si Zola pensait d’abord français et écrivait « pour la France » plutôt que « pour le monde », sa faible circulation mondiale est-elle un critère de qualité esthétique ? Inversement, écrivant consciemment pour le monde, Hugo se leurrait-il ? ou, sinon, faut-il refuser à ses œuvres toute valeur esthétique ? Et encore, jusqu’à quel point viser un public étroit a-t-il pu être la condition, réalisée dans le passé, de la mondialisation moderne d’une œuvre ? Question d’ailleurs évoquée par Damrosch à propos de Dante et à laquelle j’aimerais pour ma part aussi suggérer une réponse toute différente des affirmations de Brandes : Dante, comme Chrétien de Troyes, Virgile ou le scribe de Gilgamesh écrivaient déjà, comme Hugo, Asturias ou Rushdie, directement pour le monde, mais ce monde était géographiquement et culturellement beaucoup plus étroit que celui de Victor Hugo, de Tolstoï ou de Tagore. Dans « littérature mondiale », il ne faudrait pas comprendre « monde » comme une affaire de totalisation encyclopédique listée mais de structure d’inclusivité. Il y a « village » dans « global village ». Chez Brandes, comme plus tard chez Auerbach, on l’a observé, perdurent encore les figures symétriques du scripteur et du lecteur solitaires face à la masse infinie des textes actuels et possibles, des figures qui ressemblent étonnamment à celle du héros romantique, à celle du personnage type des tableaux de Friedrich, minuscule David face à un cosmos-Goliath —vision bien différente de celle, post-moderne, d’un « électron libre » ou d’une particule ballottée sans cesse entre les multiples champs d’attraction et de répulsion d’un milieu infiniment complexe, lui-même menacé d’entropie.

32Dans ces conditions, la rétrospection vers un Brandes ou même un Auerbach n’est pas forcément une aide à la lucidité sur notre présent ; les avenirs de notre passé ne sont pas nécessairement les passés de notre avenir, le concept de littérature mondiale doit aussi se penser comme rupture, comme le préconise Moretti. Madsen ne s’appesantit pas, c’est dommage, sur la tonalité de la réception mondiale, et particulièrement chinoise de Brandes en citant un extrait d’un article du doyen de la Faculté des Lettres de Pékin en 1915, qu’il considère comme grosso modo fidèle à l’esprit de Brandes : « Grâce au développement de la science depuis la fin du XIXe siècle, on a découvert la véritable nature de l’univers et de la vie humaine. » (DWL, 64) On est au plus près du positivisme scientiste, de la suprématie des modèles apparemment offerts par les sciences de la vie (Brunetière) et les sciences physiques, et l’on ne s’est guère éloigné des éloges de Newton dans la poésie encyclopédiste. L’Europe reste mère des arts et des sciences, à cette différence près qu’il faut accorder un crédit supplémentaire aux différences nationales (Lanson). On ne saurait s’étonner que Brandes, par la contradiction romantique habituelle qui assimile les nations à des sujets individués (Michelet) et vice versa, « interprète essentiellement la Révolution Française en termes de libération de l’individu et spécialement de l’individu extraordinaire. » (DWL, 69). Dès lors, ce n’est pas rendre grand service à la pensée d’Auerbach que de la rabattre sur un tel ascendant supposé, et les « idées mondiales » de Brandes, comme celle de liberté, nous semblent y perdre quelque chose de leur universalité. Le traité de La Paix perpétuelle de Kant (1795) cité in fine apporte un correctif plus salutaire que naïf aux présupposés de Brandes qui, je le crains, à partir d’un monde divisé entre Europe et reste du monde, l’empêchaient absolument de penser le mondial : « Parce qu’une communauté (plus ou moins étroite ou élargie) est [la forme d’organisation] de loin la plus répandue chez tous les peuples de la Terre, une transgression des droits en un lieu du monde est ressentie partout, par conséquent l’idée d’un droit de la citoyenneté du monde n’est ni fantasque ni exagérée [...] » (DWL, 74). La littérature mondiale devrait être comprise, pour le meilleur et pour le pire, comme une solidarité d’actions et de droits, compréhension qui ne peut résulter —même si Kant ne le disait pas encore— que d’une pensée plurielle, dynamique et polycentrique de l’universel. L’ouvrage édité par Christopher Prendergast, placé volens nolens sous le signe de la discussion des thèses conflictuelles et concurrentielles de Pascale Casanova, n’en prend sans doute pas tout à fait assez le chemin, bien que l’éditeur l’ouvre par une démolition en règle de celles-ci.

33Prendergast intitule sa contribution liminaire « La République mondiale des Lettres », reprenant le titre même de l’ouvrage massif publié par Casanova en 1999. La contestation des hypothèses de travail, des arguments et des visées de cette historienne et critique littéraire par Prendergast ne retiendra pas longuement notre attention pour l’instant, car sa pensée est l’un des deux foyers capitaux de l’ouvrage collectif français que nous examinerons à la suite. Ce qui nous intrigue plutôt d’emblée, c’est qu’il ait fallu attendre la publication de la République (et sa traduction) pour que le forum des études postcoloniales se transfère sur un nouveau site libellé « mondial », alors que la problématique de la mondialisation est strictement contemporaine de celle de la postcolonialité. En énonçant l’inacceptabilité actuelle d’une ancienne définition de la littérature mondiale en tant qu’ « autobiographie de la civilisation » par un certain Richard G. Moulton, Prendergast nous explique qu’une telle vision unitaire d’un récit fait par un narrateur unique —métaphorique, bien sûr, mais peu importe, semble-t-il— choquerait aujourd’hui les esprits : « vraisemblablement, on aimerait mieux [maintenant] morceler (break up) et diversifier cette histoire et ses sujets en fonction de la pluralité des cultures humaines. » (DWL, 3) C’est un premier élément de réponse, car les termes de « République mondiale » sont suffisamment équivoques pour abriter à la fois une idée d’universalité (héritée d’un passé idéaliste et utopiste, à la Kant, la république y garde le sens de bien commun) et des débats très vifs (voire violents) entre partis, minorités et groupes d’intérêts qui se disputent sans relâche cette chose commune, se l’appropriant inégalitairement à chaque changement de majorité ou d’alliances (la république prend le sens moderne d’une démocratie parlementaire). Effectivement, Prendergast relève à juste titre que « la rivalité et la compétition sont les concepts mis au premier plan par Casanova, étayés par l’armature du travail théorique de Bourdieu sur la constitution des ‘champs littéraires’ (même si, par bonheur, elle nous épargne la version la plus sauvagement pathologique de la théorie de la littérature comme zones de combat illustrée par Harold Bloom). » (DWL, 7) Il frappe où ça fait mal en dénonçant la tendance. Mais je pense qu’on pourrait avancer un peu plus loin dans l’interprétation en dosant plus subtilement l’agressivité de la réaction.

34 Le caractère assez disparate de l’ouvrage ne tient pas seulement à une politique éditoriale qui est devenue en général celle de la New Left Review dans sa seconde époque et donc des éditions Verso, je crains qu’il ne reflète involontairement la vision de Casanova de la littérature mondiale, mais aussi de sa problématique (puisqu’elle est un problème, dixit Moretti) comme foire d’empoigne. Sous cet aspect, le mondial est le nouveau lieu où s’affrontent non pas les communautés entre elles, ou les communautés contre l’Empire, mais l’universalisme (européen) au relativisme communautariste (censément extra-européen). Tous les auteurs réunis sont occidentaux et un tiers seulement des contributions portent explicitement à un titre ou à un autre sur des domaines non occidentaux du mondial. Je ne veux pas accuser Prendergast d’être européocentrique, ce serait très injuste, mais la critique d’une théorie du mondial qui maintient fermement Londres et Paris comme centres incontestables de production de la reconnaissance qui mondialise les œuvres oblige à rendre, en tout état de cause, à une Europe qui résiste à sa « provincialisation » (Dipesh Chakrabarty) la place d’un objet d’attention prééminent. En même temps, on découvre —ce qui ne devrait pas nous rendre trop perplexes— la collusion théorique entre l’économie classique débouchant sur l’exaltation du marché mondial libéral et la mondialisation de la théorie marxiste, au plan de l’économie symbolique aussi.

35L’essai de Tim Reiss réédité dans le même volume nous fournira provisoirement la conclusion énigmatique qui convient en l’occurrence (il parle de Ngugi) : « Les questions de pouvoir restent non résolues quand on n’a ni identité ni un moyen de savoir ce qu’une ‘identité’ pourrait bien être. » (DWL, 143) Heureusement, peut-être cette ignorance et cette indécision sont-elles les marques de naissance d’une littérature mondiale ?

36Comme le montre son introduction, Où est la littérature mondiale ? doit sans doute son titre à la préemption du « Qu’est-ce que... ? » par Damrosch ; la question posée n’est pas réellement différente, malgré quelques inflexions, et l’approche se dit inévitablement historique : « Si [la notion] a un sens qui mérite d’être interrogé, ce n’est pas parce que la littérature, par nature ou par fiction, est mondiale, mais bien parce qu’elle est ‘devenue’ mondiale. » (OELM, 6) Et nous voici repartis, avec Goethe, pour un tour de manège. Plus curieuses sont les raisons avancées pour la résurgence de la notion : d’une part, « la bibliothèque s’accroît et moins on la maîtrise, plus il nous appartient de la ranger et de la comprendre comme totalité, » (OELM, 7) d’autre part, « la mémoire des écrivains et des lecteurs est désormais un territoire babélique, où résonnent ensemble des textes venus de près ou de loin, des langues multiples (même si elle les retient en traduction), des territoires sans voisinage réel. » (ibid.) L’angoisse de la « monoculture » (Lévi-Strauss, avant Amin Maalouf) est moins à l’ordre du jour que le souci de mettre de l’ordre dans l’archive, grâce à une cartographie, par exemple. Il s’agit de se pencher, dans l’intérêt des disciplines établies (littérature comparée ou générale, voire « littérature tout court » —est-ce à dire la théorie littéraire ?) sur la littérature du monde entier, non sur « une littérature pour le monde entier, qui reconduirait alors aux phénomènes de mondialisation. » (ibid.) Même thème que chez Madsen commentant Brandes (voir supra). Question : le devenir mondial de la littérature, dont on nous parlait plus haut n’est-il pas un phénomène de mondialisation ? Malgré ces embarras conceptuels initiaux, le livre, dans son ensemble, n’est pas complètement décevant, du moins pour qui est au courant de l’état de la problématique dans le monde anglo-saxon, car on y verrait difficilement une introduction à celle-ci pour le lecteur francophone, l’absence d’une bibliographie de base étant particulièrement regrettable.

37Le volume se compose de deux grandes parties, la première bizarrement intitulée « La notion de littérature mondiale entre politique et histoire », comme si la politique et l’histoire constituaient des pôles opposés, et la seconde, plus judicieusement,  « Du bon usage de la littérature mondiale », bien qu’elle n’offre ni recettes éprouvées ni outils critiques véritablement innovants.

38Puisque l’article d’Auerbach, introduit par Christophe Pradeau et pour la première fois traduit en français a la vedette, occupant le début de la première partie, et qu’Auerbach prétendait en son temps faire le point sur le terme de littérature mondiale à la manière de Goethe, en considérant le présent et l’avenir, il convient d’entrer en finesse dans ce bilan et cette prospective tous deux ancrés dans un passé susceptible de nous échapper d’un instant à l’autre ; à partir de cette méditation oscillant entre pessimisme foncier et reprise en main dialectique, nous pourrons sans doute mesurer le chemin parcouru ces cinquante dernières années.

39Auerbach part d’un présupposé auquel il confère le statut de constat : « Notre terre, qui est le monde de la littérature mondiale, rapetisse et perd de sa diversité. [...] la vie des hommes sur toute la planète s’uniformise. D’abord parti d’Europe, le processus de stratification s’étend, qui ensevelit toutes les traditions particulières. » (OELM, 25) Et encore, quelques pages plus loin, « la conception de la littérature mondiale que nous défendons [...] considère comme inéluctable la standardisation en cours de la civilisation planétaire. » (OEM, 29) Autrement dit, a) c’est bien dans un cadre de mondialisation ou plutôt de globalisation forcée qu’Auerbach croit développer son argumentation, et, b) les deux phénomènes moteurs pour les éditeurs d’OELM, à savoir la croissance effrénée de la bibliothèque et le babélisme des acteurs de la communication littéraire, n’étaient pas déterminants pour Auerbach, nous les retrouverons un peu plus loin dans son essai en tant qu’obstacles pragmatiques au bon exercice philologique, mais non en tant que déterminants de principe de cette activité. Il nous faut donc nous demander si le chronotope de l’essai d’Auerbach est encore commensurable au nôtre : son point de vue est surplombant et se fixe sur une dynamique d’empreinte et d’effacement des particularités culturelles antérieures qui a été en partie celle de la colonisation et du partage du monde entre puissances « européennes ». Christophe Pradeau relève très justement que la survie de cet article et la coloration de l’image d’Auerbach qui lui est associée sont dus dans une large mesure à Edward Said qui, après sa traduction de 1969, l’a souvent cité et commenté ; « il a pris rang », dit Pradeau, « parmi les textes fondateurs des postcolonial studies. » (OELM, 15) Si ceci reste vrai, la vision qu’il offre ne risque-t-elle pas de souffrir du déclin prévisible et déjà actuel de la théorie postcoloniale et, précisément, du besoin de penser stratégiquement en d’autres termes ? Je n’en suis pas du tout sûr, car la lecture de Said répondait à des préoccupations qui étaient celles des années 70, pas celles des années 50 ou du XXIe siècle : Auerbach ne voit peut-être pas tout l’impact du fait colonial et des luttes pour l’indépendance qui vont déterminer le style politique de la plupart des pays du monde jusqu’à nos jours, mais il voit, sous la guerre froide, une tendance à beaucoup plus long terme, celle d’un marché unique (et inégalitaire) des valeurs symboliques, conforme dans sa structure à celui des technologies et des biens de consommation. Plusieurs seuils ont été franchis, la lutte entre résistances locales ou régionales et pouvoirs de la globalisation est devenue encore plus aiguë si possible, certes, mais les enjeux sont les mêmes. Le problème serait donc plutôt de décider si nous pouvons à notre tour, en cet autre palier du conflit planétaire, nous sentir vivre « en un kairos de l’historiographie intelligente »(OEM, 17), ou bien si ce moment fragile reconnu par Auerbach est à jamais dépassé...

40Auerbach pensait dans un long terme qui le renvoyait, à fins de synthèse, aux origines antiques et médiévales dont la connaissance avait été rendue désirable, sinon accessible, par l’impulsion de l’humanisme historique goethéen : « il ne s’agit pas seulement ici de la découverte du matériau et de l’élaboration des méthodes permettant de l’étudier, mais aussi de sa pénétration et de sa mise en valeur dans une histoire intérieure de l’humanité, dans l’élaboration d’une représentation de l’homme qui soit unique dans sa multiplicité. » (OELM, 27) Puisque notre souci semble devoir être, aujourd’hui plus encore qu’en 1952, d’organiser et de renforcer la pensée du long terme face aux pressions de la spéculation instantanée (grattez votre ticket et vous saurez tout de suite si vous avez gagné) et de la traduction simultanée, toutes les propositions d’Auerbach seraient à mettre sur la table. Cependant nous ne pouvons que regretter qu’il n’en ait guère qu’une à nous faire —nous allons l’examiner— et que l’espace qu’il espère construire et élargir pour faire pièce à l’étroitesse du présent ne soit qu’une métaphore convenue du temps : « Dans la réalité du monde, l’histoire est ce qui nous concerne le plus, nous touche le plus, nous forme le plus à la conscience de ce que nous sommes. Car elle est le seul sujet qui nous mette sous les yeux l’ensemble des hommes. » (ibid.) D’où ce correctif, sans doute pour ne pas trop laisser prise aux accusations de passéisme : « En parlant de l’histoire comme sujet, je n’entends pas seulement le passé, mais plus généralement la marche des événements, ce qui inclut le présent. » (ibid.)

41Il n’est pas absolument rassurant que le présent soit absorbé dans les conséquences d’une loi (une « marche des choses ») qui permet de le décrire comme résultat plutôt que comme lieu de délibération et d’action. En outre l’amplitude historienne exigée de ce « perspectivisme » n’a pas la moindre chance d’être obtenue à l’échelle géographique de la planète, il faudra se rabattre sur une seule tradition, « la nôtre » : « Certains dominent encore la totalité du matériau, en ce qui concerne l’Europe du moins. » (OEM, 31). Nous voici dans une situation presque pire que celle des philosophes des Lumières pour qui le présent des sauvages incarnait le passé des civilisés. Pour ce qui relève des études, le plus pressé est de remonter le plus loin et de la façon la plus détaillée possible dans le passé européen, car « on ne devrait pas avoir besoin de professeurs, me semble-t-il, pour s’approprier Rilke, Gide ou Yeats. » (ibid.) Auerbach rêve le très long terme, mais en arrière seulement, il ne prévoit pas que Rilke, Gide ou Keats auront très vite cessé, avec l’accélération de l’histoire, d’appartenir au présent ou même à un passé proche, et que les films en noir et blanc appelleront, à peine vingt ans après la généralisation du tournage en couleurs, une éducation à cette représentation révolue, devenue invraisemblable et littéralement invisible, alors même que des véhicules automobiles qu’on y voit circulent encore dans nos rues.

42Le raisonnement est le suivant : 1) le présent est le temps de l’uniformité, 2) il faut recourir au passé pour trouver la diversité perdue, 3) la masse des matériaux du passé disponibles dans le monde ne peut être maîtrisée par aucun chercheur, 4) il faut recourir à la profondeur d’un seul passé divers plutôt qu’à la largeur d’un présent unifié. C’est ce raisonnement qui est obsolète chez Auerbach, et il l’est pour trois raisons : 1) parce qu’ayant posé l’uniformisation comme une fatalité, il se tient prospectivement en dehors de la controverse qui est plus que jamais la nôtre entre universalisme et relativisme culturel ; 2) parce que, selon lui, la « synthèse » (sans théories abstraites) est la visée de la philologie comparée, et que seul « l’individu » pourrait, en droit comme en fait, la mener à bien ; et 3) parce que, même si une synthèse est à ses yeux provisoire dans le temps, elle constitue par nature un absolu —elle est sublime et seule—, alors que nous tenons maintenant que ce qui s’affronte sur la place mondiale, ce sont autant de synthèses localement fondées sur des traditions hétérogènes. Je me fais, évidemment, l’avocat du diable. Il est vrai, comme l’écrit Christophe Pradeau, que « si, en raison de son caractère ‘prénational’, la culture médiévale nous apparaît riche d’enseignement au moment où le monde s’uniformise, le regard d’Auerbach se veutvii libre de nostalgie. Il y trouve moins un refuge que la force d’affronter l’avenir. » (OELM, 21) Je conteste seulement qu’il réussisse à échapper à la nostalgie, dans la mesure où il voit dans son contexte géopolitique des nationalismes hypertrophiés paradoxalement alliés à un nivellement des différences culturelles. Je me demande en fait si Auerbach n’était pas trop près du présent au contraire : l’effet d’uniformité (dans les discours comme dans les modes de vie) ne serait-il pas produit par un rattrapage de décalages entre civilisations qui n’auront pas duré plus de quelques moments à l’échelle de l’histoire humaine ? Ainsi les inventions séparées de l’écriture n’ont couvert que deux ou trois millénaires entre une humanité planétairement illettrée et une humanité planétairement lettrée, et deux sociétés agricoles de subsistance ou deux sociétés consacrées à l’élevage nomade ne se ressemblent-elles pas tout autant que deux sociétés occupées à la production de moyens électroniques  de communication?

43En dépit de tout ce qui a mal vieilli dans cette pensée, les espoirs qu’elle continue de nourrir la conduisent à conseiller les jeunes philologues (historiens) d’une façon que notre mondialité présente m’encouragerait à répéter, mutatis mutandis, aux jeunes comparatistes : trouvez un point de départ, prenez pour point de départ un ou plusieurs phénomènes curieux (comme le stylisticien à la recherche de la singularité d’une écriture), faites plus confiance à votre intuition d’observateur qu’à des grilles interprétatives réductrices, etc. « La singularité d’un bon point de départ réside, d’une part, dans sa concrétude et sa force, d’autre part, dans son rayonnement potentiel. » (OELM, 35) Il s’agit en somme de se défamiliariser soi-même, de déplacer expérimentalement son attention et son point de vue par rapport à ce que l’école nous fait tenir pour des acquis de la science. La différence entre Auerbach, en période de mondialité restreinte, et nous, c’est qu’il nous faut nous mettre surtout ailleurs, là où ça ne nous regarde pas, pour nous regarder nous-mêmes.

44Annie Epelboin suit, de manière originale et convaincante, les vicissitudes de l’idée marxiste de littérature mondiale (une internationale littéraire dans un seul pays) pour conclure que « pour avoir voulu appliquer ce concept au réel [entendez : pour avoir voulu le faire passer dans les faits], dans l’élan de leur enthousiasme et l’urgence du moment, les révolutionnaires russes ont fait les frais de leur imprudence. [...] Et c’est ainsi que la littérature en tant que telle a aboli son propre projet. » (OELM, 48)

45De façon terminologiquement connexe, Lionel Ruffel se place, lui, dans le contemporain pour évaluer les fonctions et les limites de la notion d’« international », liée à la modernité et située par rapport au « cosmopolitisme » (renvoyant au long terme historique par ses origines grecques) et au « mondial », dont on veut « se tenir en retrait » parce qu’il est « devenu aujourd’hui complexe ». Cet auteur se demande en premier lieu, par une « fiction théorique », ce que l’international pourrait vouloir dire aujourd’hui, ce à quoi il pourrait servir alors que les conditions qui l’ont mythifié depuis les débuts de la modernité ne sont plus maintenant réunies. Sa conclusion, à cette égard, fait de l’international l’héritage d’une modernité morte, qui en évoque le spectre en acquérant une portée historique, non plus géographique : « l’international est un concept spectral, une approche historique de la spatialité littéraire dont le référent principal est la modernité. » (OELM, 55) Mais l’international contemporain, dans cette perte référentielle, ferait office de dessaisissement délibéré, produisant un « lien intempestif », au sens de Derrida. Le privatif « sans » fait merveille en retournant la fin des déterminations en « réaffirmation essentielle du lien entre esthétique et politique. » (OELM, 56) En revanche, l’international d’aujourd’hui combattrait l’enracinement (le local) et, du même coup, le global qui l’émiette dans une littérature de consommation dont la mondialité est « conçue comme un assemblage hétéroclite et improbable où tout est départicularisé et mélangé, internationalisé et dissous [...] » (OELM, 57) On ne nous explique guère comment cet « international », qui ressemble diablement à celui du Collège de Philosophie, se comporte naturellement en anticorps de l’internationalisé, mais nous devinons qu’il doit avoir quelque vertu déconstructive pour « résiste[r] aux autres usages du monde qui sont autant de déformations de l’histoire. » Suivent des exemples de deux voies concrètes de résistance, dont l’une, consistant à « devenir absolument étranger » est illustrée par le cas d’Antoine Volodine, lequel veut « écrire en français une littérature étrangère », (OELM, 61) tandis que l’autre serait une « spectralité comme paradigme esthétique international », malgré un « ancrage national évident ». L’exemple d’Enrique Vila Matas me paraît assez peu convaincant, non pas que les « fantômes » n’y soient omniprésents —et ce sont bien « essentiellement les fantômes que la littérature et les œuvres d’art produisent, ces personnages à la présence étrange qu’on appelle parfois ‘les êtres de papier’ » (OELM, 62)—, mais ils me donnent une impression fort ennuyeuse, pas du tout « unheimlich », de déjà vu, dans d’innombrables métafictions des générations antérieures. Vila Matas travaille pour un éditeur qui a identifié un secteur de marché restreint mais rentable ; il fabrique le haut de gamme (éthéré, désincarné, papyrisé) de cette littérature mondiale —dont se gaussent Pascale Casanova et, avec elle, Lionel Ruffel— qui présente « un monde bigarré, violent et chaleureux. » (OELM, 57) Je crains que notre esthéticien n’ait été abusé par son peu de familiarité avec le genre de la métafiction et les délits d’initiés que facilitent ses cosmi-collages réalisés à partir d’une mise à plat anthologique, ce qui est tout autre chose qu’une réécriture distillée de la longue histoire des représentations.

46Sous le beau titre d’« Un drakkar sur le lac Léman », Christophe Pradeau nous invite d’entrée de jeu à une approche au moins bidimensionnelle de la littérature mondiale. Après nous avoir rappelé que Goethe, en son temps, n’est pas le seul à avoir effleuré le concept, phénomène d’époque au tournant des XVIIIe et XIXe siècles —Friedrich Schlegel, Thomas de Quincey et Mme de Staël devant tous être convoqués—, il va droit à la configuration actuelle : « L’expression de littérature mondiale désigne à la fois une réalité concrète, l’ensemble des littératures nationales, et un processus d’intégration plus ou moins hypothétique : le passage de la littérature en régime mondial. » (OELM, 66) C’est souligner un programme volontariste déjà chez Goethe, « la mise en place d’une véritable dynamique décloisonnante dont le travail de traduction [...] est le ressort privilégié mais non exclusif [...] On pourraviii parler de littérature mondiale quand les littératures nationales, sans cesser d’exister en tant que telles, seront si liées les unes aux autres que les écrivains de toutes les parties du monde auront le sentiment de partager l’espace commun d’une même sociabilité. » (ibid.) La littérature mondiale, ni malédiction ni panacée, reprend figure d’horizon, mais combien différé ? Et, si elle a pu être un programme d’écriture dans le passé, devons-nous la confier au « sentiment » des écrivains ? Celui qui est cité dans la foulée est d’ailleurs, dans une page de Jules Romains, bien plutôt la perception d’une figure de lecteur. Nous apercevons sans tarder qu’il y a deux sortes de décloisonnement, dans le simultanéisme aussi : tout le monde règle sa montre sur l’heure de Paris, ou bien nous sommes dans une salle où vingt-quatre horloges accolent à la même minute toutes les heures du monde.

47C’est pourquoi l’on n’a pas tort de mettre en question le scénario héroïque et optimiste d’un « toujours plus près » ne faisant que mettre en relief la loi des petites différences qui font toute la différence. Christophe Pradeau va donc susciter (via Renan) la rencontre d’Averroès, figure du cloisonnement d’avant le Welt goethéen, avec Borges, qui évoque, lui, parmi une dizaine d’autres écrivains, le nouveau « régime mondial ». Borges, en effet, au moment d’écrire sa nouvelle sur Averroès, l’homme qui ne pouvait concevoir le sens de tragédie ou de comédie, car il ignorait ce qu’est un théâtre, s’aperçoit qu’il n’est guère mieux informé sur son personnage que celui-ci sur le théâtre. L’imaginaire borgésien se place dans l’entre-deux de mondes que l’on n’aura jamais fini de décloisonner. Est-ce à dire que la littérature mondiale est un vaste contresens, dont le seul sens parcourable serait la cloison du labyrinthe qui, la séparant, l’annule ? En tout cas, si Borges est reconnu « comme l’un des écrivains mémorables du XXe siècle, [il] le doit moins [...] à son entreprise de constitution d’un patrimoine littéraire national qu’à la façon inimitable qui est la sienne d’investir le liant, cet espace national qui fait le lien entre les mondes. » (OELM, 76) Je passe sur « national » et « transnational » sans broncher, mais on pourrait objecter abondamment que l’union du gaucho et de la culture portègne, avec quelques figures orientales au milieu, le tout baignant dans un nonsense très britannique, cristallise l’image ironique d’une nation argentine disparate —dont l’identité est exactement caractérisée par le disparate— et qui, incapable de se souder autrement que par des paix provisoires avec elle-même, représente tout autant un monde lié par l’incongruité de ses composantes. Quoi qu’il en soit, Christophe Pradeau a parfaitement raison de nous donner à entendre qu’il y a une différence historique, qu’une mondialisation s’est produite entre Averroès et Borges : avec ou sans contresens, tous les jeux de rôles transculturels sont en principe possibles aujourd’hui. Enterré à Genève, tout près de Calvin mais sous une stèle viking, Borges, dans ce geste symbolique qui lui survit, nous dirait que le mondial est, comme lui, bifrons et fait d’un équilibre précaire entre cloisonnement et décloisonnement. Précarité, encore une fois, d’un kairos du perspectivisme historique, ou bien celle d’un acte tragique juste avant le basculement ? Collusion ou collision, le virtuel fait son apparition dans les dernières lignes de l’essai, sans doute parce qu’il est le « liant », depuis beau temps, entre « littérature » et « mondiale ».

48Les travaux et l’entretien réunis dans la deuxième partie de l’ouvrage sont tous plus ou moins d’avance dépassés par ces scintillantes intuitions. Nous les balaierons du regard sans trop de ménagements.

49Contrairement à la plupart des critiques intervenant dans ce débat, qui ont, un peu vite à mon goût, remisé Étiemble au musée des théories fanées, Judith Schlanger, dans « Les scènes littéraires », s’appuie initialement sur une discussion des Essais de littérature (vraiment) générale. Certes, c’est pour observer qu’Étiemble employait indifféremment, « comme on l’a longtemps fait [les termes] de littérature générale ou comparée ou universelle ou mondiale », car c’était avant que « les écrits des formalistes russes [ne fussent] entrés dans notre horizon. » (OELM, 86) L’idée du général ou la littérarité, remarque-t-elle, se placent à un niveau d’abstraction telle que leurs illustrations peuvent être empruntées à un corpus très limité, tandis que la littérature mondiale, celle dont Étiemble revendique polémiquement la légitimité, renvoie à la diversité du « concret des langues multiples et des nombreuses scènes nationales et locales. » (OELM, 87) Je ne crois pas toutefois que cette opposition forme un nœud embarrassant ni qu’elle trahisse seulement une « conscience malheureuse de la polyexpertise. » (ibid.), mais au contraire que le mondial exige et présuppose à la fois une théorie de la littérarité autre, plus complexe, plus riche et plus généreuse que celle des formalistes (trop ancrée dans une régionalité slave qui se veut avant tout européenne parce qu’elle fait partie d’une entreprise de modernisation et d’intégration qui fut partagée par les derniers tsars, les mencheviques libéraux et les bolcheviques). L’enfermement du littéraire dans l’autotélie poétique n’était, dès lors, que l’un des choix possibles parmi ceux qui visaient impérialement une conception unifiée du mondial en tant qu’universel. Étiemble, bravement, dirai-je, ne renonce pas à l’universel ; l’universel, pour lui, c’est le comparable du mondial, d’où ce souci de la transversalité, d’un multi-ancrage concret qu’il admire chez un Dumézil. Il faut une dose de mauvaise foi pour comprendre exclusivement comme hubris de surplomb son « effort pour échapper au déterminisme de sa naissance. » (cité dans OELM, 89) Judith Schlanger se révèle très vite imperméable à la logique de l’éclectisme raisonné d’Étiemble, elle se sent visée par ses attaques contre le provincialisme européen et y réagit avec une ironie condescendante qui lui donne le beau rôle de personne pratique : trêve de fumisteries et de balivernes, il est temps d’avancer !

50C’est là que tout se gâte, car elle utilise un bulldozer pour trier les torchons des serviettes : « Dans l’ensemble des pays non occidentaux, on semble écrire actuellement le même type de fiction : un récit de facture moderne bien rodée, qui raconte une expérience locale particulière, soit individuelle, soit collective. Autrement dit, il s’agit de romans régionalistes, au même titre que les romans berrichons ou lorrains d’autrefois. » (OELM, 92) On se demande, ici, si l’amalgame vole au secours de l’ignorance délibérée ou vice versa :

511) dans cet énoncé, « pays » est-il un synonyme euphémistique de nation ? la pensée du mondial est-elle compatible avec l’idée de « pays », l’une des armes affectives et idéologiques les plus employées pour le combattre (du Canada à l’Occitanie en passant par les Antilles ou le Soudan), du moins tant qu’un régionaliste n’est pas nobélisé ?

522) dans un monde mondialisé, qu’est-ce que « les pays occidentaux » ? les pays riches, les pays industrialisés, les sociétés postindustrielles, les pays du Nord —dont plusieurs sont dans l’hémisphère sud—, ceux qui sont situés entre Moscou ou Varsovie et San Francisco, ceux de tradition judéo-chrétienne ?

533) à supposer, contre toute probabilité, que cette catégorie recouvre quelque chose, au nom de quoi les « pays non occidentaux » formeraient-ils un « ensemble » comprenant indifféremment la Chine et le Zimbabwe, Tonga et le Mexique, l’Arabie Saoudite et le Brésil ?

544) la production littéraire se résume-t-elle aujourd’hui, et définitivement, à la « fiction », et la « fiction » est-elle, formellement et philosophiquement, un seul genre ?

555) à supposer que l’on écrive (partout ailleurs qu’en Occident) le « même type de fiction », ce qui est aisément falsifiable, n’écrit-on rien d’autre ? pas d’autre fiction ? pas de poésie traditionnelleix ? pas de théâtre, pas d’essais, pas de scénarios de film ? Consultez au moins les catalogues d’éditeurs ou les recensions données dans la presse nationale et régionale de deux ou trois « parties du monde », et vous verrez aisément que la macdonaldisation du littéraire est partout moins avancée qu’en « Occident ».

566) pourquoi cracher sur le roman régionaliste berrichon ou lorrain d’autrefois (on veut des exemples) ? faut-il confondre le roman régionaliste avec le roman régional ? le roman avec la littérature régionale (Leroy avec Manciet) ? le roman parisien, londonien ou new-yorkais n’est-il pas régional ?

577) Jules Verne, Conrad, Larbaud et Morand, Lawrence Durrell et Henry Miller, Graham Greene, Arthur Koestler et Mircea Eliade ne sont-ils pas plutôt qu’Eugène Leroy, Thomas Hardy, Emilia Pardo Bazán et Grazia Deledda les prototypes de la fiction Big Mac ? S’il y a des rues « Julio Verne » dans des villages d’Argentine, c’est sans doute pour la même raison que Borges est cité à la Sorbonne et à Yale et qu’Oxford, Alabama, Región et Malgudi sont sur la carte de la lecture, à savoir la tension et la torsion entre le local et l’universel dont Claudio Guillén comme Étiemble avaient fait leur mondial.

58Judith Schlanger nous invite étrangement à « délaisser la philologie pour l’histoire, » (OELM, 93) poussant jusqu’à l’absurde la faille logique qui menaçait les propos d’Auerbach. « Il y a dans la création littéraire un ancrage nécessairement local, » (OELM, 94) affirme-t-elle sans tenir compte qu’il n’est de lieu sans ailleurs qui le presse de l’intérieur comme de l’extérieur, ni que le « local » ne saurait avoir le même sens enclavé dans un monde inconnu et situé dans un monde construit par les réseaux de communication. Ne trouvant plus son « local » dans le monde actuel, dissociant abusivement la « création » de la lecture et ne pouvant concevoir une lecture universelle à partir d’une création « locale », elle réduit un « régime mondial de la littérature » mentionné pour mémoire à une vague aspiration des lecteurs d’aujourd’hui et va chercher le local dans un passé qui n’en peut mais. En somme, cet essai réunit toutes les conditions pour rendre inopérant critiquement et théoriquement le concept qu’il prétend contribuer à explorer.

59L’article suivant, « Conditions d’une ‘critique mondiale’ », de Xavier Garnier, semble d’emblée adopter une orientation temporelle inverse de celle de Judith Schlanger : « La question essentielle que la critique mondiale doit poser aux œuvres n’est pas d’où viens-tu mais où vas-tu ? L’enracinement de l’œuvre dans un territoire culturel est une donnée qui nous maintient en amont de celle-ci. » (OELM, 101) On devrait donc se consacrer plutôt à une critique des « effets », ce qui semble partir d’une bonne intention, similaire à celle de Damrosch. Or l’antithéorisme inspiré d’Antoine Compagnon interdit de développer une critique littéraire fondée sur l’analyse des actes de communication et mène le projet droit à l’échec. Les conditions posées à la critique pour accomplir sa fonction prétendument militante de prouver (à l’université !) « que la littérature existe » (OELM, 103) excluent le jugement et doivent témoigner d’un faire-semblant d’empathie étranger à l’attitude du lecteur qui ne veut pas être dupe. On avait cru être invité à un banquet lectoral, eh bien non, le critique risquerait d’y perdre son gagne-pain. Visiblement obsédé par la peur du chômage, il arbore un profil bas (l’interprétation est l’ennemie de la critique) et garde son orgueil secret (il a des trésors d’intuition, ce qui ne regarde, après tout, que lui). C’est avec un choc que j’ai lu, p. 104 : « On aura sans doute reconnu dans ces propos sur le sens de l’activité critique l’empreinte du philosophe Gilles Deleuze. » M’étant énergiquement frotté les yeux pour relire les pages précédentes, je n’y ai toujours pas identifié la moindre trace d’ADN deleuzien, non plus que dans les suivantes. Si l’apport de Deleuze se réduisait à une distinction entre littératures « majeures » perceptibles à travers un champ littéraire, et une littérature mineure déterritorialisée par « un nouveau point de vue sur la littérature » remettant en question la notion de socle culturel, il serait bien mince et bien équivoque. Avec des présupposés antinomiques de ceux de Judith Schlanger, Xavier Garnier aboutit à une pareille méconnaissance des structures de la mondialité littéraire dans sa triple production, comme créativité, comme médialité et comme réceptivité interprétative. L’anonymat supposé des « agencements collectifs d’énonciation » n’a rien d’un chaos réjouissant pour l’intuition postmoderne, il appelle tout au contraire une vigilance théorique accrue pour y reconnaître l’expression et la contestation d’une hiérarchie profondément altérée des sites d’élocution. Après avoir enfoncé quelques portes béantes sur les relations de la littérature et du politique, l’auteur de cet essai laisse hélas pointer dans ses conclusions le bout d’une oreille très corporatiste : « L’idée d’une littérature mondiale est l’occasion de se débarrasser de la dictature des corpus qui enferme l’activité critique dans des domaines de compétence et en fait une affaire de spécialistes. » (OELM, 112) L’objectif final de « tenter de cerner de façon précise les mécanismes complexes de la création » fait une chute antiparoxystique et un grand clin d’œil rétrospectif aux films mystérieux que se passait la critique française d’avant-guerre.

60Pour en finir avec cette partie du livre examiné, le long chapitre de Jérôme David, « Propositions pour une macrohistoire de la littérature mondiale » est fort peu économique. Rappelant une fois de plus les origines goethéennes et interrogeant les définitions de la notion (qu’il dissocie aussitôt de la pratique comparatiste), il consacre de nombreuses pages à une discussion des ouvrages de Damrosch et de Pascale Casanova ainsi qu’au « dossier Moretti ». Damrosch est bien compris dans l’ensemble, quoique traité un peu trop durement sur deux plans : il n’est pas exact, à mon sens, qu’il « embraye une induction rigoureuse, sans qu’[il, ou sans que l’on] sache très bien à partir de quoi [il] raisonne » (OELM, 119), car son raisonnement, comme l’exige le cadre de la « pensée du mondial », est très correctement abductif, non pas inductif ; il n’est pas vrai non plus que Damrosch emploie le cadre d’analyse de la critique postcoloniale « en lui soustrayant cette règle cruciale de caractérisation des corpus postcoloniaux : la contextualisation sociohistorique attentive aux effets d’hégémonie ; » (ibid.) ses travaux sur Wodehouse, sur Pavic et sur Rigoberta Menchú, en particulier, attestent une grande fidélité à cette règle, si elle est d’application. Au sujet de Casanova et de Moretti, si Jérôme David voit comment ils s’éloignent de Damrosch en « modélisant tous deux la logique de la littérature mondiale sous la forme d’un marché, narratif ou formel pour Moretti, symbolique pour Casanova, » il ne s’aperçoit pas qu’une telle modélisation est aussi présente chez Damrosch, à la fois en amont et en aval de ses études de cas, tandis que Casanova et Moretti, en Européens héritiers malgré eux du formalisme, du structuralisme et de la systématique abstraction marxiste, placent de telles schématisations au centre de leur travail. On a l’impression, à la lecture de la dernière page, évasive et précipitée, par laquelle l’article tente de renouer avec le thème annoncé dans son titre, qu’à une macrohistoire de la littérature mondiale s’est substituée une microhistoire de la notion de littérature mondiale, ce qui n’est pas du tout la même chose. L’observation selon laquelle la « distance nécessaire aux textes littéraires rejoint la distance aux sources historiques défendue par Randal Collins » et certains historiens du long terme ne suffit pas plus à fonder ou même à ébaucher une méthodologie que l’invocation tutélaire de Braudel, de Wallerstein et de Bourdieu. Le projet tourne court sans une histoire différentielle des historiographies littéraires, indispensable tâche préalable qui, elle, pourrait être accomplie à moindres frais, sur un corpus plus réduit que celui du roman...

61Notre ouvrage s’achevant sur un entretien de Pascale Casanova avec Tiphaine Samoyault, on pourrait en retirer l’impression que la réponse correcte à la question « où est la littérature mondiale » est « en France », et plus particulièrement à Paris, quelque part entre Passy et République. On veut bien, sans aller jusque là, que « la publication, en 1999, de La République mondiale des lettres ait « transformé en profondeur l’idée de littérature mondiale et la réflexion sur les méthodes d’investigation de ce champ, » (OELM, 139) et surtout que « la discussion ample et parfois vive » (ibid.) qu’il a suscitée y ait largement contribué, mais la portée de ces constats sera relativisée si l’on tient compte, a) que La République mondiale a été lancée sur fond de théorie postcoloniale (dans le monde anglo-saxon) et, en France, d’exception culturelle en danger face à la mauvaise mondialisation culturelle qui fait tout pour nous anglo-américaniser à vitesse manga, et b) que le titre du livre a fait illusion, comme Casanova le rappelle en disant qu’elle n’a pas essayé de traiter de la notion de littérature mondiale, mais de développer, plus modestement, celle d’ « espace littéraire international ». Pour ajouter aussitôt que, sans vouloir « constituer un nouveau corpus ou [...] élargir les problématiques de la littérature comparée, » (OELM, 140) elle s’est efforcée de décrire « une dimension capitale de la ‘fabrique’ des textes qui a été oubliée, ou qui, en tout cas, a été passée sous silence dans les zones les plus autonomes de l’espace littéraire [...], une structure mondiale [qui est] un espace hiérarchique, inégal, contraignant, violent [...] et qui, de façon invisible [...] imprime sa marque à tous les textes du monde. » (ibid.) La formulation qui attribue autant de qualités perverses à un « espace » n’est peut-être pas idéale pour tracer de façon bien nette le portrait du colonisé et celui du colonisateur littéraire, et l’on peut se demander si une telle abstraction est capable de prendre en charge le mondial, soit la différence d’échelle entre les inégalités de pouvoir qui produisent la valeur symbolique locale et les incommensurables dispositifs d’exploitation qui misent sur un réseau planétaire de transport symbolique, avec sens uniques, postes de contrôle et barrages naturels sur le réseau secondaire.

62On comprend mieux, dans ces conditions, que la « République » de Pascale Casanova ne soit pas à ses yeux une notion politique, et qu’il ne s’agisse pas, pour elle, de « ‘politiser’ la théorie littéraire », ce qu’elle laisse aux études postcoloniales, accusées de court-circuiter le littéraire, comme « toutes les analyses externes des textes littéraires. » (OELM, 142) —elle veut sans doute parler de « critique externe », puisqu’une analyse est forcément interne. En fait, son entreprise mire très exactement cette autonomisation « contre le politique » qu’elle attribue à la littérature ; en changeant le point à partir duquel on observe « la littérature dans son ensemble », imagée comme le métaphorique tapis persan jamesien, elle espère fonder une république autonome de la critique. Il est de bonne stratégie pour cela de renvoyer dos à dos, au sujet de la production de la valeur esthétique, le subjectivisme relativiste et l’idéalisme anhistorique qui, incarnés aujourd’hui respectivement par Genette et par Gadamer, se disputent stérilement le terrain depuis plusieurs siècles. L’espace littéraire mondial apparaît alors comme le champ tout désigné, car pas encore investi par d’autres théories puissantes, pour mettre en œuvre une sociologie historique (bourdieusienne) de la valeur. Il est tout désigné aussi parce qu’il fait un bon objet, un objet résonant de dénonciation. Ainsi l'international apparaît-il, par un nouveau tour de manivelle, comme l'espace authentique dilué et brouillé par le mondial, ce qui permet d’accuser Umberto Eco de le mimer, de « mimer l’autonomie du littéraire », alors qu’il fabrique consciemment des best-sellers mondiaux. Je dois aussitôt émettre trois réserves très graves : premièrement, si l’autonomie du littéraire est un but, un modèle prospectif, on ne peut s’en rapprocher qu’en la mimant ; deuxièmement, le succès éditorial (plus ou moins) mondial du romancier Eco ne prouverait-il pas qu’ayant compris le mondial mieux que Pascale Casanova, c’est cela qu’il mime ? et, troisièmement, si les recettes de pizza d’Umberto Eco connaissent le même succès que les recettes de curry d’Arundathi Roy, n'est-ce pas la preuve que le mondial est avant tout l’espace dans lequel la pluralité des goûts (sans offense pour le voisin) constitue l’autonomie du littéraire à la manière de celle du marché libéral ?

63Pascale Casanova apporte ici une précision dont on lui sait gré en indiquant que le mot « international » a, dans son livre, trois sens différents selon le contexte : tantôt il est un quasi-synonyme de « mondial » ; tantôt, avec trait d’union, il désigne les relations entre espaces littéraires nationaux et en relativise la séparabilité ; tantôt encore, il peut être « un équivalent de ‘transnational’ ou même de ‘autonome’, [...] les zones où l’on construit la croyance dans l’unité du monument universel de la littérature contre les divisions politiques et linguistiques. » (OELM, 146) On aurait un international à la Étiemble, un autre dans le style du comparatisme français au temps de Lanson, et un troisième dans le genre moderniste. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il prendre conscience de la variabilité corrélative du « mondial ». Cette variabilité terminologique peut brouiller les cartes, car, au sens propre, seuls quelques joueurs internationaux ont accès au « mondial », tandis que tous les matches entre le Bénin et la Tunisie, comme entre l’O.M. et le Barça sont internationaux et ont lieu quelque part dans le monde. En révélant que « c’est surtout aux États-Unis (et aussi en Angleterre à travers la New Left Review) que s’amorce un débat passionnant pour moi autour de la notion de world literature » et que « la question se pose désormais parmi les comparatistes de savoir si la global literature pourrait remplacer la comparative literature » (OELM, 147) —c’est presque un scoop— Pascale Casanova confirme, bien innocemment, la marchandisation rapide de la notion de « littérature mondiale », et que la partie n’est pas gagnée si on veut maintenir l’article en rayon quelques années encore au supermarché des notions théorico-critiques. À suivre.

64Suivre le mondial et pronostiquer son issue, c’est précisément ce à quoi s’emploie, sous la houlette de Haun Saussy, le rapport décennal 2005 (quatrième du genre) de l’American Comparative Literature Association, à paraître prochainement en volume, après un long affichage partiel sur le site Internet de la société savante. Intitulé Comparative Literature in an Age of Globalization, il n’accorde néanmoins aucune place visible à la mondialité casanovienne, et c’est Gayatri Spivak qui y prend figure de grand rassembleur en faisant à peu près l’unanimité contre elle. Une des premières leçons sur le mondial que nous offre ce nouveau livre est qu’il n’est pas donné à n’importe qui, ni surtout à quelqu’un basé n’importe où, de déplaire, littéralement, à tout le monde. Si l’on nous demande en quoi le comparatiste francophone doit se sentir concerné par les bilans périodiques auxquels les comparatistes américains ont coutume de se livrer, la réponse ne réside pas seulement dans leur négligence de ce qui se passe en France dans leur discipline, si c’est bien la même, négligence légitimée d’ailleurs par l’absence de telles manifestations et mises au point en France, où le débat est beaucoup plus feutré —soumis à un devoir de réserve que renforcent les carrières faites et défaites par une instance nationale— ; cette réponse est contenue aussi et surtout dans le fait que les États-Unis (et le monde de langue anglaise avec eux) ont une conscience plus aiguë de leur centralité —comme pivot, comme arène et comme siège de pouvoir— dans les affaires du mondial que nous n’en avons en France de notre refoulement à la périphérie.

65Conformément à un usage bien rodé dans la rhétorique judiciaire et parlementaire anglo-saxonne, notre ouvrage, comme son prédécesseur immédiat, le fameux « Bernheimer report » de 1995, se compose de deux parties, l’une, faite de réflexions et de propositions, douze contributions au total constituant le rapport proprement dit, et l’autre réunissant un certain nombre de réactions (responses) aux premières, sept au total, en l’occurrence. Encore une fois, plutôt que d’exposer notre lecteur à l’ennui d’une série de sommaires aseptiques, nous avons préféré ne retenir en première instance que quelques interventions jugées particulièrement significatives d’une gamme d’humeurs et de configurations méthodologiques auxquelles on peut répondre avec une certaine vigueur. Il faut noter, d’autre part, que, le titre de l’ouvrage apportant une sorte de réponse tardive au « Bernheimer report » (Comparative Literature in an Age of Multiculturalism), la mondialisation et la « littérature mondiale », quoique omniprésentes, ne s’y trouvent pas toujours abordées de manière franche et directe, mais doublement de biais : en fonction d’un rejet ou d’une critique des limites du multiculturalisme —lequel peut passer pour avoir représenté une version euphémisée de la mondialisation—, et dans une dépendance à l’égard de la Littérature Comparée comme discipline —raison d’être et produit de l’institution universitaire apparaissant sous les traits de départements, programmes et centres de recherche.

66Je partirai donc du texte « Not Works But Networks: Comparative Literature and Colonial Worlds » (CLAG, 330-343) de Roland Greene qui, ayant déjà participé au « Bernheimer report », aperçoit dans une évidente continuité les principes du projet disciplinaire qu’il défend, se pose en modérateur et en rassembleur, et minimise corrélativement la conscience d’une urgence, celle du franchissement d’un seuil qualitatif ou d’un seuil de gravité après le 11/9 et le prétendu déclenchement de la guerre anti-terroriste mondiale par le gouvernement américain et son satellite britannique. En signalant sur un ton plutôt amusé qu’après les études culturelles, que certains départements de Littérature Comparée avaient voulu adjoindre à leur nom, c’était la mondialisation qui avait fait l’objet de nombreux colloques « il y a environ cinq ans », Greene se montre sceptique sur l’opportunité d’une révision radicale de la discipline, dans ses objets (qu’elle passe son temps à chercher) et dans ses méthodes, déjà profondément altérées par la prise de conscience postcoloniale qui remonte aux années 70 : il y a beau temps que nous nous intéressons moins aux œuvres qu’aux réseaux, ce qui est très bien, et il s’agit maintenant surtout de mettre à jour de nouveaux réseaux et de poursuivre le renouvellement continu de leur appréhension. Pour ce faire, Greene, après avoir réduit Damrosch et Moretti, par exemple, à un commun dénominateur assez grossièrement défini, s’appuie essentiellement sur le militantisme émergent de Rey Chow. Celle-ci, qu’il cite longuement, oppose, nous dit Greene, deux paradigmes possibles —l’un ancien et l’autre nouveau, bien sûr— pour la Littérature Comparée : d’un côté, « l’Europe et ses autres », de l’autre, « la culture post-européenne et l’Occident ». Il s’agit, très légitimement, certes, de se mettre à l’écoute des « nouvelles littératures comparées », chinoise, africaine ou indienne, qui, fortement ancrées dans un contexte de valorisation de leurs spécificités extra-européennes (comme le relevait déjà Susan Bassnett en 1993), « se projettent néanmoins comme transculturelles, avec des implications qui résonnent bien au-delà de leurs sites individuels. » (Chow, citée par Greene, n.p.)

67Sans du tout contrarier ce geste, je crois cependant indispensable de se demander s’il va et s’il voit assez loin. D’abord, le nouveau paradigme complexifie moins la dichotomie de l’ancien qu’il n’en retourne mécaniquement les termes, de telle sorte que « l’Europe » apparaît étendue dans l’ « Occident » plutôt que périmée par la conjoncture géopolitique actuelle, et que ses « autres », en tant que « post-européens », semblent plus dépendants d’elle dans leur nouvelle définition qu’ils ne l’étaient dans l’ancienne. Ensuite, je ne crois pas de bonne science ni de bonne politique de réifier « l’Occident » pour lutter contre le totalitarisme anglo-américain ; il me semble qu’il vaudrait mieux en déconstruire le mythe pour démonter son rouleau compresseur, sa machine de guerre. Enfin, chez Greene, l’opposition entre œuvres et réseaux doit trop à la facilité du jeu de mots entre « works » et « networks » et à son exploitation limitée pour prendre toute la mesure des pressions de la mondialisation sur l’intelligence comparatiste, d’une part, et pour bien comprendre ce qu’il y a de réseau dans une œuvre et de travail organisé dans un réseau, d’autre part, sans parler du saut de l’incommensurable entre tout réseau partiel et un réseau global, à couverture planétaire. Comme Pascale Casanova, mais contrairement à Haun Saussy ou à David Damrosch, que nous allons aussi retrouver dans ce volume, Greene n’est peut-être pas en fait assez historien pour être « toujours préoccupé par les problèmes du nouveau [et] se rendre compte que la mondialisation n’appartient peut-être pas à l’archive familière des changements historiques à grande échelle. »x

68Haun Saussy, dans son rapport au titre intertextuellement surréaliste (« Exquisite Cadavers Stitched from Fresh Nightmares: Of Memes, Hives, and Selfish Genes »), prend acte de l’euphorie interdisciplinaire correspondante mais ne s’y repose pas ; au lieu de déployer ce parapluie nucléaire sur la table de dissection, il utilise savamment son électronique machine à recoudre pour hiérarchiser logiquement nos clauses de survie en cette époque de mondialisation, et donc de terrorisme, où, comme le dit plus loin Djelal Kadir, « la question ne se pose même plus de domestiquer le dissentiment ». Pour Saussy, il est clair que la Littérature Comparée a, dans le monde mondialisé, une part de responsabilité politique qui déborde considérablement le domaine de la communication littéraire et qu’il faut qu’elle fasse mieux que survivre pour continuer à exercer ce rôle à l’égard de notre (mieux que) survie à tous dans un monde post-mondial mais non post-humain.

69La responsabilité de la Littérature Comparée est d’autant plus lourde (et la poursuite de son rôle d’entremetteuse indépendante, d’empêcheuse de tourner en rond, d’emmerdeuse, aurait dit un Étiemble des gender studies) que, première surprise, elle a, nous dit-on, « gagné, en un sens, ses batailles. » « Nos conclusions sont devenues les hypothèses de travail des autres [enseignants-chercheurs en Lettres et Sciences Humaines]. » En résumé, « la dimension transnationale de la littérature et de la culture est universellement reconnue, même par les spécialistes qui soupçonnaient naguère les comparatistes de dilettantisme, » l’interdisciplinarité fait fureur pour appuyer des demandes de subventions, la théorie n’est plus un mot sale, l’enseignement et la lecture comparatiste ont droit de cité un peu partout... Vu de France, cela paraît à peine croyable, malgré un certain relâchement de l’inamicalité des collègues de littérature nationale et de littératures étrangères depuis qu’ils ont commencé à être décimés eux aussi par la fuite des étudiants et des crédits vers les BTS de secrétariat et les Licences Professionnelles de Télévente ; cela se passe donc, on l’a compris, aux États-Unis et nulle part ailleurs. « America is diferente, » certes, mais, puisque le modèle américain acquiert souvent force de loi en Europe comme ailleurs, pour le pire si ce n’est pour le meilleur, le comparatisme est-il promis à couler des jours heureux (et actifs) dans sa toute première patrie ? Son apparente victoire outre-Atlantique ne cache-t-elle pas de fatales embûches ? En essaimant, la Littérature Comparée se dilue ; et notre bonne santé institutionnelle est plus ou moins en proportion inverse du succès de nos pratiques : aboutissement logique (ce qui ne veut pas dire fatal) de l’histoire mouvementée d’une discipline « aux activités anti-, supra- ou méta-institutionnelles ».

70Suit un long passage évoquant l’émergence de la discipline, contemporaine de et liée à la cristallisation des nationalismes européens, et tout particulièrement l’une de ses naissances moins connues, en 1877 à l’Université de Cluj, avec le programme-manifeste d’un certain Hugo Meltzl de (ou von) Lomnitz. La couverture de sa première revue, Zeitschrift für vergleichende Literatur traduisait la Littérature Comparée en onze autres langues. Dès cette époque, deux tendances de la Littérature Comparée se distinguent, l’une s’attachant aux filiations, à la reconstitution d’origines authentiques et séparées, aux arbres, dirait Moretti, l’autre présupposant des origines communes et travaillant sur leur à-plat. Parmi ses langues recommandées, Meltzl n’incluait ni le roumain ni le russe, pour des raisons idéologiques évidentes, mais acceptait le hongrois, langue non indo-européenne, ce qui « ouvrait à la Littérature Comparée la voie de devenir autre chose qu’une science des origines » et donc situait sa visée par opposition au modèle des littératures nationales. La France, pays qui se voulait universaliste, et les États-Unis, pays d’immigrants, ont été les deux premiers lieux d’institutionnalisation de la discipline ; les premières orientations ont été distinctes aussi : tandis qu’en France on accordait la priorité aux relations mutuelles des différentes littératures, aux États-Unis on recherchait des lois générales de l’évolution des traditions littéraires. Contestant par la comparaison toutes les définitions territorialisées, « fondée à l’ère de l’érudition nationale et historique, la Littérature Comparée n’est ni nationale ni historique, » elle se forge, si besoin est, une « nation » à elle, l’Europe, par exemple, et une histoire autonome, ce qui peut d’ailleurs la conduire, dans ses aspects transdisciplinaires et métathéoriques, à oublier au passage de faire référence aux œuvres littéraires. Je note ici une explication par les contraintes liées au site institutionnel de la discipline d’un phénomène souvent remarqué à propos des études littéraires postcoloniales et qui paraît exacerbé par la dimension mondiale (« not works but networks »).

71Contrairement à la linguistique historique comparée qui cherche d’abord la racine ou le tronc commun des occurrences d’un signifiant ou d’une structure dans différentes langues, la littérature comparée, en franchissant les limites des groupes de diffusion d’une tradition linguistique et culturelle, est obligée de chercher un autre objet tiers de référence, un objet interprétant non paléontologique, sans quoi une hypothèse déclencheuse trop vague et trop faible, comme l’universalité de certains thèmes la réduit à dresser des catalogues non systématiques, à une véritable impuissance herméneutique. Les panoramas de littérature mondiale en traduction encouragent une telle lecture thématique, alors que « littérature mondiale et traduction sont des façons de comprendre et aussi des techniques de filtrage : elles manipulent inévitablement par leur grille de distorsion sélective le champ littéraire qu’elles représentent. » Le tiers motivant, ce dans les termes de quoi les phénomènes littéraires comparés pouvaient prendre sens, a été rencontré par le marxisme soviétique dans le grand récit de l’histoire sociale, et par les formalistes dans la linguistique de la littérarité. J’en profite pour remarquer que le récent réveil de la notion de littérature mondiale (propagé par la théorie postcoloniale, donc passé inaperçu en France jusqu’il y a cinq ans et même moins) coïncide avec la vogue croissante de Bakhtine, au carrefour du marxisme et du formalisme, comme d’ailleurs avec une nouvelle montée en puissance de l’école de Francfort. J’ai pu observer également que cette tension et ce double appui se retrouvent dans différents lieux du XXe siècle (tels l’Amérique latine depuis Roberto Arlt jusqu’à García Márquez ou l’Inde, de Tagore à P. Satchidanandan et de Mulk Raj Anand à Rushdie) où la question de l’engagement littéraire (politique et local) s’est posée en conjonction étroite avec celle de l’universalité et de la mondialité des valeurs éthiques et esthétiques.

72D’après Haun Saussy, la plupart des disciplines étant « fondées sur le succès des réifications auxquelles elles se livrent » —et, en connaisseur, il donne la « Littérature Française » en exemple—, la vocation de la Littérature Comparée à contextualiser et relativiser sans cesse l’affaiblit institutionnellement, la rend « adverbiale » à proportion de son doute méthodique. Les comparatistes le sont moins parce qu’ils lisent « la littérature » que parce qu’ils lisent « littérairement ». « La contextualisation est toujours un geste épistémologiquement légitime, mais n’accordons à aucun contexte l’autorité de dernière instance du réel. » On laisserait ainsi la porte grande ouverte à la récupération par « des disciplines plus conclusives » (comprendre aussi moins scrupuleuses) de notre « modèle non réducteur de la relation critique », sous les différents modes de travail que sont « la microlecture, la Littérature Mondiale, l’histoire littéraire comparée ou l’interdisciplinarité ». Plusieurs comparatistes français seront choqués de ne jamais voir évoquer la « mythocritique », mais il suffit justement de saisir qu’elle serait superfétatoire dans la liste des modes de travail dressée ci-dessus pour comprendre aussitôt quelque chose de localement beaucoup plus important : la place démesurée de la mythocritique dans la discipline comparatiste en France n’est autre que celle qu’elle usurpe à la Littérature Mondiale dont beaucoup se détournent avec un haut-le-cœur : « tout ce monde », réel en plus, à nos portes, comme c’est vulgaire et même dangereux, tandis que les mythes, surtout indo-européens, gréco-latins et judéo-chrétiens, ne font de mal à personne, veut-on nous faire croire, ils vivent au royaume de l’imaginaire sous le sceptre du bon roi Carl qui joue gentiment à animus et anima avec les chères têtes blondes. Je me rends brusquement compte qu’une localisation comparatiste américaine et extrême-orientale, comme celle de Saussy, procure une lecture différente de la mienne, que je me place en Australie, en Inde, en Amérique hispanique ou surtout en France : à mes yeux alors, le mondial est le refoulé (politique et sexuel) de la mythocritique ; la mythocritique se prétend mondiale et universaliste pour pouvoir mieux sublimer le mondial et le réapproprier, apparemment inerme, atténué comme un vaccin contre l’immigration « culturellement incompatible ».

73La « métadisciplinarité » est certes un atout essentiel de la Littérature Comparée, à entretenir avec soin, mais elle est plus opérante encore lorsque nous comparons mondialement les visions comparatistes, comme Haun Saussy et quelques uns de ses collègues américains nous en donnent l’occasion, ce qu’il fait encore en posant au titre général du rapport la question « an age of what ? ». Que disons-nous, voire que cachons-nous lorsque nous disons « littérature comparée à l’ère de la mondialisation » ? Le comparatiste donne, bien sûr, une réponse multiple : a) une ère d’unipolarité (« en une dizaine d’années, la mondialisation a pris un tour tel qu’à bien des égards elle semble être devenue pratiquement le contraire du multiculturalisme ») ; b) une ère d’inégalité (contrairement à l’uniformisation produite par l’échange et la communication, dans laquelle Levi-Strauss voyait la fin des cultures et, avec elle, celle de l’ethnographie, « l’espace de l’échange mondialisé —toujours inégalement distribué— entretient la différence comme partie essentielle de son programme d’universalisation », mais ce n’est plus le pittoresque des différentes couleurs locales : le comparatisme mondial devra faire entrer l’étude des inégalités dans son lexique de base) ; c) une ère de mutation institutionnelle (la mondialité du profit à court terme et de l’avantage aux coups de gestion sur la rente d’innovation des produits et l’accélération correspondante des délocalisations en tous genres peuvent déclasser le travail comparatiste et lui faire perdre sa spécificité, réputée élitiste, en raison même de la polyvalence des comparatistes ; ceux-ci, bons à tout, mais pas autant que chaque spécialiste, se verront employer comme ersatz à bon marché) ; d) une ère de l’information, c’est-à-dire de la désinformation par l’hyperaccessibilité de toutes les données, entre lesquelles nous ne pouvons plus trier nous-mêmes (c’est le syndrome de Google, auquel la littérature peut résister par la lenteur même qui la rend apparemment inefficace en termes de communication des données ; la littérature en régime mondial nous aide à confirmer que, comme le dit lapidairement Saussy ailleurs dans son article, « la plupart des bonnes choses de la vie sont des inefficacités »). Dès lors, sa conclusion par « l’ère de la littérature comparée » n’est pas précisément rassurante en bouclant la boucle comme si la mondialisation était prise au lasso, ou au réseau ; mais elle apporte, à défaut de recette pour accommoder le mondial, la suggestion d’une stratégie pour ne pas être dévoré par lui ; ce serait la « logique des liens ténus» décrivant particulièrement bien l’interdisciplinarité (personnellement, je dirais plutôt la transdisciplinarité dans ce cas précis) et en particulier la littérature comparée ; selon cette logique (qui nous renvoie d’ailleurs au titre surréaliste de l’article), ce sont les rencontres ou les rapprochements les moins probables, les plus imprévisibles, qui peuvent rapporter le plus, le plus de sens, bien entendu.

74Je serai très bref sur les autres contributions au volume, non point qu’elles ne vaillent pas la peine, pour la plupart, d’un commentaire détaillé, mais, pour ne pas lasser, ou lasser moins, je préfère en tirer implicitement profit dans mes conclusions générales.

75David Damrosch revient ici, toujours dans la perspective de la littérature mondiale, à l’un de ses thèmes favoris, celui des canons littéraires, de leurs différents changements et de leur inertie. Il pense que, s’il est vrai que nous vivons à l’ère postcanonique, c’est un peu à la manière dont nous vivons à l’ère postindustrielle : les autoroutes de l’information n’ont pas aboli l’automobile, au contraire, elles ont permis, en introduisant une quantité de circuits et de dispositifs électroniques de pointe dans les véhicules, de garder en vie l’industrie automobile et, en particulier, de renouveler l’attractivité des voitures de luxe. La littérature mondiale a horreur du vide, la théorie a largement contribué à remplacer le canon qu’elle s’était employée à démanteler ; en outre les poids lourds de la « vieille économie », tels Shakespeare ou Joyce, n’ont rien perdu au change, car ils ont reçu une nouvelle valeur ajoutée de leurs lectures postcoloniales et anticanoniques. Le canon actuel du mondial est à trois couches, ou trois divisions : un hypercanon (CAC40 ou Fortune 100) dans lequel les classiques de toujours, qui ont accumulé un énorme capital culturel n’ont pas de mal, en général, à se maintenir ; un contre-canon (un second marché) ouvert à quelques voix contestataires, centrales ou lointaines, réprimées ou « mineures » ; et un « canon fantôme » (plus coté en bourse) où s’effacent lentement les auteurs occidentaux mineurs encore connus de la vieille génération —des pronostics sur la durée de leur demi-vie pourraient intéresser beaucoup de thésards.

76Emily Apter se centre, comme à son habitude, sur la question de la traduction, en partant, cette fois, d’une réflexion d’Alain Badiou (« Je ne crois pas beaucoup à la littérature comparée ») et surtout du « et pourtant » qui la corrige. Ce « comparatisme quand même », fondé sur l’universalisme littéraire, très mallarméen, d’« une proximité dans la pensée », défie les principes les plus traditionnels de la Littérature Comparée et de la traductologie en avançant que plus les pôles sont éloignés, moins il y a de communication entre eux au départ, plus la décharge de leur mise en relation est forte. Cela rejoint en un sens le rapprochement surréaliste de Saussy. Mais le comparatisme postcolonial (champ encore presque vierge du mondial) y gagnerait sans doute quelque chose en activant des liens autres que linguistiques, à peine exploités jusqu’ici et qui ont en même temps le mérite de désigner des proximités réelles, comme entre cultures caraïbes. Parmi les nouvelles façons de « faire du comparatisme » que suggère ou qu’impose logiquement le « régime de mondialisation » figurent aussi toutes celles qui prennent en compte les situations d’inégalité, de minorité et d’hybridité linguistique, donc les conditions de communicabilité et « l’éthique de la localisation », apparemment aux antipodes du « comparatisme de l’Idée » selon Badiou, lequel assigne la production de la valeur à la transcendance de l’individuation, de la singularité. Et pourtant l’un et l’autre sont animés par le même objectif de placer le lecteur dans un entre-deux absolu qui « réactive l’esthétique », comme le veut Peter Hallward dans son Absolutely Postcolonial ; j’ai aussi écrit quelque part, que l’objet de la littérature comparée n’est pas la différence mais son entre, c’est presque une banalité qui ne peut soutenir un projet efficace à moins de renoncer à concilier, comme essaie de le faire un peu légèrement Emily Apter, les conceptions totalement incompatibles de l’identité qui sont celles d’un Badiou et d’une Gayatri Spivak.

77De la contribution de Richard Rorty, que j’ai déjà évoquée ailleurs, il n’y a rien à dire, sauf que c’est plutôt une soustraction qui n’est à porter ni à son crédit ni à celui des études littéraires. Quoi de plus présomptueux après tout que d’édicter ex cathedra de quoi les comparatistes et les philosophes ne devraient pas se soucier, nommément de définir l’objet de leurs disciplines respectives ?

78À l’inverse, si pareil dilettantisme peut s’inverser, Djelal Kadir redéfinit avec une brillante sinistrose le mondial comme géométrie de la terreur : « En l’an 2004 et à l’ère de l’écran plat cybernétique, les contours de la complexité sont lissés, l’arc global est aplati, les recoupements pratiquement arrangés et la rectitude elliptiquement distordue. [...] Nous lisons, nous avons l’illusion de lire depuis la distance de notre marge de sécurité et dans ses limites. » « Peu importe » est l’oiseau de mauvais augure qui plane sur les conditions de production de notre savoir. Des dialogues imaginaires entendus aux portes (quelles portes ? y en a-t-il encore ?) en 2004 et 2014 tissent la transition avec Death of a Discipline. Pour faire court, disons que la Littérature Mondiale serait ainsi la « construction abstraite » obtenue à partir de la « densité historique des littératures du monde », construction qui aurait réduit la discipline à un état comateux dont on essaie en vain de la tirer pendant dix ans. La planétarité de Spivak n’est rien de plus, d’après Kadir, qu’une version emballée sous vide de la mondialisation, et, s’il ne s’agissait pas d’humour au deuxième degré, on pourrait s’inquiéter qu’il trouve en quelque sorte trop confiante notre éminente collègue de Columbia. Nous opérons dès maintenant dans un espace totalement occupé, sous surveillance panoptique. La vieille Littérature Comparée (celle de Wellek et d’Auerbach) avait les États-Unis pour point d’aboutissement de son exil, l’Amérique est devenue maintenant ce lieu d’où l’on ne peut plus s’exiler, car il occupe toute la planète. Si la crise in extremis de la Littérature Comparée engendre la terreur, si la facilité avec laquelle Damrosch et Moretti passent des littératures du monde à la Littérature Mondiale, comme Shi et Spivak à la Littérature Globale, est aussi alarmante que l’appel à l’auto-ethnographie indigène, si la notion de littérature mondiale, enfin, n’est qu’un procédé de plus pour garder le monde à distance (sécuritaire), ne doit-on pas craindre que le catastrophisme de Kadir n’en rapproche les menaces dans une imminence telle qu’on ne les voie plus venir ?

79Dans son « Indiscipline », David Ferris ne voit pas non plus les choses en rose, mais ses avertissements, dans le contexte plus large du rôle des Humanités à l’université tendent plutôt à nous prévenir contre la facilité, très postmoderne, de définir la Littérature Comparée comme la discipline qui ne se définit pas. Elle risque alors, faute aussi d’exigences prédéfinies, d’exigences qualitatives et d’étalons d’excellence, de se laisser définir ou plutôt enfermer de l’extérieur dans le rôle de procurer un contact superficiel, fallacieux et préinterprété avec toute la littérature du monde... en traduction. Peut-être postmoderne avant la lettre, depuis toujours, la Littérature Comparée serait le miroir théorique des Humanités dès le romantisme d’Iena : « Le mouvement vers la réinvention de l’idée de littérature mondiale est une conséquence logique de cette tâche [limiter la pertinence de la nation, la produire comme échec] —il s’agit d’un monde auquel aucune de ses parties ne peut s’identifier comme le sien à moins de considérer le monde comme une expérience essentiellement fragmentaire. Mais comme toujours, dès qu’on voit pointer un fragment, un désir de totalité n’est jamais loin derrière. » Si la Littérature Comparée transfère à son nouvel espace, « le monde », le même type de problématique auto-définitionnelle qui était le sien au XIXe ou jusqu’au milieu du XXe siècle, ce n’est plus seulement la question de la définition des études littéraires qui est en jeu, mais celle de la place du « monde » à l’université. Il y aurait un conflit aporétique entre l’objet monde et la pratique de la comparaison. On pourrait alors nourrir la crainte qu’embrasser (étouffer) le monde à l’image de l’impérialisme technologique (celui de l’occupation et de la surveillance totale, à la Kadir) ne doive être compris comme une renonciation à la littérature, un consentement à suspendre le progrès. La Littérature Comparée, en régime de mondialité, ferait-elle un pas de plus vers l’actualisation de son « impossibilité », en s’exilant de l’exil qui permet la comparaison ?

80Infiniment moins rhétorique et plus pragmatique est l’article de Françoise Lionnet. Partant des mêmes constats de succès de la discipline que Haun Saussy, elle affirme que celle-ci n’est rien de plus ni de moins que la somme de ce que font ces praticiens et va jusqu’à douter du bien-fondé de prendre périodiquement la température d’un corps sain. Loin d’elle l’idée qu’une nouvelle « planétarité » (Spivak) exige d’imaginer un « changement épistémique radical ». Il suffirait de prendre en compte les nombreuses « modernités alternatives » que les chercheurs ont mises en valeur dans leurs travaux depuis un certain temps. Les circonvolutions des routes du féminisme francophone montrent, dans l’émergence de leur interdisciplinarité spécifique (avant celle de la Littérature Comparée, affirme Lionnet), l’entrecroisement de plusieurs mondialités distinctes qui ont réussi à s’ignorer de part et d’autre de l’Atlantique. Je trouve séduisante, quoiqu’elle ne soit pas exactement formulée en ces termes, l’idée que toute mondialité est faite aussi d’un faisceau de méprises. « Une approche comparative transversale qui nous permette de relier les cultures de la décolonisation, de l'immigration et de la mondialisation dans un cadre conceptuel cherchant des dénominateurs communs [...] peut nous aider considérablement à repenser la place et la nature de l’investigation théorique dans notre discipline. » Autrement dit, tout en étant amenés à développer de nouvelles manières d’imaginer la solidarité et la coalition, nous n’aurions pas, dans cette perspective, de raisons d’envisager une reformulation fondamentale de nos questionnements à partir du postulat de mondialisation et nous pourrions de la sorte travailler sans discontinuité à un approfondissement du legs des études postcoloniales.

81Laissant de côté nombre de contributions spécialisées, je terminerai cette recension sur le texte de Fedwa Malti-Douglas qui retrace sa longue carrière en entonnant un chant d’amour pour la Littérature Comparée comme monde « sans limites » (par-delà la littérature et par-delà le verbal). La Littérature Mondiale, à la lumière de telles aspirations, ne serait plus qu’un étroit substitut, très fermé, du cosmos infini, mais, symétriquement, les excursus de plus en plus fréquents des comparatistes dans d’autres galaxies ne devraient-ils pas être vus comme des figures d’une impossible évasion hors du monde total, réel, inégalitaire et contraignant de la Littérature Mondiale ?

82Il y a un autre monde, mais celui-ci le contient. La question un (ou deux) est de savoir comment et pour combien de temps. La question deux (ou un) est de savoir si cet autre monde, contenu dans celui-ci (les littératures du monde dans la littérature mondiale, ou vice versa) est une représentation ou un objet, et, dans ce dernier cas, si l’objet en question est représentable. La Littérature Comparée n’étant pas une littérature, la Littérature Mondiale en étant une ou plusieurs, on voit mal comment celle-ci pourrait être issue de celle-là, comment elle pourrait l’étudier, ou comment et d’où l’on pourrait comparer l’une à l’autre. Par sa dérive babélienne, la Littérature Mondiale met en question la comparabilité mimétique et mécanique, donc la lisibilité ; en raison de sa tendance au mixage homogénéisant,  entropique, elle ne peut promouvoir la scriptibilité non plus ; à la limite (mais où est la limite dans un monde dont le franchissement plutôt que l’affranchissement est l’obsession, sinon l’idéal ?), la Littérature Mondiale sonnerait le glas de la littérature en cela que plusieurs (nombreuses et relativement discrètes, pas une ni infiniment morcelées). En recomposant sans cesse le puzzle, en secouant le kaléidoscope sans modération, nous nous apercevons de la fragilité des belles images, de la poétique de l’instant qui régissait le sens des ensembles éphémères ; si nous avions pris de telles configurations pour un arrangement stable, que la mémoire pouvait fixer, nous constatons avec horreur que la mosaïque, concassée, est soudain recyclée en une coulée informe (la terreur, la bêtise, la langue de bois plastifiée). Devons-nous pour autant céder à la panique, signer des liasses de capitulations sans conditions ? Il pourrait être utile de se souvenir que la tension productive entre Gestalt et jeu a été, en Europe, conceptualisée, entre Goethe et Schillerxi, dans le même temps que leur entre faisait émerger la notion de littérature mondiale. C’est donc notre affaire aujourd’hui de développer des stratégies combatives grâce auxquelles la Littérature Mondiale pourra continuer d’exhiber l’unité organique du vivant plutôt que l’unité figée de la mort. À nous, après nous être bien battus sur les définitions, d’établir un agenda de travaux réalisables, au lieu de sombrer dans le marasme ou de pencher pour une politique du pire.

83Entre aujourd’hui et demain, l’une des tâches capitales de la Littérature Comparée, sous son aspect de poétique générale, pourrait être, plutôt que de se lamenter sur la mondialisation tueuse de littérature, d’enquêter sur la façon dont la conscience de la mondialisation et de la mondialité informe des réponses dans la création littéraire elle-même comme dans ses lectures, et des réponses médiées par des configurations théoriques explicites ou implicites plus ou moins partagées par la lecture comparatiste —comme le marxisme lukacsien, le freudo-marxisme, le formalisme russe et pragois, l’école de Tartu et l’école de Francfort, l’éthique esthétique du rasa... Il se passe quelque chose de théorique à l’échelle mondiale quand on écrit dans un champ de tension entre Fidel Castro et Borges, ou entre Virginia Woolf et Gandhi. Qu’on me permette de citer un article de R.K. Narayan : « Pour moi, en tout cas, l’anglais est une langue absolument swadeshi. En un sens horoscopique et lointain, l’anglais est, bien sûr,  originaire d’Angleterre, mais en vertu de son invraisemblable adaptabilité, il jouit de la citoyenneté dans tous les pays du monde. »xii Ce cosmopolitisme assigné à la langue mondiale, non à celui qui l’écrit en la mixant, n’est pas celui de papa.

84Une autre tâche, relevant, elle, de la tradition de l’histoire comparée des littératures, serait de comparer l’évolution de différents systèmes littéraires soumis, dans le passé, à des prototypes de mondialisation impériale et/ou fédérative et mercantile (à des structures de monde total dans un espace restreint), comme, par exemple, celui de l’Empire romain à partir d’Auguste, celui de la Renaissance européenne, celui de l’Empire moghol au temps d’Akbar, celui de l’Empire britannique à l’époque victorienne...

85Une troisième tâche, relevant d’abord de la textologie interne (stylistique, rhétorique, configurations thématiques, etc.) consisterait à se demander quelles sont les particularités positives des textes qui sont actuellement exclus de la circulation mondiale (grosso modo dans les termes décrits par Damrosch, mais qui pourraient être affinés et variés en fonction d’une pluralité sous-jacente de pivots de mondialité) ; on apprendrait peut-être à distinguer ainsi dans quelle mesure cette apparente exclusion relève de l’erreur, de l’échec ou de l’arbitraire, du hasard de la sélection, et dans quelle autre mesure les particularités facilitant l’exclusion sont le fruit d’une stratégie, consciente ou non, de protection et de résistance à la mondialisation, laquelle, en transmuant, en altérant ou en élargissant les interprétations, peut effacer un sens à usage local, comparable seulement à d’autres sens du même type, dans la même localité ou dans d’autres de même échelle.

86Au terme de ce parcours, il doit être clair, en dépit de toutes les contradictions et de toutes les insuffisances des approches considérées, que la réémergence de la notion de littérature mondiale n’est pas un gadget ou un produit dérivé du supershow de la mondialisation. Elle correspond à une prise de responsabilité nécessaire et salutaire pour la Littérature Comparée, en même temps que celle-ci, avec ses faibles moyens mais avec sa grande imagination théorique, peut devenir productrice de bons antidotes démystifiants contre la nocivité d’une Disney-littérature au goût écœurant mais accoutumant de tutti frutti. Si donc le Mondial de littérature doit avoir lieu, reste la question de décider où. Je ne voterais ni pour Paris ni pour New York, c’est sûr. Souhaitons qu’il ait lieu un peu partout dans le monde, que son effet d’annonce ne dépasse pas l’initiative des joueurs, et que les droits de diffusion ne soient pas achetés en bloc par une seule multinationale du divertissement.