Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Dimitri Julien

Écrire dans l’Histoire, écrire avec l’Histoire

Gianfranco Rubino (dir.), Le Sujet et l’Histoire dans le roman français contemporain. Écrivains en dialogue, Rome : Quodlibet Studio, coll. « Lettere. Ultracontemporanea », 2015, EAN 9788874627042.

1Après un colloque consacré au Roman français contemporain face à l’Histoire. Thèmes et formes, organisé à La Sapienza en juin 2013, un séminaire rassemblant chercheurs et écrivains fut organisé pour poursuivre la réflexion entamée, l’approfondir, mais aussi en étudier les écarts par le biais d’approches plus subjectives et réflexives sur le métier d’écrivain face à l’histoire. Sous la direction de Gianfranco Rubino, Le Sujet et l’Histoire dans le roman français contemporain reproduit ainsi les échanges qui ont pu avoir lieu au cours de ce séminaire consacré à la manière dont les écrivains pensent leur propre pratique et perçoivent leur rapport à l’histoire au sein de leurs œuvres. L’approche est par conséquent moins destinée à étudier les œuvres et les mécanismes littéraires en jeu dans l’écriture de l’Histoire que les motivations qui ont poussé plusieurs écrivains à se saisir de l’Histoire pour en faire un objet littéraire :

Il fallait interroger non seulement le comment, mais si possible aussi le pourquoi, dans l’espoir de saisir à la fois des horizons communs et des instances plus individuelles. Le comment étant un peu plus facile à constater, le pourquoi paraît moins aisé à isoler et à décrire. Si le rapport au passé est intrinsèquement lié à la pratique de l’historien, y compris l’historien du temps présent, il est en revanche pour l’écrivain l’objet d’un choix et donc significatif. (G. Rubino, p. 12)

2Autrement dit, l’enjeu du séminaire consistait à discerner des approches à la fois individuelles et collectives du métier d’écrivain face à l’Histoire, et à dégager des perspectives communes dans la spécificité du travail littéraire de chaque écrivain. Les écrivains sont ainsi moins pensés qu’ils ne se pensent eux‑mêmes, se voilent et se dévoilent, mettent au jour des tendances qui les motivent tout en découvrant par la vertu du dialogue de nouvelles approches qu’ils pouvaient ignorer auparavant. Le chercheur en littérature s’y fait par conséquent humble et discret, laissant à l’écrivain le loisir de prendre la parole et de tenir le langage qui d’ordinaire est celui du critique ou du lecteur : il s’agit, écrit G. Rubino, de « provoquer la parole des auteurs eux‑mêmes, les laisser s’exprimer et dialoguer sans trop de superstructures critiques et institutionnelles » (p. 16). Cette large place laissée aux producteurs des textes rend compte d’une approche hésitante de la pratique de l’écrivain : la pensée n’y est pas figée mais reste incertaine, propose des hypothèses plutôt qu’elle n’affirme avec autorité, introduit la catégorie du sentiment et du ressenti subjectif, et par conséquent rend difficile l’appréhension de perspectives communes. C’est pourquoi le livre peut surprendre au premier abord, tant la profusion des pistes et des paroles semble obscurcir le propos plus qu’il ne le précise. Mais au fur et à mesure de la lecture se dégagent néanmoins quelques grandes tendances qui soulignent, par‑delà la pluralité des pratiques, un sentiment de communauté dans le rapport à l’histoire.

L’écrivain face à l’Histoire : éloge de la subjectivité

3À rebours des précédents colloques, ce n’est ni l’Histoire ni le texte littéraire qui constitue le sujet du séminaire et qui rythme les discussions. Délaissant quelque peu les œuvres, quoique leur présence reste insistante tout au long de l’ouvrage, le séminaire interroge les hommes et leurs pratiques, c’est‑à‑dire l’envers des œuvres, leur production bien plus que leur réception, ce qui les précède et ce qui les a rendues possibles :

Il nous a semblé que pour ce faire, il était particulièrement productif de s’adresser aux sujets‑écrivains qui ont exploré cette relation, d’interroger leurs mobiles, leurs enjeux, le sens de leur participation à cette tendance historicisante. (p. 12)

4Comme le note G. Rubino dans l’avant‑propos à l’ouvrage, la mémoire a dernièrement pris une importance majeure dans la question des rapports qui lient la littérature à l’Histoire. Revenant sur un processus entamé par la discipline historique depuis l’école méthodique de la fin du xixe siècle, une réconciliation s’opère entre la subjectivité et la pratique historienne, à laquelle la manière dont la littérature s’est saisie de l’Histoire n’est sans doute pas étrangère : « La mémoire semble pouvoir étayer la recherche historique, dont le souci documentaire et scientifique paraissait autrefois incompatible avec sa dimension subjective. » (p. 15). L’Histoire n’est plus elle‑même un sujet qui parle seule et qui se déroule sous les yeux d’un lecteur uniquement spectateur : elle est saisie par une littérature qui l’interroge, qui la questionne, qui la modèle et qui ne l’observe que sous un certain angle, c’est‑à‑dire à partir d’un point de vue non seulement subjectif, mais qui s’assume en tant que tel, de sorte que des genres tels que la biographie et l’autobiographie ont pu fleurir et se déployer au sein d’une pratique littéraire qui s’est à nouveau engagée dans la prise en main du réel1. Le passé n’est ainsi pas restitué par les auteurs : il est construit et reconstruit, si bien qu’un rapport particulier à l’histoire se dégage dans la pratique littéraire des auteurs, qui a trait à la création. L’Histoire se crée à travers les romans, elle n’est plus moteur mais matériau pour l’écrivain : « Il n’y a pas d’écriture, proclame ainsi Hédi Kaddour, il n’y a que de la réécriture. » (p. 116) C’est pourquoi certains auteurs ont pu rejeter l’idée même d’une spécificité des événements historiques, de l’existence d’une réalité a priori de l’Histoire, indépendante du travail qu’un écrivain peut opérer sur elle. L’écrivain, comme le précise par exemple Colette Fellous, peut dès lors devenir non seulement un témoin de l’Histoire, mais aussi celui à partir de qui elle se transmet et devient intelligible. Plusieurs écrivains, comme Stéphane Audeguy ou H. Kaddour, ont ainsi relevé la difficulté d’une approche unique de l’Histoire, tant le mot même est déjà plurisémantique. La pratique littéraire invite ainsi à distinguer et à séparer l’Histoire entendue comme un ensemble d’événements historiques de l’Histoire entendue comme une discipline, telle qu’elle nous parvient déjà transformée par la pratique historienne. Par cette coupure opérée entre les deux sens du mot, les écrivains trouvent la légitimité de s’emparer de l’Histoire et brisent l’exclusivité des historiens concernant le travail sur le matériau historique. Dès lors, la vérité se trouve moins dans l’Histoire que dans les questions qui lui sont posées, tandis que celles qui sont posées par les écrivains deviennent tout aussi légitimes que celles des historiens. Bien plus, écrit G. Rubino dans son avant‑propos, par son statut et sa capacité à assumer sa subjectivité, l’écrivain peut varier les approches et prendre en charge des attitudes qui seraient inaccessibles aux historiens :

La spécificité de l’écrivain est entre autres celle d’assumer les attitudes que l’historien ne peut emprunter, de dire ce que l’historien omet. D’où la prise en compte de la subjectivité et de la mémoire qui y est liée, de la sphère du corps, des choses, des sensations, du sensible. (p. 20)

5C. Fellous voit ainsi dans ce rapport subjectif au monde, dans un rapport de sensibilité vécue au réel historique, ce qui distingue pratique littéraire et historienne : « c’est par le sensible, je crois, qu’un romancier regarde l’histoire », dit également Laurent Mauvignier (p. 100). La tâche de l’écrivain serait par conséquent d’être voyageur, et de découvrir les temps passés comme un promeneur qui observerait, écouterait et sentirait les différentes strates de l’Histoire :

J’ai juste besoin, pour raconter une histoire collective, de me servir de moi, d’être au plus près de mon regard, de mes sensations, de ma mémoire, comme si ma vie n’était désormais plus qu’un outil qui me permettrait de me promener plus librement dans l’histoire, de la voir de plus près et de laisser place à tout ce que les livres d’histoire ne pourront jamais décrire. (C. Fellous, p. 90‑91)

6Il y a ainsi une mise en spectacle de l’histoire par l’écrivain : « Le balcon de ma maison, écrit encore C. Fellous, devenait un balcon de théâtre. L’histoire se jouait sous mes yeux, je n’avais qu’à la suivre. » (p. 93) C’est ce que Frédéric Cathala souhaite transmettre aux lecteurs, et ce qu’il appelle « du grand spectacle » (p. 68). Pour Alain Nadaud, l’approche littéraire du fait historique serait ainsi intrinsèquement liée à la pratique de l’écrivain. Loin de n’être qu’un choix, il s’agit d’une nécessité inscrite dans le statut même d’auteur :

De même que l’archéologue, strate après strate, s’efforce de mettre au jour et de reconstituer le site qu’il est en train de fouiller, de même l’écrivain, page après page, mais, cette fois‑ci à l’inverse, par un processus d’accumulation, creuse dans sa mémoire à la recherche de ce qui l’a fait advenir comme écrivain. (p. 28)

7C’est ce que S. Audeguy appelle la généalogie, terme qu’il préfère à celui d’Histoire et qu’il emprunte à Nietzsche. Pour lui, la question serait peut‑être moins celle du rapport entre les écrivains et l’Histoire, ou du rapport entre l’Histoire et la littérature, que du rapport entre les écrivains et les historiens (p. 47). L’enjeu repose donc sur la confrontation des rapports à l’Histoire, sur la mise en relation ou en opposition des subjectivités propres qui sont celles de l’écrivain et de l’historien. Car, comme le rappelle C. Fellous en citant Michelet, l’écrivain comme l’historien sont toujours pris de « migraines historiques » :

On est tous profondément liés à l’histoire, on ne peut pas s’en séparer, nous sommes faits intimement de son évolution, c’est à la fois notre prison mais aussi peut‑être la beauté de la vie… (p. 96)

8Si bien que ce qui compose l’objet du roman constitue peut‑être moins l’Histoire que la personne même de l’écrivain, que celui‑ci soit romancier ou historien : « Autrement dit, comme l’affirme H. Kaddour, à la fin de votre travail vous vous êtes écrits en mille morceaux » (p. 114).

Contre le roman historique : une écriture de la transmission ?

9Tout œuvre est‑elle donc historique ? C’est en tout cas ce que tend à penser Lydie Salvayre, oscillant entre mépris envers le genre du roman historique et incapacité à y échapper tout à fait, tant la pratique de l’écriture semble être liée à celle du rapport à l’Histoire. C’est pourquoi, pour répondre à cette hantise, les écrivains proposent un nouveau modèle de rapport littéraire à l’Histoire. Comme le note G. Rubino, « leurs réponses quant à la relation roman/histoire ont en fait mis en question toute identification de ce rapport à un genre littéraire véritablement spécifique » (p. 17). La spécificité de la littérature historique contemporaine semble donc reposer sur la variation des formes et des approches stylistiques. C’est pourquoi S. Audeguy refuse de théoriser sa propre écriture : « Au fond, notre seule théorie […] c’est précisément la pratique » (p. 46). Un pratique qui repose moins sur une spécificité dans le travail sur l’Histoire que sur une manière de vivre avec l’Histoire, d’être contemporain d’elle, de faire avec et d’en accompagner le mouvement au sein des œuvres. « Non, je n’ai jamais écrit sur l’Algérie française, peut ainsi rétorquer L. Mauvignier, mais avec » (cité par S. Audeguy, p. 49). Autrement dit, il s’agit moins pour les écrivains de composer une forme qui a trait au passé que d’assumer la contemporanéité des temps passés au sein même de l’écriture, c’est‑à‑dire de faire dialoguer les temps ensemble et d’user ainsi d’un anachronisme méthodologique2 qui puisse rendre compte d’une existence intrinsèquement historique, dont la position dans le temps et dans l’espace soit toujours mouvante. Contemporain du temps passé qu’il est en train de narrer, l’écrivain peut ainsi recomposer ce qui manque aux générations postérieures à l’événement historique : le suspense, c’est‑à‑dire la fiction selon laquelle nous ne connaissons pas ce qui va suivre.

C’est aussi ça la tâche d’un romancier, proclame ainsi Laurent Binet, et c’est aussi ça, j’imagine, qui me distingue d’un historien. Je connais beaucoup d’historiens qui sont passionnants à lire, qui écrivent extrêmement bien, mais normalement le souci du suspense ne fait pas partie de leurs préoccupations. (p. 57)

10Cette question du suspense procède d’une volonté de l’auteur de captiver son lecteur, de l’accrocher, de le tenir en haleine, d’instituer en lui la motivation de tourner la page par la promesse d’un plaisir à venir. Donner du plaisir à la lecture semble ainsi, pour ces écrivains, ce qui distingue l’écrivain de l’historien, et ce qui conduit par conséquent à des choix méthodologiques et stylistiques différents. Autrement dit, la question de la transmission et de son efficacité impose un certain rapport de l’écrivain à l’Histoire qu’il souhaite rendre non seulement intelligible, mais également sensible et transmissible. F. Cathala cite ainsi l’ennui comme l’un des sentiments contre lequel l’auteur doit se battre afin de rendre son histoire lisible. Quant à L. Mauvignier, il préfère la vérité romanesque à la fiabilité historique, la justesse du roman à la fidélité historique de l’historien, postulant ainsi la nécessité pour transmettre de rythmer l’Histoire, et par conséquent de toujours la défigurer un peu :

Entre la nécessité historique et la nécessité romanesque, mon choix est clair : je choisis la vérité du roman. Pour moi, ce qui est important, c’est que je serai toujours plus proche de la « vérité » en étant juste dans le roman — je pourrais dire, dans le roman, la seule justice c’est la justesse — plutôt que fidèle exactement à un point historique. (p. 102)

11Une nouvelle forme romanesque se distingue, aux contours fluctuants, à l’identité indéfinie, mais que l’on serait tenté de caractériser par la motivation de transmettre qui semble l’occuper. Les œuvres littéraires qui écrivent et réécrivent l’Histoire, qui la pensent et qui la vivent comme une temporalité contemporaine à celle du présent, relèvent donc d’une écriture didactique qui transforme les auteurs en professeurs d’histoire, un rôle qui semble avoir été délaissé par les historiens au profit de celui de chercheur. Considérées sous cet angle, ces œuvres littéraires imposent ainsi une plus grande prise en considération du lecteur qui ne tient pas un rôle uniquement réceptif mais devient co‑producteur du texte. Comme le précise C. Fellous, l’une des spécificités du rapport de la littérature à l’Histoire repose sans doute sur la possibilité pour l’écrivain d’écrire dans les vides de l’Histoire, d’écrire les manques, ces silences de l’Histoire dont parlait déjà Michelet : « Il y a partout des manques, dit‑elle, des trous, des choses qui n’ont pas été bien dites, des choses qui n’ont pas pu se dire. Une difficulté avec la langue » (p. 95). Dès lors le récit prend en charge ces manques pour les combler, tout en produisant de nouvelles zones d’ombre qui sont destinées à être comblées par le lecteur. Ce dernier devient producteur de sens au sein du texte puisqu’il agit comme un sujet reconstituant, à travers les matériaux épars qui lui sont confiés par l’écrivain, le sens d’une histoire qui gagne en intelligibilité par l’acte de lecture. La littérature aurait dès lors comme mission de poser des questions là où l’histoire cherche à trouver des réponses ; elle resterait volontairement silencieuse pour laisser au lecteur la possibilité de formuler à son tour ses questions, ou de répondre lui‑même aux questions qui sont posées par l’auteur.

Dans un entretien, rappelle Sabina Panocchia à Laurent Mauvignier, vous expliquiez ce qui, d’après vous, différencie le roman de l’histoire, de la philosophie ou de la sociologie ; il s’agit de la capacité de « montrer les manques ». Le roman représenterait, en ce sens, l’art de reformuler les questions. La grande différence par rapport aux autres disciplines serait donc à chercher dans ces questions que le roman reformule au sujet de l’histoire avec un grand h, tandis que l’approche historique viserait plutôt à donner des réponses. (p. 105)

12Emmanuelle Pagano assume ainsi cette pratique littéraire qui consiste à laisser de la place au lecteur, « avec des ellipses, des vides à combler, des fins ouvertes, etc. » (p. 123). Les œuvres littéraires contemporaines semblent donc demander un effort de la part du lecteur, le rendre actif plutôt que passif dans la lecture, lui enjoignant d’endosser un court moment le costume de l’historien en reproblématisant l’histoire afin de la rendre plus intelligible en même temps qu’elle devient moins évidente, c’est‑à‑dire en même temps que les réponses s’effacent devant la multiplicité des questions posées par l’auteur. Cette pluralité des questions et des approches définit ces œuvres à travers une identité mouvante qui repose sur la polyphonie narrative, comme le rappelle G. Rubino :

L’enjeu du romancier est celui de créer une « assemblée en mouvement », de se diffracter en voix différentes et contradictoires, d’atteindre en même temps une unité de ton et de composition qui n’exclut pas la dispersion du sujet écrivant en mille morceaux. (p. 21)

13L’écriture rend ainsi possible une mise en intelligibilité de l’Histoire ; elle procure moins du sens qu’elle ne rend possible sa construction par le lecteur : « il ne faut pas comprendre l’écriture comme la simple transcription d’un sens, affirme Paolo Tamassia, mais bien plutôt comme la condition de possibilité du sens, comme la possibilité de la naissance du sens » (p. 25).

L’Histoire existe‑t‑elle ?

14Ce séminaire a été l’occasion pour différentes voix auctoriales de s’exprimer sur le rapport qu’elles entretiennent avec l’Histoire, sur leurs motivations, sur leurs choix stylistiques, et a ainsi permis de dégager quelques grandes tendances qui permettent d’éclaircir les orientations prises aujourd’hui par les écrivains contemporains et de tenter d’établir une définition d’un genre littéraire malléable qui fait en son sein une grande place à l’Histoire ainsi qu’aux événements historiques. Le rapport à l’Histoire n’est pas seulement un rapport aux événements, mais également un rapport à la discipline, ce que n’a peut‑être pas assez souligné le séminaire, et qui pourrait permettre de repenser les rapports qui lient et délient aujourd’hui les historiens et les écrivains, ainsi que les historiens et la littérature. Les spécificités disciplinaires semblent en tout cas encore bien tranchées, tant les écrivains ont souhaité exprimer ce qui distinguait la littérature du travail de l’historien. Néanmoins, des lignes de fracture s’instaurent entre les écrivains eux‑mêmes dans leur rapport au matériau historique, si bien qu’une question aussi vaste que celle de l’existence ou non a priori de l’événement historique, indépendamment du regard que pose sur lui l’historien ou l’écrivain, a pu courir tout au long des séances et des communications, opposant les uns aux autres. L’Histoire existe-t-elle ? C’est peut‑être la question qui aurait pu constituer l’une des approches principales de ce séminaire, sans qu’une réponse définitive et conciliante ait pu être trouvée. Toutefois, le lecteur aura au moins pu discerner à travers ces dialogues la vivacité d’une Histoire dont la mise en forme et la transmission hante les écrivains contemporains. Que celle‑ci ait une existence indépendamment des livres est peut‑être une question d’historiens : les écrivains, eux, s’occupent moins de penser la réalité historique que sa mise en forme narrative, sa transmission. Et l’on peut regretter une définition peut‑être trop restrictive de l’historien qui ne se définit pas seulement par sa recherche, mais qui change sans doute de statut lorsqu’il quitte son habit de chercheur pour endosser, lui aussi, celui d’écrivain. La voix de cet auteur particulier qu’est l’historien devenant écrivain manque peut‑être, tant on pourrait parfois inscrire certaines œuvres historiques dans le même processus de littérarisation de l’histoire opérée par les écrivains contemporains invités au cours de ce séminaire. En prolongement à L. Salvayre se demandant si tout roman n’est pas toujours historique, on pourrait donc se demander si toute « Histoire » n’a pas vocation à trouver une forme littéraire, c’est‑à‑dire à devenir objet de transmission.