Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Octobre 2017 (volume 18, numéro 8)
titre article
Marine Authier

« Le Cœur‑organe » : mécanique du vivant dans À la recherche du temps perdu

Jean‑Pierre Ollivier, Proust cardiologue, Paris : Honoré Champion, coll. « Recherches Proustiennes », 2016, 176 p., EAN 9782745330383.

1Approcher la littérature sous le spectre de la science, c’est ce que se propose de faire Jean‑Pierre Ollivier au profit d’À la recherche du temps perdu (1913‑1927). Médecin et ancien chef de service de cardiologie, J.‑P. Ollivier exploite ses connaissances pour éclairer et questionner la véracité des analyses entreprises dans l’œuvre autour du cœur. Notons que la symbolique de l’organe est très présente dans la critique proustienne. Dans Science and Structure in Proust’s À la recherche du temps perdu (2000), Nicola Luckhurst s’est par exemple intéressée de près au rythme cardiaque. Elle compare la formation des grandes lois au rythme des pulsations :

The dynamic law statements might be described as pulsing according to a system of systole and diastole; contracting around the key regulatory maxims of desire, love, jealousy and habit, dilating outwards, speculatively, over a range of topic1.

2L’ouvrage de J.‑P. Ollivier, Proust cardiologue, propose de revenir à une image anatomique du cœur en tant qu’« organe pulsatile logé dans le thorax » (p. 13). Son approche vise à souligner la singularité de ce détail anatomique du corps affecté, chez Proust, dans ses mouvements et sa masse, par les émotions. Le Narrateur de la Recherche, en observateur attentif, cherche à interpréter les variations, à sonder les cœurs pour percer le mystère de ceux qui l’entourent. Mais, malgré ses efforts et ses connaissances, il se retrouve confronté à une mécanique complexe qu’il ne peut pas complètement expliquer. C’est ainsi que l’analyse du « cœur‑organe » de J.‑P. Ollivier participe à faire, dans la Recherche, la description d’un monde mystérieux et profondément vivant.

Le corps fragmenté

3La Recherche est une expérience du corps, mais d’un corps fragmenté : l’intégrité est reniée au profit des parties constituantes. Dans le chapitre « Intermittences », J.‑P. Ollivier rappelle que les sens, les muscles et les articulations sont mis à contribution dans le processus de remémoration. Il donne sa propre définition de la mémoire involontaire comme « la remontée fortuite à la conscience d’une expérience ancienne de la sensibilité proprioceptive » (p. 66). Le corps enregistre ses propres informations. Il suffit ensuite d’une sensation, d’un mouvement particulier sur cette même partie du corps pour réactiver le souvenir involontaire. Lors du deuxième séjour à Balbec, par exemple, le Narrateur se penche et touche le bouton de sa bottine. De ces deux mouvements coordonnés émerge soudainement le souvenir de sa grand‑mère qui vient bouleverser le cœur du Narrateur. Cette fragmentation du corps au cœur permet à J.‑P. Ollivier de mettre en lumière la force des émotions liées, entre autres, à la mémoire involontaire. Il note, de manière générale, que le cœur se démarque : « On voit ainsi se dessiner une vision fragmentée du corps dont le cœur séparable est l’unique et percutant exemple, permettant la saisie chirurgicale de cet organe » (p. 97). Exemple percutant parce que le cœur est d’abord numériquement plus présent. J.‑P. Ollivier dénombre plus de cinq cents occurrences dont cent‑soixante‑quinze du « cœur‑organe » (p. 14). Ce détail anatomique est abondamment exploité et s’étend sur un champ lexical très vaste comprenant entre autres « palpitation », « rougeur », « malaise » ou « circulation ». Mais surtout, il est frappant de voir que, dans la Recherche, les autres organes ne supportent pas la comparaison avec le cœur. Bien que, très tôt dans l’œuvre, le héros soit sujet à des crises d’étouffement, J.‑P. Ollivier nous fait remarquer l’absence surprenante du poumon. Loin derrière le cœur, on retrouve les faibles mentions du cerveau et de l’estomac. Les chiffres parlent d’eux‑mêmes : « Au total cent‑deux citations d’organes, contre quatre‑cent‑trente‑quatre références à l’ensemble cœur et appareil circulatoire » (p. 15).

4Face à la préférence marquée de Proust pour l’organe du cœur, J.‑P. Ollivier avance sa qualité de cardiologue. Il souligne tout au long de son analyse la justesse des termes anatomiques dont certains tiennent de l’audace. En effet, si Proust a une base de savoir solide grâce aux lectures et au milieu dans lequel il circule auprès de son père et de son frère, respectivement chef de clinique spécialiste de l’hygiène et chirurgien des hôpitaux, les connaissances autour du cœur restent limitées au moment de la rédaction de la Recherche. J.‑P. Ollivier note les avancées scientifiques grâce à l’usage du microscope au xixe siècle qui permet de connaître « de façon au moins sommaire la structure du muscle cardiaque, le myocarde » (p. 25). En revanche, le critique explique que l’accès à l’organe, logé dans le thorax, est encore difficile. La thoracotomie, incision chirurgicale de la paroi thoracique, qui permet d’atteindre le cœur, est peu pratiquée en dehors de cas urgents de blessés de guerre. Le « cœur‑organe » est inaccessible aux chirurgiens, mais pas au romancier. Proust exploite les images chirurgicales pour leur beauté métaphorique. Parler d’incision, de greffe ou d’électricité tend d’abord, chez Proust, à la dramatisation. L’écrivain souligne par là la violence du sentiment qui traverse un personnage. J.‑P. Ollivier s’attarde sur l’annonce de la mort d’Albertine, dont l’effet est comparable, chez le héros, à « un chirurgien qui chercherait une balle dans notre cœur (IV, 79) » (p. 102). La comparaison est audacieuse car l’image d’une balle dans le cœur est synonyme de mort au temps de l’écriture de La Fugitive. Tout en refusant spécifiquement de faire de Proust un précurseur, J.‑P. Ollivier souligne ici, et à plusieurs reprises, « la hardiesse métaphorique, absurde au regard de la médecine du temps, [qui] touche à une vérité aujourd’hui vérifiée » (p. 103). Fragmenter le corps pour s’attarder sur le « cœur‑organe » permet ainsi à Proust d’exploiter au maximum les possibilités du détail anatomique, qui devient au fil du roman, le lieu où s’incarne l’affect.

Un cœur en alerte

5La science est un vaste champ exploité dans la Recherche par le Narrateur proustien. Pour Roger Shattuck, « it is principally through the science […] that he beholds and depicts the world »2. La science, et notamment l’optique selon R. Shattuck, permet au Narrateur d’appréhender le réel pour mieux s’atteler à la recherche de grandes lois. Le Narrateur procède de manière scientifique à l’observation d’un objet : il constate, questionne, fait des hypothèses, pour avancer progressivement vers la formulation d’une vérité. Sarah Tribout‑Joseph affirme ainsi que « the Narrator sees himself, like a scientist, as an experimenter trying to arrive at a perspective on the world that will allow him to understand not the particular but the laws governing the general »3. Avec l’anatomie, J.‑P. Ollivier propose un déplacement intéressant de la vérité aux émotions. Il part du postulat suivant : « Aujourd’hui, pourrait dire le cardiologue, on ne sent pas son cœur s’il marche bien. Cette sentence toute crue n’a pas cours dans le roman de Proust » (p. 20). Le « cœur‑organe » permet un retour sur le particulier : il ne s’agit plus de trouver quelques grandes lois générales, mais bien de saisir l’importance d’une émotion ponctuelle et personnelle liée à cette sensation d’anormalité.

6Le cœur du héros et des personnages de la Recherche n’est jamais laissé au repos. Les battements sont forts, parfois douloureux voire irréguliers. Pour J.‑P. Ollivier, ils ne sont pas des symptômes d’une pathologie mais « la manifestation corporelle d’une émotion ponctuelle ou d’un état émotif » (p. 40). En effet, J.‑P. Ollivier semble nous décrire un univers proustien dominé par l’angoisse, où la douleur s’incarne dans le thorax : le simple stress, la déception, l’inquiétude provoquent des palpitations, battements irréguliers et douloureux qui sont le signe d’un désordre4. La jalousie ou la colère engendrent un phénomène de serrement du cœur, pression résultant de la violence de l’émotion. Tous ces mouvements du cœur sont les signes d’une mise en alerte. J.‑P. Ollivier ne trouve qu’un seul phénomène positif de changement de masse lié au bonheur et au plaisir : le cœur se gonfle quand le Narrateur trouve une de ses réflexions dans les œuvres de Bergotte. Mais dans l’univers si tourmenté de la Recherche, même le gonflement devient la marque d’une souffrance : le cœur trop gonflé par l’émotion finit par se briser. C’est par exemple le sentiment que décrit le Narrateur à son retour à Balbec quand il est rattrapé par le souvenir de sa grand‑mère. L’analyse de J.‑P. Ollivier met donc en lumière la mécanique du vivant dans la Recherche : le cœur bat mais il est mis à l’épreuve. L’organe, soumis à la violence des sentiments, réagit dans ses mouvements et dans sa masse mais reste dissimulé sous la paroi thoracique. Toutefois, ces variations laissent de petits signes extérieurs : « À la sémiologie de l’invisible constituée par les battements s’oppose celle du visible produite par le rougissement : un spectacle fourni par nombre des personnages du roman » (p. 45). Preuve physique d’une émotion involontaire, le rougissement laisse entrevoir au Narrateur la possibilité de sonder le cœur des personnages qui l’entourent.

Étudier le cœur, percer le mystère

7Les battements du cœur restent invisibles, mais la force ou l’irrégularité des mouvements peuvent se dévoiler sur le visage. Quand les artères se dilatent, elles provoquent un rougissement soudain. Pour le Narrateur, cette rougeur devient immédiatement un objet d’investigation, une « méthode d’exploration » (p. 50). Noter les marques physiologiques du cœur l’encourage à chercher l’origine de l’émotion. Car J.‑P. Ollivier précise bien que le rougissement « non seulement […] est involontaire, mais il n’existe aucune possibilité physique, par exemple en suscitant un réflexe, ou pharmacologique de le déclencher » (p. 50). La rougeur ne peut pas être feinte, elle provient d’une véritable émotion dont le héros s’impose à lui‑même la tâche de dévoiler la cause.

8Cette idée d’étudier les manifestations visibles du cœur pour saisir l’intériorité d’un être est particulièrement probante avec le personnage d’Albertine. Dans La Prisonnière, le héros cherche une fois pour toutes à régler la question de l’homosexualité présumée de la jeune fille. Prêt à tout pour connaître la vérité, il inspecte son écriture, étudie ses yeux, tente de compléter les silences et démantèle ses paroles dans l’espoir d’un mince déchiffrement. Alors, quand elle rougit face aux interrogations du héros, cela suffit à relancer l’obsession de savoir. Pour autant, Albertine reste illisible et l’origine de son rougissement demeure généralement sans réponse. J.‑P. Ollivier affirme que « La folie inquisitoriale et l’oppression ne trouvent en face d’elles qu’une immense innocence, dont la rougeur est l’expression évidente, transmuée à travers la seule quête morbide du héros en signe infernal » (p. 54). Plus encore, la rougeur d’Albertine accentue la complexité du personnage. Le Narrateur passe de l’espoir au désespoir : les marques visibles du cœur ne suffisent pas à percer le mystère. Elles ont même pour conséquence d’augmenter un peu plus l’opacité du personnage : « Derrière la “rougeur physiologique” annoncée comme le signal de révélations, entre mensonges, inventions, fausses pistes, rien ne se profile que le mystère des êtres » (p. 56). Chez Proust, l’anatomie est donc mise au profit de l’œuvre. J.‑P. Ollivier nous propose de considérer le « cœur‑organe » et les rougeurs comme les rouages d’une mécanique complexe, au cœur de la création de l’univers et des personnages proustiens.

Maladie & création

9J.‑P. Ollivier s’interroge sur une question essentielle dans la Recherche : le héros est‑il vraiment malade ? Pour tenter d’y répondre, le critique se penche sur les symptômes que Marcel décrit à travers l’œuvre afin de formuler un diagnostic. Il note d’abord les battements de cœur qui ne sont, pour lui, qu’« une manifestation physiologique des émotions de toute nature » (p. 124). Il remarque ensuite les crises de suffocations qui surviennent chez le héros très jeune mais n’évoluent pas dangereusement au fil de l’œuvre. Cela tend, selon J.‑P. Ollivier, à « récuser l’idée d’une maladie pulmonaire sous‑jacente » (p. 124). Outre ces deux symptômes, le critique exclut la neurasthénie puisqu’il trouve chez le héros un esprit lucide et rationnel, notamment dans les choix qu’il prend concernant ses traitements médicaux. Enfin, il ne discerne ni troubles de la personnalité ni quelconque pathologie mentale. C’est pourquoi J.‑P. Ollivier affirme qu’« on n’identifie chez lui aucune pathologie, c’est‑à‑dire aucune maladie constituée, durable, nosographiquement positionnée » (p. 124). S’il n’y a pas de maladie, la raison de ces symptômes est à chercher ailleurs que dans la médecine. Ollivier avance donc l’hypothèse qu’ils soient une justification à la procrastination du héros. Cette faiblesse de la volonté serait un trait de caractère plutôt que la manifestation d’une pathologie définie.


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10Il y a beaucoup de symptômes mais guère de maladie dans la Recherche. C’est ce qu’on retient de l’analyse de J.‑P. Ollivier. De ce fait, le héros ne peut expliquer médicalement son inactivité. Toutefois, cela n’exclut pas dans la Recherche le lien profond que l’on peut trouver entre maladie et création. Tout d’abord, l’hypothèse d’une pathologie permet de faire mûrir le projet littéraire du Narrateur. J.‑P. Ollivier soutient que « cette procrastination, mainte fois associée à la mention d’une mauvaise santé, ne semble pas avoir fait obstacle à l’œuvre, elle lui était nécessaire5 » (p. 127). Une fois l’œuvre lancée, le Narrateur utilise aussi la pathologie comme source de motivation à l’écriture. Alors qu’il lutte contre le temps pour finir la rédaction, la menace d’une possible contagion pèse : la contraction d’une maladie mettrait fin au projet. J.‑P. Ollivier cite l’exemple du risque vasculaire « vécu comme une crainte, une sorte d’anticipation propre au narrateur à la fin de la dernière section, quand la perspective de l’œuvre se dessine enfin » (p. 119). Enfin, la maladie de cœur, dans le sens de maladie amoureuse, se trouve au centre de la création du roman proustien. Tous les personnages ressentent l’amour, la jalousie, le doute, l’inquiétude, la suspicion, qui réciproquement gonflent, serrent, disloquent, durcissent et vont jusqu’à briser le cœur. Mais dans le temps, les effets s’estompent et le sentiment amoureux est remplacé par l’oubli et l’indifférence. Le « cœur‑organe », détail anatomique du corps, est ainsi manipulé et exploité pour enrichir le projet littéraire. Il assure la mécanique du vivant dans la Recherche : les battements et les rougeurs sont dans le même temps garants de l’émotion et de la création.