Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
Fabula-LhT n° 11
1966, <i>annus mirabilis</i>
Georges-Jean Pinault

Benveniste et l’invention du discours

1L’année 1966 est sans aucun doute une année faste en France pour l’édition d’ouvrages de linguistique ou, plus généralement, de sémiotique1. En plus des Problèmes de linguistique générale publiés par Émile Benveniste chez Gallimard, on peut citer les titres suivants : un nouveau tirage des Essais de linguistique générale de Roman Jakobson, publiés pour la première fois en 1963 ; un numéro spécial de la revue Diogène (n°51, 1965) consacré aux « Problèmes du langage » (qui contient notamment des articles de R. Jakobson, N. Chomsky, É. Benveniste, A. Martinet) ; la Sémantique structurale d’A.J. Greimas, chez Larousse, qui repose sur un cours donné à l’Institut Henri-Poincaré de la Faculté des Sciences en 1964-1965 ; Théorie de la littérature. Textes des formalistes russes, présentés et traduits par Tzvetan Todorov, avec une préface de Roman Jakobson, au Seuil ; le numéro spécial de la revue Communications, publiée au Seuil par l’E.H.E.S.S., Centre d’étude des communications de masse, n°8, intitulé « Recherches sémiologiques. L’analyse structurale du récit » (articles de R. Barthes, A.J. Greimas, Cl. Brémond, T. Todorov, G. Genette). L’année précédente (1965) avait vu la parution aux PUF d’un recueil d’articles d’André Martinet, professeur de linguistique générale à la Sorbonne, intitulé La Linguistique synchronique : il y exposait sa propre version du structuralisme en linguistique, baptisée « fonctionnalisme ». Dans cette même année paraissait le premier numéro du périodique La Linguistique. Revue internationale de linguistique générale, dirigée par A. Martinet, et destinée à promouvoir son point de vue. Les auteurs et les destinataires de cette nouvelle revue devaient être des linguistes professionnels. La linguistique définie comme l’étude du langage appuyée sur les faits réels dans le cadre d’une langue ou de plusieurs langues ne s’identifiait pas à « une branche d’une vaste science de l’homme », selon le point de vue de l’anthropologie américaine ; « le travail en commun » avec « les psychologues, les sociologues, les ethnologues et les médecins » était considéré comme difficile en raison des différences d’écoles et de la mauvaise compréhension réciproque, à commencer par les terminologies employées. En 1965 est paru également le premier tome de la Grammaire structurale du français (« Nom et pronom » ; le second tome, consacré au verbe, paraîtra en 1967) de Jean Dubois, inspiré de la linguistique distributionnelle américaine, dans une version atténuée. Pour simplifier, le distributionnalisme constitue aussi un courant du structuralisme, passé par la médiation du behaviorisme. L’année 1966 voit la fondation, selon un tout autre point de vue, de la revue trimestrielle Langages publiée par les éditions Didier-Larousse ; les quatre premières livraisons ont des contenus assez divers : n°1 (mars 1966), « Recherches sémantiques », dirigé par T. Todorov ; n°2 (juin 1966), « Logique et linguistique », dirigé par O. Ducrot ; n°3 (septembre 1966), « Linguistique française » : « Le verbe et la phrase », dirigé par A.J. Greimas et J. Dubois ; n°4 (décembre 1966), « La grammaire générative », dirigé par N. Ruwet. Cette série de sommaires est assez éclectique. La présentation de la première livraison soulignait à la fois la nécessité d’une connaissance des méthodes de la linguistique moderne, ainsi que la compréhension très large du terme langage, qui est étendue à l’ensemble des systèmes signifiants2. Quelques années plus tard, en 1969, le même éditeur crée selon le même format une revue qui se voulait complémentaire, et qui est dirigée par des grammairiens du français : Langue française. Son but explicite était de former les enseignants et les étudiants aux « méthodes contemporaines d’investigation ». L’effort de rénovation pédagogique portait autant sur la stylistique que sur l’enseignement du français, en plus de l’application de nouvelles méthodes linguistiques. On voit que le développement, qui allait devenir exponentiel, de publications relatives à la linguistique, n’allait pas sans contradictions entre linguistes sur le statut de leur discipline. Plus généralement, le début des années 1960 et toute la décennie a vu l’organisation de tables rondes, de colloques divers, la publication de dossiers dans divers périodiques qui avaient pour thème le langage, mais bien plus souvent « littérature et linguistique », ou l’inverse, ou encore un intitulé équivalent, sans compter les revues de littérature qui accordent une place plus ou moins grande à la linguistique, ou aux travaux de stylistique inspirés par la linguistique. La revue Poétique, sous-titrée « Revue de théorie et d’analyse littéraire », dirigée essentiellement par T. Todorov et G. Genette, est fondée en 1971. Au bout de quelques années, l’effort didactique et l’accumulation des informations nouvelles aboutiront à l’édition de dictionnaires et encyclopédies : Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, par O. Ducrot et T. Todorov au Seuil en 1972 ; Le Langage, sous la direction d’A. Martinet dans la Bibliothèque de la Pléiade, en 1968. La publication d’introductions à la linguistique, à la stylistique et à des domaines connexes ne cessera pas pendant une quinzaine d’années. Cette production pléthorique contraste fortement avec les décennies antérieures à 1960, où le public intéressé ne disposait que du livre de Joseph Vendryes (1875-1960) tout à fait estimable à l’époque de sa conception, très riche d’informations, mais de fait dépassé trente ans plus tard : Le langage. Introduction linguistique à l’histoire, plusieurs fois réimprimé3. Le manuscrit était achevé en 1914, mais la publication fut différée du fait de la Grande Guerre. C’est le livre auquel se référait Raymond Queneau pour les questions linguistiques. Le sous-titre dit assez que ce livre se rattachait évidemment à l’école française de linguistique, à la fois historique et sociale, fondée par Antoine Meillet. L’approche diachronique prédominait par rapport aux observations d’inspiration saussurienne sur la structure synchronique des langues. Le même savant fut professeur à la Sorbonne de 1907 à 1946 sur la chaire de grammaire comparée4, convertie en chaire de linguistique générale en 1923. Il fut l’auteur avec Antoine Meillet du Traité de grammaire comparée des langues classiques, 1re édition en 1925, et révisé pour la deuxième édition en 1948, plusieurs fois réimprimé, qui a servi pendant longtemps de manuel pour le Certificat de grammaire et philologie et l’Agrégation de grammaire. Je peux témoigner personnellement du fait que ce livre était encore en usage jusque dans les années 1970, bien que les maîtres les mieux informés lui ajoutassent des modifications dues au progrès des connaissances, en particulier sur le grec mycénien.

Formation et carrière de Benveniste

2En 1966, quand paraît le recueil de ses articles intitulé Problèmes de linguistique générale (ci-après PLG), Benveniste est, sans le savoir, presque au terme de sa carrière scientifique, commencée à l’École Pratique des Hautes Études, section des Sciences historiques et philologiques (ci-après EPHE) en 1927, et continuée en parallèle au Collège de France depuis 1937. De santé déjà fragilisée depuis une attaque cardiaque en 1956, il sera victime en 1969 d’une congestion cérébrale qui lui interdira toute activité d’enseignement et de recherche jusqu’à son décès en 1976. Les années qui suivent immédiatement verront la publication de deux autres ouvrages majeurs, mais qui sont comme la continuation du point d’orgue marqué par le livre de 1966 : Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, paru en deux volumes chez Minuit en 1969, repose sur la transcription remaniée de cours du Collège de France5 par Lucien Gerschel, et l’initiative de sa publication sera due à Pierre Bourdieu, pour la collection « Arguments ». Un second volume des PLG, qui fera donc du premier un volume I, paraîtra en 1974 chez Gallimard dans la même collection. Il sera conçu comme un hommage pour le soixante-dixième anniversaire du maître, en 1972, et dans le contexte de son incapacité irréversible, marquée par une hémiplégie droite et par l’aphasie6. Les deux volumes suivent un plan similaire. Celui de 1966 comprend 28 articles répartis en 6 sections : I.- Transformations de la linguistique. II.- La communication. III.- Structures et analyses. IV.- Fonctions syntaxiques. V.- L’homme dans la langue. VI.- Lexique et culture. Le volume de 1974 comprend 20 articles distribués selon les mêmes intitulés de sections. Le premier chapitre offre l’originalité de comporter la reprise de deux entretiens accordés à des journaux du public cultivé de gauche : l’un avec Pierre Daix pour Les Lettres françaises, en juillet 1968, et l’autre avec Guy Dumur pour le supplément littéraire de novembre-décembre 1968 du Nouvel Observateur. Cela suffit à montrer qu’entre 1966 et 1968, Benveniste était devenu célèbre au-delà du cercle des linguistes. Les circonstances d’une fin de vie particulièrement douloureuse et lamentable ont fait de ces deux ouvrages, les PLG et le Vocabulaire, son testament intellectuel. La présente communication n’a pas pour objet de retracer la vie et l’œuvre d’Émile Benveniste (1902-1976)7. Il est cependant utile de rappeler quelques faits pour mettre en perspective le contenu des PLG. Les origines familiales de Benveniste le placent aux antipodes de celles des savants enracinés dans l’Europe et dont il a été le plus proche : par contraste avec Ferdinand de Saussure, issue d’une lignée prestigieuse de l’aristocratie protestante, et avec Antoine Meillet, issue de la bonne bourgeoisie du cœur de la France rurale, Benveniste appartient au milieu juif et levantin des « fous de la République », imprégnés des valeurs de laïcité et d’humanisme universel. Il n’est pas passé par le cursus de ceux qui ont été ses condisciples, ses collègues et ses élèves, à savoir les lycées parisiens et, pour beaucoup d’entre eux, l’École Normale Supérieure. Il a commencé ses études à l’Alliance Israélite Universelle, et la rencontre avec l’indianiste Sylvain Lévi (1863-1935), qui y donnait des conférences (et qui allait devenir plus tard président de l’Alliance), l’a détourné d’une carrière promise de rabbin éclairé, selon la conception de l’Alliance Israélite Universelle. Alors qu’il avait étudié jusqu’alors au « Petit séminaire » (Talmud-Torah) de la rue Vauquelin, il choisit après le baccalauréat de s’inscrire à la Faculté des Lettres, où il fait la connaissance de Joseph Vendryes, et, très vite, dès 1918, il s’inscrit à l’EPHE, section des Sciences historiques et philologiques, où enseignaient Sylvain Lévi et le maître de la grammaire comparée, Antoine Meillet (1866-1936), qui était aussi l’ami des précédents. Sur le plan intellectuel, le premier milieu nourricier de Benveniste est celui des orientalistes laïcs de l’EPHE et du Collège de France, autour de Sylvain Lévi, d’Antoine Meillet, et de Paul Pelliot (1878-1945), qui travaillaient de concert, depuis quelques années, au déchiffrement et à l’interprétation des manuscrits rapportés d’Asie centrale par la mission Pelliot (1906-1908), et par les expéditions étrangères du début du xxe siècle dans la région appelée alors « Turkestan chinois » (actuel Xinjiang, à l’ouest de la Chine). Benveniste est venu, dans le cercle des élèves de Meillet, occuper la place d’un mort, Robert Gauthiot (1876-1916), qui avait été l’alter ego de Meillet à l’EPHE, et qui aurait été très probablement son héritier au Collège de France. Dès que ses capacités furent confirmées, ce qui ne prit pas beaucoup de temps, il fut recruté pour terminer les travaux laissés inachevés par Gauthiot, sur le sogdien, une langue moyen-iranienne que ce dernier avait déchiffrée à partir des manuscrits de la collection Pelliot.

3Parallèlement, le second milieu intellectuel de Benveniste était constitué par les passionnés de littérature et de philosophie, dans leurs formes novatrices et avant-gardistes. Pendant une courte période, il a appartenu au groupe « Philosophies », cercle pré-existentialiste et communisant, voire communiste8, formé par des étudiants de la Sorbonne et de l’École Normale Supérieure. Il fréquentait Sylvia Beach, la propriétaire de la libraire Shakespeare & Company. Il connaissait fort bien la littérature anglo-saxonne, et parlait anglais de façon remarquable, au témoignage de ceux qui ont entendu ses conférences à l’étranger. Il fréquentait aussi la Maison des Amis des Livres d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, qui faisait office de bibliothèque de prêt et qui organisait des séances de lectures publiques. Un personnage féminin contemporain, une sorte de double d’Émile Benveniste, a fait parallèlement le lien entre ce milieu intellectuel et le milieu des orientalistes de l’EPHE, élèves de Sylvain Lévi : Raymonde Linossier (1897-1930), « la Violette noire », qui était auditeur à l’EPHE en même temps que Benveniste, et pour les mêmes conférences ; étudiante en droit, et plus tard avocate à la cour d’appel de Paris, elle se consacra finalement à l’archéologie bouddhique, et devint attachée au musée Guimet. Auteur de textes d’inspiration dadaïste, elle était en outre une amie de Francis Poulenc et d’Adrienne Monnier, et membre du club gourmand des « Potassons », qui comprenait notamment Léon-Paul Fargue. Les mélanges9 qui lui ont été dédiés après son décès regroupent tous les orientalistes du Paris de l’époque, dont évidemment Benveniste.

4Benveniste est un pur produit de l’EPHE. Il convient de rappeler que cet établissement, fondé en 1868, était et reste encore le seul à fournir un enseignement de grammaire comparée des langues indo-européennes. En effet, à la différence de l’Allemagne et des pays de langue allemande, où il existait depuis le xixe siècle des chaires de linguistique indo-européenne, cette discipline n’est jamais entrée à l’université en France. Cela était compensé par le fait que les chaires françaises de latin et de grec comportaient, d’ailleurs sous l’influence de la grammaire comparée française, une forte composante linguistique et philologique. Quant aux quelques chaires de sanskrit, elles comportaient nécessairement un enseignement de grammaire, qui se situait dans la perspective de la linguistique historique, mais leur but principal était l’enseignement de la littérature et de la civilisation indiennes, surtout dans leur dimension dite « classique », avec parfois une orientation supplémentaire vers les langues et les littératures du bouddhisme et du jainisme.

5C’est sans doute le moment de préciserquel est le contenu de la discipline qui est appelée « grammaire comparée » ; il est sous-entendu que ce terme signifie, depuis son introduction en France, grammaire comparée des langues indo-européennes. Elle a pour objet l’étude de l’histoire et de la préhistoire d’un groupe de langues qui sont apparentées, c’est-à-dire qui présentent entre elles des correspondances régulières qui ne peuvent s’expliquer ni par le hasard, ni par des composantes universelles, ni par l’emprunt, et qui donc remontent à une langue non attestée, appelée indo-européen commun ou proto-indo-européen. Toutes les composantes d’une langue sont soumises au changement, qui se produit de manière inconsciente. La grammaire comparée moderne10 est fondée sur la notion du caractère régulier et sans exception des lois phonétiques, qui modifient les sons d’une langue donnée. Au moyen de ces lois, on peut expliquer les correspondances entre les langues. En étendant ces méthodes, on peut reconstruire des morphèmes, des déclinaisons, des conjugaisons, et bien sûr des mots complets, qu’il est possible (ou non) d’analyser. La reconstruction d’une forme originelle permet de symboliser le point de départ des évolutions divergentes qui conduisent aux formes diverses et apparentées des langues. Les formes de la langue reconstruite évoluent avec les progrès de la recherche et avec l’interprétation de nouveaux faits, issus de documents encore non exploités. La notion de la langue comme « système » formel est donc solidaire de la théorie néo-grammairienne (établie en 1876) fondée sur la régularité des lois phonétiques. Cependant, une vision traditionnelle de la grammaire comparée a consisté à ne considérer une forme d’une langue donnée à un moment donné que dans son histoire individuelle, dans une perspective strictement évolutionniste. Ferdinand de Saussure, issue de l’école néo-grammairienne, a fait franchir un pas théorique décisif par sa notion de la langue comme système et comme ensemble d’oppositions de valeurs en synchronie. La description linguistique est solidaire de la philologie, qui consiste à établir l’authenticité des formes contenues dans les textes. La linguistique indo-européenne comprend plusieurs directions, selon que l’on se donne pour but la reconstruction d’un système originel et de son évolution, ou de ses phases antérieures, ou bien si l’on s’attache davantage à l’histoire de chaque groupe de langues, voire de telle ou telle langue, qui présente un intérêt particulier, et cela jusqu’à l’époque moderne. Il faut aussi admettre qu’elle a des conséquences qui ne sont pas strictement linguistiques. Le lexique de chaque langue révèle en partie la culture, matérielle et non matérielle, des locuteurs, et l’on peut, dans une certaine mesure, analyser sous cet angle, les lexèmes reconstruits. On peut reconstruire, avec la même méthode comparative, la phraséologie et l’emploi esthétique des éléments linguistiques, un ensemble de faits qui relèvent de la poétique indo-européenne11. Enfin, la mythologie comparée, refondée par Georges Dumézil (1898-1986), se fonde sur les textes des diverses langues de la « famille » indo-européenne12. L’appartenance à une même famille de langues est un fait totalement indépendant de l’origine génétique des locuteurs, en raison des contacts et des mélanges constants des peuples, et parce que le multilinguisme est une donnée constante de l’histoire de peuples très divers. Les langues du monde comportent d’autres familles de langues auxquelles on peut appliquer avec plus ou moins de succès la méthode comparative et historique. Les différences de précision dans les résultats tiennent au fait que la plupart des langues n’ont pas été écrites jusqu’à une époque récente, alors que pour les langues indo-européennes, comme pour les langues chamito-sémitiques, on dispose de documents qui remontent à plusieurs millénaires, et qui permettent parfois de suivre sur le long terme l’évolution d’une seule et même langue, par exemple, le persan, le grec, l’égyptien. Pour revenir au domaine français, cette discipline allemande, ou plus généralement de la Mitteleuropa, a été introduite en tant que discipline novatrice par Michel Bréal (1832-1915), premier professeur de « Grammaire comparée » (1866-1905) au Collège de France, et qui supervisait aussi l’enseignement de cette discipline à l’EPHE, créée en 1868. C’est Bréal qui a eu l’intuition de recruter dans cet établissement Ferdinand de Saussure (1857-1913), qui s’était formé en Allemagne (essentiellement à Leipzig). Celui-ci a enseigné à l’EPHE de 1881 à 1891, et il fut le maître d’Antoine Meillet (qui l’a suppléé en 1889-1890) et d’autres linguistes parisiens. Meillet a succédé à Bréal au Collège de France en 1906, après l’avoir suppléé en 1898-1900. Il a choisi de céder à Benveniste en 1927 sa direction d’études de grammaire comparée et d’iranien à l’EPHE, et celui-ci succédera à Meillet au Collège de France en 1937 après avoir assuré sa suppléance pendant deux années. Sur un certain plan, la continuité est impressionnante. Au cours d’un siècle, la discipline n’a eu que trois titulaires au Collège de France, sous le même intitulé de « Grammaire comparée ». Parallèlement, l’EPHE a vu la succession sans solution de continuité de Ferdinand de Saussure, Meillet et Benveniste. Tous les indo-européanistes français se reconnaissent dans cette triade d’icônes : Ferdinand de Saussure, Meillet et Benveniste. Cela se justifie, au-delà de l’identité de l’objet et de la méthode, par le fait que les successeurs sont toujours revenus à l’interprétation de la pensée de Ferdinand de Saussure, pour justifier leur propre pratique, et éventuellement pour s’en différencier. Cependant, cette continuité s’est interrompue, au Collège de France, après la maladie et la mort de Benveniste. Par l’effet d’une sorte d’inhibition respectueuse, et en l’absence d’un savant français d’une stature comparable, la chaire est restée longtemps vacante. La création pour Claude Hagège (né en 1936) d’une chaire de « Théorie linguistique » (1988-2006), reflète suffisamment le fait indéniable que la linguistique indo-européenne n’est plus au centre de l’étude des langues et du langage. À l’époque de Meillet, la linguistique générale s’identifiait pratiquement à la linguistique historique et comparative. Entre-temps, les méthodes se sont renouvelées, sous l’effet du structuralisme, qui est issu en fait aussi du génie de Ferdinand de Saussure et d’autres linguistes de la période suivante. Nous y reviendrons plus loin.

6Il est courant qu’un indo-européaniste se spécialise dans un groupe de langues, parmi l’ensemble vaste des langues indo-européennes, qui sont au nombre d’une douzaine au stade le plus ancien. Meillet, qui avait le sens de l’organisation et de l’avenir de sa discipline, a réussi à répartir ces langues entre ses élèves les plus doués. Comme on l’a vu, l’iranien a échu à Benveniste. Tout au long de sa vie, il a publié des articles et des livres sur les langues iraniennes, à leurs divers stades. La même année 1966 voit la publication d’un ouvrage de Benveniste, Titres et noms propres en iranien ancien, qui est un travail de pure philologie. On progresse dans la compréhension de l’histoire d’une langue par la connaissance des langues qui lui sont apparentées. Les travaux sur le sogdien ont donc introduit Benveniste à la connaissance de l’ensemble du domaine iranien. Par là, il a participé à l’un des chantiers majeurs de la recherche indo-européaniste au xxe siècle. En effet, la méthode de la grammaire comparée moderne a été fixée à la fin du xixe siècle et au début du siècle suivant, par la complémentarité de la théorie néo-grammairienne et de la notion de système inaugurée par Ferdinand de Saussure et développée par Antoine Meillet. En plus des progrès qui pouvaient être obtenus par l’application de cette méthode aux langues déjà connues, le champ était en partie transformé par la découverte de nouveaux documents linguistiques. Si l’on s’en tient aux découvertes majeures, on peut distinguer quatre événements dans ce domaine au xxe siècle : le déchiffrement du hittite, en 1915, puis d’autres langues anatoliennes ; le déchiffrement du tokharien, ou plutôt des deux langues tokhariennes, en 1908 ; le déchiffrement de nouvelles langues iraniennes, aussi grâce aux expéditions d’Asie Centrale : en plus du sogdien, déjà mentionné, le khotanais (autre forme d’iranien oriental), le moyen-perse et le parthe, langues iraniennes occidentales, auxquelles se sont ajoutées plus tard le chorasmien et le bactrien ; le déchiffrement du mycénien, en 1952, qui donnait six siècles supplémentaires à notre connaissance du grec ancien. La tâche des comparatistes, jusqu’à aujourd’hui, consiste essentiellement, en plus de la description de ces langues, apparues au xxe siècle, à réviser à partir de ces nouvelles données la conception de l’indo-européen que l’on croyait définitivement acquise à la fin du xixe siècle. Avec d’autres, Benveniste a joué un rôle considérable dans ce programme de recherches. La bibliographie donnée en annexe mentionne seulement ses ouvrages majeurs. Son premier article, tiré de son Diplôme d’études supérieures, date de 1922. Sa bibliographie comporte 18 livres, 291 articles et quelque 300 comptes rendus13. Cette œuvre est le fruit d’une vie laborieuse et marquée par des tragédies, à la fois collective et personnelle. De cela, Benveniste, homme très discret, n’a jamais parlé ouvertement. Naturalisé français en 1924, il tombait néanmoins sous le coup du premier statut des Juifs édicté par le gouvernement de Vichy en octobre 1940, qui excluait les Juifs de la fonction publique d’État, de l’armée, de l’enseignement, de la presse et de certaines entreprises commerciales et industrielles. Après son évasion d’un camp de prisonniers en novembre 1941, sa vie était suspendue à la circonstance d’une arrestation, ce qui explique sa clandestinité dans le Sud de la France et sa fuite ultérieure en Suisse, après l’occupation par les Allemands de la « zone libre ». Le pillage de son appartement en 1940 et la perte d’une partie de sa bibliothèque et de la documentation accumulée pendant les années antérieures a entraîné des efforts considérables pour la reconstituer après la guerre. Il n’y est jamais complètement parvenu, et cela explique l’absence du deuxième tome annoncé des Origines de la formation des noms en indo-européen (1935), qui constituait sa thèse de doctorat. Cette perte irréparable fait l’objet seulement d’une brève mention dans la note de l’avant-propos de l’ouvrage qui tient lieu en quelque sorte de ce deuxième tome prévu, Noms d’agent et noms d’action en indo-européen (1948) : « Dans l’intervalle, il y a eu, pour l’auteur, d’autres publications, l’interruption de la guerre, la perte de tous ses travaux manuscrits, et l’obligation de reconstituer la documentation entière du présent ouvrage ». Je trouve admirable cette expression « dans l’intervalle », pour renvoyer pudiquement à une période sinistre pour lui-même et pour sa famille, puisque son frère aîné, né en 1901, est mort en déportation. La lecture de sa bibliographie montre qu’il n’a rien publié de 1941 à 1944 inclus.

Situation historique de l’œuvre de Benveniste

7Ce n’est pas le lieu de dresser un bilan de l’œuvre proprement indo-européaniste de Benveniste. Il importe seulement de rappeler qu’elle participe de l’association féconde entre la philologie historique et la linguistique structurale, dont il est un des plus illustres représentants, avec son contemporain Jerzy Kuryłowicz (1895-1978), lui aussi élève de Meillet14. Cette méthode avait permis à Ferdinand de Saussure de prévoir l’existence de phonèmes consonantiques disparus derrière les voyelles, brèves et longues, qui en résultaient. Ces phonèmes (baptisés « laryngales ») avaient été plus tard identifiés par Kurylowicz en 1927-1928 avec des consonnes effectivement attestées en hittite. Sur la base de ces découvertes, il fallait réviser la description des morphèmes de base des noms et des verbes, obtenus par l’étymologie, que les comparatistes appellent leurs « racines », et aussi de l’ensemble de la morphologie flexionnelle et dérivationnelle. Jusqu’alors, la diversité déconcertante et irrégulière des formes des racines restait une énigme. Parallèlement à Kuryłowicz, Benveniste (dans sa thèse, Origines de la formation des noms en indo-européen, 1935) a réduit à une cellule morphologique unique (deux consonnes différentes autour d’une voyelle alternante), complétée par trois sous-types quand s’y ajoute une consonne, la multiplicité externe de la forme des racines. Par conséquent, une racine ne se définira plus seulement par sa ressemblance avec d’autres racines, ou de façon négative, comme l’élément invariant d’une famille de mots, mais par des caractères structuraux. Cette doctrine d’une rare beauté formelle, définie par Benveniste comme « une esquisse de la théorie de la racine », a eu un impact considérable. Avec des nuances, voire des corrections, elle demeure une référence pour la définition de la structure morphologique du proto-indo-européen. Par conséquent, cette langue reconstruite est considérée comme un système, au même titre que n’importe quelle langue vivante, et elle possède une histoire, dont les phases peuvent être reconstruites de manière interne. La méthode structurale est donc appliquée avec succès par Benveniste à un grand nombre de données, selon la recherche constante de « principes d’organisation », voire de symétrie, qui reposent sur des oppositions de forme et de sens, et qui ne sont observables qu’en synchronie. Un exemple particulièrement clair est donné par le livre de 1948 (Noms d’agent et noms d’action en indo-européen) où Benveniste donne la raison profonde de la diversité d’un ensemble de suffixes nominaux, de noms d’agent et noms d’action, ainsi que des comparatifs, des superlatifs, des ordinaux, de certains adjectifs verbaux. Bien que les conclusions puissent être discutées, et que les oppositions en question doivent, plus de soixante ans après, être conçues en partie autrement, le livre est exemplaire pour la rigueur de la méthode et la puissance esthétique du résultat final. Lisons un extrait de l’introduction (1948, p. 5-6) :

Nous aboutissons, par une analyse synchronique (…) à dégager pour chaque catégorie, un jeu de valeurs contrastées où ressortent deux notions distinctes de l’agent et de l’action. Et à son tour ce dédoublement révèle une symétrie profonde entre les deux catégories. (…) Au-delà des conclusions particulières où nous amène chacun de ces problèmes, notre démonstration vérifiera un principe simple : quand deux formations vivantes fonctionnent en concurrence, elles ne sauraient avoir la même valeur ; et, corrélativement : des fonctions différentes dévolues à une même forme doivent avoir une base commune. Il incombe aux linguistes de retrouver ces valeurs, généralement peu apparentes et souvent très cachées.

8De fait, Benveniste applique la même méthode structurale, aussi bien à l’indo-européen reconstruit qu’à des langues diverses, indo-européennes ou non indo-européennes, et même à des langues vivantes, comme le persan ou le français moderne, auquel il se consacrera de façon croissante à la fin de sa carrière. D’une seule langue, analysée en profondeur et en synchronie, on peut tirer des conclusions de caractère général.

9Benveniste n’a pas été le fondateur d’une école linguistique, à la différence de son maître Meillet, et à la différence d’autres linguistes théoriciens qui appartiennent à peu près à la même génération. Cela est dû en partie au statut de professeur au Collège de France, qui ne confère pas de grades universitaires, mais sans doute aussi à des raisons personnelles. Il est certain qu’il n’a pas refusé d’encourager les jeunes chercheurs, bien qu’il n’ait pas eu beaucoup d’élèves français. Sur ce point, j’ai le témoignage de Calvert Watkins (1933-2013), professeur à Harvard University, qui peut être considéré comme son fils spirituel. Il se plaisait à raconter comment il avait été accueilli fort libéralement par Benveniste lors de son premier séjour à Paris en 1954. Il est par ailleurs connu que Benveniste avait relativement peu d’auditeurs avant les années 1960 et le succès des PLG. Je pense aussi qu’il s’était engagé depuis longtemps dans une voie qu’il était seul à pouvoir suivre, et qu’il faisait preuve d’exigence vis-à-vis des autres linguistes, à la mesure de son exigence envers lui-même. Il est indéniable que la pureté de diamant de plusieurs de ses démonstrations et une certaine élévation du style ne sont pas de nature à ouvrir le dialogue avec le premier venu. On peut donc s’interroger sur les raisons qui ont fait de Benveniste, à la fin de sa carrière, l’archétype du grand linguiste pour le public cultivé, et au-delà du cercle des linguistes professionnels. Il serait réducteur de se borner à dire que Benveniste donnait une caution érudite incontestable au foisonnement de la référence linguistique dans les sciences humaines. Son attitude ne peut pas non plus se réduire à la complaisance d’un savant âgé pour de jeunes littérateurs enthousiastes. Je rappelle en passant qu’il apparaît sous le nom de Fernand Benserade dans le roman à clés de Julia Kristeva, Les Samouraïs (Fayard, 1990). En effet, Benveniste était pleinement acteur des échanges entre la linguistique et les autres sciences humaines, comme le montrent ses contributions à des périodiques de sociologie, de psychologie, d’anthropologie et à diverses tables rondes où il donnait le point de vue du linguiste. On doit seulement noter que Benveniste ne pratiquait jamais l’application des méthodes linguistiques sans précaution à tout et n’importe quoi : sa problématique restait constamment celle d’un linguiste, et même, le cas échéant, d’un historien de la linguistique, et ce dernier aspect était relativement neuf.

10Plusieurs raisons donnaient à Benveniste un rôle particulier en France dans les années 1950-1960. On peut dire que Benveniste était au cœur de l’institution, puisqu’il faisait office depuis 1945 de secrétaire de la Société de Linguistique de Paris15, qui était profondément marquée par l’enseignement de Meillet, et qui rassemblait en principe tous les linguistes français. Benveniste, bien qu’il fût objectivement l’héritier de Meillet, ne se rattachait à aucune école active dans l’enseignement universitaire de la linguistique générale. Ce décalage tient au fait suivant : Benveniste était structuraliste depuis longtemps, alors que la linguistique française dans son ensemble n’était pas encore « structuraliste », si l’on entend par là formalisée dans ses procédures, au-delà d’un certain impressionisme. La linguistique générale se confondait plus ou moins avec l’enseignement de Meillet et de ses disciples, puisque Meillet avait complètement organisé la discipline. Cependant, cet héritage n’avait pratiquement pas concerné l’étude linguistique de la langue française elle-même, qui était restée assez largement en marge des tendances générales de la linguistique. De fait, Meillet avait retenu de son maître Ferdinand de Saussure deux idées majeures : la notion de langue comme institution sociale, et la notion de langue comme système. Mais il ne parlait pas encore de structures. Dans son entretien avec Pierre Daix en 1968, Benveniste rappelle que le structuralisme a déjà quarante ans (PLG II, p. 16). C’est parfaitement exact, car le Cercle linguistique de Prague fut fondé en 1926, et son manifeste date de 1928. Il est certain que l’approche structuraliste avait un aspect trop théorique aux yeux de Meillet, qui était alors à la fin de sa carrière. L’idée de description purement formelle d’un état de langue pris en synchronie lui restait étrangère : Meillet demeurait un historien et un sociologue, et il tendait à privilégier les causes sociologiques de différenciation et d’évolution des langues, non les causes « systémiques ». Le meilleur de son héritage résidait dans l’étude par ses disciples de faits de vocabulaire et de niveaux de langue. Vers la fin de sa vie, il encourageait les jeunes linguistes à collecter les faits et à réaliser des atlas linguistiques. Son mot d’ordre à tous les linguistes des différents pays était : « Faites l’atlas ! ». Cela ne suscitait pas nécessairement l’enthousiasme général. Simultanément, parce que Meillet avait la vision des choses, il avait donné son aval aux contacts et à la participation de Benveniste aux réunions du Cercle linguistique de Prague16. Par conséquent, à travers Meillet et Benveniste, toute la linguistique française était en principe saussurienne et structuraliste, mais elle ne l’était plus en 1945 et dans les années 1950, car la lecture de Ferdinand de Saussure avait servi à l’étranger de caution ou d’inspiration plus ou moins directe à des courants linguistiques qui étaient restés pendant longtemps presque inconnus en France : entre autres, la phonologie pragoise, le distributionnalisme américain, etc. C’est l’occasion de rappeler un fait majeur, l’absence, pendant longtemps, de traduction française des travaux majeurs de linguistique générale publiés à l’étranger. Ces traductions ont dû attendre le lendemain de la guerre et ont connu une brusque accélération dans les années 1960. L’introduction tardive de doctrines étrangères est une constante de la linguistique française. On peut le vérifier en constatant que les deux livres fondateurs de la linguistique américaine sont restés inconnus des enseignants français, à l’exception de quelques spécialistes (dont Benveniste et quelques autres) : Language. An introduction to the study of speech (New York, 1921) d’Edward Sapir (1884-1939), traduit chez Payot en 1967 ; Language (New York, 1933) de Leonard Bloomfield (1887-1949), traduit chez Payot seulement en 1970. Pour des raisons en partie étrangères à la linguistique, le théoricien majeur de la phonologie, N.S. Troubetzkoy (1890-1938) n’a pas été accueilli de façon favorable en France. Il est vrai que son traité (Grundzüge der Phonologie, Prague, 1939) est paru peu avant la guerre ; il n’a été traduit que dix ans plus tard, par un arabisant, Jean Cantineau (Principes de phonologie, Klincksieck, 1949). Or, Troubetzkoy et les autres membres du Cercle linguistique de Prague ont reconnu Ferdinand de Saussure comme un précurseur aux côtés de théoriciens des pays slaves qui étaient plus ou moins ses contemporains, J.I.N. Baudouin de Courtenay (1845-1929, Polonais), inventeur du concept de phonème, et son collaborateur H. Kruszewski (1851-1887, Russe d’ascendance polonaise). Les dichotomies opérées par Ferdinand de Saussure (langue vs. parole, synchronie vs. diachronie) font de lui l’ancêtre du structuralisme, bien qu’il n’ait pas employé lui-même le terme « structure ». Il a entrevu la notion de phonologie, qui repose sur la distinction entre le phonème, unité distinctive de la langue, et le son, réalisation articulatoire au niveau de la parole individuelle. Or, par l’intermédiaire d’un autre membre du Cercle linguistique de Prague, un Russe exilé, Roman Jakobson (1896-1982), la phonologie a servi de modèle à une approche systématique de tous les faits linguistiques, et même au-delà de toutes les structures signifiantes de la culture. Cela dit, dans les années 1950 à Paris, il existe une version restreinte du structuralisme pragois, qui est le fonctionnalisme. Il a été théorisé principalement par André Martinet (1908-1999) avec une efficacité certaine, selon le concept de la double articulation du langage. Après des thèses sur la phonologie des langues germaniques, il a occupé la première chaire de phonologie créée en France, à l’EPHE (1938), il a participé au Cercle linguistique de New York, filiale de celui de Prague après l’exil sous les coups du nazisme, et il est devenu professeur de linguistique générale à la Sorbonne en 1955. Il a regroupé autour de lui d’autres linguistes et son influence est indéniable. En plus de ses contributions remarquables à la description phonologique et à l’interprétation systématique des changements phonétiques (Économie des changements phonétiques, 1955), Martinet a joué un rôle historique crucial par un petit manuel excellent à l’époque : Éléments de linguistique générale (1960, chez Armand Colin, plusieurs fois réimprimé, traduit dans vingt langues), qui fut le premier traité de linguistique structurale en France, et qui reste le plus gros succès de librairie pour un ouvrage de linguistique. Pour ce qui concerne l’enseignement de la linguistique à l’université, son rôle a été beaucoup plus important que celui de Benveniste. Cependant, la doctrine fonctionnaliste se révélait beaucoup plus intuitive et moins rigoureuse quand il fallait décrire les unités de rang supérieur au phonème, et notamment les relations syntaxiques. Elle a donc suscité par réaction le recours à d’autres théories, empruntées principalement au distributionnalisme et à la grammaire générative. En 1960, un groupe de linguistes (Jean-Claude Chevalier, Jean Dubois, Henri Mitterand, etc.) décidèrent de créer un organisme de recherches qui dans leur esprit devait favoriser un renouveau de la linguistique française : la Société d’étude de la langue française (SELF)17. Il ne faut pas simplifier la situation, et négliger la diversité des « écoles » proprement françaises. Dans l’entre-deux guerres, deux chercheurs indépendants, Lucien Tesnière (1893-1954) et Gustave Guillaume (1883-1960), avaient élaboré des systèmes originaux en matière de syntaxe et de sémantique, qui ont exercé aussi une influence considérable, mais bien après l’effervescence des années 1960, et indépendamment du structuralisme de cette époque, bien que tous deux soient aussi, à leur façon, des descendants de F. de Saussure. Par conséquent, dans les années 1950-1960, on avait déjà en France deux versions du structuralisme, celle issue de F. de Saussure et aboutissant à Benveniste, qui était ouverte sur les sciences humaines, et celle professée par Martinet qui était issue aussi de F. de Saussure, mais par l’intermédiaire de la phonologie pragoise. Le début des années 1960, avec la traduction des travaux de R. Jakobson et des formalistes russes, avec l’interprétation par A.J. Greimas de la théorisation du récit selon Vladimir Propp (Morphologie du conte, publié en russe en 1928, traduit en anglais en 1958 et traduit en français seulement en 1970), a vu l’émergence d’un troisième structuralisme, qui résulte de l’extension des acquis de la linguistique pragoise, combinée avec la version très formalisée et axiomatisée du saussurisme élaborée à Copenhague à partir de 1931 par Louis Hjelmslev (1899-1965), à l’anthropologie. Son acte inaugural réside dans l’article de Cl. Lévi-Strauss, « L’analyse structurale en linguistique et en anthropologie » (Word. Journal of the Linguistic Circle of New York, 1, août 1945, repris dans Anthropologie structurale, 1958), influencé nettement par R. Jakobson. Par conséquent, dans les années 1960, le structuralisme était devenu autre chose que l’enseignement donné par F. de Saussure à Genève entre 1907 et 1910, et édité18 en 1916 par ses élèves, à partir de leurs notes de cours, sous le titre Cours de linguistique générale. On a voulu, pendant quelque temps, voir dans Ferdinand de Saussure, un des augures de la modernité, au même titre que Marx et Freud ; Nietzsche n’était pas encore monté au firmament des références obligées. La lecture de quelques pages du Cours de linguistique générale devenait une partie nécessaire du programme de philosophie dans la classe terminale des lycées. Mais cette banalisation était acquise au profit d’une simplification considérable. Car, bien que Ferdinand de Saussure ait prévu l’existence d’une science générale des signes, ou sémiologie, il n’en avait pas donné d’application concrète aux divers domaines de la culture. Il restait avant tout linguiste, historien des langues, et indo-européaniste. Tout cet aspect fondamental de F. de Saussure était complètement oblitéré dans l’optique structuraliste « moderne », qui s’opposait à la perspective historique (comprise comme évolutionniste) de l’étude des langues.

Conception et impact des Problèmes de linguistique générale

11Tel est le contexte d’apparition des Problèmes de linguistique générale. En soi, l’exercice qui consiste à rassembler sous une même couverture des publications dispersées n’est pas nouveau. Déjà, Meillet avait réuni en deux tomes, sous le titre Linguistique historique et linguistique générale (1921 [2e édition, 1926] et 1936), une partie de ses articles, dans un ensemble, qui reste très intéressant, mêlant vues générales de la discipline et de sa méthode, exemples d’application de la linguistique historique à divers domaines, et écrits de circonstance (nécrologies, bilans, etc.). Mais les PLG ont une dimension totalement différente. Le livre est le premier volume de la « Bibliothèque des sciences humaines » dirigée par Pierre Nora, qui avait été recruté en 1966 par Gallimard pour renouveler le secteur de la non fiction, et notamment le secteur des « idées », représenté dans la « Bibliothèque des idées » fondée en 1927, mais dont le concept était trop vieilli pour accueillir les travaux divers des sciences humaines en plein développement, dont l’anthropologie, la sémiotique et la linguistique. Cela dit, il est probable que le projet de réunir ces articles de Benveniste chez Gallimard avait pris forme quelque temps auparavant. Le livre est très soigneusement composé, en six parties, et il comporte une introduction qui n’est pas banale. Ce n’est donc pas le fruit de l’improvisation19. La proximité chronologique de la rédaction de plusieurs articles fait penser qu’ils ont été conçus comme complémentaires, pour être réunis un jour dans un volume. La lecture de la correspondance de Benveniste confirme ce fait, et notamment qu’il a rédigé des articles de linguistique générale, qui trouveront place dans les PLG de 1966 et dans le deuxième volume de 1974 pour répondre aux sollicitations de collègues non linguistes : philosophes, sociologues, psychologues, etc. À la fin de son avant-propos au volume de 1966, Benveniste remercie deux personnes qui ont souhaité la publication du recueil et qui l’ont aidé à le constituer : Pierre Verstraeten et Nicolas Ruwet. Le premier était un philosophe qui se rattachait à la mouvance sartrienne, et qui de fait dirigeait avec Jean-Paul Sartre, aux éditions Gallimard, la « Bibliothèque de philosophie », fondée par celui-ci et Maurice Merleau-Ponty en 1950. Le second était un linguiste et poéticien, aspirant du FNRS, disciple de Roman Jakobson au MIT, qui avait traduit et présenté les Essais de linguistique générale (tome I. Les fondations du langage), de ce dernier pour les éditions Minuit, dans la collection « Arguments » en 1963. Nicolas Ruwet, qui ajoutait aux activités mentionnées ci-dessus celle de musicologue, a joué un rôle considérable de passeur entre les États-Unis et la France, en dehors de son œuvre propre en linguistique et en poétique. Peu de temps après, il donnera pour le public français une présentation de la grammaire générative et transformationnelle de Noam Chomsky, aussi du MIT : Introduction à la grammaire générative, Plon, 1967. Sur le plan éditorial, il est très probable que les PLG avaient été conçus à l’origine pour la « Bibliothèque des idées » ou la « Bibliothèque de philosophie », et que Pierre Nora l’a trouvé quasi prêt pour en faire le premier volume de la « Bibliothèque des sciences humaines ». Par conséquent, je définirais les PLG comme le répondant français et « continental » du recueil de Jakobson, publié quelques années plus tôt. Les Essais de linguistique générale restent un bréviaire du linguiste. Le génie de Jakobson, son aura d’exilé de l’avant-garde russe parcourant le monde libre, son animation constante des recherches de pointe, son talent de conférencier, ainsi qu’un don indéniable pour les relations publiques, faisaient de lui le linguiste par excellence, pour tous les linguistes américains et au-delà, et il l’est resté. Plusieurs facteurs faisaient en quelque sorte de Benveniste le Jakobson français, en plus de l’amitié entre les deux hommes qui remontait aux réunions du Cercle linguistique de Prague : 1) la passion pour la poésie, notamment la poésie d’avant-garde et contemporaine ; 2) l’intérêt pour l’anthropologie, et l’amitié commune avec Claude Lévi-Strauss, que Roman Jakobson avait connu à New York pendant la guerre dans le cadre de l’École libre des Hautes Études ; 3) l’intérêt pour la typologie des langues et l’ampleur de l’érudition, qui font de Jakobson et de Benveniste de rares exemples de linguistes universels ; 4) tous deux, de manière différente, sont des penseurs de la communication et de l’interaction entre locuteur et allocutaire ; 5) le cercle relationnel est même plus dense, puisqu’il comprend le philosophe Jean Wahl (1888-1974), que Benveniste côtoya comme lecteur de Hegel et qui s’était réfugié aux États-Unis de 1941 à 1945, où il fonda l’École libre des Hautes Études. On peut ajouter que, désormais, grâce à la découverte et à la publication des manuscrits inédits de Benveniste sur les poèmes de Baudelaire20, il existe un Benveniste poéticien, parallèle, mais aussi opposé, au Jakobson poéticien. Celui-ci est devenu célèbre pour ses nombreux travaux sur des textes de nature très diverse, mais notamment, en France, par l’étude du sonnet « Les Chats » de Baudelaire avec Claude Lévi-Strauss, publiée dans L’Homme en 1962. Pour ma part, j’ai entrevu l’existence de ce Benveniste poéticien dans sa lecture de textes littéraires (Melville, Levet, Lautréamont) qui figure dans son article « L’eau virile » paru dans un livre illustré publié par Aimé Maeght en 1945 (Pierre à feu. Provence noire)21. Cependant, je ne saurais négliger les différences importantes, qui tiennent à de multiples raisons. L’aspect slavisant, et même à certains égards, panslaviste, de Jakobson, qui est, de façon essentielle, un historien de la langue russe, est évidemment étranger à Benveniste, qui n’a pas cet ancrage en quelque sorte territorial dans une famille de langues. Malgré la parenté des langues iraniennes, on ne peut pas dire qu’elles constituaient pour Benveniste une sorte de « patrie » linguistique, même de substitution. Deux autres traits les distinguent : alors que Jakobson, dans la lignée de Troubetzkoy et des ancêtres du structuralisme, a consacré une grande partie de son activité à la phonologie, et aux méthodes de la description phonologique, cette dimension de la langue n’a pas retenu spécialement l’attention de Benveniste dans ses travaux de linguistique générale. Autant que je sache, il n’a pas repris ou critiqué ouvertement la théorie binariste de Jakobson22, qui est assez étrangère au rationalisme français. Les problèmes de versification et de métrique verbale qui passionnaient Jakobson, et qui venaient de son contact direct avec la tradition orale de l’épopée russe, sont totalement ignorés de Benveniste. Inversement, la prégnance des questions de sémantique, de lexique et d’étymologie est beaucoup plus marquée chez Benveniste que chez Jakobson. Ajoutons que ce dernier était un historien de plusieurs langues, mais il n’était en rien un indo-européaniste. Pour sa part, Benveniste est toujours resté un spécialiste de l’indo-européen, comme le prouve son dernier ouvrage de 1969, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Quant à leur intérêt commun pour l’anthropologie, et leur compagnonnage avec Lévi-Strauss, il a des médiations différentes. Alors que le point d’accord entre ce dernier et Jakobson tient avant tout au formalisme, du côté de Benveniste, il vient de la pensée de Marcel Mauss (1872-1950), qui a imprégné toute l’école de linguistique française dirigée par Meillet, et qui est une référence constante pour les analyses de Benveniste sur le vocabulaire social et économique indo-européen. Je renvoie aux articles de la section « Lexique et culture » dans les PLG, dont plusieurs illustrent à leur façon la notion de « fait social total ». On peut ajouter que les rapports écrits par Benveniste sur ses missions d’enquête linguistique sur la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord révèlent, en plus du linguiste de terrain, un ethnologue et un anthropologue, soucieux, par exemple, de comprendre l’institution du potlatch par le contact direct avec des informateurs. Naturellement, je ne voudrais pas donner l’impression de me livrer au genre du parallèle, du style Corneille et Racine, ou Matisse et Picasso, car l’idée d’une préférence n’a guère de sens pour évaluer des géants qui se rattachent en fait à des traditions différentes, mais dont les vues ont convergé en partie dans les années 1920-1960.

12Les PLG ont exercé une influence considérable, au-delà du cercle des linguistes23. C’est un livre majeur parce qu’il est à la fois totalement linguistique, écrit par un linguiste, et parce qu’il place la langue au centre de la culture. Nous avons vu que l’orientation structurale de la pensée de Benveniste est ancienne, et qu’elle est déjà ancrée dans ses travaux de morphologie indo-européenne. Après la Deuxième Guerre mondiale, il apparaît qu’il a donné de plus en plus d’importance aux questions de linguistique générale dans son enseignement au Collège de France, ce qui se reflète dans ses publications et finalement dans les deux volumes des PLG. Dans le titre du livre, le terme distinctif, par rapport à « linguistique générale », qui est commun à un grand nombre d’ouvrages, à commencer par les Essais de linguistique générale de Jakobson, est celui de « problèmes ». Dans son avant-propos, Benveniste situe chacune de ces études de cas comme « une contribution à la grande problématique du langage ». En fait, toutes les notions de base de la linguistique doivent être problématisées : langage, langue, signification, signe, etc. Le linguiste doit se défier, non seulement des vues traditionnelles, mais aussi de l’empirisme intuitif24. La linguistique est une science des relations et des déductions, dont le premier geste consiste à reconnaître les problèmes qui sont apparents, ou parfois dissimulés, dans les données. Aux lecteurs qu’intéressent les questions relatives au langage, il veut montrer un linguiste au travail. Par conséquent, ce livre ne constitue ni un traité, ni un cours de linguistique générale, mais plutôt un « discours de la méthode » linguistique, qu’il faut recomposer à travers une série d’exemples. Cette analogie avec l’ouvrage de Descartes peut s’appuyer sur le fait que le lecteur ressent constamment, à travers la rigueur de la démonstration, une présence. Avant de revenir brièvement sur le contenu des PLG, je voudrais aborder certains aspects de leur fortune littéraire. Je n’ai pas besoin de rappeler l’admiration constante de Roland Barthes pour les PLG et pour l’œuvre de Benveniste en général. Les analyses de Benveniste sur l’énonciation, sur l’emploi des pronoms, ont fécondé le commentaire de textes littéraires, et sont passées, au prix d’une adaptation pédagogique, dans les manuels. Une dimension française du succès éditorial et pédagogique de la linguistique, durant une certaine période, est l’alliance de la linguistique et de la littérature, autrement dit la recherche littéraire. La première a fourni l’armature scientifique et objective dont la seconde semblait dépourvue. Malgré l’enseignement de Paul Valéry25, la recherche stylistique était pratiquement inexistante en France jusque dans les années 1960. L’intérêt pour la linguistique, y compris dans sa dimension la plus théorique, est venu de chercheurs en rhétorique et en stylistique, d’une part, et des spécialistes de l’analyse des récits, d’autre part. Dans ce cas aussi, l’engouement a succédé à une longue période d’ignorance. Après cette flambée, la linguistique au sens strict est redevenue, à partir des années 1980, à l’université et dans les institutions de recherche, une affaire de spécialistes. Par une sorte de retournement, le modèle structural, qui venait de la linguistique, en s’appliquant à toutes sortes d’objets culturels, a vidé de son contenu le structuralisme proprement linguistique. Cela explique en partie le recours, par de jeunes chercheurs qui faisaient le voyage vers les États-Unis, à des modèles de plus en plus abstraits et formalisés, qui sont des avatars de la grammaire générative, inaugurée par Noam Chomsky, ou des grammaires concurrentes qui partageaient une partie des mêmes prémisses, en réaction, dans le contexte américain, au structuralisme béhavioriste de l’école de Bloomfield. Parallèlement, se sont développés en France d’autres courants, inspirés par des tendances antérieures : pragmatique, diverses variétés de la sémantique, et enfin typologie ; cette dernière approche, qui prend en compte la diversité des langues du monde et leurs tendances structurelles communes, prenait aussi de plus en plus d’importance à l’étranger. C’est devenu aujourd’hui la forme dominante de la recherche linguistique, en France et dans le monde. De fait, plusieurs articles des PLG, qui recourent à l’analyse de faits de langues de familles différentes26, anticipent sur la typologie actuelle.

13Le succès des PLG, ou de certains des articles qui s’y trouvent, au-delà du public des linguistes, est comparable à la diffusion de certains articles de Jakobson, et il n’est pas illégitime. Y aurait-il deux Benveniste ? Le premier serait le linguiste pur, à la fois maître de la grammaire comparée et de la linguistique générale, et le second serait le linguiste sémioticien et anthropologue. On pourrait le croire en constatant l’existence de deux Festschriften ou volumes de mélanges, qui sont parus tous deux en 1975, le premier publié sous l’égide de la Société de Linguistique de Paris, qui contient des contributions de linguistique et de philologie exclusivement, de la part d’un grand nombre de linguistes français et étrangers27, le second publié au Seuil sous la direction de Julia Kristeva, Jean-Claude Milner et Nicolas Ruwet. Ce dernier volume est intitulé de façon très appropriée Langue, discours, société, car ces trois termes sont effectivement centraux et indissociables dans l’approche benvenistienne. Il contient des contributions de linguistes, mais aussi d’anthropologues, d’historiens, de sémiologues et de poéticiens : je cite entre autres Marcel Bataillon, Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Roland Barthes, Christian Metz, Tzvetan Todorov. Mais, parmi les linguistes, en plus des trois éditeurs, on trouve trois noms qui sont communs avec le premier volume, et ils me semblent très significatifs : Roman Jakobson, Hansjakob Seiler et Calvert Watkins. Le premier est le linguiste universel dont nous avons déjà parlé, le deuxième (né en 1920), après des recherches de linguistique historique dans la tradition allemande, mais informée par le structuralisme, s’est orienté vers la typologie, qui était une des voies ouvertes par les articles de linguistique générale de Benveniste, et le troisième, dont nous avons aussi déjà parlé, représente la relation entre linguistique, poétique et lexique religieux, comme le montrent les thèmes de ses deux articles : « Latin iouiste et le vocabulaire religieux indo-européen », d’une part, et « La désignation indo-européenne du tabou », d’autre part. Par conséquent, le second volume de mélanges confirme qu’il n’y a qu’un seul Benveniste, bien qu’il ait une pluralité potentielle de lecteurs, dans la mesure où il peut stimuler la réflexion des non linguistes autant que des linguistes. Il est avéré que Benveniste adhère au projet saussurien d’une sémiologie ou sémiotique générale – « la configuration du langage détermine tous les systèmes sémiotiques » (PLG I, p. I) :

On voit encore comme possible une étude du langage en tant que branche d’une sémiotique générale qui couvrirait à la fois la vie mentale et la vie sociale. Le linguiste aura alors à définir la nature propre des symboles linguistiques à l’aide d’une formalisation rigoureuse et d’une métalangue distincte (PLG I, p. 17).

14Il a joué un rôle déterminant dans la création de la revue Semiotica, et il a donné un article important (1969) dans ses deux premières livraisons : « Sémiologie de la langue » (repris dans PLG II, p. 69-89). En 1969, après les conférences internationales de sémiotique tenues en Pologne à Kazimierz et à Varsovie était créé le Cercle sémiotique de Paris, dans le cadre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France, dont les membres fondateurs étaient É. Benveniste (président), R. Barthes, Cl. Lévi-Strauss et A.J. Greimas. Parallèlement était organisé un enseignement de sémiotique pour étudiants de 3e cycle dans le cadre de la VIe section de l’EPHE, ancêtre de l’EHESS. Benveniste était aussi un acteur de la recherche anthropologique. Ses expéditions en Iran, en Afghanistan, en Amérique du Nord le prouvent, en plus de son Vocabulaire des institutions indo-européennes, qui procure une combinaison originale de la sémantique et de l’anthropologie, afin de retrouver la signification des vocables dans le contexte social et institutionnel qui a déterminé leur emploi, voire leur formation. Il a été le co-fondateur, avec Pierre Gourou et Cl. Lévi-Strauss, du périodique L’Homme, émanation du Laboratoire d’Anthropologie Sociale de l’EPHE, puis du Collège de France, dont la première livraison a paru en 1961. Il y a contribué par des articles sur le vocabulaire de la parenté. Il serait erroné de se figurer un Benveniste suiveur de la mode structuraliste des années 1960. Cela ne concorde pas avec la rigueur intellectuelle du personnage. Il a toujours continué à faire son travail de linguiste, dans la perspective structurale. De celle-ci, il a tracé toutes les conséquences pour l’étude des langues, qui conduit nécessairement aux sujets qui parlent et assument leur langue. Le langage « est aussi fait humain ; il est, dans l’homme, le lieu d’interaction de la vie mentale et de la vie culturelle et en même temps l’instrument de cette interaction » (PLG I, p. 16)28.

Au-delà du structuralisme, le discours

15Le structuralisme a fait florès comme théorie unificatrice des sciences humaines au milieu des années 1960, et ses sous-produits ont envahi les devantures des années 1970. Mais la régression du structuralisme ainsi compris n’a pas diminué l’intérêt des PLG et de l’œuvre de Benveniste dans son ensemble. D’une part, le point de vue structuraliste, au sens strictement linguistique, remonte très haut dans son œuvre, y compris dans son œuvre de comparatiste des langues indo-européennes, comme nous l’avons vu. D’autre part, il développe des analyses qui transcendent le structuralisme. Je mettrai en exergue l’article de 1962 qui formule de façon particulièrement nette les axiomes et les procédures de la linguistique structurale (« Les niveaux de l’analyse linguistique »). Cet article se conclut par une réflexion sur la phrase, qui est faite de signes, sans être elle-même un signe, parce qu’elle ne peut pas être soumise aux procédures de segmentation et de distribution, qui valent pour les unités inférieures à la phrase : morphèmes et phonèmes. La phrase est l’unité du discours. Elle est « une unité complète, qui porte à la fois sens et référence : sens parce qu’elle est informée de signification, et référence parce qu’elle se réfère à une situation donnée » (PLG I, p. 130). « C’est dans le discours, actualisé en phrases, que la langue se forme et se configure. Là commence le langage » (PLG I, p. 131). La notion de discours est l’apport le plus nouveau de Benveniste à la théorie linguistique, et si elle fait l’objet explicite de plusieurs articles, elle court à travers l’ensemble des deux recueils de Problèmes. En résumé, le discours est la mise en action de la langue par un sujet parlant, dans un contexte de communication vivante chaque fois différent, donc dans la situation d’intersubjectivité (PLG I, p. 266). Par ce concept, Benveniste déplace et renouvelle l’opposition saussurienne entre langue et parole : selon Ferdinand de Saussure, en regard de la langue, qui constitue le système, la structure socialisée qui s’impose à tous les sujets parlants, la parole était considérée comme le domaine flou et sans limites des réalisations individuelles de la langue. Seule la première pouvait faire l’objet de la description linguistique. Benveniste considère qu’il y a bien une « antinomie » entre langue et discours chez le sujet parlant, mais en revanche la parole du discours appartient à un système sémantique, que le linguiste doit aussi décrire. Pourquoi ? Il existe dans la langue des signes qui sont en quelque sorte des pièces figées, une fois sorties de leur contexte, et qui sont activées par la mise en discours. Ces morphèmes sont en fait assez nombreux : Benveniste s’est particulièrement intéressé au temps des verbes29, aux pronoms (personnels et démonstratifs)30, aux marques personnelles dans la flexion verbale31, et aux verbes, dits performatifs, qui accomplissent une action par leur énonciation même, dans les conditions requises. Par exemple, dire « je promets », c’est promettre, et promettre, c’est dire « je promets ». Dans ce dernier cas, il a rejoint, indépendamment de John L. Austin (1911-1969), les recherches sur la philosophie du langage ordinaire (« La philosophie analytique et le langage », 1963). Cependant, la démarche de Benveniste n’est pas celle d’un logicien, et il reste attentif aux conditions sociales et politiques de l’exercice du discours. Un énoncé performatif est un acte seulement s’il est authentifié comme acte accompli par un locuteur habilité à proférer ce discours, ce que Benveniste illustre par une sorte de fable aux accents surréalistes ou kafkaïens :

Hors des circonstances qui le rendent performatif, un tel énoncé n’est plus rien. N’importe qui peut crier sur la place publique : « je décrète la mobilisation générale ». Ne pouvant être acte faute de l’autorité requise, un tel propos n’est plus que parole ; il se réduit à une clameur inane, enfantillage ou démence. Un énoncé performatif qui n’est pas acte n’existe pas. Il n’a d’existence que comme acte d’autorité (PLG I, p. 273).

16Benveniste a créé la notion de verbes délocutifs, dans un article de 1958. À la différence des verbes déverbatifs, qui reposent sur un thème verbal antérieur, et des verbes dénominatifs, qui sont dérivés d’un nom, les verbes délocutifs sont dérivés de locutions, donc de séquences de discours, souvent des formes de vocatif,  d’impératif ou des interjections. Par exemple, « saluer » ne signifie pas « accomplir le salut », mais « dire : Salut ! ». Conclusion :

Ce n’est pas le caractère le moins instructif de cette classe de nous montrer un signe de la langue dérivant d’une locution du discours et non d’un autre signe de la langue ; de ce fait même, les délocutifs seront surtout, au moment où ils sont créés, des verbes dénotant des activités de discours » (PLG I, p. 285).

17Parmi les marques du discours, on pourrait ajouter l’intonation, un élément supra-segmental, à laquelle Benveniste n’accorde pas d’attention. Ce souci constant de traquer les traces de l’activité du sujet parlant apparaît dans des titres qui ont une valeur programmatique : « L’homme dans la langue » (intitulé de la section V des PLG), « De la subjectivité dans le langage » (1958), etc. La notion de discours est définie notamment par son opposition au récit, dans l’article de 1959 (« Les relations de temps dans le verbe français »). Benveniste distingue deux modes fondamentaux de l’énonciation : le récit, où les événements rapportés se déploient comme d’eux-mêmes, et le discours, « énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière » (PLG I, p. 242). Alors que le récit est caractérisé par l’emploi des pronoms de la troisième personne, que Benveniste redéfinit comme « non-personne », et de l’imparfait ou du passé défini (aoriste dans certaines langues) comme temps verbal, le discours privilégie les pronoms personnels JE et TU, ainsi que les formes verbales du présent et du parfait (passé composé en français). Cette opposition ne fait que refléter, à l’intérieur du système de l’énonciation, la dualité essentielle entre la langue, définie comme un système de signes, et le discours, défini comme l’exercice du langage par un sujet parlant. Or, la conversion du langage en discours est liée à l’instance concrète du locuteur, le moment où il parle, le lieu où il se trouve, la situation dans laquelle il agit. Ce moment et ce lieu définissent une origine, le centre d’un système de coordonnées, à partir desquelles le discours prend son sens. Dans l’instance du discours, cette origine est marquée par l’emploi du pronom JE (et, corrélativement, du TU par rapport auquel il se pose, et qui peut devenir JE à son tour). C’est à partir de la subjectivité du locuteur que son discours organise le monde qui l’entoure ; et, inversement, c’est dans l’exercice du discours que l’homme se constitue comme sujet. On peut formuler cette caractéristique des pronoms personnels et plus généralement des termes à valeur déictique en posant qu’ils n’ont pas de référence virtuelle, mais seulement une référence actuelle ; de plus, leur identité dans le dialogue est réversible. Benveniste va plus loin dans son analyse :

C’est dans l’instance du discours où je désigne le locuteur que celui-ci s’énonce comme sujet. Il est donc vrai à la lettre que le fondement de la subjectivité est dans l’exercice de la langue. Si l’on veut bien y réfléchir, on verra qu’il n’y a pas d’autre témoignage objectif de l’identité du sujet que celle qu’il se donne ainsi lui-même sur lui-même (PLG I, p. 262).

18Comme il est dit ailleurs, être un sujet parlant, c’est uniquement avoir la possibilité de dire je : la subjectivité est assignée par le fonctionnement même du discours, elle est une structure qui dépend exclusivement du langage. Le mot je n’est qu’une réalité de discours, et le moyen pour l’individu de s’approprier le langage entier, et de s’énoncer comme locuteur (PLG I, p. 255). L’auteur nous conduit donc au seuil d’un questionnement philosophique, et y apporte sa réponse de linguiste. L’individu et la société ne sont plus des notions opposées, mais des pôles constamment liés et redéfinis dans des instances de discours (PLG I, p. 25).

19La notion de discours est en relation avec la révision opérée par Benveniste d’un autre concept saussurien, celui d’arbitraire du signe32. Benveniste fait valoir que cette notion d’arbitraire ne vaut que dans le rapport contingent, et variable selon les langues, entre le signe et le référent. De fait, dans le système de chaque langue, le rapport interne à chaque signe, entre signifiant et signifié, est nécessaire et s’impose aux locuteurs. L’appréhension des signes exige la reconnaissance d’unités toujours identiques à elles-mêmes. En revanche, dans le discours, ces signes sont employés et combinés dans des circonstances toujours différentes, parce qu’ils désignent des éléments du contexte tel qu’il apparaît au sujet parlant. L’opposition entre langue et discours est aussi la base de la théorie des deux modes de signifiance que Benveniste distinguera plus tard, le sens fermé sur lui-même (au niveau appelé sémiotique), et le sens imprévisible, autrement dit ouvert sur le monde (le niveau appelé sémantique), « résultant de l’enchaînement, de l’appropriation à la circonstance et de l’adaptation des différents signes entre eux » (PLG II, p. 21). Cette seconde dimension résulte de l’effort répété du sujet parlant pour agir sur les autres et sur le monde, au besoin en supposant une adéquation du réel au contenu du discours. Je ne m’attarderai pas sur cette distinction très controversée et sur une terminologie dont Benveniste n’était pas satisfait. Cela n’enlève rien à la pertinence de l’idée que la langue est constamment renouvelée dans son exercice par des individus, dans des circonstances différentes. Il n’est pas nécessaire de rappeler que cette notion de discours s’est révélée d’une grande fécondité au-delà de sa pertinence pour la linguistique. Cette approche de l’activité langagière appartient à un dépassement du structuralisme, qui n’était pas encore prévisible au moment où Benveniste a formulé le concept.

20En conclusion, Benveniste s’est situé, de façon plus marquée dans la dernière partie de son œuvre, au carrefour de la linguistique, de la théorie du langage et de la philosophie. La question centrale est celle de la signification, plus que celle de la communication ; cela le différencie notamment de Jakobson et d’autres linguistes de la famille structuraliste. En dehors de ses contributions de nature théorique, sa pratique pourrait-on dire quotidienne de linguiste, telle qu’elle se reflète dans tous ses articles sur des faits de langues différentes, atteste de son intérêt constant pour les questions de sens, ce qui le sépare radicalement du formalisme, qu’il soit américain ou continental. Je me contenterai ici de deux citations que j’isole de leur contexte, alors qu’elles appartiennent toujours à un raisonnement fortement articulé :

Avant toute chose, le langage signifie, tel est son caractère primordial, sa vocation originelle qui transcende et explique toutes les fonctions qu’il assure dans le milieu humain. Quelles sont ces fonctions ? (…) pour les résumer d’un mot, je dirais que, bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre. Si nous posons qu’à défaut de langage, il n’y aurait ni possibilité de société, ni possibilité d’humanité, c’est bien parce que le propre du langage est d’abord de signifier (PLG II, p. 217, conférence de 1966 au 13e congrès des Sociétés de philosophie de langue française).

Nous n’atteignons jamais l’homme séparé du langage et nous ne le voyons jamais l’inventant. (…) C’est un homme parlant que nous trouvons dans le monde, un homme parlant à un autre homme, et le langage enseigne la définition même de l’homme (PLG I, p. 259).

21Il est évident que ces assertions ont des échos philosophiques, malgré la réserve constante de leur auteur : on pense évidemment à Martin Buber, Franz Rosenzweig, Emmanuel Lévinas, et quelques autres33. Dans plus d’un passage, la démarche de Benveniste pourrait aboutir à une métaphysique du langage. De fait, elle a suscité chez nombre de collègues une sorte d’admiration, au sens latin, mélange de fascination et d’étonnement, mais aussi chez beaucoup d’autres des réactions bien plus réservées, par réaction contre une forme d’idéalisme. En fait, rien n’est plus éloigné de l’esprit benvenistien que la sacralisation du langage, comme le montrent sa remise en cause répétée des étymologies tenues pour évidentes, et sa déconstruction du rapport prétendument naturel entre la langue et le monde, qui est justement la croyance spontanée du sujet parlant. La reconnaissance de sa finitude et de son existence dialogique qui implique un interlocuteur ancre l’individu dans le social, ce qui est la condition de son existence dans le monde34. Dans l’idée que l’énonciation du récit, contrainte par la langue, est le domaine du neutre, du « ça parle », et de la négation du sujet parlant, on pourrait déceler un lointain écho de Maurice Blanchot. Benveniste est avare de références à des philosophes contemporains, et ceux-ci ne sont pratiquement jamais nommés35. Il resterait à identifier plus précisément les sources philosophiques de la pensée de Benveniste36, mais ce serait une erreur totale de voir dans sa dernière pensée l’application au langage d’une doctrine philosophique. Benveniste reste constamment un linguiste, il est même l’archétype du linguiste, mais, peut-être sans le savoir, et justement par cette investigation au cœur de l’action du sujet parlant, il est devenu, d’une certaine façon, un prophète.