Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
Fabula-LhT n° 3
Complications de texte : les microlectures
Thomas Conrad

La lecture et la structure : une microlecture de Barthes, « La lutte de Jacob avec l’ange »

DOI : 10.58282/lht.917

1Il est convenu de situer au début des années 1970 le moment où Barthes s’éloigne du structuralisme vers sa période « post-structuraliste ». Parmi les étapes de ce cheminement, on peut isoler un corpus de quatre études écrites de 1969 à 1973 : « L’analyse structurale du récit. À propos d’Actes 10-11 », « La lutte avec l’ange : analyse textuelle de Genèse 32.23-33 », « Analyse textuelle d’un conte d’Edgar Poe1 », et surtout S/Z.

2Ces quatre commentaires sont autant de manifestes de l’« analyse textuelle », élément essentiel de la transition entre le « premier » et le « deuxième Barthes ». Le détail des textes, leur « grain », est alors mis au centre de la lecture des textes ; en ce sens, ce sont des « microlectures », où la compréhension du texte est visée à travers un regard lent et attentif. Barthes y valorise le détail jusqu’à dissoudre le texte en « lexies », à récuser sa linéarité, et à fragmenter son sens en « éclats2 ».

3Il n’est pas question ici de définir abstraitement l’analyse textuelle, comme « méthode » ou « théorie de la lecture », en partant des thèses méta-critiques explicitement défendues par Barthes3. Nous voulons dans ces pages décrire le mouvement concret de la microlecture, y compris dans ce qu’elle a d’irréductible à cette méthode qu’elle est censée illustrer. Non pour la passer au crible et relever ses défaillances (cette critique a déjà été menée sévèrement par Bremond et Pavel4), mais pour prendre la mesure des hésitations de Barthes au moment où il expérimente cette nouvelle approche des textes. Car le nom d’« analyse textuelle » masque une certain flottement dans la manière d’aborder les textes. La démarche de Barthes ne suit pas une méthode définie une fois pour toutes ; elle oscille plutôt entre un structuralisme modéré (« À propos d’Actes 10-11 ») et une posture résolument derridienne (« Analyse textuelle d’un conte d’Edgar Poe », S/Z).

4Entre ces deux pôles, la « lutte avec l’ange » nous a paru emblématique des tensions qui animent la pensée de Barthes. La démarche y est à peu près la même que dans les trois autres microlectures, mais l’exposé doctrinal sur l’analyse textuelle (en tant que théorisation de cette démarche) n’y domine pas le commentaire. On notera par exemple l’absence des « lexies » et des « codes », si envahissants ailleurs. Cette relative pauvreté théorique sera, pour nous, un avantage : elle met l’accent sur la microlecture comme pratique, et non comme théoriede la textualité.

5Barthes y annonce d’autant plus librement le caractère hétérogène de sa démarche : il prétend y conjuguer une « analyse structurale » déjà largement amendée, et une « analyse textuelle » encore expérimentale. Mélange détonnant, dont Barthes ne précise pas vraiment le dosage :

[…] je montrerai comment notre passage s’offre à une analyse structurale classique, canonique presque ; ce regard sera d’autant plus justifié que nous avons affaire ici à un récit mythique qui a pu venir à l’écriture (à l’Écriture) par une tradition orale ; mais je me permettrai parfois (et peut-être continûment en sous-main) d’orienter ma recherche vers une analyse qui m’est plus familière, l’Analyse textuelle [qui] cherche à « voir » le texte dans sa différence5.

6On ne saurait parler ici d’une simple transition de l’analyse structurale à l’analyse textuelle. Barthes laisse entendre que celle-ci subvertit celle-là ; peut-être se contaminent-elles mutuellement. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une simple succession, mais bel et bien une articulation des deux méthodes. Nous montrerons, d’abord en suivant le fil de la microlecture, comment la « structure » fait retour en son centre même, afin de cerner ensuite selon quelles configurations ces deux pôles peuvent s’articuler.

Le texte commenté par Barthes : la lutte de Jacob avec l’ange (Gn 32.23-33, Bible de Jérusalem)

[23] Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Jabboq. [24] Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. [25] Et Jacob resta seul.
Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. [26] Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. [27]Il dit : « Lâche-moi, car l’aurore est levée », mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. » [28] Il lui demanda : « Quel est ton nom ? – Jacob », répondit-il. [29] Il reprit : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes tu l’emporteras. » [30] Jacob fit cette demande : « Révèle-moi ton nom, je te prie », mais il répondit : « Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? » et, là même, il le bénit.
[31] Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, « car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve ». [32] Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. [33] C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Les difficultés de lecture

7Les détails qui retiennent l’attention de Barthes sont ceux qui gênent sa lecture et brouillent le sens évident du récit. Ce ne sont donc pas à proprement parler les détails, mais plutôt les difficultés,qui définissent sa microlecture. Barthes lit en s’arrêtant sur des difficultés de lecture : incohérences, obscurités, ellipses. Il cherche à considérer ces difficultés pour elles-mêmes, sans les éliminer par une enquête historique ou philologique, comme si elles étaient de simples accidents par rapport à un idéal d’univocité, de transparence, de compréhension totale et sans reste.Au contraire, Barthes montre que le texte est d’abord constitué par ces difficultés qui conditionnent toute lecture. Barthes ne cherche donc pas à les résoudre (à décider du « vrai » sens, en fonction de l’histoire du texte, de la langue, ou d’autres traductions) mais au contraire à tenir compte de tous les sens qu’elles rendent possibles. Il s’agit en quelque sorte de suspendre la lecture, qui ne cesse habituellement de décider du sens du texte en comblant ses lacunes et en lissant ses irrégularités.

8Barthes se situe en quelque sorte avant les décisions du lecteur, montrant moins comment le texte fonctionne que comment, sans l’intervention active du lecteur, il dysfonctionne. Car si l’on prend au sérieux ces difficultés, le sens du texte perd son évidence. Contre la lecture traditionnelle, qui est toujours éclaircissement du sens, c’est-à-dire choix d’un sens contre les autres, Barthes « dissémine6 » les sens. Chaque difficulté est lue comme la source d’une pluralité de sens possibles, comme un « départ de sens7 ». La lecture de Barthes prétend donc lire le texte, y compris dans sa résistance à la lecture, dans son illisibilité en tant que telle8.

9Séquences

10Avant de commencer véritablement sa lecture et de se confronter aux difficultés du texte, Barthes divise préalablement le texte en trois séquences, qui correspondent aux trois paragraphes de l’extrait, et qu’il intitule : Passage, Lutte, Nominations. Quelque évidente que soit cette division, elle suppose qu’avant d’avoir commencé de lire le texte, on en ait dégagé la composition. Autrement dit, avant même que le lecteur se soit heurté aux difficultés de lecture, il connaît leur place dans la série des séquences narratives. Les difficultés de lecture ne sont pas simplement rencontrées « au fil du texte » : elles sont relues. Un regard surplombant a déjà survolé le texte, a repéré ses articulations et dessiné la structure, sous la forme rudimentaire d’une série de séquences. Le projet de dissémination des sens se heurte ainsi dès l’origine à l’exigence d’une structure. C’est seulement après ce moment structural, qui dispose déjà les difficultés les unes par rapport aux autres, que la lecture peut commencer.

Le Passage : la difficulté reconnue

11La première difficulté relevée par Barthes est une curieuse contradiction interne du récit : à la lecture, « la redondance des deux sous-séquences [v. 23 et v. 24-25] crée un frottement, un grincement de lisibilité9 ». En effet, selon qu’on lit ou non « faire passer » comme synonyme de « passer », deux sens sont possibles, entre lesquels Barthes, au nom de l’« indécidabilité10 », refuse de choisir. Ainsi le texte bifurque entre deux branches, deux lectures possibles, dont aucune n’est « l’interprétation vraie11 » :
– Jacob fait passer sa famille mais ne passe pas. La lutte a donc lieu avant son passage. Selon cette branche de la bifurcation, « nous sommes entraînés vers une lecture “folkloriste” de l’épisode12 », où le héros du récit doit remporter une épreuve pour obtenir le droit de passer un gué.
– Jacob fait passer sa famille et passe lui-même. La lutte a alors lieu après sa traversée. Dans ce cas, « le passage est sans finalité structurale ; en revanche il acquiert une finalité religieuse13 », car ces versets indiquent alors la solitude de l’élu de Dieu qui doit « se marquer par la solitude14 ». Nous appellerons cette lecture « religieuse » (puisqu’elle raconte le « baptême » qui suit une « méditation » et une « élection15 ») ou « sémiologique » (la notion de « marque » prendra une importance croissante au fil de l’article de Barthes).

12En admettant délibérément les deux sens contradictoires de ces versets, Barthes lance donc simultanément deux lectures différentes du récit entier. L’épisode de la lutte avec l’ange sera donc lu de manière « strabique16 » : Barthes accepte la « friction entre deux intelligibles17 » et juxtapose la lecture folkloriste et la lecture religieuse-sémiologique. Pour la première, le récit raconte l’épreuve que tout héros doit franchir au cours de sa quête ; pour la seconde, il explique comment Jacob a été marqué par Dieu, comme « morphème18 » d’une nouvelle langue, porteur du message de l’élection d’Israël. La microlecture barthésienne, ici, a atteint son but, puisque l’attention à la difficulté du texte a permis d’en dégager sa polysémie radicale.

La Lutte : la difficulté altérée

13Fort de cet acquis, Barthes peut déchiffrer la séquence de la Lutte, là encore à partir d’une difficulté de lecture. « Il nous faut ici encore, pour ce second épisode, partir d’un embarras (je ne dis pas : un doute) de lisibilité19 ». Cet embarras « tient au caractère interchangeable des pronoms qui renvoient aux deux partenaires de la lutte20 ». En effet, le lecteur n’identifie les deux adversaires que rétrospectivement : sur le coup, on ne peut savoir qui a frappé qui. Barthes parle d’une identification « oblique21 », d’un « raisonnement rétroactif22 ».

14Cette difficulté diffère donc évidemment de celle qui a été dégagée dans la séquence du Passage. Celle-ci avait la forme d’un dilemme ou d’une contradiction dans les termes ; celle-là est un manque, un défaut d’informations, une indistinction provisoire entre des éléments qui devraient s’opposer. Celle-ci s’étend dans le temps, en obligeant le lecteur à remonter dans le texte au lieu de poursuivre sa lecture, tandis que celle-là naissait de la simultanéité de deux options incompatibles.

15Pourtant, Barthes n’insiste pas sur ce point, et parvient même à considérer que les deux difficultés étaient semblables. Tout un passage de l’article a pour fonction de persuader le lecteur de leur similitude. L’enjeu est de pouvoir étendre à tout l’épisode la lecture « strabique » engagée à propos des premiers versets. Aussi Barthes tente-t-il de reformuler la difficulté :

16Pour bien apprécier le paradoxe [de cette deuxième difficulté] dans toute sa finesse structurale, imaginons un instant une lecture endoxale (et non plus paradoxale) de l’épisode : A lutte avec B, mais ne parvient pas à le maîtriser ; pour emporter la victoire coûte que coûte, A recourt alors à une technique exceptionnelle [...] ; un tel coup, dit en général « décisif », dans la logique même du récit, emporte la victoire de celui qui le donne : la marque dont ce coup est structuralement l’objet ne peut se concilier avec son inefficacité [...]. Or, ici c’est le contraire qui se passe : le coup décisif échoue23.

17De « pourquoi les personnages sont-ils mal identifiés ? » à « pourquoi le coup à la hanche n’est-il pas décisif ? », la reformulation est radicale – et fallacieuse, car elle transforme une difficulté réelle en un faux problème. Attardons-nous sur ce coup de force, qui en dit long sur le statut des difficultés de lecture dans la microlecture barthésienne.

18Barthes passe par une comparaison avec une « lecture endoxale » de l’épisode, où le coup à la hanche aboutirait à la défaite de Jacob. Mais il est incroyablement trompeur d’appeler « lecture endoxale de l’épisode » un récit qui n’a jamais été raconté. Aucun lecteur, si « endoxal » soit-il, ne pourra jamais lire cette lecture où Jacob est vaincu. Sous le nom de « lecture endoxale », Barthes propose un récit endoxal inventé de toutes pièces pour concurrencer le texte réel. On voit mal en quoi ce nouveau texte nous permet d’« apprécier le paradoxe dans toute sa finesse structurale »...

19En effet, un tel « texte endoxal » ne serait une comparaison légitime que s’il transcrivait les attentes du lecteur. Si le lecteur s’attend vraiment à un coup décisif, le texte biblique apparaît effectivement comme un renversement, une inversion, un « paradoxe » (encore n’aurait-on pas pour autant une similitude complète avec la première difficulté, où les deux lectures opposées sont réellement écrites).

20Barthes attribue cette attente à la « logique même du récit24 ». Que faut-il entendre par là ? En réalité, rien de très contraignant. Contrairement à Greimas et Bremond qui défendent de véritables « logiques » du récit, Barthes considère qu’il n’y a qu’une « apparence logique qui vient uniquement du déjà-écrit : en un mot, du stéréotype25 ». Si la lutte a une « structure paradoxale26 », c’est donc seulement « par rapport au stéréotype des combats mythiques27 ». Pourquoi alors parler de « logique » avec une telle insistance (« surprise logique28 », « caractère illogique, inversé, de cette victoire29 ») ? En élevant le stéréotype au rang de logique, Barthes parle des connivences culturelles comme d’une nature humaine. Cette naturalisation du signe (geste qu’il se plaisait à dénoncer dans « Le Mythe, aujourd’hui »30) est pour le moins suspecte.

21Il convient donc de remettre en question la naturalité de ce stéréotype du « coup décisif ». À vrai dire, s’il existe bien un stéréotype du coup décisif, il existe aussi un stéréotype contraire, tout aussi courant : celui du coup inefficace contre le héros. Un exemple, typique du « stéréotype des combats mythiques », serait la mention des transformations inutiles de Protée dans l’Odyssée.

22Le nom de « logique » dissimule donc un choix de Barthes entre ces deux stéréotypes. Barthes choisit le « coup décisif » plutôt que le « coup inefficace » afin de découvrir que le texte biblique ne s’y conforme pas. Barthes peut alors en déduire que le texte fonctionne par inversion. Dieu, en marquant Jacob à la hanche contre toute attente, « agit en contre-nature [on notera que Barthes naturalise encore une fois une attente culturelle] : sa fonction (structurale), c’est de constituer un contre-marqueur31 ». La contre-marque, l’inversion de la marque, sera pour Barthes le sens de l’épisode. Le texte n’est « paradoxal » que par rapport à une « doxa » choisie pour les besoins de la cause, de sorte que le couple « endoxal/paradoxal » rémunère le couple « folkloriste/religieux » de la première difficulté. Barthes peut alors imposer à la séquence de la Lutte le schéma « strabique » du Passage, qui lui était totalement étranger.

23Cet examen du raisonnement de Barthes montre qu’il a pu, aussitôt après avoir repéré une difficulté fondamentale du texte, dénaturer celle-ci. On aura compris qu’il ne s’agit pas ici de parler de méprise ou de mauvaise foi : ce n’est pas la subjectivité du microlecteur qui est en cause, mais la microlecture elle-même. La dénaturation de la difficulté n’est pas un « accident » dans la microlecture ; au contraire, c’est pour ainsi dire sa tendance naturelle.

24Qu’est-ce à dire ? Simplement que le microlecteur ne se contente pas de relever qu’en tel ou tel endroit, le texte résiste à la lecture ; il décrit la nature de ce dysfonctionnement, il en dégage la structure. Bref, il ne se borne pas à percevoir une difficulté ; il la constitue activement comme telle. C’est en cela surtout que réside l’enjeu de la microlecture. Il apparaît maintenant de manière évidente que Barthes constitue les difficultés de manière à les uniformiser. Tout le mouvement de sa microlecture tend à imposer aux difficultés du texte une même structure, celle de la bifurcation.

Les Nominations : une soudaine facilité

25L’importance de cette mise en série des difficultés rencontrées est telle qu’elle peut escamoter certaines difficultés. C’est sans doute ce qui se produit pour les Nominations (v. 28-33), auxquelles Barthes consacre moins d’une page. Il s’agit d’ailleurs plutôt d’une conclusion générale sur le texte32, où il affirme expéditivement (en s’appuyant sur l’idée de « contre-marque ») que « c’est tout l’épisode qui fonctionne comme la création d’une trace multiple33 ».

26C’est à croire que les Nominations sont un épisode complètement transparent, sans difficulté, et donc sans « départ de sens ». Cette facilité de lecture contraste avec ses volontaires lenteurs initiales. On ne peut manquer de s’étonner de la facilité de Barthes à lire les v. 28-30, alors qu’il a tant insisté sur la moindre difficulté, et qu’il a rendu décisive la moindre hésitation, même « dérisoire aux yeux des exégètes34 ».

27Le dialogue entre Jacob et Dieu est pourtant rien moins que naturel : les questions et les réponses semblent se télescoper ou se chevaucher, les questions tombent à contretemps, dans un rythme syncopé qui laisse l’impression d’un échange totalement dysfonctionnel. Or Barthes passe sur cet échange comme s’il ne posait aucun problème. Pourquoi ce silence ? Pour nous, il est clair que cette difficulté résiste, plus encore que celle de la Lutte, au schéma strabique que Barthes s’efforce de généraliser. La mise en série des difficultés par le schéma de la bifurcation empêche Barthes de percevoir une difficulté de nature « rythmique » comme celle-ci. Elle est du coup totalement négligée : aucune analyse ne vient la constituer comme telle35.

La mise en série des difficultés, ou : le macro dans le micro.

28Cette plongée dans le détail d’une microlecture de Barthes montre un échantillon des attitudes que le lecteur peut adopter face aux difficultés d’un texte :
– la reconnaissance de la difficulté, constituée de telle sorte qu’elle révèle la polysémie du texte,
– La dénaturation de la difficulté,
– la méconnaissance pure et simple de la difficulté.

29On mesure à cette diversité l’importance de la constitution de la difficulté par le lecteur. Parmi les décisions du lecteur qui orientent cette constitution des difficultés, la mise en série des difficultés est primordiale. Si certaines difficultés sont escamotées, tandis que d’autres sont rendues cruciales, c’est en vue d’uniformiser la série des difficultés. Dans « la lutte avec l’ange », la mise en série dirige implicitement l’analyse de toutes les difficultés du texte, dès la division du texte en trois séquences ; elle culmine lorsque Barthes affirme que « les trois séquences que nous avons analysées sont homologiques36 » en ce qu’elles illustrent toutes trois le même processus de l’« inversion de la marque37 ».

30Dans la microlecture, Barthes met donc à l’épreuve une conception de la difficulté comme « départ de sens ». Il entreprend de lire l’illisible du texte, détruit l’évidence du sens littéral, et multiplie les sens en concevant le texte comme un tissu de différences que rien ne pourra unifier. Mais il n’assigne aucun statut à la série des difficultés. C’est de cet impensé qu’une structure unifiante resurgit, sous la forme d’une « homologie » entre les séquences du texte. La microlecture cherchait, dans les détails du texte, une polysémie radicale qu’aucune unité surplombante ne saurait limiter ; elle reconduit en fait secrètement une « homologie » entre les différences elles-mêmes.

31La microlecture n’est donc pas confinée à la dimension du « micro » : en même temps qu’il s’attache à saisir la rugosité des détails du texte, Barthes leur restitue une continuité et les intègre à un schéma d’ensemble – une structure.

32C’est en l’occurrence la structure de la bifurcation qui s’est imposée. Peut-être les premiers versets du texte, par leur position, ont-ils pesé plus fortement, et infléchi le reste de l’analyse. Plus profondément, on doit interroger la force de cette structure particulière : qu’est-ce qui, dans le schéma de la bifurcation, a pu paraître aussi évident, alors que le texte ne s’y prête que ponctuellement ? En quoi la bifurcation, le dédoublement, la binarité, étaient-ils appelés, sinon par le texte, du moins par la méthode ?

33Car la binarité qui tient ensemble les deux lectures (folkloriste et religieuse-sémiologique) présente une certaine affinité avec la microlecture barthésienne. Elle recoupe, en effet, le couple micro/macro que celle-ci suppose : d’un côté, la lecture « folkloriste » emprunte son langage au structuralisme le plus « macro », tandis que de l’autre, la lecture « religieuse » accapare à elle seule l’infinie pluralité des sens que libère le « micro ».

Rhétoriques du banal et de l’inépuisable

34La lecture folkloriste consiste en une sorte de traduction du structuralisme dans le corps de la microlecture (comme l’indique le terme « folklorisante », qui vaut, par métonymie du corpus aux penseurs, pour le structuralisme tout entier). L’analyse structurale est ainsi reversée sur une seule des deux branches de la double lecture de Barthes ; c’est une manière de libérer la polysémie de l’emprise de la structure. Pour ce faire, la notion de structure est réduite à un contenu thématique, et le plus éculé qui soit : celui de la quête et de l’épreuve.

35La double lecture de Barthes englobe ainsi, dans l’une de ses branches, la « macrolecture » par excellence qu’est l’analyse structurale, tout en donnant de sa vocation universalisante l’image caricaturale d’une non-lecture banalisante. Il ne s’agit plus de dégager des universaux littéraires, d’élaborer une grammaire du récit, mais seulement de retrouver dans un texte ce qu’on a déjà lu ailleurs – au point que, comme on l’a vu, cette lecture invente un autre texte, plus banal, pour le lire à la place de celui qu’elle étudie.

36La lecture folkloriste n’est donc qu’une charge polémique contre la « macrolecture » structurale, qui n’est guère valorisée dans l’article : Barthes parle de l’analyse fonctionnelle de Propp comme d’une « exploitation structurale38 » du texte.

37Autant dire que cette lecture folkloriste n’est qu’un repoussoir, destiné depuis l’origine à valoriser par contraste l’autre lecture proposée par Barthes. Il la présente initialement comme l’une des deux interprétations possibles du texte ; mais elle est plutôt une caricature de macrolecture insérée dans la microlecture comme un corps étranger qui devra être rejeté. Toute la branche folkloriste de la bifurcation n’a donc pour fonction que de nous renvoyer à l’autre branche, qui serait la seule véritable lecture.

38Or cette autre lecture est elle aussi une non-lecture, mais dans un sens diamétralement opposé. La lecture religieuse-sémiologique n’est certes pas banale, elle est, au contrair,e d’une profondeur si inépuisable qu’elle n’a aucun sens déterminé. Barthes met en oeuvre toute une rhétorique de l’inépuisable pour en faire le condensé de toutes les significations possibles.

39Il convoque ainsi, dans une avalanche de références, des « contenus de type ethnologique », puis plusieurs intertextes : biblique (Jacob et Esaü, jusqu’à tout l’Ancien Testament comme monde des frères ennemis, ce qui fait le lien avec Freud), littéraire (Œdipe, de manière extraordinairement gratuite : « un signe corporel, la claudication (ce qui n’est pas sans rappeler Œdipe, le Pied enflé, le Boiteux)39 »), et même barthésien (ses analyses sur Loyola). Ce foisonnement savamment désordonné de références donne une impression d’éclectisme, voire d’infinité.

40Le lecteur ne peut manquer d’être séduit par les nombreuses allusions à des commentaires possibles, d’autant plus stimulants qu’ils ne sont jamais écrits (« le commentaire – pour lequel je suis insuffisamment armé40 », écrit-il). L’ampleur encyclopédique des réseaux de sens que cette lecture embrasse, allant du domaine historico-économique (Israël et les Édomites) à la psychanalyse (le thème des frères ennemis), contraste avec l’étroitesse sèche et mesquine de la lecture folkloriste. La seconde branche de l’analyse est aussi stimulante que la première est décevante.

41Cette rhétorique de l’inépuisable est complétée par un procédé qu’on pourrait appeler « procédé d’interruption » qui consiste à poser dans un premier temps une interprétation possible, et à la bloquer dans un second temps. Barthes s’efforce de maintenir ouvertes toutes les possibilités interprétatives, en n’allant jamais jusqu’au terme d’une interprétation. Le commentaire psychanalytique, qui mettrait en parallèle les deux épisodes principaux de la vie de Jacob (la bénédiction volée à son frère Esaü, la lutte avec l’ange), et qui donne beaucoup de crédibilité à l’idée de « contre-marque », est ainsi étrangement mis de côté, noyé dans l’énumération des sens possibles. On retrouve le même mouvement argumentatif (suggestion puis retrait d’une même interprétation) dans la conclusion de l’article de Barthes. Le rapprochement avec Esaü est d’abord amené au premier plan, ce qui insiste sur l’« inconscient41 » et la lecture psychanalytique. « C’est donc peut-être de ce côté qu’il faudrait poursuivre la recherche », affirme Barthes, pour faire aussitôt volte-face : « on risque alors d’affaiblir la portée économico-historique de l’épisode42 ». Les interprétations sont ainsi, dans un même geste, proposées et écartées. Tout sens formulé est immédiatement disqualifié comme une fermeture du sens. D’où une sorte de mystique du texte, d’une « signifiance » qui paradoxalement refuse tous les sens qui pourraient la remplir.

42Au début de son analyse, Barthes cherchait à montrer que dans le texte il y a toujours un frottement entre plusieurs lectures possibles, une « friction entre deux intelligibles43 ». À la fin de son commentaire, l’image de la friction revient, mais curieusement transformée : « ce qui m’intéresse [...], ce n’est pas le modèle « folkloriste », ce sont les frottements44 ». Les frottements ne sont plus entre les deux lectures ; ils sont une des deux lectures, qui s’oppose à la lecture folkloriste. La friction entre les lectures est entièrement reversée au compte d’une seule des deux lectures, par une sorte d’hypostase de la différence : la différence n’est plus une relation entre des lectures, mais l’essence d’une de ces lectures.

43La bifurcation confronte donc deux lectures asymétriques. La première ne contient aucun sens et la seconde les contient tous. Barthes opère donc selon une conception bien spéciale de la polysémie du texte, puisque d’un côté comme de l’autre, ces lectures sont des non-lectures : une « lecture endoxale » banalisante, et une « lecture paradoxale », différente et multiple en soi, qui se confond avec une signifiance indéterminée.

Micro et macro : la microlecture loin du texte

44La bifurcation n’oppose donc pas deux interprétations d’un même texte. Les deux lectures ne sont considérées que pour autant qu’elles représentent deux méthodes, « macro » et « micro » : d’un côté, la lecture folkloriste intègre le texte dans des ensembles qui le dépassent (le récit, la littérature) et tend à l’effacer au profit de constructions plus abstraites comme la logique du récit ; de l’autre, la lecture religieuse-sémiologique donne un statut crucial aux détails, aux frictions du texte qui le font différer de lui-même, et en tire un commentaire virtuellement inépuisable. La bifurcation est de ce point de vue moins une structure du texte biblique qu’un procédé rhétorique qui prouve la fécondité de la microlecture.

45On aura remarqué que « micro » et « macro » ne désignent plus seulement des grandeurs (de près/de loin, petit/grand, le détail/l’ensemble) mais des directions, des vecteurs de lecture : unification dans la généralité des catégories / pluralisation par les singularités de détail. Dans cette perspective, ces deux méthodes ne résultent pas d’une répartition des tâches, d’un partage du littéraire en « niveaux d’analyses » dont les analyses pourraient être cumulées en vue d’une compréhension exhaustive du territoire littéraire. Les deux niveaux ne se définissent pas par des objets complémentaires mais par des tendances contradictoires.

46Aussi serait-il naïf de voir dans la microlecture un « retour au texte » après les généralisations abusives du structuralisme, un retour du sens commun qui viendrait corriger les audaces de la théorie. Car dans la microlecture, il s’agit toujours de jouer le détail contre le texte ; tout comme dans la macrolecture il s’agissait de jouer les structures universelles contre leurs manifestations particulières. L’unité-unicité du texte est autant contestée par l’infiniment petit que par l’infiniment grand. En ce sens, la microlecture prend tout autant ses distances avec « le » texte que l’approche structurale, mais, et c’est là tout l’enjeu, elle le fait dans l’autre sens.

47C’est la contrariété de ces deux mouvements que l’article de Barthes met en scène, en les incarnant dans deux interprétations opposées du même récit. La microlecture de Barthes répète ainsi, en elle-même, la contrariété et la solidarité des deux approches « micro » et « macro ».

Dualismes : une ontologie du texte

48Contrariété et solidarité, car cette opposition fait système. Le partage entre les deux lectures s’apparente à toute une série de dualismes conceptuels, spécifiquement barthésiens (studium/punctum, lisible/scriptible), ou plus largement « post-structuralistes » (entre autres exemples / territoire/déterritorialisation, molaire/moléculaire, chez Deleuze ; logocentrisme/écriture, chez Derrida), qui opposent tous l’Un transcendant à la multiplicité pure.

49Barthes retrouve ici un philosophème majeur des « philosophies de la différence » : celui qui entend libérer la différence de la domination de l’Un, dépasser le multiple par la multiplicité45. La dualité des lectures, dans l’article de Barthes, appartient au même sol théorique que ces philosophies. Elle est tout entière orientée vers la subversion, par une pure différence, de l’unité consensuelle du sens. Elle « défend une autre conception de la lecture, non pas celle philosophique, qui entend dégager, par le rassemblement, le sens déposé par l’auteur-Un, mais celle, plus risquée, qui fait enfin une place au texte, au pluriel, à la dispersion46... »

50La bifurcation sépare deux textualités. Aussi relève-t-elle d’un partage ontologique, et non d’une simple répartition méthodologique des lectures possibles sous la condition d’une structure : « il ne s’agit pas de déterminer libéralement les conditions de possibilité de la vérité [...] ; pour moi, le sens, ce n’est pas une possibilité, ce n’est pas un possible, c’est l’être même du possible, c’est l’être du pluriel (et non pas un ou deux ou plusieurs possibles)47 ». On ne doit pas s’étonner du « tour métaphysique plutôt inhabituel48 » de la formule : Barthes dépasse le structuralisme en formulant une ontologie du texte. La spécificité de la microlecture ne tient pas alors à un simple changement d’échelle, mais à ce que le « micro » du texte bénéficie d’un statut ontologique particulier, celui de ce qui échappe aux structures qui rabattent toujours le multiple sur l’un.

Une méthode mixte

51C’est du moins la raison pour laquelle la bifurcation est à ce point privilégiée dans le commentaire de Barthes. Il serait pourtant exagéré de prétendre que c’est cette ontologie de la différence qui régit la microlecture barthésienne, comme l’affirme N. Carpentiers49. Ce n’est le cas qu’au niveau des prises de position méta-critiques de Barthes. Mais si nous nous écartons des mots d’ordre (analyse textuelle, dissémination, etc.) et de la théorie de la lecture explicitement exposée par Barthes, si nous voulons formuler la théorie de sa pratique, nous devons renverser la perspective.

52Dans « la lutte avec l’ange », l’opposition dualiste entre l’un et la multiplicité est avant tout un effet rhétorique, le résultat du schéma de la bifurcation. Concrètement, cette opposition n’est exprimée (sous la forme de la bifurcation) que par la mise en série « macro » des difficultés de lecture « micro ». La bifurcation dualiste n’est possible qu’au prix d’une distorsion du texte, d’une mise en série factice de ses difficultés – c’est-à-dire d’une dimension « macro », relative à la composition du texte. Or, si Barthes fait usage de cette dimension de composition, c’est pour ainsi dire subrepticement : la théorie explicite de Barthes ne lui donne aucun statut explicite.

53Pourtant, la méthode qu’il pratique dans ses microlectures est, elle, toujours mixte. Les microlectures procèdent toujours implicitement à une « recomposition » du texte, et échappent au dualisme exclusif que nous avons décrit. C’est paradoxalement dans « la lutte avec l’ange », où la présentation méthodologique est la plus floue et la plus brève, que Barthes décrit le mieux sa démarche réelle, puisqu’il y signale ce mélange entre analyse structurale et analyse textuelle. Dans les trois autres microlectures de Barthes, ce caractère mixte est masqué par de longs exposés méthodologiques (9 pages dans « À propos d’Actes 10-11 », 10 pages dans « Analyse textuelle d’un conte d’Edgar Poe », 12 pages dans S/Z) qui unifient artificiellement la méthode suivie. On y trouve pourtant le même mélange :
1) Dans « L’analyse structurale du récit. À propos d’Actes 10-11 », la machinerie des lexies et des codes est de fait marginalisée, le point crucial du commentaire restant la mise en évidence, à l’intérieur du code métalinguistique, d’un « diagramme », un motif récurrent (celui de la « diffusion50 » de la parole). L’analyse de ce diagramme occupe 5 pages de l’article (sur 13 pages de lecture effective du texte). C’est sur ces pages que Barthes conclut : la microlecture a donc bien pour principal objectif de dévoiler ce genre de (micro)structures51.
2) Dans « Analyse textuelle d’un conte d’Edgar Poe » comme dans S/Z, les lexies et les codes fragmentent bien plus le texte, y compris visuellement. Mais la dissémination du texte porte plus sur son unité matérielle que sur son unité sémantique, qui est en fin de compte préservée. Le texte est dissous mais sa polysémie n’est plus envisagée avec la même radicalité. Premièrement, parce que cette fragmentation rend paradoxalement la lecture linéaire : Barthes s’intéresse aux détails du texte, mais sans les considérer comme des difficultés, des points d’illisibilité. Deuxièmement, parce que des plages de commentaire recomposent l’unité fragilisée du texte : il est remarquable que, sur le conte de Poe, le commentaire le plus développé le soit manifestement hors du cadre des « codes » (les 2 pages de commentaires sur « je suis mort » n’attribuent les diverses connotations et interprétations à aucun code particulier) ; de même dans S/Z où d’importants commentaires sont des paragraphes flottants insérés entre les décodages de lexies.

54La microlecture barthésienne ne se réduit donc pas à l’« analyse textuelle » présentée par Barthes. C’est en fait une méthode essentiellement mixte, où interviennent des procédures de recomposition, par lesquelles la microlecture communique clandestinement avec le « macro ». Les pauses récapitulatives de S/Z, les références aux auteurs, les dérivés de la notion de structure (« microstructure52 », « diagramme », « homologie », etc.), ont pour fonction de rétablir l’unité du texte, autant que lexies, les codes, l’illisible, la mettent en péril.


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55La constitution des difficultés de lecture reflète donc une stratégie ; elle ne résulte pas seulement des aléas de la lecture individuelle. Dans « la lutte avec l’ange », la mise en série des difficultés du texte biblique met en scène les clivages fondateurs de la théorie de lecture défendue par Barthes : micro/macro, structure/textualité, unité/multiplicité... « La lutte avec l’ange » incarne ces couples dans les deux lectures qu’elle propose, et règle ainsi leurs rapports, plus à la manière d’un jeu que d’une conceptualisation explicite. D’où leur statut incertain, susceptible d’interprétations diverses. De fait, dans « La lutte avec l’ange », Barthes propose deux configurations possibles pour ces couples :
1) une ontologie de la textualité, où ils relèvent d’un dualisme entre l’Un et la différence,
2) une pratique mixte du commentaire, qui recompose le texte autant qu’elle le dissémine.

56Le paradoxe réside en ceci : Barthes laisse la seconde configuration dans l’ombre, mais c’est par elle qu’il parvient à exprimer la première.

57Dès lors, on doit se demander quel statut on doit accorder à ces procédures de recomposition (mise en série, diagrammes, etc.). Une alternative se dessine :
– soit on renonce à la « dissémination » des sens, sous le prétexte que l’Un domine inévitablement toute tentative de libérer les différences. On concevra alors la « structure » comme la forme nécessaire et maximale de toute polysémie.
– soit on prolonge la réflexion sur la textualité (c’est-à-dire sur la structuration active du texte). La lecture ne devra pas alors uniformiser la série des différences (sur le modèle de l’homologie) mais concevoir la composition du texte comme différence de différences, c’est-à-dire comme articulation de singularités53.