Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
Fabula-LhT n° 7
Y a-t-il une histoire littéraire des femmes ?
Christine Planté

« La Petite Sœur de Balzac. Vingt-cinq ans après »

DOI : 10.58282/lht.191

La Petite Sœur de Balzac apparaissait lors de sa publication, en 1989 comme une singularité dans le paysage intellectuel français. Je tente dans les pages qui suivent d’éclairer la démarche et les objectifs de ce livre, dans une relecture critique menée à partir de la situation contemporaine. Cette mise en perspective constitue le premier volet dont on pourra lire l’intégralité dans la deuxième édition révisée, parue aux Presses universitaires de Lyon avec une préface inédite de Michelle Perrot, en 2015 : http://presses.univ-lyon2.fr/produit.php?id_produit=956

1La Petite Sœur de Balzac : essai sur la femme auteur se propose d’éclairer la place si longtemps contestée des femmes écrivains dans la littérature française, en partant des résistances et des débats que leurs écrits ont suscités au xixe siècle. J’y cherche à comprendre pourquoi tant de commentateurs – le plus souvent hostiles – accordent une si grande importance aux écrits publiés par des femmes, alors que des préoccupations plus urgentes sembleraient devoir s’imposer à eux, qu’elles concernent l’accès des femmes à l’éducation, à des professions qualifiées, aux droits civils ou au droit de vote. Les oppositions aussi violentes que diverses que soulèvent ces « quelques feuilles de papier noirci », et le fort sentiment d’illégitimité culturelle qui en résulte pour les femmes qui écrivent vont exercer leurs effets bien au-delà du xixe siècle. Aussi l’analyse de ces débats éclaire les raisons pour lesquelles les femmes et leurs écrits sont encore loin de s’inscrire de plein droit dans notre histoire littéraire, et met en évidence l’importance du genre dans notre rapport à la culture.

2Paru pour la première fois en 1989 aux Éditions du Seuil, dans la collection « Libre à elles » que dirigeait Monique Cahen, ce livre n’est pas une thèse, ni une étude académique. Il s’est imposé à moi et je l’ai entrepris parce qu’il n’existait pas, et me semblait nécessaire. Bien convaincue qu’une fois le sujet traité, je passerais à autre chose, tant il me semblait archaïque qu’il faille, à la fin du xxe siècle, s’appesantir ainsi sur le droit et la capacité des femmes à écrire. Vingt-cinq ans plus tard, l’état du monde, la situation des femmes, les rapports de genre et la place qu’occupe la littérature dans nos sociétés ont profondément changé, mais l’idée qu’on se fait en France du rôle des femmes dans notre tradition littéraire ne s’est pas radicalement transformée. De nombreuses études savantes et spécialisées sont venues compléter nos connaissances sur la question. Cependant à un large niveau, la vision transmise notamment par l’institution scolaire leur accorde toujours une place très marginale (entre 5 et 10 % des textes proposés à la lecture), poussant à ne voir dans leur production qu’une part mineure et anecdotique de la culture, qu’on peut éventuellement ignorer sans rien manquer de décisif. En ce temps où l’on cherche à promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, rares sont encore, en France, les ouvrages de synthèse sur la littérature proposant une vision dégagée de préjugés sexistes et permettant de comprendre la persistance de ces préjugés – ce que s’emploie à faire ce livre. Sa nouvelle édition, relue et corrigée, mais non réécrite1, offre l’occasion de mesurer le chemin parcouru et de réfléchir à l’évolution des problématiques, en particulier à l’apport de la notion de genre tant discutée. Je reviendrai dans cette postface sur la situation dans laquelle le livre a été écrit et les raisons pour lesquelles je l’ai écrit, et sur ce qui a changé en vingt-cinq ans, avant d’en commenter quelques aspects à la lumière de travaux parus depuis sa première publication.

Contre les mythes de l’écriture féminine

3La fin des années 1980 est marquée par un recul, ou du moins par une stagnation du féminisme et des études féministes. La réflexion sur les femmes et sur ce qu’on commence juste, et de façon très marginale en France, à appeler les questions de genre2 est en littérature encore largement dominée par la notion d’écriture féminine, expression dont il faut, parce qu’elle a pu être employée de façons diverses, rappeler la valeur précise qu’elle avait alors, avec les enjeux qu’elle a cristallisés. Au cours de la décennie précédente, des femmes écrivains avaient voulu affirmer et valoriser une différence longtemps stigmatisée dans la culture occidentale dominante, l’expression la plus mémorable de cette affirmation se trouvant sans doute dans Le Rire de la Méduse d’Hélène Cixous3. Cette différence, dans les discours de ses principales théoriciennes, était certes donnée pour irréductible au biologique – encore qu’elle fît une place majeure au corps féminin –, et irréductible à l’état civil – encore qu’elle s’inscrivît dans la dynamique du mouvement des femmes. Elle relevait certes d’un à-venir utopique plus que d’un donné déjà-là, et se refusait aux définitions arrêtées. Elle n’en demeurait pas moins différence, comme telle affirmée. Son succès médiatique multipliant les usages de la formule, celle-ci, détachée de ses implications philosophiques, tendait à se confondre avec l’idée banale d’une écriture des femmes, voire de (la) femme, différente par nature de celle des hommes – et cette confusion entretenait son succès. Grande était la fascination exercée, qui a incité de nombreuses femmes à écrire, suscité des (re)lectures à la lumière du féminin d’œuvres passées et présentes (au premier rang desquelles celle de Marguerite Duras4), et engagé des aventures éditoriales avec la création des éditions des femmes et de collections dédiées aux femmes chez différents éditeurs. Non sans effets discu­tables puisque se constituait ainsi une nouvelle norme du féminin en littérature, impliquant plus ou moins explicitement oralité, inscription du corps, rapport à la mère, refus de la logique et de la syntaxe, sensualité et désordre... Pour être publiée, que ce soit comme créatrice ou comme critique, mieux valait alors, pour une femme, s’inscrire dans l’idéologie et l’esthétique de ce « féminin »-là.

4La notion ne faisait cependant consensus ni dans les milieux féministes, ni parmi les femmes écrivains, ni dans la critique. Mais les principales résistances littéraires émanant de femmes demeuraient peu largement audibles. Soit qu’elles ne formulent leurs réserves que sur un mode trop nuancé5 pour s’opposer efficacement à l’effet de manifeste. Soit qu’elles aient subi en France ce qui peut apparaître comme une sorte de défaite, ainsi quand Monique Wittig part vivre, écrire et enseigner aux États-Unis au cours des années 1970. C’est donc désormais de loin, au sens littéral comme figuré, qu’elle affirme une critique matérialiste lesbienne radicale, cherchant à faire entendre que l’écriture féminine, « c’est comme les arts ménagers et la cuisine6 », le nouveau nom d’une vieille oppression. Soit encore que la fin de non recevoir opposée par Nathalie Sarraute aux sollicitations récurrentes des critiques sur le sujet paraisse relever d’une sphère autre, d’une conviction classiquement universaliste sourde aux questions de différence et de différance. La position de Sarraute sera d’ailleurs souvent utilisée pour disqualifier toute réflexion sur la place des femmes, et toute pertinence à ce champ de réflexion critique7.

5Les oppositions féministes les plus nettes à un éloge féminin de la différence sont donc articulées en dehors de l’espace littéraire, en particulier par des sociologues, et ce contraste entre des champs disciplinaires auxquels sont identifiées les différentes positions théoriques se trouve encore amplifié à l’université. Celle-ci accueille en France plus tardivement, et avec plus de réticences que dans d’autres pays occidentaux, les recherches sur les femmes, qui s’y développent surtout dans des départements d’histoire ou de sociologie, ou à partir d’eux – à la notable exception de l’Université Paris 8-Vincennes où le département d’études féminines créé par Hélène Cixous en 1974 contribue à imposer une assimilation de fait entre étude des femmes en littérature et affirmation d’une différence féminine. Cette assimilation devient ainsi un prérequis implicite du discours universitaire sur le sujet – qui reste au demeurant peu légitime et marginal dans le monde académique. Le différentialisme étant souvent perçu, notamment aux États-Unis, comme une caractéristique de la culture française et une composante de la French Theory8, en faire la critique tend à passer pour une attitude de rejet ou de reniement d’une singularité française9. Martine Reid, jetant un regard rétrospectif sur la période dans Des femmes en littérature, estime ainsi que les rares travaux universitaires alors consacrés en France aux femmes auteurs avaient « le défaut d’indexer la production littéraire sur le sexe de l’auteure et de reconduire cette “évidence” sans chercher à l’interroger10 ».

6La Petite Sœur de Balzac s’inscrivait à contre-courant de cette évidence, en cherchant à la réfuter de façon argumentée. L’entreprise était malaisée, risquant de sonner comme une trahison : trahison d’une singularité française donc, dans une sorte de démission face à un modèle considéré comme anglo-saxon et associé au « politiquement correct » alors honni11. Mais trahison aussi d’une singularité littéraire au sein des études féministes en France – où la littérature était loin de prédominer, et plus largement des objectifs propres aux études littéraires dont le déclin s’amorçait alors, de façon encore peu marquée. Cette inscription à contre-courant éclaire pour large part la démarche que j’y adopte et les détours que j’opère, par l’histoire et par l’ailleurs, dans un essai qui s’autorise des libertés qu’une thèse n’aurait pas permises.

La nécessité de l’histoire

7Face à une mythification du féminin, l’histoire et la comparaison m’apparaissaient – et m’apparaissent toujours – comme les meilleurs recours critiques. L’histoire, dans un double sens : au sens où elle est évocation d’une culture du passé permettant de comprendre et d’interroger le présent – parce que l’interrogation que je voulais faire entendre me semblait impossible à soutenir directement depuis le champ contemporain, même si à l’évidence elle en venait. Je me suis donc tournée vers le xixe siècle, période où sont apparus en France les premiers mouvements collectifs d’affranchissement des femmes. Il me semblait pertinent de faire entrer en résonance les discours qu’on avait alors tenus sur les femmes écrivains et sur la littérature avec les débats qui marquaient le dernier tiers du xxe siècle, liés à l’essor du féminisme « de la deuxième vague12 ». Mais aussi au sens où la discipline historique se montrait plus ouverte à des approches féministes et plus prête à les admettre – avec prudence – dans l’Université13. Dans les vives discussions des historiennes (et de quelques historiens) sur la définition de ce qu’il fallait entreprendre : une histoire féministe (définie par son point de vue), une histoire des femmes14 (définie par la reconnaissance d’un nouvel objet), ou une histoire du genre (caractérisée par la mise en œuvre d’une nouvelle « catégorie d’analyse15 »), je trouvais des exemples féconds de réflexion et de méthode qu’il me paraissait nécessaire d’étendre à la littérature. D’autant que la littérature était souvent appelée à la rescousse pour écrire l’histoire des femmes, mais le plus souvent cantonnée dans un statut de source dont un point de vue littéraire ne pouvait pleinement se satisfaire.

8Ce détour par l’histoire avait été amorcé dans une recherche antérieure sur les écrits des féministes saint-simoniennes des années 183016. Leur analyse avait confirmé à mes yeux les faiblesses de l’idée d’écriture féminine, et les fâcheuses continuités que celle-ci présentait avec des discours de dévalorisation ou de minoration de la littérature féminine tenus dans les siècles précédents : inverser la polarité des valeurs n’annulait pas le geste de catégorisation. Elle m’avait aussi amenée à lire des femmes écrivains connues, comme George Sand, en remettant en cause les préjugés répandus à leur propos, et des femmes beaucoup moins connues dont l’intérêt intellectuel, politique et parfois littéraire me semblait réel. Je commençais à prendre la mesure de tout ce que nous ignorons et qu’il faudrait savoir non seulement pour lire et comprendre les femmes écrivains du passé, mais pour comprendre pleinement notre culture – passée et présente.

9De ces découvertes et de ces nouvelles curiosités, de mon insatisfaction à voir la notion d’écriture féminine s’institutionnaliser dans une version molle, de la volonté aussi de répondre aux questions qui surgissaient dans le dialogue avec des historiennes et des philosophes17 est né le désir de ce livre – imaginé sur le modèle de celui dont j’aurais aimé disposer pour faciliter mes propres recherches. Un de ces livres qu’on cherche sans les trouver sur les rayons des bibliothèques évoqués par Virginia Woolf dans Une chambre à soi18, essai dont la lecture a été pour moi décisive. Le titre, La Petite Sœur de Balzac, est un hommage à cette sœur de Shakespeare dont Woolf esquisse l’histoire imaginaire dans un des textes les plus brillants et les plus profonds qu’on ait écrit dans la culture occidentale sur les femmes et la littérature – sur la littérature.

La leçon de l’étranger

10Parce que Woolf y déploie une analyse menée avec un sens aussi précis de l’historicité que du langage, je trouvais dans son essai l’antidote cherché face aux exaltations de l’écriture féminine – bien qu’il puisse être lu selon une perspective plus différentialiste19. Il me semblait aussi y percevoir une sympathie critique – parfois très critique – envers les femmes écrivains du passé, que je trouvais préférable au dédain volontiers affiché par le courant de l’écriture féminine envers « cette espèce d’écrivantes20 », dont il aurait fallu commencer par déduire « l’immense majorité dont la facture ne se distingue en rien de l’écriture masculine, et qui soit occulte la femme, soit reproduit les représentations classiques de la femme (sensible-intuitive-rêveuse, etc.)21 ». Woolf pourtant avait méconnu elle aussi des femmes de lettres britanniques du passé qu’il lui aurait été possible de lire à son époque22 – mais sans mépris thématisé, et surtout j’étais sensible à la puissante réparation symbolique qu’elle leur offrait par les pouvoirs de la fiction23.

11Lire et comprendre Woolf, et lire la critique féministe américaine contemporaine m’a ainsi entraînée dans un autre détour, par ces littératures de langue anglaise pour lesquelles il semblait possible de traiter autrement de la place des femmes. Restait cependant à savoir si cette différence d’approche d’avec la critique française tenait à des partis pris esthétiques et philosophiques, ou si elle était commandée d’abord par la différence des traditions littéraires elles-mêmes. Découvrant ou relisant romancières et poètes de langue anglaise (et constatant à cette occasion que cette lecture était facilitée par des publications en éditions modernes bien plus accessibles qu’en France), essayant de comprendre ce que les théories critiques féministes contemporaines leur devaient, j’aboutissais à une réponse nuancée. Les différences de tradition étaient certes d’un poids indiscutable, mais les modes de lecture forgés à partir de ces histoires différentes me semblaient pouvoir être appliqués à la tradition française et renouveler nos façons de lire. Faisant l’expérience qu’il est plus aisé de découvrir des textes de femmes et de leur rendre justice dans une autre langue et une autre culture, parce que la lecture est alors moins orientée d’emblée par les préjugés de la tradition scolaire, il me semblait que donner la chance d’une telle lecture qui combine curiosité de la découverte, sympathie et distance critique à tout écrit – de femme ou d’homme – pouvait définir l’ambition, éthique autant qu’esthétique, d’une critique féministe24, et plus généralement d’une transmission de la littérature.

12Ces lectures hors de l’espace français – aussi de textes allemands et russes – ont nourri ma réflexion de façon trop importante pour pouvoir être laissées ensuite en dehors du livre au moment de la rédaction. S’est ainsi constitué un corpus de textes de femmes écrivains des xixe et xxe siècles qui, sans obéir à une méthode rigoureuse, tenait plutôt d’une bibliothèque élective25 : Jane Austen, Marceline Desbordes-Valmore, Emily et Charlotte Brontë, George Sand, George Eliot, Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Nathalie Sarraute, Ingeborg Bachmann, Christa Wolf. Cette bibliothèque a fait le bonheur que j’ai eu à écrire ce livre et lui donne sa force de conviction, mais elle fait aussi sa singularité et son caractère hétérodoxe. D’autant qu’elle intervient en contrepoint d’un ensemble de textes français du xixe siècle lui-même hétéroclite, rassemblant des textes parfois totalement inconnus, rencontrés à travers les sources les plus diverses : périodiques ou correspondances du temps, biographies romancées, feuilles militantes ou volumes dépareillés trouvés par hasard chez des bouqui­nistes. Bribes de textes et d’expériences qui m’apparaissaient toujours préférables à ce très peu, voire ce presque rien des femmes qu’avant Internet et les facilités de la numérisation on pouvait trouver dans les grandes histoires littéraires, mais bribes qui auraient constitué des références pour certaines peu recommandables dans un travail universitaire sérieux. Une même liberté dicte le ton et l’écriture – emploi du je, formules à l’emporte-pièce, quasi-absence de notes et démonstration dont le rythme varie entre rapidité allusive et acharnement obstiné. C’était la liberté de qui écrit d’abord pour soi-même – et tel était bien le cas, avant que Monique Cahen, rencontrée grâce à Michelle Perrot, n’accueille avec bienveillance au Seuil ce projet atypique sans chercher à le plier à un protocole préétabli.

13Le livre me paraît aujourd’hui à la fois proche et lointain. Proche parce que, loin de m’être débarrassée du sujet pour passer à autre chose, comme je l’avais naïvement espéré, je n’ai pas cessé de m’y confronter, et parce que je me reconnais dans ses principales propositions que je soutiendrais encore pour la plupart aujourd’hui – parfois en d’autres termes ou d’autres inflexions. Lointain parce que tant de livres et de discussions ont entretemps modifié les façons de voir qu’on a du mal à se représenter la façon dont on abordait les questions au moment où il a été écrit.