Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Novembre 2017 (volume 18, numéro 9)
Anne Deffarges

Récits d’intellectuels allemands sur la Ville Lumière et ses révolutions

Gerhard R. Kaiser (éd.), Deutsche Berichte aus Paris, 1789-1933. Zeiterfahrung in der Stadt der Städte, Göttingen : Wallstein, 2017, 550 p., EAN 9783835330184.

1Paris vu par les Allemands : les récits et témoignages rassemblés dans cette volumineuse anthologie s’intéressent autant aux évolutions politiques, sociales et sur le plan des mœurs, qu’à l’actualité littéraire, culturelle ou encore aux innovations scientifiques, technologiques ou architecturales. Leur somme documente enfin de façon systématique et appropriée l’intérêt allemand pour la métropole française, de la Révolution française jusqu’à l’accession d’Hitler à la chancellerie. Si le sujet évoque la grande enquête de Karlheinz Stierle, traduite en français sous le titre La capitale des signes. Paris et son discours1, les bornes chronologiques de l’étude présentée ici sont plus larges et surtout, quand K. Stierle enrichit l’histoire littéraire, le recueil de Gerhard Kaiser, en proposant une vue d’ensemble de l’intérêt des intellectuels allemands pour la capitale française, embrasse plus largement.

2L’auteur traite là d’un sujet qu’il connaît bien et sous un angle encore inexploré, puisqu’il a fait le choix d’exclure toute forme de fiction et de limiter cette anthologie aux comptes rendus, ce qui autorise les reportages, récits de voyage, témoignages, portraits, essais ou gloses, mais exclut notamment les romans. Il a par ailleurs écarté les extraits, choisissant (à de rares exceptions près) des textes déjà publiés de manière autonome. Qu’en est-il alors de la littérarité des textes : reportages ou récits de voyages sont-ils bien des textes littéraires, et la matière n’est-elle pas par trop aride ? Plus crûment, y a-t-il un intérêt, pour le lecteur non spécialiste, à lire ce genre d’écrits à un ou deux siècles de distance ? L’identité des auteurs offre un premier élément de réponse : nous sommes en des époques où journalistes et chroniqueurs peuvent s’appeler Heinrich Heine, Ludwig Börne, Karl Gutzkow puis Heinrich Mann ou Theodor Fontane ; en un mot, de très grands noms de la littérature se côtoient ici. Pour les trois premiers, écrivains de la Jeune Allemagne, Paris était la capitale, revendiquée ou secrète, bien davantage que Düsseldorf ou Berlin ; il n’était que naturel qu’elle devienne un sujet privilégié. En retour, la capitale française devint une école du journalisme allemand.

3Qu’ils soient célèbres ou tombés dans l’oubli, ce qui est commun à la plus grande partie de ces centaines de témoins, c’est combien dans leur manière de rendre compte, ils s’élèvent au-dessus des péripéties quotidiennes, essayant d’apporter de la compréhension, de rendre intelligibles les faits croqués sur le vif, de tirer quelque généralité y compris d’incidents particuliers. C’est d’ailleurs leur niveau qui leur a permis, après avoir été publiés dans la presse périodique, de paraître rapidement de manière indépendante (sous forme de brochure ou de livre). Par-delà leur diversité de ton et d’intérêt, ces écrits, les uns pleins d’esprit, d’autres à l’humour mordant, sont assurément des textes littéraires, dont certains de grande valeur.

4Stéphane Michaud, auteur au printemps 2017 d’une première recension de cette anthologie sous le titre Dernières nouvelles de Paris, y écrivait : « Les “nouvelles de Paris” rassemblées par Gerhard Kaiser […] pour la période qui va de 1789 à 1933 ont tant de fraîcheur et de nouveauté, qu’elles avivent le regard et réveillent l’intelligence. Elles focalisent l’attention sur une période qu’on ne questionne plus assez, et on espère qu’elles seront un jour traduites en français »2. « Réveiller l’intelligence », c’est bien ce qu’on ressent à la lecture, et il est certain que cet ouvrage en langue allemande intéresserait nombre de francophones.

5Un fil reliant l’ensemble du volume est la perception du temps qui passe, ce temps qui connaît plusieurs périodes de forte accélération. Il est donc assez logique que les contributions soient rangées strictement par ordre chronologique (de publication), puis divisées en chapitres suivant une périodisation historique. Les césures, en 1789, 1795, 1815, 1830, 1848, 1870/71, 1914 et 1933, années charnières de l’histoire contemporaine, marquent les bornes des chapitres. La dernière date vient clore l’ouvrage au moment où le flot de l’Allemagne vers Paris se fait pourtant particulièrement dense. Mais la rupture de 1933 est trop profonde et définitive pour passer outre, et peut-être cette date de fin symbolise-t-elle que même les nombreux intellectuels allemands en France sont désormais dans l’incapacité de s’adresser à leurs compatriotes restés au pays, tant les premiers sont censurés et calomniés, les seconds terrorisés ou empêchés de penser.

6Les chapitres sont précédés d’introductions de G. Kaiser revenant brièvement sur le contexte historique et présentant quelques-uns des textes ou des thématiques abordés. L’introduction à l’ensemble de l’ouvrage, dans laquelle Kaiser explicite ses choix et l’esprit de sa démarche, est de grande qualité et éclairante.

7L’objet de l’étude, appréhender systématiquement et sous une grande variété d’angles l’intérêt allemand pour Paris, implique l’ordre chronologique à même de documenter l’évolution de l’intérêt pour divers sujets. Dans la présente recension, nous avons pris le parti de réorganiser le tout en grands ensembles. L’avantage est de rendre compte ainsi le plus fidèlement possible de cette somme volumineuse, c’est-à-dire de la diversité des approches, et de dégager les grands sujets d’intérêt à l’égard de la capitale. Cette réorganisation fait apparaître l’évolution des sentiments de nos voisins et observateurs de la vie parisienne, dont le regard est souvent admiratif, et presque toujours bienveillant. Un apport supplémentaire de l’ouvrage est de montrer que l’intérêt allemand pour la capitale française est loin d’être le fait seulement de démocrates ou de progressistes : à toutes les époques, d’autres voix se font également entendre.

Quand la vie s’accélère : un nouveau rapport au temps

8G. Kaiser a donné pour sous-titre à son ouvrage Zeiterfahrung in der Stadt der Städte, qui peut se traduire par L’Expérience du temps dans la Ville des villes. Le sens du sous-titre est porté avant tout par Zeiterfahrung, une expérience ou expérimentation du temps qui évoque une perception temporelle en pleine évolution pendant ce siècle et demi. Depuis « la Grande Révolution », comme disaient les Allemands, et pendant tout le xixe siècle, les changements radicaux, profonds et d’une portée considérable font naître chez nos chroniqueurs le sentiment que le rythme de l’histoire s’est prodigieusement intensifié en France.

9À l’intérieur de ce changement global, ils discernent dans les événements de 1789 à 1794, puis des années 1830 et 1848, des catalyseurs des transformations politiques et sociales. Les thématiques de la temporalité nouvelle, d’une accélération de l’Histoire perçue comme vertigineuse, de la forte densité d’événements, affleurent en permanence dans les nouvelles envoyées par les contemporains allemands. Depuis que des couches sociales jusqu’alors totalement exclues de la vie politique se mêlent d’histoire, plus rien n’est pérenne, et surtout pas les formes étatiques. Cette instabilité, la transformation permanente de toutes choses contribuent à une manière nouvelle d’appréhender le passage du temps.

10Au cours même des bouleversements de la révolution de juillet 1830, deux auteurs, A. Gathy et F. von Raumer, évoquent une dynamique des événements à couper le souffle, de sorte qu’en trois jours seulement, la ville est méconnaissable et les Bourbons contraints à l’exil. Dans le même esprit, A. Meißner, de retour à Paris en janvier 1849 après une absence d’un an, a l’impression d’en avoir été éloigné pendant un siècle. Comme nombre de chroniqueurs, Meißner voit à cette époque dans les transformations françaises un possible avenir de l’Allemagne. Cet espoir peut rarement s’exprimer explicitement, mais il affleure dans l’admiration que suscitent les bouleversements en France.

11Le grand journaliste et critique Ludwig Börne, qui s’installe définitivement à Paris en 1830 et s’engage alors ouvertement pour une révolution de Juillet à l’allemande, s’explique lui aussi, dans une de ses Lettres de Paris, sur la texture particulière du temps dans la capitale. Par des images saisissantes et pleines d’humour dont il est coutumier, il donne à voir que le temps y est infiniment plus rempli, plus dense qu’en son pays d’origine : « Ici la vie ne ressemble pas à un fleuve, mais à une cascade », écrit-il. Et « Si en Allemagne, la vie doit être distillée pour devenir savoureuse, [...] ici il faut la couper d’eau pour la rendre propre à un usage quotidien3. »

12Tout au long de l’ouvrage, le regard des auteurs se porte aussi sur de petits incidents, voire des faits anecdotiques. Généralement, ils n’en restent pas au niveau d’une description superficielle ni même factuelle, mais tentent d’en tirer quelque généralité. L’organisation des morgues parisiennes est par exemple un objet d’étonnement constant de nos chroniqueurs4. Quand Niemeyer rapporte un fait divers s’y rapportant (1824), c’est pour conclure un peu abruptement que de toute façon, tout va tellement vite à Paris qu’en vingt-quatre heures cette histoire, comme n’importe quelle autre aussi extravagante soit-elle, sera tombée dans l’oubli.

13Le nouveau rapport au temps ne concerne donc pas que la perception de l’histoire, il ressurgit dans tous les aspects de la vie sociale, et les évolutions économiques, scientifiques, technologiques n’y échappent pas. La spéculation économique, qui en était à ses balbutiements, est perçue immédiatement comme un danger, symptôme d’une vie toujours plus artificielle ; il lui est reproché de devoir perturber notre manière « naturelle » de ressentir le temps. Le développement du chemin de fer en revanche, qui autorise pour la première fois des déplacements terrestres rapides, confortables et sûrs, est reçu avec enthousiasme. À l’occasion de l’ouverture de deux nouvelles lignes au départ de Paris (en 1843), Heinrich Heine est l’auteur d’un texte magnifique sur cette révolution aux conséquences inimaginables - qui n’est pas sans provoquer chez lui un certain effroi. Il assure que l’ensemble de la population parisienne est également bouleversée, et Heine de comparer le chemin de fer à la découverte de l’Amérique et à l’invention de l’imprimerie.

Le chemin de fer est l’un de ces événements providentiels […] qui modifient la couleur et la texture de la vie ; une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire de l’humanité. Quels formidables changements cela va entraîner dans nos conceptions et notre imaginaire ! Même les notions élémentaires de temps et de lieu sont devenues incertaines. Par le chemin de fer, l’espace est tué, et il ne reste plus que le temps...

14Encore quelques décennies, et voici l’arrivée de l’automobile. Dès les années 1920, les rédacteurs regrettent la place qu’elle prend, et si l’automobile infléchit encore une fois la perception du temps, elle semble loin d’accélérer les déplacements, décrite plutôt, hélas, comme une entrave à ceux-ci. Il en va ainsi chez W. Hasenclever (1924) comme chez A. Polgar (1926) : « le temps fonce et Paris fonce derrière lui », nul ne peut s’arrêter même un instant sous peine d’être aussitôt balayé. Thomas Mann, venu à Paris pour la dernière fois en 1911, explique en 1926 que le changement qui lui saute... au nez est l’air parisien, saturé de gaz d’échappements. Le nombre d’automobiles lui donne le tournis, la traversée d’un passage piétons est un acte à ne pas prendre à la légère. A. Holitscher, qui caractérise en 1925 le xxe siècle comme « le siècle du speed », moque que pour un trajet de trois minutes à pieds, beaucoup prennent un taxi qui les gardera une demi-heure. Il compare la circulation automobile à un processus de digestion compliqué, les principales voies de circulation congestionnées, des obstacles à tous les coins de rues, des artères censées digérer des colonnes de voitures… et va jusqu’à prédire à la capitale sa mort par apoplexie.

Paris au siècle des révolutions : regards sur la situation politique

Du début de la Révolution à la chute de Napoléon (1789-1815)

15Dans les années révolutionnaires, le sentiment dominant parmi nos chroniqueurs est l’étonnement, et parfois une véritable sidération, devant tout à la fois la rapidité, l’ampleur, la radicalité et la profondeur des changements révolutionnaires.

16En 1793, J.W. v. Archenholz se dit ébahi devant une nation qui sans coup férir transforme tout à la fois sa forme d’État, ses lois, sa religion, ses préjugés et ses mœurs... Un an plus tôt, C.G. Küttner montrait que le caractère du peuple entier en était modifié, la révolution l’ayant rendu à la fois plus réfléchi et plus sérieux. D’autres soulignent combien la population s’est rapidement politisée – dès 1789, F. Schulz citait en exemple les poissardes (les marchandes de poisson).

17L’émerveillement quant au degré de liberté qui règne en France pendant la première phase de la révolution, liberté politique, sociale autant qu’individuelle, est prégnant notamment chez J.H. Campe ou W.L. Steinbrenner. Chez ces observateurs qui écrivent pour des compatriotes vivant dans des États régis par l’absolutisme et le particularisme, l’enthousiasme est perceptible, et avec lui le désir de faire découvrir que ce pays où chacun peut dire ce qu’il pense, vivre comme il l’entend n’est pas une utopie. Campe décrivant le jardin du Palais-Royal évoque cette liberté conquise pour tous et est convaincu que chaque Parisien, dès lors qu’il pénètre ce lieu, devient républicain et même « citoyen du monde ».

18Entre 1795 et 1815, la conviction s’exprime que d’autres bouleversements approchent inexorablement ; l’incertitude de l’avenir et l’instabilité politique continuent d’être des sujets. Les observateurs ont tendance à cette époque à se diviser en deux grandes tendances, selon qu’ils mettent l’accent sur la continuité (décrivant alors les évolutions positives depuis 1789) ou la rupture que représente Napoléon Bonaparte, dénonçant sa volonté de pouvoir tyrannique, voire le décrivant comme traître à la révolution.

19J. H. Campe fait les deux, montrant concrètement en 1803 dans quelle mesure une période de restauration contre-révolutionnaire a commencé : liberté de la presse à nouveau limitée, ancien calendrier rétabli, réintroduction des anciens noms de rues et places, et enfin, en tout cas en province, stricte observation des périodes de jeûne… il envisage même une remise en cause future de l’ensemble des conquêtes révolutionnaires. Un an plus tard, le même exalte certaines grandes conquêtes révolutionnaires, parmi lesquelles notamment l’égalité devant la loi et la liberté de croyance et de conscience à un degré tel qu’elles n’ont encore été garanties par aucun autre État européen. Dix ans plus tôt, un autre Allemand (K.E. Oelsner, 1794) avait détaillé les nouvelles lois en matière de mariage et de divorce, appréciant que les unions soient devenues un simple contrat bourgeois et que l’appartenance à une église relève du domaine privé. Campe s’enthousiasme que la liberté individuelle inclue celle de ne pratiquer aucune religion et même de n’avoir aucune croyance, sans que cela soit source de discrimination : « Quel progrès que pour trouver un emploi on ne vous interroge plus sur vos croyances religieuses ni sur votre baptême, mais sur vos connaissances et capacités ! ». Il a des mots crus contre le clergé, « armée de ventres fainéants », « apôtres des superstitions les plus nocives », une attitude très radicale lorsqu’il se réjouit de la suppression des monastères, « sangsues qui vampirisaient le pays sans rien lui apporter », souhaitant en être débarrassé définitivement. Il salue la loi qui garantit que religion ou athéisme relèvent désormais de la sphère privée et conclut sur un hommage au peuple, renforcé moralement, intellectuellement, physiquement par ses combats, et finalement sublimé par des années d’événements historiques.

Restauration et Monarchie de Juillet (1815-1848)

20Sous la Restauration, l’intérêt des Allemands pour Paris reflue. Louis XVIII, qui dès 1816 tente de défaire au maximum les conquêtes révolutionnaires, est décrit comme cultivé, éclairé mais aussi inadapté, peu fait pour régner, et il subit beaucoup de critiques en illégitimité. Des observateurs allemands soulignent qu’il se comporte non en habitant légitime des Tuileries, mais d’abord en prisonnier, ensuite en locataire. Cette opposition entre propriétaire et locataire des Tuileries est une image réinvestie après la révolution de Juillet à l’encontre de Louis-Philippe, notamment par Karl Gutzkow. Selon l’auteur de la Jeune Allemagne, les Orléans n’ont « ni passé, ni avenir », ils habitent les Tuileries non comme leur propriété, mais en « locataires ».

21Quand vient 1830, le cœur des Allemands s’enflamme à nouveau pour Paris. Mais pour beaucoup, la monarchie de Juillet ne saurait être stable, idée reprise comme un leitmotiv par nombre de correspondants allemands : Carus (1836), Mendelssohn (1841), Gutzkow (1842) thématisent l’instabilité de la situation politique ; L. Bechtstein (1836) explique que le potentiel révolutionnaire est toujours là et qu’il s’exprimera nécessairement, tandis que K.O.L. von Arnim (1841) prévoit même l’alternance « autocratie et république » – qui se produira effectivement, même si c’est dans l’ordre inverse, entre 1848 et 1851. F. Seybold (1833) et O.L.B. Wolff (1836) illustrent au fond une idée proche, mais en s’intéressant aux caricatures : celles presque quotidiennes de Louis-Philippe qui contribuent à saper son autorité.

22Dans un texte de 1831, Börne interprète l’insurrection des canuts comme le début de « la guerre des pauvres contre les riches, la guerre de ceux qui n’ont rien à perdre contre ceux qui possèdent ». L’ensemble du texte, violemment hostile au ministre Casimir-Périer, n’est pas dépourvu d’ambiguïté, car si Börne dénonce la misère, démentant qu’on puisse être libre en étant pauvre 5, il perçoit aussi comme une menace les explosions de colère des ouvriers révoltés et pense que l’attitude du ministre renforce le danger : « Il a conféré à des instincts confus beaucoup de clarté, à des humeurs sauvages, de la durée... ». Börne s’adresse enfin aux chefs d’État pour leur demander de combattre la misère, non les miséreux.

De la révolution de 1848 à la guerre de 1870

23Dans la phase suivante, qui s’étend de la vague révolutionnaire de 1848-1849 à la guerre franco-prussienne et recouvre le pouvoir de Louis-Napoléon président puis empereur, les observateurs allemands sont rarement approbatifs à l’égard du régime. Un texte présente le Paris de Napoléon III comme une cité policière (Stahr, 1851), d’autres évoquent « la pourriture intérieure » de la France et notamment de ses couches dirigeantes (Mundt 1857 et 1858, Pfau 1867) : le scepticisme ou la critique l’emportent vis-à-vis de la monarchie constitutionnelle de Napoléon III, qui ne serait que formelle.

24Parmi les exceptions, on peut noter les contributions de G. Oelsner-Monmerqué (en 1850), très hostile aux ouvriers révoltés, et d’un anonyme, qui dans le même esprit reconnaît au moins à Louis-Napoléon Bonaparte d’être un rempart efficace contre le communisme. Il explique également : « ... La peur – ô combien justifiée – du communisme a apparemment fondu en un seul ensemble les partis les plus divers et les opinions les plus différentes en France. Légitimistes, orléanistes et bonapartistes ont cessé de se combattre, ils ont même cessé de se haïr, depuis qu’un ennemi bien plus terrible les menace tous pareillement. » [...] « ... Ce sauveur que le pays exige avec tant de force, actuellement il l’accepterait sous n’importe quelle apparence et portant n’importe quel titre, même en tyran couronné, pourvu qu’il fût capable de le débarrasser de la terreur causée par les tyrans en guenilles… ». Ces deux auteurs ne reflètent certes pas l’opinion majoritaire, reste que pareille hostilité à l’égard du petit peuple ne se rencontrait dans aucun texte avant 1848.

25Enfin, deux analyses se distinguent par leur clairvoyance. A. Meißner écrit en janvier 1849, pendant que l’Europe continentale, et notamment les États allemands, se trouve en plein tumulte révolutionnaire : « Tandis que les autres nations européennes en sont encore à la révolution soit nationale, soit politique, Paris se trouve au milieu de la troisième, vraisemblablement la dernière, mais aussi la plus grande et la plus douloureuse - la révolution sociale ». Il ajoute qu’avant la révolution de 1848, régnait en France « une ploutocratie, le pouvoir des riches », « l’ensemble du capital étant détenu par 200 000 capitalistes et propriétaires fonciers, [...] les prolétaires, eux [...] n’étaient en rien représentés dans l’État, et c’est aussi ce qui explique la révolution de février ». Selon Meißner « deux républiques étaient contenues [dans celle de 1848] : l’une politique, qui vint trop tard, et l’autre sociale, qui arriva trop tôt ».

26W.J. Müller (1853) fait également le lien entre les situations sociale et politique. Quand Fanny Lewald évoquait en 1848 la forte politisation de l’ensemble de la population, des enfants de huit ans s’exclamant « vive la République ! » avec autant d’énergie que les adultes, Müller se dit frappé par les qualités des ouvriers, leur politesse, leur aisance, leur soif d’apprendre et de se former ; il les décrit avec en permanence un journal à la main. Il évoque la liberté de ton et de mouvement des très jeunes travailleurs, leur absence de déférence vis-à-vis des autorités. Pour Müller, tout cela rend la démocratie possible à Paris comme nulle part ailleurs.

27Le lien est intéressant qui va de qualités humaines (construites au travers d’événements politiques) à la démocratie, avec en filigrane l’idée qu’il faut être ainsi : libre d’idées, de manières, de ton, pour être à même d’exercer des droits démocratiques. Si l’Allemagne des années 1850, noire décennie de réaction, n’est bien sûr pas évoquée, elle est présente en creux, tant les Parisiens décrits sont l’antinomie de « sujets » d’un prince ou empereur.

Entre deux guerres : de 1870-1871 à 1914

28À chacune des guerres, les voix portent plus difficilement, les textes de correspondants allemands à Paris se font rares, d’autant que ceux-ci se trouvent expulsés avec des milliers de leurs compatriotes.

29Après l’enthousiasme des périodes révolutionnaires, Paris a perdu une partie de son prestige aux yeux des Allemands pendant le Second Empire, puis en raison à la fois de la guerre franco-allemande, de l’écrasement brutal de la Commune, des crises politiques en France après 1871, ainsi que peut-être en raison d’une rivalité nouvelle avec l’unification allemande et les transformations spectaculaires de Berlin devenue capitale. Avec la fin de l’Affaire Dreyfus, les nouvelles de Paris redeviennent plus souvent positives, comme chez T. Wolff (en 1908) et R. Schickele (en 1913, sur J. Jaurès en orateur hors du commun).

30En juin 1871, alors que l’ambiance de guerre civile continue de régner à Paris, des manifestations de sympathie à l’égard de la Commune se déroulent dans plusieurs villes allemandes et Ludwig Pfau s’élève contre les calomnies vis-à-vis des communards. Il dénonce, ce que bien peu d’auteurs français ont osé faire à ce moment-là, les mensonges quant aux destructions dont les communards se seraient rendus coupables, commentant ainsi les histoires de meurtriers et de pétroleuses : « des fantaisies qui auraient leur place dans les contes fantastiques de Hoffmann et prêteraient à rire, si seulement ce honteux système de mensonge n’avait coûté la vie à plus d’un innocent… ». W. Lauser choisit aussi (1878) de mettre l’accent sur la soif de vengeance « exécrable » des Versaillais.

31L’engouement perdu sur le plan politique, Paris le regagne en partie sur d’autres terrains, notamment l’urbanisme (systèmes d’approvisionnement en eau, d’assainissement de la métropole, réorganisation des voies de circulation...), ou encore à l’occasion des expositions universelles. Les nouveaux parcs et lieux de détente suscitent également l’admiration, comme chez Robert Avé Lallemant, qui, dans son article sur les Buttes Chaumont (1877), explique qu’« on a fabriqué ici, dans un cadre étroit, une petite “Suisse parisienne”, improvisé un lac, des cascades, des étendues couvertes de gazon, des groupes d’arbres, des cavernes et des grottes… » L’ensemble est une réussite, à la fois « romantique et sauvage ».

32Enfin, parmi les articles possédant une profondeur historique, il est utile d’évoquer celui que Max Nordau publie en 1881 pour se réjouir que la République l’ait enfin emporté en France. La Troisième République, écrit-il, a fêté son dixième anniversaire, ce qui paraît être un bel âge dans le pays des révolutions, mais en réalité c’est se vieillir un peu. Selon lui, « la déclarer à l’état civil » en date du 4 septembre 1870 relève d’une petite tromperie, sa naissance ne datant en réalité que du 30 janvier 1879, avec l’échec de Mac-Mahon. Nordau, contemporain allemand des événements, nous rappelle combien les premières années de la république sont instables, formant une sorte d’interrègne incertain. Il formule le souhait que les historiens de l’avenir corrigent cette inexactitude, et de fait, son appréciation fait désormais consensus.

De 1914 à l’accession de Hitler au pouvoir

33Durant la Grande Guerre, certains comptes rendus ou témoignages restent consacrés à Paris, mais ensuite, pour l’après-guerre et les années 1920 si bouleversées en Allemagne, la situation politique française n’est de loin pas le premier sujet. Pendant le long xixe siècle, aucune notion de comparaison entre les deux pays n’affleurait dans les témoignages allemands, et lorsque l’Allemagne (ou plus rigoureusement les Allemagnes) était présente, c’était en creux, par une sorte d’effet miroir pour un public averti, mais jamais explicitement. A fortiori, toute idée de compétition, de rivalité ou de jalousie envers la France semblait également inconnue de la part des chroniqueurs allemands. Cette situation se modifie dans les années 1920 et jusqu’en 1933, où les comparaisons et mises en relations des deux pays deviennent plus fréquentes. Cela à la fois parce qu’au xxe siècle, l’évolution politique, économique et urbaine fait converger les deux voisins et leurs capitales, et aussi en raison de la montée en puissance de la menace fasciste et des discours visant au repli nationaliste. Nombre de reportages ou nouvelles de Paris présentés dans ce recueil ont alors pour but de mettre en valeur ce qui est commun aux deux capitales et à leurs habitants, et le regard sur Paris reste profondément bienveillant.

34Nous nous intéresserons ici principalement à deux textes, pour leur volonté de portée universelle. Georg Mœnius d’abord (1928) voit en Paris l’âme de la France ou, en langue allemande, le cœur qui la fait battre (das Herz Frankreichs). Mœnius évoque Rome, qui malgré sa splendeur, dut s’imposer pour devenir capitale d’une Italie enfin unie ; il compare avec Berlin, qui du point de vue culturel, économique, social ou urbanistique fut longtemps en retard sur d’autres villes allemandes... Paris en revanche était le centre de cristallisation évident autour duquel l’unité du pays s’est réalisée. Plus encore, Mœnius décrit Paris comme « l’événement historique fondamental de la France », donc son centre administratif et politique, mais surtout le lieu où se créent les valeurs, les idées, celui où se forgent les jugements, l’état d’esprit du pays, là où ses forces prennent naissance. Selon Mœnius, c’est bien l’amour de Paris qui en France fait le lien, contribuant à faire accepter le centralisme et y compris une forme d’unitarisme.

35Quatre ans plus tard, en 1930 (article publié en 1932), le grand écrivain Heinrich Mann tente encore, par ses écrits, d’œuvrer au rapprochement franco-allemand. Avec le recul, nous savons combien est imminente la catastrophe allemande. Mais H. Mann, un peu en passant, compare deux crises de la République lui paraissant assez semblables : le boulangisme et le Troisième Reich. Et il explique qu’après le résultat des élections allemandes (marquées par un gros succès du NSDAP suite à l’arrivée en Allemagne de la crise de 1929), beaucoup de commentateurs en France ont fait le rapprochement avec le boulangisme. Tous d’espérer que le danger nazi finisse lui aussi par être conjuré ; comme le boulangisme, il n’aurait été alors qu’une crise passagère. Avec le recul, ces quelques allusions donnent l’impression qu’un certain nombre d’intellectuels, en Allemagne comme en France, n’ont pas pris la mesure de la tragédie qui allait suivre. Par ailleurs, Mann s’attache surtout, dans son article, à montrer combien fondamentalement, Allemands et Français sont proches, expliquant que s’ils ont une image négative les uns des autres, la responsabilité en incombe aussi aux écrivains, historiens et journalistes, qui réservaient les critiques positives à des caractères anecdotiques ou universellement humains, quand il aurait fallu mettre en avant ce qui était commun en propre aux deux peuples. H. Mann estime qu’il n’y a vraiment « aucun intérêt à continuer sans cesse de répéter les mêmes lieux communs vides de sens sur les Français ». Surtout, il développe l’idée que les races n’existent pas, pas plus que les caractères nationaux, qui évoluent en permanence en fonction de ce que vivent les peuples. De même que Martha Marquardt, pour laquelle prétendre que Français et Allemands seraient des ennemis héréditaires est « un conte de fées » (en 1933 !), Mann préfère à l’évidence mettre en avant ce qui unit plutôt que ce qui divise.

36Le célèbre écrivain, publiciste et journaliste Kurt Tucholsky enfin, revient dans les années bouleversées de la République de Weimar sur le sens de la Révolution française. Lui qui s’opposa toujours à l’enfermement dans des frontières nationales et quitta l’Allemagne peu après pour un exil définitif, renoue en 1924-1929 avec ses prédécesseurs du siècle précédent, expliquant dans son éloge du Musée Carnavalet que ce musée illustre combien la Révolution française fut l’affaire de tout un peuple : « elle grandit de la volonté de toute une nation ». Il en prend prétexte pour comparer avec l’histoire allemande, puisque plein d’amertume, il pose la question de ce à quoi pourrait bien ressembler un musée de la révolution de 1918. Son échec désespéra Tucholsky, tant il pressentait que les conséquences en seraient funestes.

La situation des Juifs, des femmes, des pauvres sous l’effet des révolutions

37Si les bouleversements politiques du xixe siècle en France et singulièrement à Paris sont perçus comme spectaculaires par nos chroniqueurs allemands, il est évident que ces changements ne se cantonnent nullement à la politique, et beaucoup soulignent combien l’économie, les rapports sociaux et même familiaux, la vie culturelle ou encore l’urbanisme se trouvent également métamorphosés. En voici quelques exemples parmi les plus représentatifs.

L’émancipation des Juifs

38Au cours du xixe siècle, plusieurs auteurs reviennent sur l’émancipation des Juifs, et davantage que pour d’autres sujets, ce qui se passe en France prend valeur d’exemplarité. Dès 1800, Andreas Riem publie un plaidoyer pour la fin de l’oppression et l’entière égalité de traitement des Juifs. Dans la première moitié de son texte, comme pour mieux convaincre c’est sans les nommer qu’il évoque leurs nombreuses qualités : calme, patience et talents nombreux qui les ont rendus indispensables.

39Leur situation était en France pire encore qu’en Allemagne, jusqu’à ce que le vote de l’Assemblée constituante, en 1791, en les rendant égaux à tous les autres citoyens, donne le premier exemple de ce que tout gouvernement raisonnable devrait faire. Il explique alors quel est son propos. Lui, l’un des premiers démocrates radicaux d’Allemagne, engagé outre-Rhin pour que les Juifs accèdent à la citoyenneté, s’appuie sur leur émancipation en France pour s’engager en faveur de leur émancipation à l’échelle de toute l’Europe. A. Riem était théologien protestant, et il était aussi un homme de son époque : enthousiaste, convaincu et persuadé que la raison devait l’emporter. Il explique ainsi qu’en 1791, « les fanatiques » ont tenté d’empêcher l’émancipation des Juifs, agissant ainsi contre l’intérêt de l’ensemble de la société, mais ce fut en vain, car la raison avait fait trop de progrès pour s’arrêter à mi-chemin, et elle l’emporta. Pour Riem, la libération des hommes et des Juifs en particulier est effectivement d’abord affaire de raison, et il clôt son texte avec l’espérance que « la raison fera suffisamment de progrès » pour que vienne bientôt le jour où tous les régimes d’Europe, et donc d’Allemagne, cesseront de les persécuter ; il renverse l’argumentation : les gouvernants devront comprendre que persécuter ainsi « une nation », et se faire par là instrument aveugle du préjugé est en-dessous de leur dignité… Par cette manière habile de raisonner, les victimes ne sont plus les Juifs seulement, mais également leurs oppresseurs, victimes de leurs propres actes qui les rabaissent.

40Un demi-siècle plus tard, en 1848, H. Laube conseille également aux Allemands d’imiter les Français quant à l’émancipation des Juifs. Ce serait dans l’intérêt de tous, explique-t-il comme l’avait fait Riem autrefois, de les intégrer pleinement à la société.

41Dans un texte de 1900 enfin, portant le titre Protestants, Juifs, Musulmans, Käthe Schirmacher tente d’agir dans le même sens. Pour ce faire, elle s’appuie sur l’exemple des protestants qui, peu nombreux en France6 et naguère petite minorité persécutée, jouent désormais un rôle sans commune mesure avec leur nombre, dans l’économie notamment. La Troisième République, si vivement combattue par la noblesse et le catholicisme, a en effet trouvé parmi les protestants des soutiens naturels d’abord, puis un personnel politique et des dirigeants. Quant aux Juifs, « autrefois [...] rendus responsables de tous les maux par les dirigeants », la France fut le premier pays du monde en 1791 à leur avoir accordé la pleine citoyenneté. En 1900, 56 000 Juifs vivent en France, dont 25 000 à Paris. Comme les protestants, ils se distinguent par leur intelligence et leur dynamisme économique ; la cohésion qu’ils maintiennent renforce ces qualités. En creux, Käthe Schirmacher s’adresse aux élites allemandes, pour leur faire entrevoir que l’égalité des Juifs n’est pas qu’une question morale ou d’élémentaire justice, mais serait dans l’intérêt de l’ensemble de la société et de l’économie.

La question sociale

42Le problème des inégalités, la situation matérielle du petit peuple, en un mot la « question sociale » affleure dès la période révolutionnaire. En 1797, dans son texte La Révolution en chaque chose, G. F. Rebmann s’enthousiasme de découvrir que tout est en révolution, et qu’en conséquence le petit peuple, habituellement loin des idées abstraites, manie désormais avec aisance les concepts les plus obscurs. Pour lui, cette révolution qui grandit les individus n’est « pas moins étonnante que la révolution de l’État ».

43Mais dans la période suivante, entre 1830 et 1848, période entre deux révolutions marquée par une certaine désillusion vis-à-vis de la Grande Révolution, la densité des écrits et rapports concernant la question sociale ainsi que les premières utopies socialistes se fait remarquable. En cette période, certains journalistes et chroniqueurs s’appellent Heinrich Heine, Ludwig Börne ou Clemens Brentano. En 1834, H. Heine s’appuie sur une description du tableau de Delacroix « La Liberté guidant le peuple » pour rendre un hommage appuyé au peuple de Paris quand il se révolte, montrant combien une grande pensée est capable de réveiller sa dignité et de « l’anoblir ». L. Börne (1833) et T. Mundt (1838) décrivent la misère tant répandue pour expliquer les tensions sociales persistantes, quand d’autres prônent l’égalité sociale (Gaus 1836, Waagen 1839). A. Ruge rapporte en 1846 le déroulement d’une réunion pour la fondation par Flora Tristan de son Union ouvrière ; il brosse à l’occasion un portrait vivant de la militante qui prônait « l’union universelle des ouvriers et ouvrières ». Ruge fait également allusion aux idées de Fourier et, comme une évidence en cette période d’émergence des utopies socialistes, explique qu’il faut bien « faire quelque chose pour les classes laborieuses ».

44En cette même période, quand des auteurs continuent d’envier à la France la liberté individuelle, le sentiment enivrant d’indépendance absolue (comme F.X. von Andlaw-Birsech en 1845), les voix critiques se font également plus nombreuses. Glassbrenner regrette dans un texte de 1843 l’évolution de la société française « depuis 1810 ou 1815 » vers « un égoïsme forcené », puis (en 1852) la soif de profit qui aurait remplacé la gentillesse et le désintérêt qui autrefois distinguaient les Parisiens. Dans le même sens, Gutzkow critique en 1846 le « matérialisme » et « le règne de la bourse ». Plus radical encore, en 1838 C. Brentano rejette « l’égoïsme, l’indifférence aux autres, le chacun pour soi qui règne ici » ; les auteurs Kölle (1836) et Kohl (1845) soulignent également l’indifférence absolue qui règne désormais vis-à-vis de son prochain.

45Si au moins jusqu’en 1848 une forte sympathie domine vis-à-vis du petit peuple parisien, associée à de l’empathie et de la compréhension pour les difficultés matérielles, sentiments qui s’expriment ouvertement, on ne retrouve guère ce genre de témoignages dans la deuxième moitié du xixe siècle. Concernant la situation politique, les points de vue semblent nettement plus partagés, sinon clivés, dès les années 1830, et à l’enthousiasme de départ pour la révolution font place d’autres sentiments.

La situation des femmes

46Dans cette même période (1830-1848), J. H. Schnitzler assiste, lui, en 1832 à un rassemblement de saint-simoniens au cours duquel, lorsque s’expriment des idées peu conventionnelles, le public pousse à voix haute des exclamations spontanées, commente les propos et en discute avec véhémence. Rien dans ce mouvement qui pourtant se veut religieux, conclut-il, ne s’apparente à la religion, d’ailleurs il n’est question ni de prière ni de vie éternelle... J. H. Schnitzler se découvre en outre positivement surpris par un public très mélangé : tous les âges sont représentés, et le public est mixte, comprenant aussi de très jeunes filles de différentes conditions sociales, qui ne semblent pas gênées le moins du monde, y compris lorsqu’il les aurait imaginées atteintes dans leur pudeur.

47Il n’est pas le seul à souligner l’évolution de la place des femmes, qui au cours du siècle occupent à Paris davantage l’espace public. Parmi les auteurs qui dès la Révolution relèvent combien la politisation est générale, plusieurs soulignent que cela concerne également la moitié féminine de la population, qui par son goût pour la politique acquiert une solide formation. Dans son texte de 1797 déjà évoqué, G.F. Rebmann exprime sa stupeur de découvrir femmes et jeunes filles « pleines d’un courage viril », qui travaillent dur pour élaborer des raisonnements et étudier l’évolution du monde.

48Nous avons évoqué Floran Tristan, qui ne séparait pas son combat contre l’exploitation des ouvriers de celui contre l’oppression des femmes, elle qui écrivait : « l’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme ; [la femme] est la prolétaire du prolétaire même ». Au même moment, respectivement en 1843 et 1845, deux femmes, M. v. Dobeneck et I. Kohl, s’intéressent aux rapports entre les sexes, au rôle des femmes, et évoquent quant à elles une « égalité vécue » à Paris entre les sexes. Dans un texte de 1855, H. Wachenhusen rapporte également qu’ici l’égalité entre femmes et hommes n’est pas seulement affaire de droit : « La femme est ici effectivement émancipée, au sens le plus beau du terme ». Selon lui, cette émancipation tient également à ce qu’on ne passe pas beaucoup de temps à la maison, ni à faire la cuisine ni à manger, « on mange peu et sans y accorder d’attention » (!), « on sort et on vit dehors » ; Wachenhusen explique qu’il arrive fréquemment que l’un des membres du couple sorte le soir, par exemple au théâtre ; l’une, l’autre ou tous deux ont une vie sociale, ce qui modifie les rapports entre les sexes. À plus d’un siècle et demi de distance, ce texte ne laisse pas de surprendre. Mais qu’en est-il, en la capitale des arts, de la vie sociale et du renouveau de la vie culturelle ?

Points de vue sur la vie littéraire, culturelle et artistique

49Beaucoup d’auteurs s’extasient sur la fierté, la dignité du petit peuple parisien y compris lorsqu’il est acculé à la misère. En 1914 encore, rapportant un petit incident qu’elle vécut un soir dans la rue, Annette Kolb loue la dignité des pauvres y compris quand ils mendient pour du pain ; selon elle, ces petits faits du quotidien « révèlent le caractère d’une nation ». L’estime générale dont ce peuple fait l’objet au xixe siècle amène à juger sévèrement un certain nombre d’actions à son égard de ceux qui sont bien nés. T. Mundt, qui faisait en 1838 le même éloge des pauvres en France que leur fierté rend foncièrement indépendants et honnêtes, critique sous deux angles les œuvres de bienfaisance, bals, concerts, musique de bienfaisance, en un mot les œuvres de charité organisées à Paris par les possédants. Selon Mundt, ces riches Parisiens se préoccupent plus d’eux-mêmes que des nécessiteux auxquels leurs actions se destinent : loin d’être désintéressés, ils vantent sans cesse leur prétendue générosité, dont ils se servent pour soigner leur propre image. Surtout, commente Mundt, la charité n’a jamais fait sortir de la misère aucun pauvre, elle ne fait pas avancer la situation et est même contre-productive car « en blessant sa fierté elle nourrit sa haine ».

50Voilà pour les œuvres culturelles de bienfaisance. Et qu’en est-il de la vie culturelle et artistique en général ? Entre 1848 et la guerre de 1870, nombre de commentateurs, tout en se faisant plus critiques à l’égard du régime, ne tarissent pas d’éloges sur la vie culturelle et notamment théâtrale, et se disent admiratifs des changements urbains et architecturaux, notamment sous le préfet Haussmann. Le publiciste et écrivain Julius Rodenberg s’extasie, dans des articles de 1856 et 1867, sur « le nouveau Paris », le nombre de boulevards, de squares, de parcs et aussi de palais comme subitement sortis de terre. « Paris eut besoin de mille huit-cent-cinquante années pour dépasser le premier million d’habitants ; il ne lui fallut plus que les seize suivantes pour atteindre le deuxième million », conclut-il. Après 1870-1871, les Allemands résidant à Paris continuent à s’enthousiasmer pour l’évolution urbaine et les innovations architecturales, portées notamment par les expositions universelles.

51Mais ce qui change avant tout avec la fin du siècle est l’attention portée à la littérature et à la peinture venues de France. Dans les articles des décennies précédentes, et mis à part le théâtre, les arts en général et la littérature en particulier avaient joué un rôle marginal. À partir des années 1880, avec le naturalisme de Zola et l’impressionnisme, littérature et peinture suscitent le plus vif intérêt, au point d’être alors prises parfois comme modèle.

52Dans notre recueil, quelques années après le scandale et le succès de L’Assommoir qui marque un jalon dans la carrière de Zola, M.G. Conrad (1880) et T. Zolling (1881) consacrent de longs articles à l’auteur des Rougon-Macquart. Au tournant du siècle, le jeune Heinrich Mann accorde également la première place à Zola parmi les écrivains contemporains. M.G. Conrad vécut à Paris entre 1878 et 1883 ; jeune homme âgé de trente-quatre ans en 1880, il rejoignit lui-même le naturalisme vers cette époque et contribua à le faire connaître et à l’implanter en Allemagne. Dans l’article reproduit ici, Émile Zola, grand maître du naturalisme (1880), Zola est « le grand écrivain qui avait osé ôter son masque à la société [...] et représenter en plein jour les basses classes populaires de la capitale dans leur effroyable misère physique et morale ». Conrad décrit longuement la manière de travailler de Zola, qui remplissait des cahiers lui permettant de décrire des lieux comme on photographie d’après nature. Sans expliciter l’idée d’une méthode de travail scientifique, tout ce qu’écrit Conrad y fait allusion : il évoque les travaux préparatoires de l’écrivain, ses recherches et études, utilise le verbe « erforschen » (faire des recherches poussées) pour décrire sa manière de travailler ; le compare à un détective animé du besoin impérieux de découvrir la vérité. Il conclut sur les personnages de Zola qui, conséquence de ces préparatifs rigoureux, se situent loin au-dessus du schématisme habituel des personnages de romans. Cette dernière appréciation de Conrad est significative, tant le reproche habituel aux personnages de Zola est justement de ne pas sembler doués de vie, notamment quand leurs agissements sont guidés par la nécessité d’obéir à une démonstration.

53Le dernier article consacré à Zola est le moins convenu peut-être, alors qu’on aurait pu s’attendre à l’inverse, puisque intitulé Auprès du lit de mort d’Émile Zola, il fut écrit après le décès brutal du romancier en 1902. Il s’agit dans ce beau texte de Theodor Wolff surtout du Zola combattant de l’Affaire Dreyfus, qui amena nombre de lecteurs jusqu’à aujourd’hui, à relire bien différemment l’ensemble de son œuvre, y compris celle antérieure à l’Affaire. Wolff, lui-même publiciste, critique littéraire et écrivain, avait rendu compte en 1896 de l’Affaire Dreyfus en tant que correspondant pour son journal allemand, ce qui lui avait conféré une certaine célébrité. L’article ne parut qu’en 1908, lors de la cérémonie officielle de transfert des cendres de Zola au Panthéon, à un moment où les soubresauts de l’Affaire se faisaient encore sentir.

54Wolff évoque d’abord l’écrivain en Zola, et il le gratifie, lui qui admirait tant l’auteur de la Comédie humaine, du qualificatif de « filleul du génial Balzac ». De ses nombreuses contradictions, il fait une richesse : ce naturaliste créa aussi dans L’Assommoir et La Bête humaine de grandioses images symboliques ; pour Wolff, il était également un visionnaire, dont le tempérament balaya et emporta souvent les théories. Mais au-delà de la littérature, ce qui manifestement importe à T. Wolff est le combattant en Zola, l’homme qui fort de son succès se dressa au moment de l’Affaire Dreyfus contre les institutions et tout un système, au nom de la justice et de la vérité ; Wolff évoque l’énorme pression sociale pendant « l’Affaire », le harcèlement subi et le courage dont Zola fit preuve à cette occasion. Parmi beaucoup d’images, il explique que deux lui reviennent sans cesse et s’imposent à lui. Sur l’une, il voit Zola tentant de quitter le palais de justice lors de l’un des premiers jours du procès. Une foule haineuse, gesticulante, rugissant des « à mort ! à mort ! » devant une police débonnaire, tandis que ses amis arrivent tout juste à l’exfiltrer du tribunal. L’autre image a également pour cadre le tribunal, le dernier jour du procès, tandis que les jurés se sont retirés et que la tension dans l’attente du jugement se fait explosive. La scène est racontée dans son dernier roman La Vérité. Wolff rend également un bel hommage à Madame Zola, qui d’une part ne tenta jamais, par goût de la tranquillité ou pour préserver son confort, de détourner son mari du combat qu’il avait finalement décidé de mener, et qui d’autre part eut la grandeur d’accepter et de reconnaître les deux enfants illégitimes de l’écrivain.

55Il conclut par quelques mots de critique à l’égard du lectorat de Zola : un public nombreux, mais dont beaucoup lisaient ses romans à l’affût de scènes qui leur paraissaient osées ou obscènes. Cependant l’écrivain, si dur et intransigeant à l’égard de tous les milieux, leur était toujours resté étranger, ne leur devenant jamais réellement sympathique. Il était un monument de volonté, avec une force de travail hors du commun, et enfin, selon Wolff, « le plus grand fanatique de la vérité, au milieu du peuple le moins capable d’entre tous de supporter la vérité ».

56Pour finir sur une note plus légère, évoquons cet article de Max Nordau de 1878, consacré à Jacques Offenbach, l’Aristophane de notre époque. Nordau se demande comment expliquer qu’Offenbach, pauvre Juif allemand arrivé à Paris anonyme et sans recommandation, se retrouva si rapidement parmi les célébrités mondiales. Pour lui, la réponse ne fait guère de doute : il voit en Offenbach non seulement le musicien, le compositeur, mais aussi un philosophe. Sa musique est légère, gaie, enveloppante et mélodieuse, mais ce qui fait la différence, c’est qu’il soit également philosophe : il a en effet introduit la polémique dans sa musique. En créateur de la musique satirique, il incorpore un élément révolutionnaire dans ses opérettes, est l’un des principaux adversaires des traditions et de l’autorité, le porte-parole de ceux qui s’insurgent contre les traditions transmises sans jamais être questionnées.

57Dans la période suivante, au tournant du siècle et en tout cas à partir de 1914, Paris concurrencée par New York, Londres, Moscou et même Berlin a définitivement cessé d’être pour les Allemands la capitale unique. Les témoignages concernant la vie littéraire ou artistique se font alors également moins enthousiastes.

Sciences, diffusion du savoir et renouveau de la culture

58Les contributions s’intéressant à la culture scientifique, aux progrès des sciences de la nature et à l’accessibilité du savoir se trouvent presque exclusivement regroupées dans la première moitié de l’anthologie : c’est dire que l’intérêt pour ces questions fut particulièrement vif dans la période des secousses révolutionnaires, entre 1789 et le milieu du xixe siècle. L’enthousiasme pour le savoir et les sciences, comme les mesures en faveur de l’accès au savoir pour le plus grand nombre, semblent être un sous-produit de la Révolution.

59Plusieurs contributions des années 1795-1815 insistent sur une nouveauté : les institutions et musées dédiés aux sciences et à toutes les formes de savoirs sont à la fois concentrés à Paris et très accessibles (en tout cas aux Parisiens). Autre progrès remarquable obtenu grâce à la Révolution, les jardins aussi sont devenus accessibles au public. Pour plusieurs de nos auteurs, ces simples faits contribuent à renverser les échelles de valeur, la seule naissance ayant cessé d’être légitime pour juger les êtres humains, les connaissances acquises comptant désormais davantage. Cette idée est développée encore nettement plus tard (en 1839) par G.F. Waagen, dans son article Paris capitale de tout le monde cultivé, dans lequel il explique que Paris offre les moyens de satisfaire tous les besoins intellectuels, dans tous les domaines (sciences, arts plastiques, lyrique, dramatique...). Lui aussi est fasciné que « jardins, musées, bibliothèques » soient en accès libre et public, et conclut que « dans les soirées l’attention portée à chacun n’est pas fonction de son rang ou de sa richesse, mais de l’intérêt intellectuel qu’il présente ». Le lecteur actuel ne peut se défendre du sentiment qu’il y a là sans doute une certaine idéalisation de la situation, même si l’échelle des valeurs a été profondément remaniée par la Révolution, la naissance n’étant plus l’argument suprême. Ne négligeons pas non plus l’effet escompté : Waagen cherchait probablement à tendre un miroir à l’Allemagne.

60En 1804, quand des voix qui s’insurgent contre le vol d’œuvres d’art par la Grande nation, K.H. v. Sierstorpff ne craint pas de prendre fait et cause pour les confiscations qui eurent effectivement lieu, saluant le fait que ces œuvres d’art furent en général restaurées, protégées, puis rendues accessibles au plus grand nombre dans de bonnes conditions. Si elles ont été dérobées c’est pour le bien commun, on ne peut que s’en réjouir !

61Puis, entre 1815 et 1830, beaucoup d’auteurs se placent dans la continuité de la période révolutionnaire, notamment pour souligner que depuis lors, une société du savoir est née. Tout le monde cherche à s’informer, veut être au courant des dernières découvertes scientifiques, et s’en enthousiasmer. Ludwig Börne, dans un article de 1829, décrit la soif de lecture comme conséquence de la politisation des masses depuis 1789 : lorsque la situation change à vive allure, le peuple partie prenante des transformations a un besoin vital de s’informer ; cette habitude lui reste ensuite, y compris en des temps plus calmes.

62Dans son Bureau universel des Sciences et de l’Industrie (1826),J. H. Jäck apporte une illustration de cette attitude. Avec les changements continus et presque quotidiens depuis 1789, en matière autant politique qu’artistique, culturelle ou scientifique, les habitants ont pris l’habitude d’aller chercher les informations, à présent ils trouvent naturel que bibliothèques de prêt et divers lieux dédiés à la lecture soient accessibles à tous, avec des horaires d’ouverture généreux. De la sorte, chacun est encouragé à se former. Jäck loue la richesse de ses institutions qui font de Paris une ville où chacun a la possibilité de s’informer et de se cultiver, un « lieu d’apprentissage pour tous les états ».

63Plusieurs autres contributions sont consacrées chacune à un institut de formation ou à une École. Parmi ces établissements, certains se dédient à l’enseignement aux personnes en situation de handicap et à leur socialisation. C. G. Horstig exalte (en 1806) les idées modernes, les méthodes innovantes mises en œuvre par l’Institut pour enfants aveugles, qui s’efforce d’apporter l’enseignement le plus riche possible à de jeunes malvoyants, dont beaucoup apprennent à lire et à faire de la musique. Citons encore, non moins surprenant et également pourvu d’un bel enthousiasme, Max Löwenthal qui fait connaître aux lecteurs de 1825 l’Institut d’enseignement aux sourds-muets, dans lequel tous les moyens modernes sont mis en œuvre pour que des enfants nés avec ce handicap puissent apprendre à lire malgré des obstacles considérables. Il laisse imaginer combien cet Institut progressiste, aux idées d’avant-garde même, pouvait incarner d’espoirs pour ces jeunes gens et leurs parents.

64Enfin et dans un autre registre, des publicistes présentent au public allemand deux réalisations de la Révolution française dans le domaine de l’enseignement supérieur scientifique. Kiesewetter fait en 1816 l’éloge de l’École polytechnique, fondée en 1894 comme devant être exemplaire quant aux matières enseignées et surtout concernant l’exigence et l’ambition de l’enseignement. Les jeunes gens ne font pas qu’y apprendre, explique-t-il, bien plus, ils apprennent à apprendre, à penser par eux-mêmes ; on s’efforce d’éveiller en eux l’esprit critique. L’auteur conclut sur ce regret : « malheureusement, il n’existe pas encore ce type d’enseignement dans mon pays natal ». En 1827, M. A. Ries publie un article non moins admiratif sur le Conservatoire des Arts et Métiers. Il apprécie d’y voir non seulement des étudiants, mais aussi des artisans soucieux de perfectionner leur savoir et de continuer à apprendre, eux qui ont ici tout loisir de le faire gratuitement, avec des installations modernes, des métiers, modèles et outils perfectionnés. Ries se rend aux Arts et Métiers le dimanche pour observer la soif d’apprendre des compagnons, qui pendant leur jour de congé s’efforcent d’acquérir une plus grande maîtrise de leur art.

65Peu après la chute de Napoléon, en 1816, W. C. Müller publie un article concernant le projet de l’empereur d’installer place de la Bastille un éléphant métallique géant, projet qui mobilisa deux mille travailleurs et connut un début de réalisation. Prouesse technologique, l’une des immenses pattes de l’éléphant contenait un escalier intérieur, dans l’autre, des tuyaux étaient logés servant à puiser l’eau du canal, qui devait ensuite être rejetée en cascade par la trompe et alimenter un bassin. Le gigantisme de ce projet ludique soulève l’admiration de Müller.

66Le début du xixe siècle est donc marqué par un intérêt partagé pour la diffusion du savoir. Le texte de Ludwig Börne de 1829 « Tout le monde lit, chacun lit », est pleinement représentatif de cet état d’esprit. L’écrivain de la Jeune Allemagne signe là un article magnifique, où il interprète la soif de lecture universelle à Paris comme une conséquence de la politisation des masses depuis 1789. Des cabinets de lecture se trouvent à tous les coins de rue, permettant de former, d’éduquer le peuple. Börne, grand observateur qui possède le sens du détail, livre nombre d’anecdotes pleines d’esprit, contant par exemple que dans les hôtels, les portiers lisent au préalable l’ensemble de la presse livrée de l’étranger pour les clients. Ou encore que les habitants peuvent sonner à la loge tant qu’il leur plaira, aucun concierge parisien ne remettra son journal à l’abonné avant de l’avoir lui-même entièrement parcouru. Selon Börne, avec son mélange caractéristique d’humour et de passion : « Il faut se donner du mal pour rester idiot ici [...] l’esprit est porté à s’élever aussi par les autres ». Il conclut sur cette image : si les Parisiens étaient surpris par la mort au Palais-Royal comme le furent jadis les habitants de Pompéi, les futurs archéologues auraient bien du mal à imaginer à quoi ils étaient justement occupés, aucune victime ne se trouvant dans la même position, pas une non plus pour regarder vers le même endroit que l’autre ; c’est que tous, ils lisaient le journal.

Pour conclure

67Dans son introduction, Gerhard Kaiser explique que de par leur situation, Allemagne et France n’ont d’autre choix que de se comprendre : chacun doit connaître l’autre avec son histoire différente, et chacun doit être capable de se mettre à la place de l’autre. Il ajoute : « cette anthologie est dédiée à une meilleure compréhension allemande de la France et à une meilleure compréhension française de l’Allemagne ». L’objet d’étude, Paris, la vie parisienne, l’évolution de la gestion de l’espace et du temps au cours du xixe siècle, entre accélérations, ralentissements et émiettement vertigineux, contribue certainement à la connaissance de Paris par nos voisins. Les récits rassemblés ici en disent beaucoup sur la capitale, ses habitants, sur les événements historiques non pas interprétés par des générations d’historiens mais pris sur le vif. L’ouvrage, qui se lit aussi comme un hymne à la population parisienne, contribue à faire retrouver le « sens vécu » des événements, tant les bouleversements observés par les contemporains font sentir que l’histoire est un processus ouvert.

68Et le regard de nos chroniqueurs, les nouvelles qu’ils envoient, en disent finalement beaucoup également sur ceux qui observent. À l’évidence, le voyage vers Paris était également un voyage vers l’avenir possible ou espéré des grandes villes allemandes. En ce sens, ces témoignages aident aussi à appréhender l’Allemagne, ou les Allemagnes de cette époque. Les récits, loin d’avoir été usés par le passage des décennies sinon de siècles, loin de voir leur intérêt diminué par nos certitudes historiques actuelles, renouvellent au contraire nos connaissances, ou plus exactement elles les rafraîchissent : plutôt que de partir de conclusions tirées beaucoup plus tard et de découvrir les textes à cette aune, le lecteur se laisse emporter par ces grandes plumes au service de matériaux bruts, par une réception en temps réel d’événements petits et grands, pour être conduit au bout du compte à une compréhension plus profonde des faits, car ne partant pas des conclusions mais invitant plutôt à la réflexion.

69Le passage d’un classement chronologique (le recueil) à une organisation en grands ensembles thématiques (la présente recension) met en évidence la prégnance de différents thèmes au cours du temps. Les centres de gravité se déplacent : les bouleversements politiques, la radicalité des changements et de leurs conséquences se trouvent au premier plan durant les premières décennies, l’intérêt pour la littérature se manifeste surtout ensuite, à partir du deuxième tiers du xixe siècle. À l’intérieur même de ces thématiques, des glissements se font également sentir, les sentiments se transforment, quand par exemple à l’enthousiasme pour la Révolution fait place une certaine désillusion.

70Cette lecture rappelle enfin combien tout un monde nouveau était en train d’émerger, avec ses hésitations à trouver de nouvelles formes de gouvernement, la codification des rapports juridiques, l’évolution du rôle de la religion ou de la place des femmes dans l’espace public, le désir de vivre l’émancipation des Juifs et de résoudre la question sociale. Derrière ces problématiques, affleurent l’exaltation devant les découvertes scientifiques ou le renouveau littéraire, le sentiment de l’unicité de toute l’humanité et son désir de la voir libérée. On sent vibrer des époques pleines d’espérances, de confiance dans les possibilités des Hommes7 et en l’avenir. Les sourires qui affleurent dans nombre d’écrits, l’enthousiasme de nos journalistes et chroniqueurs, se communiquent au lecteur.