Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Lire avec Ménard
Fabula-LhT n° 17
Pierre Ménard, notre ami et ses confrères
Gérard Genette

Ménard et nous

1J’ai trop contribué moi-même à l’extravagante fortune critique de cette fiction borgésienne — fortune qui finissait par incommoder son auteur, pourtant si indulgent aux errements gratuits de son public —, pour y revenir à la faveur d’un sommaire de revue consacré à son héros malgré lui, que j’ai effectivement, mais un peu plus tard, étourdiment appelé « notre ami, et confrère », et qui doit en avoir, lui aussi, les dents agacées. Je ne souhaite donc pas trop entrer, ou rentrer, après tant d’autres, dans cette hyperfiction qui est devenue une tarte à la crème de la poétique moderne, voire postmoderne et wikimédiatique. « Ami », bien sûr, n’engage à rien de théorique, mais si je veux justifier en quelques mots celui, plus modeste mais plus militant, de « confrère », les voici : nous tous, « hypocrites » ou innocents lecteurs, agissons sans le savoir comme Pierre Ménard, nous qui, sans jamais y changer un mot, et du seul fait de notre lecture et de notre simple présence, modifions chaque page que nous lisons ou relisons : en mécanique quantique, cela s’appelle, je crois, une « relation d’incertitude », et ce sont les plus fécondes. À chaque lecture, chaque livre est mentalement « réécrit » par son lecteur comme Ménard réécrivit le Quichotte. Ainsi, l’infatigable fable borgésienne est peut-être moins une parabole sophistiquée de la littérature, qu’une description fidèle et somme toute évidente de l’acte de lire. En cela, Ménard n’est pas seulement notre confrère : littéralement, sans paradoxe et sans aucun miracle, même secret, ce lecteur exemplaire est, pour citer encore Baudelaire, notre « semblable », notre « frère », et nous pouvons tous dire, comme Flaubert n’a sûrement jamais écrit, peut-être jamais dit, mais sans doute souvent pensé, de son héroïne à la cervelle farcie d’aventures livresques :  « Pierre Ménard, c’est moi ».